Oresme, Traité de la première invention des monnaies (ca. 1355)

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Etude sur le traité de la monnaie de Nicole Oresme[1]

par Louis Wolowski

Extrait de la première traduction française dirigée par Louis Wolowski en 1864. L. Wolowski, juriste, économiste et homme politique français d’origine polonaise (1810-1876).

Il n’est pas de matière à la fois plus importante et plus simple que celle de la monnaie, et il n’en est aucune que l’esprit de système ait plus troublée, au grand détriment de l’économie publique. Les erreurs les plus désastreuses ont été le résultat d’une méprise trop commune, qui a fait confondre le numéraire avec la richesse, et qui ne voit, dans les espèces d’or et d’argent, qu’un signe conventionnel des échanges, assujetti à la volonté du souverain.

Du moment où les métaux précieux passent pour l’unique élément de la fortune, les peuples sont condamnés à se disputer les fractions d’un trésor nécessairement limité. Du moment où le numéraire ne présente qu’un signe conventionnel, dépendant de l’autorité, le pouvoir qui l’a créé peut le modifier et le faire varier, il peut aussi le remplacer par d’autres signes, en faisant cesser ce qu’on a si étrangement nommé la royauté usurpée de l’or. Hostilité permanente des nations, conflits commerciaux, altération des espèces, banqueroutes déguisées, assignats, papier-monnaie, haine du capital, plans chimériques de rénovation financière, telle est la triste postérité d’une idée fausse au sujet de la monnaie.

Pour avoir raison de ces périls et pour dissiper ces fantômes, il suffit d’interroger la nature des choses, d’étudier l’essence de la monnaie et le rôle qu’elle est appelée à remplir.

Connue dans le monde ancien, la vérité a paru s’éclipser aux siècles de décadence, sans jamais être entièrement étouffée ; elle a laissé en France un sillon lumineux, à une époque qu’on supposerait étrangère aux saines notions économiques.

Aristote, ce puissant génie auquel aucune pensée féconde ne semble avoir échappé, dit, en parlant de la monnaie :

« On convint de donner et de recevoir, dans les échanges, une matière qui, utile par elle-même, fût aisément maniable dans les usages habituels de la vie ; ce fut du fer, par exemple, de l’argent ou telle autre substance analogue, dont on détermina d’abord la dimension et le poids, et qu’enfin, pour se délivrer des embarras des continuels mesurages, on marqua d’une empreinte particulière, signe de sa valeur. »

Chez les Romains, le grand jurisconsulte Paul confirme et complète cette belle définition : ce sont les métaux « dont la constatation publique et durable permit de subvenir aux difficultés communes de l’échange[2]. »

Aristote et Paul parlent de l’empreinte, signe de la valeur, qui révèle et qui garantit la composition intrinsèque des espèces.

L’autorité, gardienne de la foi publique, fut appelée à constater et à déclarer la composition et le poids des espèces métalliques. Cette mesure de garantie ne tarda pas à devenir l’occasion et le prétexte des fraudes les plus honteuses et des altérations les plus graves. La foi attachée à l’empreinte fit naître la tentation d’en abuser ; le prince, auquel la fabrication de la monnaie était dévolue, car il était présumé devoir veiller en père sur la richesse publique, se laissa persuader ou feignit de croire que la valeur de la monnaie venait de l’effigie, destinée simplement à en certifier l’intégrité. La monnaie, appelée à servir de régulateur aux conventions et de gage aux échanges, perdit le caractère essentiel de pureté et de fixité, en subissant l’atteinte de la fraude.

Cet abus ne fut pas étranger à la Grèce ; elle s’attacha cependant à demeurer fidèle à la réputation de son système monétaire[3]. Il n’en fut pas de même à Rome, où la république donna un exemple que les empereurs utilisèrent largement au profit de leurs passions et de leurs prodigalités. Il n’est pas, selon Vopiscus[4], de symptôme plus infaillible de la décadence de l’Etat, que la corruption du numéraire, et les degrés de cette décadence sont marqués par l’altération successive de la monnaie. On pourrait presque juger du caractère des empereurs au son plus ou moins pur que rendent les monnaies frappées sous leur règne[5].

La diversité infinie des pouvoirs morcelés durant l’époque féodale accrut encore ce désordre : chaque seigneur battit monnaie, chaque monarque commit des altérations plus ou moins graves, pour déguiser, au moyen de ces sophistications, de véritables banqueroutes. On prescrivit que les paiements seraient faits chaque semestre, chaque mois, en la monnaie courante[6], et, suivant que le prince était débiteur ou créancier, il affaiblissait ou il élevait le titre des espèces[7]. Ces tristes méfaits n’atteignaient même pas le but : suivant une loi inexorable, la mauvaise monnaie chassait la bonne, et les valeurs, après des oscillations dommageables, se mettaient en rapport avec un numéraire dégradé : de là venaient la disparition des espèces et la hausse des prix, maux auxquels on apporta des remèdes aussi impuissants que funestes en interdisant l’exportation et en imposant le maximum[8].

Les erreurs, les fraudes et la violence se succèdent et s’enchaînent, en laissant toujours après elles le même résultat, le trouble dans les consciences et la souffrance dans les intérêts. L’altération périodique des monnaies portait partout le désordre : le morbus numericus, que l’on signalait comme funeste à l’égal de la peste elle-même, n’épargna aucune contrée[9] : l’Espagne, le Portugal, l’Angleterre, l’Empire, la Hongrie, la Bohème, Naples, la Savoie, en furent affligés. Partout la vieille idée qui faisait dépendre la valeur des monnaies de la volonté arbitraire du prince rencontrait des gouvernements peu scrupuleux, empressés à en tirer parti. La religion avait beau tonner contre ces abus par l’organe des papes[10] et des évêques, qui ne furent pas toujours exempts de la même faute, et la poésie emprunter le sublime langage du Dante pour flétrir Philippe le Bel du nom de faux monnayeur[11], le monde continuait à souffrir d’un mal dont il ne savait point démêler la nature véritable[12]. L’ange de l’Ecole, le grand saint Thomas d’Aquin, bien qu’il eût énoncé, en suivant les traces d’Aristote, les principes rationnels de la monnaie, se borne à conseiller aux souverains de faire un usage modéré du monopole du monnayage sive in mutando, sive in diminuendo pondus[13], soit en changeant, soit en diminuant le poids.

Le monarque chevaleresque auquel l’histoire conserve, on ignore pourquoi, le nom de Jean le Bon, car il résumait en lui les égarements d’une époque fatale à la France, tourmenta plus qu’aucun de ses prédécesseurs la valeur des monnaies. De 1351 à 1360, la livre tournois changea soixante et onze fois de valeur ; les années 1359 et 1360 figurent à elles seules, l’une pour seize, l’autre pour dix-sept mutations[14]. Le mal fut d’autant plus grave, qu’au lieu d’une altération progressive, il se produisit des changements en sens inverse, et que la hausse succéda onze fois à autant de baisses différentes. C’était la loi en démence[15]. Mais la conscience du prince était en repos. « Jà soit ce que à nous seul, et pour le tout de nostre droit royal, par tout nostre royaume appartiègne de faire telles monnaies comme il nous plaist, et de leur donner cours[16]. »

Cette source de revenu lui permettait, supposait-il, de pourvoir aux dépenses publiques « desquelles sans le trop grand grief dudit peuple dudit royaume nous ne pourrions bonnement finer, si ce n’étoit par le domaine et revenu du profit et émolument des monnaies. »

Quand on étudie attentivement cette page de notre histoire, on reconnaît que jamais révolutions ne furent plus fréquentes, plus fertiles en crises et en réactions de toute nature ; au point qu’il serait peut-être difficile de décider si le régime des assignats fut plus désastreux pour la France que les pratiques déplorables du roi Jean, en matière de monnaie[17]. Le mal fut alors si grand, qu’il est impossible d’en mesurer l’étendue et d’en calculer toutes les conséquences.

Une dépréciation progressive du numéraire ne produit qu’une faible partie des désastres qu’entraînent ces perturbations violentes du mécanisme destiné à régulariser toutes les transactions. La monnaie, qui, par sa fixité, doit fournir un point de repère, ne sert plus qu’à favoriser la fraude, et cela toujours au plus grand détriment des faibles et des opprimés. Le commun peuple est le dernier à se rendre compte de la véritable portée de ces variations ; les habiles en profitent.

De là vint la puissance et la richesse des changeurs, qui retiraient la monnaie forte, pour lui substituer sans cesse dans la circulation la monnaie faible, en partie frappée au dehors. Le prince se trouvait ainsi déçu dans ses calculs cupides ; il finissait par souffrir comme le peuple, dont la misère allait s’aggravant sans cesse. Que pouvaient devenir l’industrie et le commerce quand la boussole de l’échange était affolée ?

Toutes les souffrances, tous les désastres, toutes les calamités semblaient s’être réunis pour peser sur la France, à l’époque où Charles V fut appelé à prendre la couronne. Le démembrement du territoire et l’épuisement du trésor, la sédition des villes et la jacquerie des campagnes, le brigandage des tard-venus et des grandes compagnies, la peste noire et la famine, l’anéantissement du travail et le payement de la rançon royale, voilà ce que ce pauvre pays avait à subir ; il semblait toucher le fond. Tout à coup, au milieu des armures éclatantes qui écrasaient de leur poids des hommes étonnés de n’avoir plus la force de les porter, alors que les prouesses de la chevalerie n’avaient abouti qu’à une honteuse déroute, apparaît une figure pâle et chétive, une main incapable de porter l’épée, un corps, affaibli par la souffrance, qui se refusait aux fatigues de la guerre. Mais il y avait là une âme ferme et un esprit éclairé, et comme si Dieu avait voulu montrer, au milieu de ces temps qui n’avaient d’estime que pour la force, la puissance souveraine de la pensée, Charles V, le Sage, fit succéder rapidement un État bien ordonné à un véritable chaos ; il sut faire renaître la prospérité avec la confiance, et reprendre les occupations productives en protégeant la sincérité des transactions et la sécurité des personnes. Les bandes qui désolaient les campagnes devinrent des instruments de victoire ; tout prit une face nouvelle. Une économie sévère sut répondre à tous les besoins et remplir le trésor ; les forces militaires accrues rétablirent la grandeur de la France, tandis que l’agriculture, le commerce et l’industrie, ranimés par l’espoir d’un meilleur avenir, rouvrirent la véritable source de l’abondance et de la richesse. Rien ne fut abandonné au hasard, tout fut soumis au calcul ; une pensée active, persévérante, éclairée par les revers, non moins qu’enhardie par le succès, exerçait un ascendant que l’ignorance de l’époque aurait pu taxer de surnaturel, à l’aspect de ces légistes, de ces savants, de ces artistes, de ces philosophes, de ces astrologues qui entouraient le roi et-qui inspiraient ses desseins.

Ce ne fut pas la moindre gloire ni le moindre service de Charles V que de mettre un terme aux altérations des monnaies. Régent du royaume, il n’avait pas, sous ce rapport, échappé à la contagion du mauvais exemple. La grande ordonnance de 1255, obtenue par les états réunis à Paris[18], promettait dorénavant bonne et stable monnaie pour tout le royaume, de telle sorte que le marc d’argent ne produisit jamais plus de six livres tournois[19]. Le duc Charles le haussa jusqu’à douze livres ; ce fut le signal du grand soulèvement de Paris[20]. Ce souvenir, et plus encore peut-être l’heureuse influence d’un de ses conseillers, Nicole Oresme[21], firent apporter au roi Charles un grand soin à la sage administration des monnées[22].

Pendant son règne le pied de l’or resta invariable, et celui de l’argent n’éprouva que de légères modifications. La fixité de la monnaie rétablit la régularité des transactions ; elle fournit un actif aliment à la prospérité publique.

Nicole Oresme, évêque de Lisieux, ancien grand maitre du collége de Navarre et doyen de l’église de Rouen, est généralement désigné comme précepteur de Charles V[23]. Nous pencherions à croire, avec l’auteur d’un intéressant essai consacré à mettre en lumière la vie et les travaux de ce savant homme, M. Francis Meunier[24], qu’il y avait là une méprise[25], venue à la suite d’une équivoque. Il ne fut probablement que le conseiller du sage monarque qui mit à profit le concours de ses lumières et qui puisa auprès de lui de précieux enseignements, surtout en matière de monnaies.

Nicole Oresme est connu comme l’un des savants les plus renommés du règne de Charles V ; on lui doit la première traduction française des Ethiques, de la Politique et des Economiques d’Aristote[26] et nombre d’écrits latins contre l’astrologie, sur les sciences phy-siques et naturelles, la théologie, l’art oratoire, ainsi que cent quinze sermons, dont le plus célèbre, remarquable par la hardiesse de la pensée, fut prononcé[27] devant le pape Urbain V et le collége des cardinaux. Oresme est aussi l’auteur de plusieurs ouvrages en langue française, contre les divinations en général et l’astrologie judiciaire en particulier ; d’un traité de la sphère, etc. Mais l’écrit qui doit singulièrement le recommander à l’attention de la postérité, écrit demeuré presque inconnu jusqu’ici, bien qu’il se trouve mentionné par la plupart des historiens, c’est le traité De origine, natura, jure et mutationibus monetarum, d’abord publié en latin et traduit plus tard en français par l’auteur lui-même, sous le titre de : Traictie de la première invention des monnoies[28].

L’œuvre d’Oresme, après avoir obtenu un succès légitime, qu’atteste le nombre des copies manuscrites[29] et des éditions imprimées, avait échappé cependant à l’attention des économistes. Le hasard a conduit un des savants correspondants de l’Académie des sciences morales et politiques, N. Guillaume Roscher, professeur à l’université de Leipzig, à découvrir ce travail, au milieu de recherches entreprises sur l’histoire de l’économie politique en Allemagne. Cette fois, l’œuvre d’Oresme se trouvait entre les mains d’un juge compétent, qui en reconnut aussitôt l’importance et la portée[30] ; possédant le manuscrit de l’œuvre française, nous avons essayé de compléter une étude qui semble présenter à la fois un intérét historique et un intérêt scientifique :

Un intérét historique, car le traité d’Oresme coincide par sa date avec les sages mesures prises par Charles V, afin d’arrêter les mutations des monnaies ;

Un intérêt scientifique, car il nous permet de revendiquer pour la France l’honneur d’avoir précédé l’Italie, aussi bien que l’Angleterre, dans la saine exposition des véritables principes, en ce qui touche une des questions les plus graves de l’économie politique.

Elève d’Aristote, Nicole Oresme a puisé dans le grand philosophe grec la doctrine dont il s’est fait l’énergique interprète[31]. Instruit par une triste expérience des malheurs que entraînait l’altération du numéraire, il en a exposé l’origine et la nature véritable ; il a précisé le caractère et le rôle de la monnaie avec une netteté et une force qui n’ont pas été surpassées depuis.

Quand on se reporte à l’époque à laquelle remonte le travail d’Oresme, on ne sait si l’on doit s’étonner davantage de la vigueur de cette démonstration, ou de l’oubli dans lequel ont pu tomber, dès la mort de Charles V, des principes si clairement déduits. Ce n’est plus qu’au seizième siècle que nous les verrons revendiquer en Pologne, en Italie et en France, et au dix-septième siècle en Angleterre.

Le manuscrit français compte vingt-six chapitres (trois de plus que l’édition latine) ; nous essayerons d’en conserver le langage à la fois ferme et naïf, qui rappelle celui de Froissart.

« Il semble à plusieurs (dit le prologue du translateur), que aucun roy ou prince puisse, de sa propre autorité, de droit ou de privilége, franchement muer les monnaies en son royaume courans, et en ordonner à sa volunté et plaisir, et avec ce, sur icelles prendre gaing et émolument tel et autant qu’il luy plaist. A aucuns autres semble le contraire et que telle auctorité ne luy a oncques esté octroyée. Pour laquelle controversie et débat j’entens en ce présent petit traictie, quelle chose selon philosophie, et principalement selon les raisons d’Aristote, il me semble estre à dire, commençant à l’origine et commencement des premières monnoies et à quelle fin elles furent trouvées. »

Il suffit de parcourir les titres des vingt-six chapitres de l’ouvrage d’Oresme, pour comprendre le soin avec lequel il s’est consacré à l’étude du problème si nettement posé dès le début[32].

Le plan est largement tracé : pour subvenir aux abus dont la nation gémissait sans en bien comprendre l’énormité, et pour en empêcher le retour, Nicole Oresme sonde courageusement la plaie, il étudie le siége du mal, et, après avoir fait connaître la nature de la monnaie et les lois de la circulation, il indique le remède. Son langage, à la fois modeste et résolu, est digne du sage monarque auquel il s’adresse en ces termes dans la Conclusion du translateur : « Les choses ci-dessus prémises soient dictes sans assertion ou affirmation et à la correction des saiges et prudents hommes, et mesmement de Vous, mon très-chier et honnoré Seigneur, qui en la plupart d’icelles congnoissez et estes expert. »

Rien de plus simple et de plus vrai que l’entrée en matière ; Oresme montre comment chaque homme et chaque région « superhabundait en une chose dont en aultre avait grant défaulte[33]. Les hommes… commencèrent communiquer et eschangier leurs richesses ensemble, sans monnoie… Mais comme en ceste manière de permutacion et changement des choses moult de difficultés et controversies aveinrent entr’eulx, les hommes subtilz trouvèrent un usaige plus légier, c’est assavoir de faire monnoie, laquelle fust instrument de permuer et marchander les ungs aux autres leurs naturelles richesses. »

Il ne confond point la monnaie avec la richesse, et rappelle la fable du roi Midas, pour montrer que « aucun habundant en icelles, encores pourroit mourir de fain… car par pecune on ne secourt point hastivement à indigence de humaine vie, mais elle est instrument artificiel trouvé pour les naturelles richesses plus légièrement permuer. » Après avoir indiqué le but de la monnaie, il en étudie les conditions : « Il fut expédient que tel instrument fût apte et convenable à traictier et manier légièrement des mains, légier à porter, et que pour petite portion d’icelle peussent (être) achaptez et commuez richesses naturelles en une plus grande quantité… »

« Il convint donc que la monnoie fut faicte de précieuse matière et petite en quantité, si comme est or… et argent… En oultre il n’est pas expédient ne politique que telle matière, c’est assavoir or et argent, soit en trop grande habundance, car pour celle mesme cause se départit et fut rebutée la monnoie de cuivre. »

Turgot n’aurait pas mieux dit.

C’est une loi de la Providence : « Que l’or et l’argent qui sont moult convenables à faire monnoie, ne se puissent de légier avoir en grande copie ou habundance, ou aussi les hommes légièrement ne le puissent par alkemie, faire comme aucuns le temptent et essaient à le faire. Auxquels je diray : ainsi justement repugne nature et se oppose à l’encontre de celuy qui, pour néant, s’efforce l’excéder et surmonter en ses euvres naturelles. »

Nicole Oresme expose avec la méme sûreté de vues l’utilité de la monnaie d’or, de la monnaie d’argent, et de la tierce noire mixte. Aucune mixtion ne doit se faire que pour le métal moins précieux « de quoy on a accoustumé faire petite monnoye… et pour ce nulle mixtion ne se doit faire ès monnoye d’or. »

Les embarras étaient grands lorsqu’il fallait peser et éprouver sans cesse les diverses pièces de métal, employées comme monnaie. Pour y pourvoir, on convint que « les portions et pièces de monnoie se fairoient de certaine matière et déterminé poix, en laquelle se imprimerait une figure à chacun notoire et congnue, qui signifieroit la qualité de la matière et la vérité du poix du denier, affin que la suspicion derrière mise, la valeur de la monnoie, sans labeur et sans doubte, se peust prestement congnoistre et qu’il soit vray que telle impression fut instituée ès deniers, en signe de vérité de la matière et du poix… »

Les deniers « doivent estre de figure et quantité habilles à traictier et à nombrer et de matière monnoyable, et aussi doulce à recevoir impression et retenant leur impression. Et de ce est que non pas toutes choses précieuses sont convenables à faire deniers ne monnoie, car pierres précieuses, poëvres, verres et semblables choses ne sont point à ce convenables naturellement, mais seullement or, argent et cuivre, comme dessus est touchie. »

Le prince a été appelé comme personne publique et de plus grande autorité à forger la monnaie « et icelle signer de impression honneste. Cette impression… doit estre subtile, et à la contrefaire ou imprimer elle doit estre moult difficille. »

Mais la monnaie n’appartient pas au prince, elle est à ceux qui l’obtiennent : « car se aucun donne son pain ou labeur de son propre corps pour pétune, quant il reçoit icelle par telle manière, certes elle est purement sienne, pareillement comme estoit son pain ou la labeur de son corps, lesquels estoient en sa libre et franche puissance de le faire ou donner… »

« Le cours et le pris des monnoyes doit estre ou royaume comme une loy et une ferme ordonnance que nullement ne se doit muer ne changier. »

Tel est le principe fermement posé par Nicole Oresme : il en examine les applications, il en poursuit les conséquences, il signale l’inévitable danger auquel on se livre en le violant. Sa parole calme et lucide, s’anime et s’élève, quand il combat l’arbitraire prétention des princes de disposer à leur gré du titre, du poids, de la valeur de la monnaie. « Ne si ne appert aucunement que le prince puisse estre meu à faire telle mutacion… pour ce qu’il veut plus forgier de monnoie, affin que, par ce, il puist avoir plus de gaing… ceste manière est très mauvaise et très laide convoitise qui se feroit au préjudice et dommaige de toute la communaulté. »

L’effigie du prince ne doit servir que de garantie : « on mect ou denier l’imaige et la subscription de par le prince à signifier et donner à congnoistre la certitude du poix, qualité et bonté de la matière… Ainsi donc, se la vérité ne respondoit au poix, qualité et bonté, il apperroit tantost que ce seroit une faulseté très vile et déception frauduleuse… Qui seroit doncques celluy qui en le prince, qui auroit diminué le poix ou bonté de la matière, ainsi figurée de son propre signe, aurait fiance ? »

Oresme attribue au terme monnoie une étymologie, tout au moins ingénieuse :

« Monnoie est dite de ammonester, car elle ammoneste que fraulde ou décepcion ne soit faicte, ne ou métal ne ou poix d’icelle[34]. »

La condamnation du prêt à intérêt, confondu avec l’usure, était naturelle de la part d’un disciple d’Aristote : Oresme, sans s’affranchir de cette erreur, commune au temps où il vivait, arrive à en tempérer singulièrement la portée. Pour montrer que prendre gaing dans la mutacion des monnoies est pire qu’usure, il dit : « L’usurier donne sa peculne à celluy qui la reçoiz voluntairement et de son bon gré, et qui d’elle, par après, se peult aider et secourir à sa nécessité, et ce qu’il baille à celluy, oultre et par dessus ce qu’il a receu, est de certain contract entre eux et dont ils sont content. » Paroles des plus remarquables dans la bouche d’un théologien, au quatorzième siècle !

Il ajoute encore : « En ce doncques que le prince reçoit gaing de la mutacion de la monnoie oultre et par dessus le naturel taux et usaige, ceste acqueste est pareille et comme usure, mais encores est pire que usure, actendu qu’elle est moins voluntaire et contre la volunté des subjects, sans aussi qu’elle leur porte prouffit et est de nulle nécessité ; car le gaing d’un usurier n’est pas tant excessif ni si préjudiciable ou general a aucuns, si comme ceste mutacion, laquelle est imposée oultre et par dessus toute la communaulté ; je diz qu’elle n’est seullement pareille a usure, ains est tyrannique et frauduleuse, tellement que je doubte s’elle se doibt plus tost appeler violente proye, ou exaction frauduleuse. »

Oresme attaquait le mal dans sa racine, en dissipant l’erreur vulgaire, touchant le pouvoir du prince ; il restituait à la monnaie son caractère de marchandise, certifiée et garantie par l’autorité : il devançait Turgot, Adam Smith et Jean-Baptiste Say.

La mutation des monnaies est d’autant plus périlleuse, « qu’elle n’est pas sitost sentie ne apperceu du peuple, comme il seroit par une aultre cueillette, et toutefois nulle telle ou semblable ne peust estre plus griefve ne plus grande. »

« Il convient et est chose propre à ung prince de condamner et pugnir les faulx monnoyeurs et ceulx qui en monnoie font aulcune faulseté ou larrecins. Comment donc ne doibt pas celuy avoir grant vergoigne, se on trouve en luy la chose qu’il debvroit pugnir en ung aultre par très laide et infame mort. »

Nicole Oresme avait déjà formulé le principe qui rendit célèbre plus tard le nom de Gresham en Angleterre : la bonne monnoie disparoît de tout pays où l’on fait empirances. Il peignait d’un mot la confusion néé d’une pareille instabilité du numéraire : « Encores en la terre mesmes où telles mutacions se font, le fait de marchandise est si trouble que les marchands et mechaniques ne scavent comment communiquer ensemble… et ainsi par telles mutacions le monde est trouble. »

Nous avons assez dit pour faire connaître l’incontestable priorité qui appartient à Nicole Oresme en matière de la saine doctrine de la monnaie : il faudrait citer en entier son Traictie pour reproduire tous les graves enseignements qui s’y trouvent mis en lumière. Il nous reste à montrer ses vues élevées en matière de gouvernement, et sa droite entente des idées de liberté et d’indépendance.

Ce n’est pas seulement le prince qui n’a pas le droit d’altérer les monnaies : en principe, la communauté ne le possède pas davantage, fût-ce même « pour guerre ou la rédemption de son prince prisonnier. » A moins d’une nécessité exceptionnelle, la communauté et le prince doivent recourir aux subsides ou à l’emprunt.

On argue que « la communauté à laquelle appartient et est la monnoie, se peult dépouiller de son droit, et iceluy totalement donner au prince. » Oresme repousse cette pensée : « Communaulté de cytoiens, laquelle naturellement est franche et tend à liberté, jamais scientement ne se soubmectroit à servitude ou s’abbaisseroit au joug de la puissance tyrannique… Si comme donc la communaulté ne peult octroyer au prince qu’il ait la puissance et auctorité d’abbuser des femmes de ses cytoiens a sa voulunté, et desquelles qu’il luy plaira, pareillement elle ne luy peult donner privilleige de faire à sa voulunté des monnoies. » Les ressources de l’État « se doivent assigner ailleurs et prandre par aultre manière que par telles indeues mutations. »

Le prince n’a aucun titre pour se faire payer un prétendu abandon du droit d’altérer les monnaies. « Ceste chose luy desnier, n’est pas icelluy desheriter ou aller contre la royalle majesté, comme aulcuns menteurs, flatteurs et faulsaires, traistres à la chose publicque, luy dient et font entendre. »

Ennemi de la tyrannie, avec tous les économistes dignes de ce nom, Oresme consacre un chapitre destiné à démontrer que « le prince tyrant ne peut longuement durer. »

La tyrannie lui apparatt comme « un monstre à nature… si comme ung corps duquel la teste est si grosse que le résidu d’iceluy est si foible qu’il ne la peust soutenir. »

« Jà Dieu ne plaise, s’écrie-t-il, que les francs coraiges des François fussent si abastardyz que voluntairement fussent faiz serfz, pour ce la servitude à eux imposée ne pourroit longuement durer, car combien que la puissance soit grande des tyrans, toutefois elle est violente ès cueurs des libres enfants des subjects advenir, et à l’encontre des étrangiers non vallable. Quiconques donc vouldroient, par aucune manière, attraire et induire les seigneurs de France à cesluy régime tyrannique, certes ils exposeroient le royaume en grand descriement et honte, et le prépareroient à sa fin. Car oncques la très-noble sequelle des roys de France n’apprist à tyranniser, ne aussi le peuple gallican ne s’accoustuma oncques à subjection servile. Et pour ce, se la royale sequelle de France delinque de sa première vertu, sans nulle doubte elle perdra son royaulme et sera translaté en autre main. »

Chez Oresme, les sentiments du citoyen s’élèvent à la hauteur des lumières du savant.

Le monarque auquel il adressait ces conseils était capable de les comprendre et de les suivre ; aussi l’histoire lui a-t-elle conservé le nom de Charles le Sage. Mais avec lui devaient disparaître la puissance et la prospérité du pays, livré de nouveau aux déchirements de la guerre civile et à la honte de l’invasion étrangère.

Les vrais principes en matière de monnaies, enseignés par Nicole Oresme, pratiqués par Charles le Sage, furent ensevelis dans la ruine commune de la patrie, à tel point qu’on les regarda comme d’audacieuses nouveautés quand Bodin s’en rendit l’organe au seizième siècle[35]. Ces principes qui ont inspiré en Italie les meilleurs ouvrages sur les monnaies, n’y furent professés qu’à la même époque ; le discorso du comte Sceruffi porte la date de 1582[36]. On sait que Rice Vaughan[37], Cotton, Petty, North et Locke, qui ont familiarisé l’Angleterre avec la même doctrine, appartiennent au dix-septième siècle.

A la France ancienne revient donc sans conteste l’honneur d’avoir, la première, formulé la doctrine de la monnaie dans l’écrit de Nicole Oresme, que nous pouvons, avec notre savant ami M. Roscher, saluer du nom de grand économiste ; mais la France moderne en a seule recueilli le profit. Les altérations du numéraire, après avoir repris leur cours sous Charles VI, ne s’arrêtent qu’à la grande révolution. En 1789, la livre ne représentait plus que le 86ème de l’argent fin qu’elle contenait du temps de Charlemagne, et le 10ème de la quotité prescrite par Charles V[38].

Aujourd’hui le franc équivaut d’une manière invariable à quatre grammes et demi d’argent fin, au titre de neuf dixièmes ; il pèse donc cinq grammes.

Mais en ce qui concerne la doctrine, ne soyons pas trop fiers ni trop dédaigneux de l’ignorance des aïeux. Avouons humblement qu’il reste encore beaucoup à faire pour que la vérité pénètre dans nombre d’esprits prévenus, qui persistent à supposer que la monnaie n’est point une production naturelle, qu’elle est une création souveraine des gouvernements, des sociétés. L’histoire est là pour montrer où conduit une pareille méprise, et depuis longtemps le Traictie de Nicole Oresme aurait dû en guérir le pays.


[1] Nous avons lu ce Mémoire dans la séance publique annuelle des cinq Académies de l’Institut impérial de France du 14 août 1862.

[2] Voici l’admirable passage de Paul (Digeste, l. XVIII, tit. I, 1) :

« La vente commença par l’échange ; jadis il n’y avait pas de monnaie, et rien ne distinguait la marchandise du prix. Chacun, suivant la nécessité du temps et des choses, troquait ce qui lui était inutile contre ce qui pouvait lui présenter de l’utilité, car on voit le plus souvent que ce que l’un possède en trop, manque à l’autre. Mais comme il n’arrivait pas toujours ni aisément que l’un possédât ce que l’autre désirait, et réciproquement, on choisit une matière dont la constatation publique et durable permit de subvenir aux difficultés communes de l’échange, par l’identité de l’évaluation : cette matière, revêtue d’une empreinte officielle, ne porte plus le nom de marchandise, mais celui de prix. »

[3] Blanqui, Histoire de l’économie politique, chap. II.

[4] Flavius Vopiscus vécut à Rome sous Dioclétien et Constance Chlore ; il est l’auteur de la Vie d’Aurélien, de Tacite, de Florien, de Probus, de Carus, de Numérien, de Carin, faisant partie de l’Histoire auguste.

[5] La première altération de l’aureus fut commise sous Néron (Pline, XXXIII, 3-47. — Cf. Mommsen, Geschichte des Romischen Mùnzwesens, p. 753). Le denier fut réduit par Néron à 1/96 de la livre d’argent, au lieu de 1/84, tout en conservant la même valeur nominale. (Galien, De compos. med. V, p. 813. — Anonyme d’Alexandrie, 18, Dioscoride, p. 715. — Mommsen, p. 756.) — En même temps la proportion d’alliage s’élève de 5 à 40 pour 100 du poids total de la pièce. (Rauch Mitteilungen der numismatischen Gesellschaft, part. III, p. 298 sq.) —A dater de cette époque, l’altération des monnaies suivit son cours ; la violence, recouverte du masque de la loi, assura le succès de ces fraudes. Il fut défendu, sous des peines sévères, de refuser la monnaie à l’effigie du prince, quel qu’en fût le titre. Digeste, V, 25-1. — Par un noble contraste, Théodoric le Goth fit entendre ces belles paroles : « Omnino monetae integritas debet tueri ubi vultus noster imprimitur ; quodnam erit tutum si in nostra peccetur effigie. »

Nous voyons par le texte d’un capitulaire de 744, sous Childéric III, que le gouvernement des rois francs voulait contenir, par des peines sévères, l’industrie fort répandue du faux monnayage. « De falsa moneta jubemus ut qui eam percussisse comprobatus fuerit manus ei amputatur. Et qui hoc consensit si liber est, sexaginta solidas comparat ; si servus sexaginta ictus accipiat. » (Baluz. t. I, p. 184-188.)

[6] Ordonnances du Louvre, t. I, p. 144.

[7] En janvier 1311, un nouvel affaiblissement des monnaies, qui dura jusqu’en septembre 1313, abaissa la livre à 13 fr. 88 c. A ce cours succéda celui de 18 fr. 37 c., ce qui fut établi au moment où devait se lever le subside extraordinaire auquel Philippe le Bel avait droit alors, selon les usages du temps, parce que son fils aîné allait être armé chevalier. Quatre ans s’étaient à peine écoulés depuis, qu’un autre subside avait été exigé à l’occasion du mariage de la princesse Isabelle, et dans un temps où c’était aussi la forte monnaie qui avait cours. Le hasard n’aurait pas deux fois de suite si bien servi le Trésor, et ce serait faire tort à la politique du temps que de la croire étrangère à d’aussi heureuses combinaisons. Philippe le Bel laissa la livre tournois à peu près aux 10/11è de la valeur qu’elle avait eue à son avènement, mais après lui avoir fait subir vingt-deux variations dans les dix-neuf dernières années de son règne, il avait voulu rétablir les finances, il n’avait réussi qu’à ruiner bien des fortunes particulières, à déconsidérer l’autorité royale, à exciter des haines intestines, à soulever dans l’enceinte de Paris une émeute sanglante… (Natalis de Wailly. — Recherches sur le système monétaire de saint Louis. — Mémoires de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, t. XXI, 2è partie, p. 211.)

[8] Contrôle des changes et contrôle des prix (Note de l’éditeur).

[9] Pour nous borner à quelques exemples puisés aux treizième et quatorzième siècles, époque à laquelle fut formulée une doctrine plus saine, ainsi que nous le montrerons tout à l’heure, les rois de Castille, Alphonse X (1252) et Alphonse XI (1311), ainsi que Henri 11 (1368), ne se firent pas faute de substituer à de bonnes espèces un numéraire de la plus mauvaise qualité. Le monnayage était fort affaibli en Angleterre sous Henri III. En 1280, Edouard le’ diminua encore le poids des espèces, et sien fils Édouard II suivit la même voie (1307) ; à son avènement au tr6ne (13271, Édouard III trouva la situation monétaire dans l’état le plus déplorable ; ses efforts pour l’améliorer ne furent pas heureux. La dépréciation des monnaies fut encore plus grande en Écosse qu’en Angleterre. En 1381, les communes appelèrent vainement l’attention clé Richard II sur la misérable situation du royaume, causée par le mauvais état des monnaies (Macleod Dictionary of political Economy. — Coinage of England, p. 461 et suiv.)

[10] Boniface VIII reproche (1296) à Philippe le Bel : « Monetae depravatione subditis atque extraneis injuriam fieri. »

[11] « La si vedra il duol che sopra Senna

Induce, falseggiando la moneta. » (Par. XIX.)

[12] L’exergue des anciennes monnaies de Malte portait : Non aes sed fides [non une monnaie d’as, mais une monnaie de confiance], comme une sorte de protestation contre ces procédés.

[13] De Regimine principis, lib. II, cap. XIII.

[14] Les cours extrêmes firent osciller la valeur de la livre tournois entre 13 fr. 59 c. et 3 fr. 22 c. Si l’on examinait en particulier ce qui concerne chaque espèce de monnaie, on verrait que le pied de l’or a varié un peu plus de 1 à 3, et que la proportion de 1 à 21 était dépassée pour le pied de l’argent. De Wailly, loc. cit., p. 222.

[15] Michelet, Histoire de France, t. III, p. 361. Jean avait cherché à tenir secrètes ces honteuses falsifications ; il mandait aux officiers des monnaies : « Sur le serment que vous avez au roy, tenez cette chose secrète le mieux que vous pourrez… Que, par vous, ne aucuns d’eux les changeurs ne autres ne puissent savoir ne sentir aucune chose ; car, si par vous est su, en serez punis par telle manière que tous autres y auront exemple. » (24 mars 1350.) « Si aucun demande à combien les blancs sont de loy, feignez qu’ils sont à six deniers. » II leur enjoignait de les frapper bien exactement aux anciens coins, « afin que les marchands ne puissent apercevoir l’abaissement, à peine d’être déclarés traistres. »

[16] Ord. III, p. 555.

[17] De Wailly, loc. cit.

[18] Les débats de cette assemblée renferment des apegus remarquables en matière d’économie politique. Nicole Oresme éleva à la hauteur d’une doctrine les idées qui s’y étaient fait jour, d’une manière en quelque sorte instinctive.

[19] Henri Martin, V, 141.

[20] 23 novembre 1357.

[21] Il est généralement appelé Nicolas. Nous avons adopté le nom de Nicole, nous fondant sur ce qu’il ra pris lui-même dans la traduction du Traité du ciel el du monde (Voir à la page suivante, note 4). L’introduction de notre travail renferme les renseignements que nous avons pu réunir sur la vie d’Oresme.

[22] De Wailly, p. 223. 11 avait trouvé, à son avénement, la livre tournois fixée à 10 fr. 92 c. Il la laissa à 10 fr. 80 c., sans l’avoir jamais abaissée au-dessous de 10 fr. 69 c.

[23] Aucune indication du quatorzième ni du quinzième siècle ne confirme ce titre : ce sont deux écrivains de la fin du seizième siècle (du Haillan, 1576, et Lacroix du Maine, 1584) qui l’appellent, l’un l’instructeur, l’autre, par extension de ce terme, le précepteur de Charles V.

[24] Essai sur la vie et les ouvragea de Nicole Oresme, par Francis Meunier, Paris, 1857. Durand.

[25] M. Meunier le démontre par un heureux rapprochement de dates, p. 25.

[26] Il a traduit aussi le traité du Ciel et du Monde. Dans le prologue de ce travail (Bibl. imp., ms. n° 7065. Ce manuscrit est unique), on lit : « Au nom de Dieu, ci commence le livre d’Aristote, appelé : du Ciel et du Monde, lequel du commandement de très-souverain et très-excellent prince Charles, quint de cest nom, par la grâce de Dieu, roy de France, desirant et amant toutes nobles sciences : Je, Nichole Oresme, doyen de l’église de Rouen, propose translater et exposer en français. »

[27] A Avignon, le 24 décembre 1363.

[28] Cette traduction se trouvait, dès 1373, dans la librairie de la tour du Louvre, réunie par les soins éclairés de Charles le Sage. Nous la reproduisons dans ce volume, copiée d’après un beau manuscrit de la Bibliothèque impériale (F. Notre-Dame, n° 172). Elle est plus complète que les exemplaires des diverses éditions latines.

[29] Une édition française très-ancienne, imprimée sans date chez Colard Mansion, est devenue fort rare. Brunet qui la décrit (Manuel du Libraire, 804), n’en a jamais vu qu’un exemplaire, payé, en 1811, à une vente publique, 855 francs. Il se trouve à la Bibliothèque impériale ; nous l’avons soigneusement collationné avec notre texte, en notant les variantes d’une certaine importance : elles se trouvent signalées dans les notes qui précèdent la publication du manuscrit, imprimé dans ce volume. Dans son Essai sur Nicole Oresme, M. Meunier a donné une analyse de ce manuscrit.

M. Van Praet mentionne l’édition latine de Thomas Keet, Paris, commencement du seizième siècle, sans date, petit in-4° (Notice sur Colard Mansion, p. 63-64). Ce volume de seize pages, imprimé d’une manière compacte, donne un texte conforme à celui de l’édition de Voegelin, qui nous a servi comme plus répandue, et que nous avons comparée aux manuscrits de la Bibliothèque impériale. M. Roscher a trouvé le texte latin dans la Sacra bibliotheca sanctorum Patrum de Margarinus de la Bigne. Paris, 1589, vol. IX, p. 129, et dans les Acta publics monetaria de David Thomas de Hagelstein (Augsbourg, 1642). Ainsi que l’a rappelé un nouveau recueil, consacré à l’économie politique et à la statistique (Jahrbilcher für National-Ökonomie und Statistik herausgegeben von Bruno Hildebrand, 1re année, 1re livr., p. 124). Fischer a donné de longs extraits du travail d’Oresme, dans son Histoire du commerce de l’Allemagne (11e part., p. 583 et suiv.). — L’exemplaire, dont nous avons conféré le texte avec celui de la traduction française, appartient à la Bibliothèque impériale. Il fait partie d’un volume in 4°, relié en maroquin rouge (Z, anc. 922), sous le titre de : Opusc. de monetis. Dans ce volume se trouve compris le : De re monetaria veterum Romanorum et hodierni apud Germanos Imperii libri duo Marquardi Freheri, consiliarii Palatini ; accedit Nicolai Oresmii, episcopi Lexoviensis (qui fuit prceceptor Caroli V, cognomento Sapientis regis Gallice) de origine et potestate, necnon de mutatione monetarum liber subtilissimus. Lugduni, apud Gothardum Voegelinum, 1675.

[30] M. Roscher nous a transmis, en allemand, sous le titre de : Un grand économiste français au seizième siècle, la communication destinée à l’Académie des sciences morales et politiques que nous avons reproduite (Voir plus haut, p. xj). Elle est digne du savant auteur des Principes d’économie politique, dont nous avons ‘publié la traduction en 1857. M. Roscher a écrit cette communication sous l’impression du charme que lui faisait éprouver la lecture d’un travail qu’il croyait complétement inconnu : il y a mis la finesse d’analyse, l’érudition sagace et la hauteur d’aperçus qui le distinguent. Notre Mémoire, auquel nous avions d’abord conservé le titre du travail de td. Roscher, qui nous en a suggéré l’idée, traite du même sujet, en l’envisageant sous un aspect différent. Il a pour objet d’utiliser le manuscrit de la rédaction française, due à Oresme lui-même, manuscrit plus complet que l’édition latine, sur laquelle M. Roscher a fait son travail.

[31] Dans sa traduction des Politiques, il rappelle à diverses reprises son travail original : a Et tout ce appert plus à plein en un traictie que je fis de ilutacions de monnoie. » (1-10.) — Si, comme il appert au traictie de ifutacions de monnoie. » (I-12.)

[32] Il examine successivement (chap. 1er) Pour laquelle chose fut la monnoie premièrement trouvée. — II. De quelle matière doit estre la monnoie. — III. La diversité des matières des monnoies. — IV. De la forme et de la figure de la monnoie. — V. A qui il appartient faire monnoie. — VI. A qui doit estre monnoie — VII. A quelle despence doit estre la monnoie forgée. — VIII. Les mutacions de monnoie en general. — IX. La mutacion de la monnoie en figure. — X. La mutacion de la proportion de la monnoie. — XI. Du nom. — XII Du prix. — XIII. De la matière. — XIV. La mutacion composée de la monnoie. — XV. Comment le gaing qui vient à un prince par la mutacion de la monnoie est injuste. — XVI. Comment il est contre nature. — XVII. Et pire encore que usure. — XVIII. Que telles mutacions de monnoies ne sont à permettre. — XIX. Les inconvénients touchant le prince lesquels s’ensuivent. — XX. Aucuns autres touchant toute la communauté. — XXI. Ou seulement une partie. — XXII. Se la communauté peut faire telles mutacions de monnoies — XXIII. En quoi le prince peut muer les monnoies. — XXIV. La conclusion principale. — XXV. Que le Tyrant prince ne peut longuement durer. — XXVI. Comment prendre gaing, à cause des mutations des monnoies, préjudicie à toute la royale puissance.

[33] Platon (Républ., liv. II) montre admirablement que les besoins mutuels rapprochent les hommes :

« Ce qui donne naissance à la société, dit-il, c’est l’impuissance où nous sommes de nous suffire à nous-mêmes et le besoin que nous avons d’une foule de choses. Ainsi le besoin ayant engagé l’homme à se joindre à un autre homme, la société s’est établie dans un but d’assistance mutuelle. Oui ; mais on ne communique à un autre ce qu’on a, pour en recevoir ce qu’on n’a pas, que parce qu’on y croit trouver son avantage. »

[34] L’impression et figure de la monnoie est le signe de la vérité de la matière et de ceste mixtion, se mixte est, et ainsi celle chose muer, est falsifier la monnoie ; pour ces causes, en aucunes monnoies et de plus on escrit le nom de Dieu ou d’aucun sainct et le signe de la croix, laquelle maniere fust trouvée et anciennement instituée, en tesmoing de la vérité de la monnoie, en matière de poix. Si doncques un prince soulz cette inscription mue les monnoies en poix ou en composition ; il est veu ostensiblement estre menteur, commestre parjurement et porter tesmoignage faulx, et encore est prévaricateur et despiteur de celluy legal commandement de Dieu, ouquel est dict : « Tu ne prendras point le nom de ton Dieu en vain. » (Chap. XIII.)

[35] Voir Jean Bodin et son temps, par M. Baudrillart, qui donne la fidèle analyse de deux célèbres écrits de Bodin : 1° la Response aux paradoxes de N. de Malestroit touchant l’enchérissement de toutes choses et des monnoies (1568) ; 2° le Discours sur le rehaussement et la diminution des monnoies, pour response aux paradoxes du sieur de Malestroit (1578).

[36] Une doctrine analogue a été developpée par le grand Copernic, dans la Cudende monete ratio, qui date de 1526. Nous donnons dans la seconde partie de ce volume ce travail important.

[37] Le Club d’économie politique de Londres a publié, sous le titre de Tracte on Money, l’intéressant recueil des plus anciens écrits consacrés, en Angleterre, à cette grave matière. On voit figurer en tète le travail de Rice Vaughan : « A discourse of Coin and Coinage the first invention, use, matter, forms, proportions and differences, ancient and modern. » Dans la préface (p. 6), nous voyons que M. Culloch place cet écrit entre 1830 et 1635. Il dit :

« It is the earliest Work in the English language that give a general view of the origin of money, the materials of which it has been formed, its uses, and the abuses to which it has been subjected. »

Dans son discours de 1626, Cotton combat « heresy that the value of Coins was to a considerable extent dependent on the stamp by which they were impressed. »

[38] Le fait est général en Europe ; nous citerons à ce sujet un passage Instructif de Storch, II, liv. V, chap. III, p. 131.

« La plupart des monnaies d’aujourd’hui ne sont plus ce qu’elles étaient autrefois, quoiqu’elles portent encore les mêmes noms. Presque tous les gouvernements, soit monarchiques, soit républicains, soit de l’antiquité, soit de l’Europe moderne, ont mis en usage un moyen frauduleux pour se dispenser de payer leurs dettes. Ils ont conservé la même dénomination aux espèces, en altérant leur valeur réelle, leur poids ou leur titre. Dans toute l’Europe, la monnaie courante était originairement une livre de poids d’argent ; en dépréciant les espèces, on a continué à les appeler livres. »

Table des matières :

Présentation

Avant-propos

Ecrits de Nicolas Oresme

Introduction aux écrits de Nicolas Oresme
Traité sur l’origine, la nature, le droit et les mutations des monnaies
Le livre de la Politique d’Aristote
Le livre de l’Ethique à Nicomaque d’Aristote

Ecrits de Jean Buridan

Introduction aux écrits de Jean Buridan 129 Le livre de la Politique d’Aristote
Le livre de l’Ethique d’Aristote

Ecrits de Bartole de Sassoferrato

Introduction aux écrits de Bartole de Sassoferrato
Commentaires du corps de droit civil

Ecrits de droit canon du XIIIe siècle

Introduction aux écrits de droit canon 193 Le canon Quanto
Livre V du commentaire des Décrétales
Lecture du livre II des Décrétales, titre De jure jurando, canon 18
La Somme d’or. Du cens, de l’impôt et du mandat

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