Florin Aftalion, Introduction aux Oeuvres économiques de Bastiat

Extrait des Œuvres économiques, de Frédéric Bastiat (PUF)

Introduction de Florin Aftalion (1983)

Dans le Panthéon imaginaire des économistes français, Frédéric Bastiat mérite d’occuper une place de choix. Pourtant, qui se souvient encore de lui ?

Dans son pays, pour ainsi dire personne. En revanche, aux Etats-Unis, sa gloire ne s’est jamais tout à fait éteinte. Plusieurs de ses ouvrages ont été traduits en anglais et sont couramment disponibles en cette langue. Des travaux récents sur l’homme et son œuvre y ont également été publiés [1]. Quel dommage qu’en France le lecteur poussé par une saine curiosité pour un auteur que ses adversaires ont réussi à discréditer et à faire oublier, n’ait d’autres recours que la Bibliothèque Nationale ou le bouquiniste spécialisé.

En réimprimant ces œuvres choisies de Frédéric Bastiat il ne s’agit pas seulement de réparer une injustice mais surtout de montrer que les idées de l’un des défenseurs les plus acharnés du libéralisme classique ont gardé jusqu’à aujourd’hui leur actualité et leur pertinence. Que leur auteur se soit parfois trompé lorsqu’il s’est aventuré dans la théorie pure, que son style paraisse bien marqué par son époque et que son ton trahisse la naïveté d’un esprit trop entier, peu importe. Ses arguments en faveur du libre-échange méritent d’être connus en réponse aux sophismes que les interventionnistes de tous bords n’ont pas cessé de soutenir avec toujours la même suffisance.

Ecrivain, publiciste, pamphlétaire, député et surtout économiste, Frédéric Bastiat a été, comme on le verra plus loin, très connu et très influent pendant sa très courte vie publique, c’est-à-dire pendant les six dernières années d’une existence elle-même brève (1801 à 1850). C’est après sa mort qu’ont été publiées ses œuvres complètes ; elles ont fait, jusqu’à la fin du siècle, l’objet de plusieurs rééditions. Ensuite, à part quelques rares recueils de Morceaux choisis [2], les textes de Bastiat cessent d’être publiés, tandis que s’éteint son influence intellectuelle. Pourquoi cette soudaine éclipse ? Comment expliquer que celui qui s’était battu pour le libre-échange un siècle avant que la plupart des nations industrialisées en fassent leur doctrine officielle, qui avait condamné le colonialisme un siècle également avant la décolonisation, qui avait prédit qu’une guerre civile éclaterait aux Etats-Unis et qui, surtout, annonçait une ère de progrès économique et d’enrichissement de toutes les classes de la société, soit oublié alors que la plupart de ses adversaires intellectuels, prophètes de la stagnation, de la paupérisation, qui se sont trompés, aient encore droit de cité ?

Plusieurs raisons, à notre avis, se conjuguent pour rendre compte de cette désaffection. La première est le faible enracinement en France de la tradition libérale à laquelle se rattache Bastiat. Pourtant, la première école de pensée qui ait défendu le libre-échange est celle des physiocrates. Mais si ceux-ci ont eu une forte influence pendant la seconde moitié du XVIIIe siècle à travers Turgot et de nombreux représentants de l’Assemblée nationale, force est de constater qu’ils ont aussi provoqué une vive réaction contraire. Le jacobinisme, le centralisme et le protectionnisme ont fini par prendre le dessus et à s’intégrer dans les doctrines officielles. Les grands penseurs libéraux classiques, à commencer par Jean-Baptiste Say, n’ont pas réussi à renverser la vapeur. Leurs idées, qui sont aussi celles de Bastiat, ne trouvent que peu d’écho dans l’opinion publique et sont systématiquement rejetées par la plupart des intellectuels. Cette situation est en parfaite opposition avec celle qui prévaut ailleurs et en particulier dans les pays anglo-saxons. Là, le libéralisme recrute ses défenseurs chez les hommes politiques aussi bien que dans les milieux universitaires ; il continue une tradition intellectuelle qui depuis Locke, Hume et Adam Smith s’est poursuivie jusqu’à nos jours.

D’autres raisons de l’oubli dans lequel est tombé Bastiat tiennent aux anachronismes dont souffre son œuvre. Son style précis et relativement dépouillé dans ses premiers écrits devient mordant et drôle dans les Sophismes, puis se charge d’emphase au point de paraître naïf. Qu’on en juge d’après ces lignes par lesquelles commence l’introduction des Harmonies économiques, dédiée à la jeunesse française :

« Amour de l’étude, besoin de croyance, esprit dégagé de préventions invétérées, cœur libre de haine, zèle de propagande, ardentes sympathies, désintéressement, dévouement, bonne foi, enthousiasme de tout ce qui est bon, beau, simple, grand, honnête, religieux, tels sont les précieux attributs de la jeunesse. C’est pourquoi je lui dédie ce livre. C’est une semence qui n’a pas en elle le principe de vie, si elle ne germe pas sur le sol généreux auquel je la confie. »

Comme cette déclamation, et on peut trouver là une dernière explication de la désaffection dont nous parlons, certaines des idées que défend Bastiat paraissent désuètes aujourd’hui. Sans doute étaient-elles déjà dépassées à son époque. C’est ainsi, qu’à la façon des physiocrates, il croit aux lois naturelles. Dans son œuvre, celles-ci paraissent parfois être d’essence divine et sont censées régir l’ordre social de la même manière que les lois physiques assurent l’équilibre de l’univers ; si les hommes les connaissent et s’y conforment, en résultent la justice et l’harmonie. Bien entendu, depuis Candide personne ne prenait plus très au sérieux une telle vision du monde. Bastiat a pourtant écrit son seul traité, les Harmonies économiques, pour en prouver le bien-fondé. Sa démonstration dans son ensemble, à force de vouloir trop prouver, n’est pas très convaincante. Certains des arguments qu’elle utilise étaient déjà périmés à son époque. Tel est le cas de la théorie de la valeur en laquelle Bastiat voyait sa principale contribution à la science économique. Heureusement, parmi ces arguments, certains sont beaucoup plus persuasifs et n’ont rien perdu de leur justesse. Et ce sont ceux-là sans doute qui méritent notre attention et devraient valoir à leur auteur d’être enfin « redécouvert ».

En effet, les problèmes du protectionnisme et de l’étatisme continuent à être au centre du débat public, qu’il s’agisse de nos relations économiques avec le reste du monde – organisation de la Communauté européenne, dialogue Nord-Sud – ou de notre propre choix de société socialiste ou libérale. Certes, ils ne se posent plus de la même manière. Au temps de Bastiat, les armes protectionnistes – tarif douanier et quota – étaient simples et avaient des effets relativement faciles à comprendre. Aujourd’hui, elles sont complexes et ont des implications beaucoup plus perfides. Prenons par exemple les subventions aux exportations (prenant souvent la forme de crédits bonifiés) ou les restrictions aux importations sous le couvert de réglementations de circonstance. De son côté l’intervention de l’Etat, non seulement dans la vie économique mais dans la vie tout court, s’est considérablement développée tout en prenant elle aussi des formes parfois très subtiles. Actuellement, en France, l’Etat a pris des dimensions gigantesques puisque, Sécurité sociale comprise, son activité absorbe plus de la moitié du revenu national. Il la finance non seulement par les impôts directs ou indirects mais aussi de façon détournée par l’inflation, par les contributions imposées aux firmes nationalisées ou contrôlées par le gouvernement, etc. De plus, l’Etat produit ou réglemente la santé, l’enseignement, l’audio-visuel, le logement ou distribue des largesses sous couvert de politiques industrielles ou de législation du travail. Enfin le socialisme pour sa part n’est plus l’utopie de Saint-Simon, de Cabet, de Fourier ou de Proudhon qu’attaquait Bastiat. Sur les fondations du marxisme le socialisme, en effet, s’est construit une formidable citadelle idéologique. Tandis que l’utopie pure et les projets imaginaires ont laissé la place à des réalisations bien concrètes et aussi diverses que les régimes social-démocrates ou les démocraties socialistes de la Suède à l’Autriche, de l’Union soviétique à la Chine en passant par la Yougoslavie, Cuba ou l’Albanie.

Mais les arguments de Bastiat portent bien au-delà des formes de protectionnisme, d’étatisme ou de socialisme dont il était le témoin. On peut même dire pour beaucoup d’entre eux qu’ils n’ont jamais été dépassés en acuité, en justesse et en esprit. Ces arguments sous-tendent en fait une analyse du fonctionnement de l’Etat, cette « grande fiction à travers laquelle tout le monde s’efforce de vivre aux dépens de tout le monde » qui préfigure les travaux les plus récents sur l’économie des institutions et le choix public [3]. Nous avons donc choisi de reproduire quelques passages de l’œuvre de Bastiat qui permettent d’en apprécier la portée.

Avant de les situer dans la pensée de leur auteur, il paraît opportun de rappeler la vie de celui-ci qui pourtant n’a été ni aventureuse, ni agitée. Si elle a été exemplaire, c’est tout simplement parce qu’elle a été entièrement consacrée à la réflexion et à la poursuite désintéressée d’un idéal : la liberté.

Frédéric Bastiat est né en 1801 à Bayonne dans une famille aisée. Orphelin à l’âge de huit ans, il est élevé par son grand-père paternel et par l’une de ses tantes. Sa jeunesse se passe dans le petit village de Mugron, près de Saint-Sever. Après le collège, il revient dans sa ville natale et se fait apprenti-commerçant dans la firme de son oncle.

S’il manifeste peu de goût pour le négoce, il en a par contre beaucoup pour les traités d’économie politique qu’il lit avidement. A vingt-quatre ans, après avoir hérité de son grand-père, il revient à Mugron s’essayer à l’agriculture. Il le fait sans beaucoup de conviction mais profite de la vie rurale pour continuer à s’instruire et à étudier en compagnie de son ami Félix Coudroy. En 1831, il est nommé juge de paix et en 1833 il est élu membre du Conseil général des Landes sans que sa vie studieuse en soit vraiment affectée. Un jour, à la suite d’un simple incident, il prend connaissance avec enthousiasme de la campagne pour le libre-échange que menaient en Angleterre Cobden et ses amis. Elle lui inspire immédiatement un article : « De l’influence des tarifs français et anglais sur l’avenir des deux peuples », qu’il envoie au Journal des Economistes. Il est publié en octobre 1844. Le succès est immédiat. Bastiat arrive à Paris et publie un recueil d’articles sur Cobden et la Ligue. Après quelques voyages il quitte définitivement les Landes et s’installe dans la capitale pour œuvrer au triomphe de ses idées. En 1846, il organise des Associations pour la Liberté des Echanges dont le journal, Le Libre-Echange, est nourri de ses propres écrits. La même année il publie les Sophismes économiques, suite d’essais et de pamphlets qui ridiculisent les idées de ses adversaires.

Lancé dans le monde des économistes et des politiciens, il se lie d’amitié avec Wolowski, Dunoyer, H. Say et Garnier et les autres partisans du libre-échange, pendant qu’il correspond et polémique avec Lamartine et Proudhon. En 1848, après avoir approuvé la Révolution, il est élu à l’Assemblée constituante puis à l’Assemblée législative. Arrivé au faîte du succès, il est malheureusement gravement malade. Mais il continue à produire articles et discours. Il est sur le point de terminer ce qu’il considérait comme son œuvre maîtresse, Les Harmonies économiques, lorsqu’il meurt à Rome où il était parti chercher la guérison.

La première édition des œuvres complètes de F. Bastiat, publiée en 1854, était précédée d’une Notice sur la vie et les écrits de Frédéric Bastiat rédigée par son ami R. de Fontenay. Nous la reproduisons ici non seulement pour que le lecteur puisse y trouver un récit plus complet de la vie de F. Bastiat que celui que nous venons d’en faire mais aussi un peu de la chaleur et de l’optimisme qu’il savait communiquer à ceux qui l’approchaient.

Comme nous l’avons déjà vu, la liberté des échanges était l’une des préoccupations essentielles de Frédéric Bastiat. L’étude de ses auteurs favoris, jointe à son expérience de négociant, lui avaient montré les dommages que provoque la protection douanière. C’est sur ce thème qu’il écrit son premier article [4]. En 1834 les marchands de Bordeaux, du Havre et de Lyon envoyèrent une pétition au gouvernement afin que celui-ci baisse les tarifs sur les produits agricoles mais les maintienne sur les produits manufacturés : Bastiat trouva là l’occasion de montrer l’incohérence qu’il y a à demander la libération des échanges en général mais la protection pour ses propres activités. Ce ne fut qu’un coup de griffe sans grande conséquence. La véritable attaque contre le protectionnisme n’est portée que dans le fameux article d’octobre 1844 dont nous avons déjà parlé. Là apparaissent la plupart des arguments dont Bastiat se servira par la suite. Notre auteur y montre sous quelles influences – système colonial de l’Algérie et pression des industriels – la France développe son régime protecteur pendant qu’en Angleterre l’opinion publique, entraînée par la Ligue et ses législateurs surtout whigs, pousse le gouvernement à abolir le sien. Les monopoles y sont supprimés, la liberté est rendue au commerce, les tarifs sont diminués. A ce propos, Bastiat remarque : « Faire monter les recettes par un dégrèvement de taxes c’est, il faut l’avouer, un procédé hardi et encore inconnu chez un grand nombre de peuples [5] ». Les effets que ces deux politiques si divergentes ont sur l’avenir des deux nations sont développés dans la dernière partie de l’essai que nous reproduisons [6]. La prospérité est promise à l’Angleterre [7] et le dénuement à la France. Tandis que la première de ces puissances se « délivre du gigantesque fardeau de ses colonies », la seconde « élargit le système des colonies à monopole spécifique ». Mais pour Bastiat le « système prohibitif » ne conduit pas seulement à l’appauvrissement mais, ce qui est pire, à la spoliation, à l’injustice et à la guerre entre les peuples.

En fait, l’abolition de toutes les restrictions du commerce intérieur et extérieur doit avoir pour Bastiat toute une série de conséquences bénéfiques que Dean Russell [8] résume de la façon suivante : « Davantage de biens et de services à des prix plus bas, davantage de travail pour davantage de gens à des salaires plus élevés ; davantage de profits pour les producteurs ; un niveau de vie plus élevé pour les agriculteurs ; davantage de revenus pour l’Etat ; une utilisation plus productive du capital, du travail et des ressources naturelles ; la fin de la « lutte des classes » qui pour Bastiat est due principalement à des injustices telles que les tarifs, les monopoles et d’autres distorsions légales du marché ; la fin de la politique suicidaire du colonialisme ; l’abolition de la guerre en tant que politique nationale ; et les meilleures conditions possibles d’éducation, de logement et de soins médicaux pour tout le monde. »

La question coloniale mérite particulièrement l’attention. Pour Bastiat les colons installés en Algérie exigent, pour que leur exploitation soit profitable, des protections douanières. Comme leurs échanges avec la France sont libres, il faut que les protections soient étendues à la métropole. Les nouvelles restrictions ainsi imposées ne peuvent être qu’un facteur supplémentaire d’appauvrissement. De plus elles portent préjudice aux pays qui commercent avec la France et sont de ce fait l’occasion d’antagonismes pouvant aller jusqu’à la guerre. D’où l’opposition absolue de Bastiat à la politique coloniale qui, à cette époque, était approuvée à droite comme à gauche. N’oublions pas qu’en 1848 Engels saluait la conquête de l’Algérie « événement important et heureux dans le progrès de la civilisation ».

Comme nous l’avons indiqué plus haut, l’engagement de Bastiat en faveur du libre-échangisme n’était pas seulement celui d’un théoricien. Impressionné par les résultats obtenus par la Ligue de Cobden qui, en Angleterre, avait réussi à retourner l’opinion publique, il en organisa en 1846 le pendant français : l’Association pour la Liberté des Echanges. La déclaration d’intentions de ses fondateurs contient un remarquable, quoique bref, plaidoyer pour le droit à l’échange, droit qui est, de façon bien regrettable, tombé en désuétude. On peut y lire que « celui qui n’est pas libre d’échanger ne l’est pas de choisir son travail et se voit contraint de donner une fausse direction à ses efforts, à ses facultés, à ses capitaux et aux agents que la nature avait mis à sa disposition. » Ce qui est aussi vrai aujourd’hui qu’en 1846.

Bastiat appuya l’action de son Association dans de nombreux articles de sa feuille hebdomadaire, Le Libre-Echange. Dans l’un de ceux-ci, « L’Angleterre et le Libre-Echange » (16 février 1847), il commente une fois de plus la véritable révolution qu’était en train de vivre ce pays en abolissant son système mercantile. Ce système tel que le décrit Bastiat recommande en particulier : « Acheter aux autres le moins possible, vendre aux autres le plus possible », et pour cela impose les tarifs et les prohibitions. L’idée qui en découle et selon laquelle un pays a intérêt à avoir une Balance du commerce excédentaire paraissait particulièrement absurde à Bastiat. Il utilisa souvent de petits exemples chiffrés très simples pour montrer le ridicule de la position qu’il combattait. Lors de la discussion du budget à l’Assemblée pour l’exercice de 1850, un parlementaire défendit à la tribune la « théorie de la balance du commerce ». Bastiat, qui l’avait déjà réfutée souvent mais était trop malade pour prendre la parole en public, l’attaqua une fois de plus dans l’un de ses derniers articles de presse. Mais ses efforts furent vains. Jusqu’à présent d’ailleurs des politiciens de tous bords continuent à vouloir équilibrer autoritairement le commerce extérieur.

Dans ses fameux Sophismes économiques Bastiat réutilise les arguments qu’il a mis au point pour défendre le libre-échange. Mais là le style change totalement. Ce ne sont plus des calculs ou des théories qui doivent convaincre le lecteur mais des historiettes, des paraboles, des pastiches qui poussent à l’extrême les conséquences des positions que combattait Bastiat et les rendent dérisoires. Ce sont de véritables démonstrations par l’absurde dans lesquelles l’auteur met les rieurs de son côté.

C’est ainsi que dans « Les deux haches », Jacques Bonhomme, charpentier, réclame au ministre du Commerce « un brin de protection ». Pour ce brave artisan le drap comme tous les biens protégés est trop cher. Il pense que ses propres produits le seraient également s’il utilisait pour les fabriquer une hache obtuse qui nécessiterait davantage de travail. Aussi voudrait-il que l’on interdise l’usage des haches affilées. Alors : « Ce que nous faisons en une heure en exigera trois. Quel puissant encouragement pour le travail ! Apprentis, compagnons et maîtres, nous n’y pourrons plus suffire. Nous serons recherchés, partant bien payés. Qui voudra jouir d’un toit sera bien obligé de passer par nos exigences, comme qui veut du drap est obligé de se soumettre aux vôtres. » La supplique de Jacques Bonhomme démontre une fois de plus que la protection n’est profitable qu’à quelques-uns alors qu’elle est préjudiciable à tous les autres. En passant, elle ridiculise aussi l’idée que Bastiat attaque souvent et selon laquelle la protection crée du travail. Ce qui ne l’a pas empêché de rester vivace jusqu’à aujourd’hui.

Dans « Immense découverte » Bastiat montre la contradiction qu’il y a « à payer beaucoup de millions dans l’objet de détruire les obstacles naturels qui s’interposent entre la France et l’étranger (en construisant des routes, des ponts et des canaux) et en même temps à payer beaucoup d’autres millions pour y substituer des obstacles artificiels » (les tarifs douaniers).

Le protectionnisme n’est que l’un des aspects particuliers d’un phénomène plus général : l’interventionnisme. Celui-ci consiste pour l’Etat à s’immiscer dans le jeu économique pour satisfaire des intérêts particuliers tout en prétendant satisfaire l’intérêt général. Cette supercherie est possible à chaque fois que l’effet bénéfique d’une intervention est visible tandis que son effet maléfique, pervers dirait-on aujourd’hui, ne l’est pas. C’est ce que Bastiat montre très bien dans un pamphlet publié en juillet 1850 et dont le titre est révélateur : « Ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas ». Il commence par ces lignes :

« Dans le monde économique, un acte économique, une institution, une loi n’engendrent pas seulement un effet, mais une série d’effets. De ces effets, le premier seul est immédiat : il se manifeste simultanément avec sa cause, on le voit. Les autres ne se déroulent que successivement, on ne les voit pas ; heureux si on peut les prévoir. »

« Entre un mauvais et un bon économiste, voici toute la différence : l’un s’en tient à l’effet visible, l’autre tient compte et de l’effet qu’on voit et de ceux qu’il faut prévoir. Mais cette différence est énorme, car il arrive presque toujours que, lorsque la conséquence immédiate est favorable, les conséquences ultérieures sont funestes et vice versa. D’où il suit que le mauvais économiste poursuit un petit bien actuel qui sera suivi d’un grand mal à venir, tandis que le vrai économiste poursuit un grand bien à venir, au risque d’un petit mal actuel. »

Là aussi Bastiat fait figure de précurseur. Son bon économiste suit avant la lettre F. A. Hayek qui recommande d’étudier « les effets inattendus des actions humaines ». Son mauvais économiste est le politicien qui recherche un avantage électoral immédiat, quelles qu’en soient les conséquences futures. Le comportement de ces politiciens fait d’ailleurs l’objet de nombreuses recherches récentes.

Au milieu du XIXe siècle, en dehors de la « protection » qu’il accordait aux producteurs nationaux, l’Etat intervenait déjà, bien que, modestement, dans l’économie en subventionnant des activités telles que « Théâtres, Beaux-Arts » ou « Travaux publics ». Bastiat explique qu’en réclamant la suppression des subventions, il ne « repousse pas la chose même qu’il s’agit de subventionner » mais voudrait que « ces activités, d’une part soit libres, et d’autre part cherchent en elles-mêmes leur propre récompense ». Il montre une fois de plus que, contrairement à ce que l’on prétend encore souvent, les subventions ne créent pas du travail mais ne font qu’en déplacer : « Les dépenses publiques se substituent toujours à des dépenses privées, et (…) par conséquent elles font vivre un ouvrier au lieu d’un autre. »

La plus belle illustration des conséquences néfastes de l’interventionnisme se trouve dans la fameuse « Pétition des fabricants de chandelles ». Cette honnête corporation se plaint de la concurrence sauvage comme on dirait maintenant qui leur est faite par… le soleil. Elle réclame des mesures pour que la lumière du jour ne puisse plus entrer par les portes et les fenêtres des maisons et montre qu’ainsi du travail serait donné à des Français (en langage contemporain on parlerait de création d’emplois). Le véritable problème que posent ces pages dont la lecture est toujours aussi savoureuse est celui de l’antagonisme entre consommateurs et producteurs. Elles se terminent par une interrogation : faut-il préférer « le bénéfice de la consommation gratuite (la lumière du soleil) ou les prétendus avantages de la production onéreuse » (la lumière des chandelles) ?

La réponse de Bastiat on s’en doute est sans ambiguïté. Il la répéta une dernière fois sur son lit de mort : « Il faut traiter l’économie politique au point de vue des consommateurs. » Auparavant, il avait consacré l’un des chapitres des Harmonies économiques et l’un des Sophismes économiques [9] les plus longs à justifier cette recommandation. Pour montrer où conduirait l’intérêt exclusif des producteurs, il cite Montaigne : « Le marchand ne fait bien ses affaires qu’à la débauche de la jeunesse ; le laboureur, à la cherté des blés ; l’architecte, à la ruine des maisons ; les officiers de justice, aux procès et aux querelles des hommes. L’honneur même et pratique des ministres de religion se tire de notre mort et de nos vices. Nul médecin ne prend plaisir à la santé de ses amis mêmes, ni soldats à la paix de la ville, ainsi du reste. »

Pour que l’égoïsme des producteurs puisse servir l’intérêt général, Bastiat pense qu’il doit être soumis sur le marché aux intérêts des consommateurs qui doivent être souverains. Il se dresse donc contre le « système prohibitif » qui tend à protéger les intérêts des producteurs tels que ceux-ci les expriment mais aussi contre les « systèmes socialistes » qu’inventaient déjà des esprits aussi différents que ceux de Saint-Simon, de Fourier ou de Proudhon. Ceux-ci voulaient, chacun à sa façon, réglementer, organiser et rémunérer le travail. Ils prenaient eux aussi exclusivement le parti des producteurs en tant que tels, sans se soucier des effets que leurs recommandations pouvaient avoir tant sur la richesse générale que sur la liberté des individus.

L’opposition aux différentes formes du socialisme se retrouve à partir de 1848 de plus en plus souvent dans l’œuvre de Bastiat. Dans « Justice et Fraternité », par exemple, est présentée l’antithèse entre l’école économiste et les écoles socialistes. Rappelons que le terme « économiste » a d’abord servi à désigner ceux qui devaient plus tard être appelés « physiocrates » et qui s’opposaient aux réglementations et aux monopoles. Il est normal que les héritiers de ces premiers économistes soient devenus les adversaires des socialistes, dont l’activité consiste à imaginer de nouvelles réglementations et de nouveaux monopoles. Ce n’est que récemment que les socialistes ont pu accréditer l’idée paradoxale qu’ils peuvent aussi être des économistes !

L’école économiste préconise un Etat fondé sur le respect de la loi. Leur philosophie est parfaitement exprimée par le Dr Quesnay : Ex natura, jus, ordo et leges ; ex homine arbitrium, regimen et coercitio. Bastiat décrit avec beaucoup d’optimisme l’ordre et la prospérité qui seraient celles d’un régime de justice établi en accord avec les lois naturelles. Il prédit avec une étonnante perspicacité les conséquences de la « fraternité obligatoire » (qu’on appellerait aujourd’hui « justice sociale » ou « solidarité »). Elle se transformerait nécessairement en insécurité, pauvreté et spoliation car « on verra le peuple tout entier transformé en solliciteur. (…) tout s’agitera pour réclamer les faveurs de l’Etat. Le Trésor public sera littéralement au pillage. Chacun aura de bonnes raisons pour prouver que la fraternité légale doit être entendue en ce sens : « Les avantages pour moi et les charges pour les autres ». « L’effort de tous tendra à arracher à la législature un lambeau de privilège fraternel. »

« Au sein de la fraternité l’un demandera l’uniformité des salaires… Au nom de la fraternité, un autre demandera que le travail soit réduit à dix, à huit, à six, à quatre heures, et voilà la production arrêtée. Comme il n’y aura plus de pain pour apaiser la faim, de drap pour garantir du froid, un troisième imaginera de remplacer le pain et le drap par du papier-monnaie forcé. N’est-ce pas avec des écus que nous achetons des choses ? Multiplier les écus, dira-t-il, c’est multiplier le pain et le drap ; multiplier le papier, c’est multiplier les écus. Concluez : un quatrième exigera qu’on décrète l’abolition de la concurrence ; un cinquième l’abolition de l’intérêt personnel ; celui-ci voudra que l’Etat fournisse du travail ; celui-là, de l’instruction et cet autre des pensions à tous les citoyens. »

Au cours de la campagne qu’il menait pour défendre les idées économistes, Bastiat publia une brochure intitulée Capital et Rente. Ses arguments ébranlèrent un certain nombre de socialistes. L’impression qu’il causa fut tellement forte que La Voix du Peuple, le journal de Proudhon, jugea nécessaire de les réfuter dans une lettre ouverte à Frédéric Bastiat. Celui-ci obtint le droit de réponse et un long échange, quatorze lettres au total, s’ensuivit avec Proudhon. Au cœur de cette diatribe, il y avait le problème de la Gratuité du crédit. Pour Bastiat, le prêt est un service et en tant que tel il doit être rémunéré. Son raisonnement est illustré par de petites historiettes telles que « L’apologue du rabot ». Il ne réussit évidemment pas à ébranler Proudhon qui maintient que le paiement de l’intérêt est nécessaire dans la société actuelle mais pas dans celle qu’il souhaite voir s’établir.

Un autre thème favori des socialistes, qu’ils fussent du milieu du XIXe siècle ou de la fin du XXe, est celui de l’association (devenue l’autogestion). Ils présentent la société capitaliste comme déshumanisée et réclament des formes d’organisation qu’ils prétendent supérieures lorsqu’elles sont fondées sur l’altruisme plutôt que sur la recherche du profit. Dans le chapitre XIV des Harmonies économiques, intitulé « Des salaires », Bastiat montre que c’est l’association « libre et volontaire » qui se crée sur le marché qui est, au contraire, la forme sociale la plus accomplie. Elle permet en particulier aux salariés de recevoir une rémunération fixe qui les’ assure contre les aléas économiques de leur métier. De son côté, le capitaliste accepte d’assumer ceux-ci parce qu’il espère recevoir en contrepartie un profit.

L’aversion pour l’incertitude (« les hommes aspirent avec ardeur à la fixité ») a une grande part dans les réflexions de Bastiat [10]. Cette notion explique aussi pour lui la formation spontanée des sociétés de secours mutuel qui doivent assurer la subsistance des chômeurs. Pour empêcher que les « laborieux ne fussent réduits à être les dupes des paresseux », la surveillance réciproque y est nécessaire. Mais, demande Bastiat, « supposez que le gouvernement intervienne ». Et la réponse qu’il donne annonce ce qu’allait devenir la Sécurité sociale de cette fin du XXe siècle.

« Il est aisé de deviner le rôle qu’il (le gouvernement) s’attribuera. Son premier soin sera de s’emparer de toutes ces caisses sous prétexte de les centraliser ; et, pour colorer cette entreprise, il promettra de les grossir avec des ressources prises sur le contribuable. « Car, dira-t-il, n’est-il pas bien naturel et bien juste que l’Etat contribue à une œuvre si grande, si généreuse, si philanthropique, si humanitaire » ? Première injustice : faire entrer de force dans la société, et par le côté des cotisations, des citoyens qui ne doivent pas concourir aux répartitions de secours. Ensuite, sous prétexte d’unité, de solidarité (que sais-je ?), il s’avisera de fondre toutes les associations en une seule soumise à un règlement uniforme. »

« Mais, je le demande, que sera devenue la moralité de l’institution, quand sa caisse sera alimentée par l’impôt ; quand nul, si ce n’est quelque bureaucrate, n’aura intérêt à défendre le fonds commun ; quand chacun, au lieu de se faire un devoir de prévenir les abus, se fera un plaisir de les favoriser ; quand aura cessé toute surveillance mutuelle et que feindre une maladie ce ne sera autre chose que jouer un bon tour au gouvernement ? (…) »

« …bientôt qu’arrivera-t-il ? Les ouvriers ne verront plus dans la caisse commune une propriété qu’ils administrent, qu’ils alimentent, et dont les limites bornent leurs droits. Peu à peu, ils s’accoutumeront à regarder le secours en cas de maladie ou de chômage, non comme provenant d’un fonds limité préparé par leur propre prévoyance, mais comme une dette de la Société. Ils n’admettront pas pour elle l’impossibilité de payer, et ne seront jamais contents des répartitions. L’Etat se verra contraint de demander sans cesse des subventions au budget. Là, rencontrant l’opposition des commissions de finances, il se trouvera engagé dans des difficultés inextricables. Les abus iront toujours croissant, et on en reculera le redressement d’année en année, comme c’est l’usage, jusqu’à ce que vienne le jour d’une explosion. Mais alors on s’apercevra qu’on est réduit à compter avec une population qui ne sait plus agir par elle-même, qui attend tout d’un ministre ou d’un préfet, même la subsistance, et dont les idées sont perverties au point d’avoir perdu jusqu’à la notion du Droit, de la Propriété, de la Liberté et de la Justice. »

Il faut remarquer que son opposition fondamentale au socialisme ne faisait de Bastiat ni un conservateur, ni l’homme d’un quelconque parti de la droite. Aux Assemblées constituante et législative où il fut élu, il ne siégea ni à droite, ni à gauche et vota selon les circonstances avec l’une ou l’autre partie. Son cas particulier montre bien qu’un libéral authentique est avant tout opposé à l’étatisme qui est l’apanage de la gauche (sauf de l’anarchisme) aussi bien que des droites conservatrices ou nationalistes.

L’idée que Bastiat se faisait de l’Etat transparaît bien sûr dans toute son œuvre. Mais c’est sans doute dans l’un de ses derniers pamphlets La Loi, datant de juin 185o, qu’elle trouve l’expression la plus complète et la plus achevée.

Bastiat commence par y expliquer qu’il est légitime pour l’individu de défendre sa personnalité, sa liberté et sa propriété. En société cette défense doit être confiée à la loi, la fonction essentielle de l’Etat étant de faire respecter celle-ci.

Mais il faut bien constater que la loi n’a pas été maintenue dans ce rôle. Elle a été pervertie. La force collective a été accaparée par ceux qui légifèrent qui l’utilisent dans leur propre intérêt. Aujourd’hui, on parlerait du marché politique sur lequel des élus donnent à des groupes particuliers des avantages en échange de bulletins de vote. Bastiat montre que, le plus souvent, ce qui est donné aux uns est nécessairement pris à d’autres. Les tarifs douaniers, par exemple, protègent les producteurs nationaux au détriment des consommateurs, qui paient leurs achats plus cher. Et comme en général « il ne rentre au Trésor public que ce que les citoyens ont été forcés d’y mettre », l’intervention de l’Etat permet à certains individus dans la société d’accaparer légalement la propriété des autres : la spoliation a été convertie en droit.

Il arrive, comme c’était le cas dans la France d’avant la Révolution, que la spoliation soit celle d’un grand nombre par un petit nombre. Mais elle peut être aussi celle d’une minorité par une majorité ou de tout le monde par tout le monde. Bastiat, bien entendu, propose que personne ne spolie personne car, autrement, la notion même de justice s’efface, la lutte politique s’intensifie et débouche sur la haine et la discorde.

Le but de la Loi est donc bien de défendre la personnalité, la liberté et la propriété de l’individu en société. C’est ainsi qu’elle doit « empêcher l’injustice de régner », sans qu’elle puisse davantage organiser la justice que le travail, le travail que la religion. Or, c’est cette organisation de la justice et du travail que proposent les socialistes. Ils promettent le droit au travail, le droit au salaire minimum, etc. Par là, ils ne font qu’organiser la spoliation légale. Comme, en fin de compte, le public s’aperçoit qu’il a été trompé, que ce qu’on lui donne d’un côté, on le lui prend de l’autre, il se révolte. Bastiat avait donc bien prévu l’échec économique du socialisme (mais pas sa mutation fréquente en totalitarisme).

Le rôle strictement négatif attribué à la loi (empêcher l’injustice) n’est pas le seul aspect moderne de l’analyse de Bastiat [11]. Dans la dernière partie de La loi on trouve une analyse critique des conceptions des auteurs les plus connus pour leurs projets de réorganisation de la société et qui considèrent que celle-ci est indéfiniment malléable et la prennent comme « une création artificielle sortie du génie du législateur ». Au fond, ces inventeurs et expérimentateurs de sociétés substituent au mot d’ordre « laissez faire » celui de « laissez-vous faire ». Et ils veulent que la loi impose au reste de l’humanité la construction sortie de leur esprit [12].

Jusqu’ici nous avons présenté les aspects de l’œuvre de Bastiat, que ce soit des arguments en faveur du libre-échange ou son apport à la philosophie de la loi ou de l’Etat, qui sont en accord avec les théories économiques modernes et souvent les préfigurent. Il faut bien reconnaître que d’autres éléments de son œuvre, dont nous avons moins parlé, paraissent aujourd’hui dépassés. Parmi ceux-ci il y a une théorie économique de la valeur avec laquelle Bastiat était convaincu de faire une contribution importante à la science économique. A la conception de valeur-travail de l’école classique anglaise, il opposait celle de valeur-service. Avant lui J.-B. Say et Dunoyer avaient déjà affirmé que les services étaient productifs. Mais Bastiat va plus loin. Pour lui, la valeur est « le rapport de deux services échangés ». Comme l’économiste américain Carey, qui devait l’accuser de plagiat, il explique ainsi de façon ingénieuse le paradoxe suivant qui paraissait très troublant à son époque : pourquoi une perle trouvée par hasard a-t-elle autant de valeur qu’une perle extraite à grand-peine du fond de l’Océan ? « C’est, nous dit-il, que la valeur est déterminée non par le travail effectué mais par le travail épargné [13] ». Et pour que le travail épargné puisse être générateur de valeur, Bastia ajoute que le travail épargné est un service rendu à l’acquéreur [14] ! Par cette explication, tour de passe-passe diront certains, il croit avoir fait une synthèse entre toutes les solutions au paradoxe de la perle proposées par les économistes qui avant lui avaient élaboré des théories de la valeur. Il déclare : « Ainsi les économistes de toutes nuances devront se tenir pour satisfaits. Je leur donne raison à tous parce que tous ont aperçu la vérité par un côté. Il est vrai que l’erreur était sur le revers de la médaille. »

Fort de sa « découverte », Bastiat va même jusqu’à l’appliquer à la rente en rejetant la loi qu’en avait donnée Ricardo et qui était difficilement compatible avec l’harmonie universelle puisqu’elle mettait en opposition les intérêts des différentes classes sociales. Pour Bastiat, la rente n’est que le résultat de l’accumulation de services par lesquels les propriétaires successifs du sol ont rendu celui-ci productif. Elle ne constitue donc pas un revenu injustifié.

Sa définition de la valeur conduit Bastiat à conclure que « les services s’échangent contre des services », tout au moins lorsque l’échange est volontaire. Il étend alors son analyse à l’Etat qui rend des services payés de façon coercitive par l’impôt et non pas acquis librement. Il convient donc de distinguer « services privés et services publics ». Bastiat a donné ce titre à l’un des derniers chapitres des Harmonies économiques où, en retrouvant sa meilleure inspiration, il fait l’une de ses plus brillantes analyses de l’Etat.

Nous avons eu l’occasion de dire que de son vivant Bastiat avait atteint une grande renommée qui est allée bien au-delà des frontières. Ses œuvres furent traduites en plusieurs langues et il entretint des relations avec des amis dans de nombreux pays. Malheureusement, il n’arriva pas à faire triompher sa cause en France. Il ne reçut le soutien actif que d’un petit nombre de gens. Le mouvement qu’il avait lancé s’essouffla rapidement et ne réussit jamais à entraîner une partie importante de l’opinion. Ce n’est qu’après sa mort, grâce aussi aux efforts d’un Michel Chevalier, qu’une certaine libéralisation des échanges eut enfin lieu avec la signature du traité franco-anglais de 1860. Mais le libre-échange continua jusqu’à nos jours à avoir mauvaise presse en France.

Dans les milieux universitaires son influence ne dura pas très longtemps non plus. Sa pensée fut enseignée à l’étranger, surtout aux Etats-Unis et en Suède, beaucoup plus que dans son propre pays. Mais il garda toujours un cercle restreint d’admirateurs fervents. Pour eux, Frédéric Bastiat reste l’homme qui a tout donné : son intelligence, son esprit et jusqu’au dernier souffle de sa vie à ce qu’il croyait être la vérité [15].

Florin AFTALION.

SOMMAIRE

Introduction, par Florin Aftalion.

1.      Notice sur la vie et les écrits de F. Bastiat.

2.      Extrait « Des tarifs français et anglais ».

3.      Association pour la liberté des échanges.

4.      L’Angleterre et le libre-échange.

5.      Balance du commerce.

6.      Les deux haches.

7.      Immense découverte !!!

8.      Théâtres, Beaux-Arts.

9.      Travaux publics.

10.  Pétition.

11.  Abondance, disette.

12.  Justice et fraternité.

13.  Deuxième lettre.

14.  Des salaires.

15.  La loi.

16.  De la valeur.

17.  Services privés, service public.


[1] Voir notamment Georges-Charles ROCHE III, Frédéric Bastiat, A Man Alone, Arlington House, 1971, et surtout le remarquable petit livre de Dean RUSSELL, Frédéric Bastiat, Ideas and Influence, The Foundation for Economic Education, 1969.

[2] Le dernier en date est de Louis BAUDIN, Frédéric Bastiat, Librairie Dalloz, 1962, qui ne contient que des passages très courts et aucun texte intégral.

[3] Pour un exposé de ces idées, voir Henri LEPAGE, Demain le Capitalisme, Pluriel, 1978.

[4] Réflexions sur les pétitions de Bordeaux, Le Havre et Lyon, concernant les douanes, datant d’avril 1834.

[5] Ce procédé a été redécouvert récemment par l’économiste américain Arthur Laffer. La courbe qui porte son nom en est une illustration graphique. [Voir L’ellipse ou la loi des rendements fiscaux décroissants, texte disponible sur le site de l’Institut Coppet]

[6] Des tarifs français et anglais.

[7] Rappelons que ce texte a été écrit deux ans avant l’abolition des corn-laws. 1846 est le moment où commence véritablement l’ère du libre-échange en Angleterre dont Bastiat a parfaitement prévu les conséquences.

[8] Dean RUSSELL, op. cit.

[9] Texte N° 11, « Abondance, disette ».

[10] Il anticipe par là les analyses des économistes contemporains. L’étude du risque comme facteur de décision a sans doute permis les progrès les plus décisifs de la science économique depuis la parution du fameux ouvrage de von NEUMANN et MORGENSTERN, Theory of Games and Economic Behavior.

[11] Cette conception est aussi celle de Hayek. Voir Droit, législation et liberté, PUF.

[12] Cette analyse est également proche des idées de F. A. Hayek.

[13] Voir Charles GIDE et Charles RIST, Histoire des doctrines économiques, 3e éd., Paris, Sirey, 1920.

[14] Texte N° 16, De la valeur.

[15] René Dzagoyan, François Guillaumat, Alain Madelin et Elyane Rosello ont, chacun à sa façon, contribué à la préparation de cet ouvrage. Qu’ils soient ici remerciés.

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