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25 mai 2014 – 20 h 57 min | 36 views

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Ecole française : Yves Guyot

Soumis par sur 23 décembre 2010 – 17 h 54 min | 44 views

Par Gaëtan Pirou (1925), Professeur à la Faculté de droit de Bordeaux.

Les doctrines économiques en France depuis 1870, Librairie Armand Colin, 1925

Livre II : Les doctrines individualistes

Chapitre I : L’individualisme extrême

II. Yves Guyot

Yves Guyot continue et prolonge de Molinari.

C’est dans un écrit de ce dernier, L’Essai sur les grains, qu’Yves Guyot apprit l’économie politique, et quand, en 1909, de Molinari abandonna ses fonctions de rédacteur en chef du Journal des Économistes, c’est Yves Guyot qui prit sa succession. Comme son maître, Yves Guyot défend l’individualisme extrême. Il apporte à cette défense un tempérament de polémiste âpre et caustique. À défaut de la vigueur de synthèse de son maître, il a l’art des formules lapidaires, qu’il illustre de faits typiques, collectionnés dans la presse et la vie économique des deux Mondes. S’ils ne sont pas toujours convaincants, ses livres ne sont jamais ennuyeux, et l’on en pourrait extraire un excellent bréviaire de l’individualisme intransigeant. Citons-en quelques articles à titre d’exemple :

« L’intérêt individuel est le principal agent de la civilisation industrielle. »

« Les individus travaillent et épargnent, les gouvernements gaspillent et s’endettent. »

« Le progrès est en raison inverse de l’action coercitive de l’homme sur l’homme et en raison directe de l’action de l’homme sur les choses. »

Quant au fond, Yves Guyot corrige de Molinari sur deux points importants. Il conçoit autrement que lui les rapports de l’individualisme, 1° avec la démocratie et 2° avec la morale.

1. Individualisme et démocratie. – De Molinari n’aimait guère la démocratie. La substitution du suffrage universel au suffrage restreint lui paraissait avoir réduit l’intelligence et la moralité des Parlements. Le remplacement d’un chef autoritaire par un chef élu et temporaire avait, d’après lui, « diminué la stabilité nécessaire du pouvoir sans assurer mieux l’aptitude à l’exercer » ; et surtout, de Molinari comprenait qu’il y avait un lien de cause à effet entre les progrès de la démocratie et l’accroissement des attributions de l’État. Yves Guyot, au contraire, est très résolument et très ardemment démocrate. Il admire l’œuvre de la Révolution française. Il estime que les principes de 1789 ont servi de ralliement à tous les peuples », et que si nous les abandonnions « nous serions emportés par la réaction ou nous tomberions en dissolution ». Pour lui, les principes de la Révolution française constituent « l’étalon social et politique de l’évolution humaine », et l’on peut juger le degré d’avancement d’un peuple en recherchant en quelle mesure il les a adoptés.

Ceci posé, Yves Guyot va tirer de sa foi démocratique une argumentation nouvelle en faveur de l’individualisme. En deux de ses ouvrages, Les principes de 89 et le socialisme et La démocratie individualiste, Yves Guyot entend démontrer qu’il y a antinomie entre la démocratie et le socialisme. La Révolution a proclamé la liberté individuelle ; le socialisme vise à la supprimer, puisqu’il nie le droit des ouvriers à rester en dehors du syndicat, et le droit du patron à employer les ouvriers non-syndiqués. La Révolution a proclamé l’égalité et supprimé les classes et les castes ; les socialistes les rétablissent et ne s’intéressent qu’à l’une d’elles. La Révolution a proclamé la propriété individuelle ; le socialisme entend l’abolir et veut faire de l’État le seul propriétaire, ce qui est revenir à l’ordonnance de 1692 qui proclamait la propriété du roi sur toutes les terres. La Révolution a créé les impôts réels et proportionnels ; le socialisme veut établir la progressivité et la personnalité de l’impôt, ce qui est encore une régression, puisqu’ainsi l’impôt, au lieu d’être simplement destiné à assurer le fonctionnement des services généraux de la nation, devient un instrument de nivellement des fortunes, de même que jadis à Rome, l’impôt était l’exploitation des peuples conquis par les conquérants. On devine la conclusion : un vrai démocrate ne peut être socialiste et doit être individualiste.

2. Individualisme et morale. – De Molinari, recherchant les causes de la crise sociale moderne, ne les trouvait pas toutes sur le terrain économique. À côté des pratiques défectueuses (lu « gouvernement collectif » – par là il entendait l’activité malencontreuse de l’État -, de Molinari flétrissait les erreurs du « gouvernement individuel », c’est-à-dire la diminution de la moralité de chacun de nous. Et quand il prescrivait les remèdes, il ne se bornait pas à conseiller la restriction, des attributions de l’État et le retour au « milieu libre », il se préoccupait aussi d’indiquer les moyens d’enrayer l’affaissement de la moralité générale.

Sa pensée, d’ailleurs, était, sur ce point, assez contradictoire, car, d’une part, de Molinari affirmait qu’il n’y a point de société ordonnée sans une haute moralité individuelle et qu’il n’y a point de morale efficace sans le support d’une foi religieuse et, d’autre part, il constatait que la masse et l’élite se détachent de plus en plus des croyances religieuses et voyait dans ce détachement la conséquence naturelle et inévitable du progrès moderne des sciences. La solution à laquelle il aboutissait – et dont il ne, donnait qu’une vague esquisse – était celle d’une religion épurée, débarrassée des dogmes incompatibles avec la science moderne, réduite comme articles de foi à l’existence de Dieu et à l’immortalité de l’âme, avec un culte très simple et parement spirituel.

Yves Guyot aborde le problème moral et religieux dans un tout autre esprit. Déterministe et positiviste, il est complètement détaché de toute croyance métaphysique ou religieuse et traite avec beaucoup de dédain les morales surnaturelles   : c’est de l’économie même qu’il va tirer le fondement d’une morale nouvelle, couronnement de la doctrine individualiste. Dans une étude que publia en janvier 1896 la Nouvelle Revue : La morale de la concurrence, Yves Guyot prétendait démontrer que dans nos sociétés modernes il y a un ressort moral qui pousse la majorité des individus à « faire du bien à autrui ».

Sous un régime de division du travail et d’échange, les individus ne produisent pas pour eux. mais pour les autres ; ils s’ingénient à trouver ce qui flatte, non leurs goûts et leurs caprices, mais ceux de leur clientèle éventuelle ; ils se préoccupent donc à tout instant du bien-être d’autrui, ils « font de l’altruisme », et Yves Guyot évoque lyriquement « le marin qui part par la brume, par la tempête, qui passe ses nuits sur le pont ruisselant sous les embruns glacés », et qui ne voyage point pour son agrément, mais pour assurer aux autres les marchandises et les transports dont ils ont besoin. Cette morale positive, issue de la vie économique, a sur les morales métaphysiques ou religieuses cette supériorité qu’elle ne peut être violée sans que des sanctions redoutables viennent immédiatement punir le délinquant. Un producteur qui cesserait un moment de se montrer altruiste, qui se désintéresserait des désirs de sa clientèle, serait immédiatement distancé par ses concurrents plus actifs, « plus pénétrés de leurs obligations » ; il serait contraint à disparaître ou, pour rattraper son retard, à faire « de nouveaux efforts de sacrifice et de dévouement ».

Seulement, pour que l’économie soit le soubassement d’une morale, il faut que l’État laisse jouer librement les lois naturelles de la production et de l’échange. S’il intervient, il détruit le ferment de moralité que la concurrence aurait développé. Quand, par exemple, l’État s’adonne au protectionnisme, il livre le client « pieds et poings liés » au producteur national, puisqu’il lui interdit de s’adresser aux concurrents étrangers. Débarrassé d’eux, le producteur peut ‘s’endormir en toute quiétude ; plus l’État le protège, plus il le dispense de l’effort d’altruisme ; au lieu de se plier aux volontés d’une clientèle qu’il ne craint plus de perdre, le producteur n’a plus d’autre souci que d’arracher à l’État, au détriment des consommateurs, une protection de plus en plus haute ; « son altruisme se Change en féroce égoïsme ».

Abstraction faite des nuances qu’il revêt chez chaque auteur, l’individualisme extrême se heurte à une objection si évidente qu’elle ne pouvait échapper ni à de Molinari ni à Yves Guyot : toute l’évolution économique et sociale moderne semble bien se faire à l’opposé de ses conclusions. De Molinari paraît avoir été à la fin de sa vie un peu découragé par cette constatation. Yves Guyot rapporte que quelques années avant la publication de son dernier ouvrage Ultima verba, de Molinari lui dit : « Le peu de succès de la lutte que J’ai soutenue pendant plus de vingt ans contre les protectionnistes et les socialistes m’a porté au pessimisme. » Pourtant les individualistes intransigeants gardent espoir que leurs théories finiront par triompher.

De Molinari et Yves Guyot sont convaincus que leur doctrine est la seule vraie, la seule scientifique, qu’une société, ne pourrait absolument pas fonctionner si elle renonçait aux principes de la libre concurrence et de l’initiative privée. Dès lors, ils sont fondés à penser que l’étatisme et le socialisme périraient de leur victoire même ; quand ils voient s’approcher le jour où peut-être ils se réaliseront, ils pensent que se rapproche par là même le jour où l’expérience montrera d’une manière éclatante que l’on ne saurait impunément méconnaître les enseignements de la science. Aussi, quand ou objecte à Yves Guyot qu’il est un isolé, répond-il superbement : « Les phares aussi sont isolés, mais leur lumière signale les périls à éviter et la route à suivre. »

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