Psychologie du socialisme, Gustave Le Bon (1898)

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Gustave Le Bon (1841-1931) fait partie des écrivains les plus injustement négligés de la sociologie moderne. Il n’est pas difficile de comprendre pourquoi. Gustave Le Bon critiquait toute forme d’ingénierie sociale et de révolution. Il rejetait catégoriquement l’idée que la nature humaine pouvait être modifiée par une action sur l’environnement social. Il méprisait la politique de masse et la démocratie, le socialisme scientifique et la réglementation envahissante. En conséquence, ses idées ne peuvent pas facilement se concilier avec le traditionalisme religieux, le conservatisme, le socialisme ou le libéralisme progressiste. Le Bon n’appartient à aucune école, c’est un esprit libre.

Dans sa Psychologie du Socialisme, parue en 1898, le docteur Gustave Le Bon expose que l’ensemble d’aspirations, de croyances et d’idées, que synthétise le socialisme, constitue des mobiles d’action d’une influence destructive redoutable. Il classe le socialisme parmi les croyances religieuses et remarque qu’il possède ce caractère d’imprécision des dogmes qui ne règnent pas encore ; mais quand on recherche, écrit-il, les causes de son succès, on constate que ce succès est tout à fait étranger aux théories que ces dogmes proposent ou aux négations qu’ils imposent.

Le socialisme se propage tout autrement que par des raisons. Très faible quand il essaie de discuter et de s’appuyer sur des arguments économiques, il devient au contraire très fort quand il reste dans le domaine des affirmations, des rêveries et des promesses chimériques : ce qui est entré dans le domaine du sentiment ne peut plus être touché par la discussion. Les religions n’agissant que sur les sentiments, ne sauraient être ébranlées par des arguments et c’est pourquoi leur pouvoir sur les âmes a toujours été si absolu.

L’âge moderne représente une de ces périodes de transition où les vieilles croyances ont perdu leur empire et où celles qui doivent les remplacer ne sont pas établies. L’homme n’a pu réussir encore à vivre sans divinités. Elles tombent parfois de leur trône, mais ce trône n’est jamais resté vide. Des fantômes nouveaux surgissent bientôt de la poussière des dieux morts.

La science qui a combattu les dieux, ne saurait contester leur prodigieux empire. Aucune civilisation n’a pu réussir encore à se fonder et à grandir sans eux. Les civilisations les plus florissantes se sont toujours appuyées sur des dogmes religieux qui, au point de vue de la raison ne possédaient aucune parcelle de logique de vérité ou même de simple bon sens.

Selon Le Bon, la logique et la raison n’ont jamais été les vrais guides des peuples. L’irrationnel a toujours constitué un des plus puissants mobiles d’action que l’humanité ait connu.

« Les systèmes philosophiques, bâtis sur des raisonnements, n’ont joué qu’un rôle insignifiant dans la vie des peuples et n’ont eu qu’une existence éphémère. Ils ne proposent en effet aux foules que des arguments, alors que l’âme humaine ne demande que des espérances. » p. V.

Et c’est ainsi que pendant des milliers d’années cette force du rêve nous fait construire des temples, des pagodes, des mosquées, des cathédrales… Ce sont les espérances que, les religions ont toujours données, et elles ont donné aussi un idéal capable de séduire et de soulever les âmes. C’est ainsi qu’ont été créés les plus puissants empires, qu’ont surgi du néant les merveilles de la littérature et des arts qui forment le trésor de la civilisation.

Ce sont également des espérances que le socialisme propose et c’est ce qui fait sa force. Les croyances qu’il enseigne sont chimériques et ne se réaliseront jamais. C’est l’addition de tous ces rêves, de tous ces mécontentements, de toutes ces espérances qui donne à la foi nouvelle son incontestable force alors que nous sommes fatigués des anciens dieux.

Mais, dit toujours Le Bon, ce n’est pas avec des arguments capables d’influencer des savants et des philosophes qu’il faut tenter l’œuvre de défense nécessaire pour agir sur les foules, il faut agir sur leurs sentiments inconscients surtout, et ne jamais faire appel à la raison, qu’elles ne possèdent pas. Ce serait déjà un immense progrès, à son sens, que de renoncer à nos perpétuels projets de réformes, à l’idée que nous devons changer sans cesse nos constitutions, nos institutions et nos lois.

« Le so­cialisme actuel est un état mental bien plus qu’une doctrine. Ce qui le rend si menaçant, ce ne sont pas les chan­ge­ments encore très faibles qu’il a produits dans l’âme populaire, mais les modifi­ca­tions déjà très grandes qu’il a déterminées dans l’âme des classes dirigeantes. La bourgeoisie actuelle n’est plus sûre de son droit. Elle n’est d’ailleurs sûre de rien et ne sait rien défendre. Elle écoute ce qui se dit et tremble devant les plus pitoyables rhé­teurs. Elle est incapable de cette volonté forte, de cette discipline sévère, de cette com­munauté de sentiments héréditaires, qui sont le ciment de toute société », p. 461.

Avant tout, nous devrions perdre cette habitude de réclamer la tutelle de l’État. Si continuons à toujours réclamer l’intervention de l’Etat dans nos moindres affaires, nous serons bientôt submergés par les barbares que nous secrétons ou que nous importons. Ainsi périrent, selon l’auteur, plusieurs civilisations lorsque leurs défenseurs naturels renoncèrent à la lutte et à l’effort. Ce ne fut jamais l’abaissement de l’intelligence qui causa la ruine des peuples mais celui de leur caractère.

« Ce n’est jamais par en bas, mais toujours par en haut que com­men­­cent les boulever­sements sociaux… Et c’est là, je le répète, le danger de l’heure présente. Nous sommes repris des mê­mes sentiments d’humanitarisme maladif qui nous ont déjà valu la révolution la plus despotique et la plus sanguinaire qu’a connue l’histoire, la Terreur, Napoléon, et la mort de trois millions d’hommes », p. 462-464.


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