Anthologie de textes libéraux sur le solidarisme et les droits sociaux

D’après Alain Laurent : Solidaire si je le veux. Pour une éthique de la responsabilité individuelle, Les Belles Lettres, 1991.

Anthologie d’extraits de textes d’auteurs français (principalement) choisis par Alain Laurent et disséminés dans son livre. Un livre épuisé mais qui n’a rien perdu de son actualité. Merci à lui pour son aimable autorisation.

Sommaire des textes :

1° La naissance de l’Etat-providence

2° Solidarisme et exploitation de l’homme par l’homme

3° La solidarité sociale contre la responsabilité individuelle

4° De la fraternité à la spoliation via la coercition

5° Solidarisme et totalitarisme

6° L’imposture des droits sociaux

7° Le droit de propriété, source de tous les autres droits

8° La solidarité libérale : inciter à la responsabilité

1° La naissance de l’Etat-providence


•          Vilfredo Pareto

« De nos jours, le terme de « solidarité » est devenu à la mode ; il a remplacé celui de « fraternité », fort en usage en 1848, mais actuellement un peu démodé. Chacun, à vrai dire, entend la « solidarité » à sa manière, mais c’est précisément le vague de l’acception qui favorise l’emploi de ce terme et d’autres semblables (…) Il y a ainsi des termes à la mode… A notre époque, il faut être « solidaire ». Il y a une rage vraiment comique d’user de ce terme même en des acceptions qui sembleraient lui être complètement étrangères. En France, tout discours officiel doit renfermer une ou plusieurs fois le terme de « solidarité » ; on le trouve même dans de simples réclames commerciales. Les politiciens qui l’emploient semblent avoir pour but d’évoquer des idées plus ou moins nuageuses et qui sont semblables à celles qu’évoque le terme de socialisme. »

(Les Systèmes socialistes, 1903, pp. 124 et 341)

•          Frédéric Bastiat

« A l’aspect des souffrances qui accablent un grand nombre de nos frères, ces publicistes ont pensé qu’elles étaient imputables à la liberté qui est la justice. Ils sont partis de cette idée que le système de la liberté, de la justice exacte, avait été mis légalement à l’épreuve, et qu’il avait failli Ils en ont conclu que le temps était venu de faire à la législation un pas de plus, et qu’elle devait enfin s’imprégner du principe de la fraternité. De là, ces écoles saint-simoniennes, fouriéristes, communistes, owénistes ; de là, ces tentatives d’organisation du travail ; ces déclarations que l’Etat doit la subsistance, le bien-être, l’éducation à tous les citoyens ; qu’il doit être généreux, charitable, présent à tout, dévoué à tous ; que sa mission est d’allaiter l’enfance, d’instruire la jeunesse, d’assurer du travail aux forts, de donner des retraites aux faibles ; en un mot, qu’il a à intervenir directement pour soulager toutes les souffrances, satisfaire et prévenir tous les besoins, fournir des capitaux à toutes les entreprises, des lumières à toutes les intelligences, des baumes à toutes les plaies, des asiles à toutes les infortunes, et même des secours et du sang français à tous les opprimés sur la surface du globe. Encore une fois, qui ne voudrait voir tous ces bienfaits découler sur le monde de la loi comme d’une source intarissable ? Qui ne serait heureux de voir l’Etat assumer sur lui toute peine, toute prévoyance, toute responsabilité, tout devoir, tout ce qu’une Providence, dont les desseins sont impénétrables, a mis de laborieux et de lourd à la charge de l’humanité, et réserver aux individus dont elle se compose le côté attrayant et facile, les satisfactions, les jouissances, la certitude, le calme, le repos, un présent toujours assuré, un avenir toujours riant, la fortune sans soins, la famille sans charges, le crédit sans garanties, l’existence sans efforts ?

Certes, nous voudrions tout cela, si c’était possible. Mais, est-ce possible ? »

(Justice et Fraternité)

2° Solidarisme et exploitation de l’homme par l’homme

•          Joseph Proudhon :

« Qui ne voit d’abord que le droit à l’assistance, garanti par le gouvernement à défaut de travail, est la même chose que le droit au travail, travesti sous une formule d’égoïsme ? C’est EN HAINE du droit au travail qu’a été accordé le droit à l’assistance, c’est comme rachat de la rente, comme rançon de la propriété, que le Gouvernement s’est obligé à réorganiser la charité publique. Or, pour tout homme qui a le sens de la logique et du droit, qui connaît la manière dont s’exécutent les obligations entre les hommes, il est évident que le droit à l’assistance, également odieux à ceux qui en jouissent et à ceux qui l’acquittent, ne peut entrer, au moins en cette forme, dans les institutions d’une société, par conséquent, qu’il ne peut faire l’objet d’un mandat du Peuple souverain au gouvernement (…) qui fera les fonds de l’assistance ? les propriétaires ? 200 millions n’y suffiront pas ; il faudra donc créer de nouveaux impôts, écraser la propriété pour fournir une subvention au prolétariat. Organisera-t-on un système de retenue sur les salaires ? Alors, ce n’est plus l’Etat, ce ne sont plus les propriétaires et les capitalistes qui assistent ; ce sont les travailleurs qui s’assistent les uns les autres : l’ouvrier qui travaille paye pour celui qui ne travaille pas, le bon pour le mauvais, l’économe pour le prodigue et le débauché. Dans tous les cas, l’assistance devient une retraite pour l’inconduite, une prime à la paresse : c’est le contrefort de la mendicité, la providence de la misère. Le paupérisme devient ainsi chose constitutionnelle ; c’est une fonction sociale, un métier consacré par la loi, payé, encouragé, multiplié. La taxe des pauvres est un argument au désordre, contre les caisses d’épargne, caisses de retraites, tontines, etc. Pendant que vous moralisez le peuple par vos institutions de prévoyance et de crédit, vous le démoralisez par l’assistance. »

(Les Confessions d’un révolutionnaire, 1853, pp. 224/5)

•          Alexis de Tocqueville :

« C’est la partie la plus généreuse, la plus active, la plus industrieuse de la nation qui consacre ses secours à fournir de quoi vivre à ceux qui ne font rien ou qui font un mauvais usage de leur travail (…) Toute mesure qui fonde la charité légale sur une base permanente et qui lui donne une forme administrative crée donc une classe oisive et paresseuse, vivant aux dépens de la classe industrielle et travaillante (…) Le résultat inévitable de la charité publique (est) de maintenir dans l’oisiveté le plus grand nombre des pauvres et d’entretenir leurs loisirs aux dépens de ceux qui travaillent. »

(Mémoire sur le paupérisme, 1835)

•          Eugène d’Eichthal :

« La solidarité constate une interdépendance indéniable entre les êtres vivants mais ne crée pas entre eux, du seul fait qu’elle existe, un devoir moral : elle établit aussi bien les droits de chacun sur tous que les obligations de chacun envers tous. Il faudrait une règle morale au-dessus d’elle pour déterminer le droit et le devoir de chacun des coparticipants : sinon chacun pourrait se croire autorisé à compter sur les autres et à ne leur rien donner. La solidarité à elle seule ne résout rien. »

(Socialisme et problèmes sociaux, 1899, p. 168)

•          Vilfredo Pareto :

« La solidarité sert de prétexte aux gens qui veulent jouir du travail d’autrui… c’est tout simplement un nouveau nom donné à un genre d’égoïsme des plus malsains. »

(Journal des économistes, mai 1900)

•          Charles Gide :

« Il faut reconnaître que la constatation du fait que chacun vit par autrui ne comporte pas par lui-même le devoir de vivre pour autrui et même qu’elle fait pousser la tentation de vivre sur autrui, auquel cas la solidarité dégénère en exploitation ou en parasitisme. »

(La Solidarité, p. 189)

3° La solidarité sociale contre la responsabilité individuelle

•          Frédéric Bastiat :

« Sous le philanthropique prétexte de développer entre les hommes une Solidarité factice, on rend la Responsabilité de plus en plus inerte et inefficace […] Les socialistes qui ne reculent jamais devant le despotisme pour arriver à leur fin, — car ils ont proclamé la souveraineté du but, — ont flétri la Responsabilité sous le nom d’individualisme ; puis ils ont essayé de l’anéantir, et de l’absorber dans la sphère d’action de la Solidarité étendue au-delà de ses limites naturelles.

Les conséquences de cette perversion des deux grands mobiles de la perfectibilité humaine sont fatales. Il n’y a plus de dignité, plus de liberté pour l’homme. Car du moment que celui qui agit ne répond plus personnellement des suites bonnes ou mauvaises de son acte, son droit d’agir isolément n’existe plus. Si chaque mouvement de l’individu va répercuter la série de ses effets sur la société tout entière, l’initiative de chaque mouvement ne peut plus être abandonnée à l’individu ; elle appartient à la société. La communauté seule doit décider de tout, régler tout : éducation, nourriture, salaires, plaisirs, locomotion, affections, familles, etc., etc. — Or la société s’exprime par la loi, la loi c’est le législateur. Donc voilà un troupeau et un berger, — moins que cela encore, une matière inerte et un ouvrier. — On voit où mène la suppression de la Responsabilité et de l’individualisme. »

(Harmonies économiques, pp. 10 et 532)

•          Raymond Polin :

« On constate un transfert systématique d’une prise de conscience et d’une action individuelles à une appréciation et à une action prises en charge par la collectivité. A force de solidarité, comme on dit dans le pseudo-langage du cœur qui, lui aussi, devient une langue de bois, on rend la collectivité responsable de chacun et, du coup, chacun cesse d’être responsable de son prochain, et moins encore de lui-même. […] A fortiori, ni l’État ni aucun de ses membres ne sauraient se substituer aux libres activités de chaque citoyen et prendre son existence en charge de façon systématique sous peine de dégrader l’homme autonome et responsable en une sorte d’animal domestique entretenu. »

(Le Libéralisme, pp. 78 et 91)

•          Henri Lepage :

« L’idée qu’on puisse s’acquitter d’un devoir moral en imposant aux autres de payer pour ce qu’on considère comme « juste » est totalement absurde et incohérente. Pour deux raisons. D’abord parce qu’un comportement individuel ne peut prétendre être « moral » que si l’individu reste légalement libre de se comporter autrement, et donc d’afficher une conduite « immorale »; c’est là une simple question de cohérence sémantique. Ensuite parce que cela reviendrait à adopter le principe selon lequel « la fin justifie les moyens », principe qui par essence est « immoral » puisqu’il conduit notamment à faire des autres les instruments de réalisation de ce qui n’est finalement qu’une préférence subjective (qu’elle soit individuelle ou partagée en commun par un groupe de gens, même majoritaire). Parler de solidarité étatique est donc une contradiction dans les termes, un péché contre la logique. C’est pervertir le sens des mots. La notion même de solidarité ou d’entraide exclut par essence la présence de tout élément de contrainte. »

(Le Libertarien, juillet 1988)

•          Jacques Donzelot :

« Au nom du social entendu comme principe correcteur des défauts de la société, des préjudices qu’ils font subir aux individus, on a fondé les droits de ceux-ci, leurs droits sociaux, précisément. Au titre de la solidarité d’ensemble de la société, on a entrepris de compenser les handicaps de tous ceux qui pâtissaient dans la société d’une situation défavorisée, d’augmenter donc les chances d’épanouissement de chacun. Pour mener à bien cette promotion sociale de l’individu, on a écarté la notion de responsabilité. Car cette notion interdisait toute action de l’État, au bénéfice des catégories sociales dont les souffrances sont visiblement dues au fait objectif de la division sociale, et non aux incapacités subjectives des individus qui les composent […] Aussi fallut-il substituer à la notion de responsabilité individuelle celle de socialisation du risque. En faisant reposer sur tous le devoir de réparer les défauts de la société dont souffraient plus particulièrement certaines catégories, on pouvait espérer dédramatiser les conflits sociaux et développer en chacun de ses membres le sentiment de la solidarité nécessaire de tous et bénéfique pour tous dans la réalisation du progrès. »

(L’Invention du social, pp. 225 et 248)

•          François Ewald :

« L’individu n’est plus lui-même qu’un maillon dans une chaîne, dans cette chaîne de la vie et des vivants qui le dépasse de toute part et dont il dépend. Le fait des solidarités bouleverse le modèle mécaniste de causalités discrètes et séparées et lui substitue l’idée d’un système de causes entrecroisées où tout est en permanence cause et effet. Universelle dépendance des causes et des effets, qui n’offre plus le point d’arrêt nécessaire à l’assignation d’une responsabilité individuelle. Tout contribue à tout. Tout fonctionne. Tout a sa nécessité. La responsabilité elle-même se diffuse, s’enfle, s’étend indéfiniment. L’idée de responsabilité individuelle perd son sens ; la responsabilité ne saurait plus être que collective ou sociale. Le siège des obligations passe de l’individu à la totalité des solidarités dont il dépend, c’est-à-dire à la société. Le temps n’est pas loin où chacun pourra et devra se sentir responsable de la misère du monde […] (la politique de prévoyance sociale) ne connaît pas le principe général de responsabilité. Il n’est plus vrai de dire que chacun est seul responsable de son sort. Car le sort de chacun intéresse désormais tout autre. »

(L’Etat-Providence, p. 364)

4° De la fraternité à la spoliation via la coercition…

•          Frédéric Bastiat :

« Si vous faites de la fraternité une prescription légale, dont les actes soient prévus et rendus obligatoires par le Code industriel, que reste-t-il de cette définition ? Rien qu’une chose : le sacrifice ; mais le sacrifice involontaire, forcé, déterminé par la crainte du châtiment. Et, de bonne foi, qu’est-ce qu’un sacrifice de cette nature, imposé à l’un au profit de l’autre ? Est-ce de la fraternité ? Non, c’est de l’injustice ; il faut dire le mot, c’est de la spoliation légale, la pire des spoliations, puisqu’elle est systématique, permanente et inévitable. […] A l’intérêt, principe désorganisateur, il faut substituer le dévouement légal, imposé, involontaire, forcé, en un mot la Spoliation organisée ; et comme ce nouveau principe ne peut que soulever des répugnances et des résistances infinies, on essaiera d’abord de le faire accepter sous le nom menteur de Fraternité, après quoi on invoquera la loi, qui est la force. »

(Justice et Fraternité, pp. 126 et 123)

« Certains publicistes n’ont rien imaginé de mieux pour couper le mal dans sa racine que d’étouffer l’intérêt personnel. Mais comme par là ils auraient détruit le mobile même de notre activité, ils ont pensé à nous douer d’un mobile différent : le dévouement, le sacrifice. Ils ont espéré que désormais toutes les transactions et combinaisons sociales s’accompliraient à leur voix sur le principe du renoncement à soi-même. On ne recherchera plus son propre bonheur, mais le bonheur d’autrui ; les avertissements de la sensibilité ne compteront plus pour rien, non plus que les peines et les récompenses de la responsabilité. Toutes les lois de la nature seront renversées ; l’esprit de sacrifice sera substitué à l’esprit de conservation, en un mot nul ne songera plus à sa propre personnalité que pour se hâter de la dévouer au bien commun. C’est de cette transformation universelle du cœur humain que certains publicistes, qui se croient très-religieux, attendent la parfaite harmonie sociale. Ils oublient de nous dire comment ils entendent opérer ce préliminaire indispensable, la transformation du cœur humain. »

(Harmonies économiques, p. 547)

•          Yves Guyot :

« Qu’est-ce que veulent les auteurs de la doctrine politique qui a pris à son compte, à la suite de Pierre Leroux, le mot solidarité ? Elle la présume ; elle l’impose à ceux qui ne l’acceptent pas ; elle fait de toutes les personnes existantes dans le monde des débiteurs ; débiteurs de quoi ? envers qui ? et elle les rend solidaires afin que le solvable paye pour l’insolvable. Elle constitue, au profit de celui-ci, le privilège de ne pouvoir être contraint à se libérer lui-même et d’imposer aux autres l’obligation de payer pour lui.

Mais cette théorie est le contraire d’une doctrine morale : l’acte de solidarité au lieu d’être consenti est imposé, et jusqu’à présent, il n’est imposé qu’à la suite d’une pénalité ; les complices sont solidairement responsables des amendes et des dommages-intérêts. Mais si l’un paye, tous les autres sont quittes ; de sorte que le régime de la solidarité, entendu au sens juridique, aboutit à cette singulière conséquence, de faire supporter à un seul le fardeau de tous. C’est la mise en pratique de la vieille conception du bouc émissaire.

Actuellement, « les solidaristes » entendent que l’individu qui ne doit rien à personne soit obligé de payer pour le débiteur insolvable […] Ils veulent imposer à des individus solvables l’obligation d’acquitter une dette imaginaire ; et à qui sera-t-elle payée ? sinon à ceux qui détiendront le pouvoir.

La solidarité obligatoire, par mesure coercitive, est une régression morale ; car elle veut comprendre dans la loi des actes qui appartiennent à la morale ; et elle aboutit à remplacer le sentiment de la solidarité par deux autres sentiments : celui de la spoliation pour ceux qui veulent profiter des biens des autres ; celui de la révolte et de la dissimulation pour ceux qui sont menacés d’être dépouillés. »

(La Démocratie individualiste, 1907, pp. 110/111/112)

•          Albert Schatz :

« Il y a dans le solidarisme évangélique une doctrine réellement anti-individualiste qui me paraît immorale, incomplète et contradictoire. Immorale, car la vie pour autrui est un perfectionnement unilatéral, qui ne développe une personnalité qu’en diminuant celle d’autrui, puisque le bénéficiaire du sacrifice est dispensé par le fait même du sacrifice et de l’effort qui le rendraient meilleur. Incomplète, parce que la solidarité mécanique est autrement réelle dans l’état actuel des choses que la solidarité morale et qu’on ne peut sans ingratitude ni injustice méconnaître les services rendus par les individualités fortes non altruistes, grands inventeurs ou chefs d’industrie dont la concurrence tend à rendre les services gratuits et identiques dans l’effet à des services désintéressés. Contradictoire enfin lorsque les solidaristes en arrivent à concevoir que la solidarité puisse être rendue obligatoire par l’Etat et que la contrainte puisse imposer des sacrifices qui ne sauraient avoir le plus mince atome de valeur morale s’ils ne sont pas absolument spontanés. »

(L’Individualisme économique et social, 1907, p. 427)

5° Solidarisme et totalitarisme

•          Friedrich Hayek :

« Les anciens droits civils et les nouveaux droits sociaux et économiques ne peuvent pas être assurés en même temps et sont en fait incompatibles : les nouveaux droits ne pourraient être traduits dans les lois contraignantes sans du même coup détruire l’ordre de liberté auquel tendent les droits civils traditionnels. […] tous ces « droits » sont fondés sur une interprétation de la société comme une organisation délibérément constituée dans laquelle tout le monde a son emploi. Ils ne pourraient être rendus universels au sein d’un système de règles de juste conduite basé sur la conception de la responsabilité individuelle, et donc ils requièrent que la société tout entière soit transformée en une organisation unique, c’est-à-dire devenue totalitaire au sens le plus complet du mot. »

(Droit, législation et liberté, tome II, pp. 124/ 5)

•          Raymond Polin

« Pour trouver des voies de réalisation plus sûres, l’idéologie de la Justice sociale met l’accent, non sur les individus et leur liberté, mais sur la collectivité dont ils font partie intégrante et sur le caractère collectif de l’action, la seule effective et efficace pour cette idéologie. La collectivité forme un tout « solide », c’est-à-dire qu’il est tout d’une pièce. Lorsque l’égalité y règne, la solidarité se trouve renforcée par l’homogénéité des éléments du tout. Ce qui porte atteinte à l’un, à sa nature, porte évidemment atteinte à tous les autres et à leur nature. Cela rappelle la « solidarité mécanique » que décelait autrefois Durkheim dans les sociétés élémentaires.

Appliquer cette notion de solidarité mécanique aux sociétés industrielles contemporaines est absurde et serait même risible, si l’on n’apercevait pas à l’horizon l’image de la « société homogène et sans classe » qui sert de paradigme à la société totalitaire. […]

Sous l’hypocrite définition de la solidarité, on retrouve tous les sophismes de la Justice sociale, avec son cortège de frénésie égalitaire qui se traduit, l’expérience le montre, par une égale misère pour tous. A rendre la solidarité collective, on constitue la communauté politique comme un tout solide, un tout d’un seul tenant : l’idéologie de la solidarité collective et de la Justice sociale débouche sur le totalitarisme. »

(Le Libéralisme, pp. 77 et 79)

6° L’imposture des droits sociaux


•          Ayn Rand :

« Si certains ont le « droit » de vivre aux dépens du travail des autres, cela veut dire que ces autres sont privés de leurs Droits et condamnés à travailler comme des esclaves.

Tout prétendu « droit » d’un homme, qui nécessite de violer les Droits d’un autre homme, n’est pas, et ne peut pas être un Droit. Personne ne peut avoir le Droit d’imposer une obligation que l’on n’a pas choisie, un devoir sans récompense ou une servitude involontaire. »

(The objectivist Newsletter, avril 1963)

•          Raymond Polin :

« L’erreur et le sophisme de l’idéologie propre à la Justice sociale consistent à assimiler les droits qu’on appelle sociaux, les droits de la deuxième généra-tion, aux droits fondamentaux. Les droits sociaux ne sont fondés ni dans la nature des choses humaines, ni sur des libertés. Ce ne sont pas primitivement des droits, mais on pourrait dire que dans un état de civilisation donnée, ce sont des « dûs » […]. Ces « dûs » sont transformés en droits par la loi ; on les appelle « droits réels », mais ce ne sont pas des pouvoirs, des libertés exercées par les citoyens usant de leur liberté. Ce ne sont pas de vrais « droits » : ce sont des protections, des prestations, des services reçus, reçus de l’extérieur, en particulier de l’État et reçus en toute passivité. […]

On imagine aisément, d’ailleurs, l’abus qui peut être fait du mot de droit, lorsqu’on transforme les « droits sociaux » en principes de revendication pour obtenir de la collectivité des dons ou des services. On utilise ce mot fallacieux de « droit » pour justifier ce qui n’est qu’une revendication. N’importe quoi peut être réclamé à l’État-Providence, comme un soi-disant « droit », même le remboursement des frais d’avortement. Pour le dire en un mot, les droits sociaux ne relèvent pas de la Justice, ils ne sont pas fondés en Justice. »

(Le Libéralisme, p. 89)

•          Henri Lepage :

« Les droits sociaux signifient soit que l’on reconnaît à l’Etat le droit de prendre à Pierre ce que lui (ou d’autres) estiment justifié de redonner à Paul ; ou qu’on lui reconnaît le droit de faire des lois et des règlements qui contraignent certains à passer avec d’autres des contrats qui ne sont pas ceux qu’ils auraient accepté de passer volontairement si on leur avait laissé le choix. Dans les deux cas, le résultat est le même : cela aboutit à accorder aux uns un droit sur ce qui est le produit du travail des autres. […] Prendre aux uns pour donner aux autres ce qui appartient aux premiers revient à reconnaître aux autres le droit d’utiliser ces derniers comme « moyens » pour réaliser leurs fins ; c’est substituer au principe de la liberté un principe d’instrumentalité, contraire à toute l’éthique occidentale des droits de l’homme.

Si l’on accorde aux uns un droit sur ce qui est produit par le travail des autres, cela signifie que ceux-ci sont privés d’une partie de leurs droits, et donc condamnés à une certaine forme de travail servile. On réinvente, sans le savoir, une certaine forme de « mise en esclavage » partielle. Un esclavage où c’est tout le monde — mais certains plus que d’autres — qui redevient partiellement esclave de tous les autres. Tout droit reconnu à un homme qui nécessite, pour sa réalisation, que soient violés les droits d’autres hommes n’est pas et ne peut pas être un droit (ou alors ce sont ces autres droits qui n’en sont pas).

(« Les droits sociaux sont-ils des droits? », Le Libertarien, n° 1, février 1988)

7° Le droit de propriété, source de tous les autres droits

•         Ayn Rand :

« Un « Droit » est un principe moral qui définit et sanctionne la liberté qu’une personne a d’agir dans un contexte social. Il n’existe en ce sens qu’un Droit fondamental (tous les autres ne sont que ses conséquences ou ses corollaires) : le Droit d’un homme de posséder sa propre vie. La vie est un processus d’action auto-engendré et auto-entretenu ; le Droit de posséder sa propre vie signifie qu’on a le Droit d’exécuter les actions qui permettent son engendrement et son entretien. Ce qui signifie : le Droit de faire tout ce qui est nécessité par la nature d’un être rationnel pour le maintien, la promotion, l’accomplissement et la réussite de sa propre vie. (Tel est le sens de la formule parlant du Droit de vivre, d’être libre et de rechercher le bonheur que l’on retrouve dans la Déclaration d’indépendance.)

Le concept de « Droit » ne peut faire référence qu’à l’action, spécifiquement à la liberté d’action. Il désigne la liberté par rapport à une contrainte, une coercition ou une ingérence physique de la part d’autres hommes.

Pour tout individu, un Droit est ainsi la sanction morale d’une capacité positive : sa liberté d’agir conformément à son propre jugement, de poursuivre ses buts personnels par un choix autonome, volontaire et sans coercition. Ses Droits n’imposent à ses voisins aucune obligation autre que négative : l’impératif qu’ils s’abstiennent de les violer.

Le Droit de contrôler sa propre vie est la source de tous les Droits, et le Droit de Propriété est leur seule concrétisation possible. Sans Droit de Propriété, aucun autre Droit n’est concevable. Comme il faut à l’homme subvenir à son existence par ses propres efforts, l’homme qui n’a pas de Droit sur les produits de son effort n’a pas les moyens d’entretenir sa vie. Celui qui produit alors que les autres disposent de ce qu’il a produit est un esclave. »

(The Objectivist Newsletter, avril 1963, traduction parue dans Libéralia, n° 3)

« Un droit n’inclut pas son exécution matérielle par les autres hommes. Il inclut seulement la liberté d’aboutir à cette exécution par son propre effort (…) Un homme a le droit d’entreprendre les actions nécessaires à la réalisation de son bonheur ; il ne signifie pas que les autres doivent le rendre heureux (…) Le droit à la vie signifie qu’un homme a le droit de pourvoir à sa vie par ses propres efforts aussi loin que sa compétence le lui permet. Il ne signifie pas que les autres doivent le pourvoir face aux nécessités de la vie (…) Toute entreprise qui implique plus d’un individu exige le consentement volontaire de chaque participant. Chacun d’entre eux a le droit de prendre sa propre décision, mais aucun n’a le droit de l’imposer aux autres. »

(Les Droits de l’homme, 1963)

•          Murray Rothbard :

« Il est évident que les individus apprennent les uns des autres, interagissent les uns sur les autres et coopèrent ; et que cela aussi est exigé pour la survie de l’être humain. Mais l’essentiel est que chaque individu fait seul le choix final des influences qu’il veut accepter ou rejeter, et desquelles il entend adopter en premier lieu. Le libertarien accepte volontiers le jeu de l’échange volontaire et de la coopération entre individus agissant librement ; ce qu’il abhorre, c’est le recours à la violence pour réprimer une telle coopération volontaire et forcer quelqu’un à choisir et agir d’une manière différente de ce que lui suggère son propre esprit. (…)

Puisque chaque individu doit penser, apprendre, évaluer et choisir ses fins et moyens afin de survivre et s’épanouir, le droit à la propriété de soi donne à l’homme le droit de développer ses activités vitales sans être entravé ou restreint par des actes de coercition. »

(For a new liberty, 1973, p. 26)

« Non seulement les droits de propriété sont des droits de l’homme dans leur sens le plus profond, mais dans leur sens le plus profond, il n’y a pas d’autres droits que les droits de propriété. Chaque individu est par nature propriétaire de soi, le souverain de sa propre personne. Les droits humains d’une personne… sont le droit de propriété de chaque être humain sur son propre être et de ce droit de propriété résulte son droit sur les biens matériels qu’il a produits. »

(Power and Market, 1970, p. 238)

8° La solidarité libérale : inciter à la responsabilité

•         Raymond Polin :

« Cependant, un homme ne vit en adulte que lorsque, aussi maître de lui-même et lucide que faire se peut, il prend la responsabilité de son existence, pour le présent et pour l’avenir, par rapport à lui, par rapport à sa lignée et par rapport aux autres. Il s’efforce alors d’user de sa liberté au mieux de ses aptitudes, de la façon la plus réfléchie et la plus raisonnable, conformément à ce qu’il considère comme son avantage, sa vocation et son devoir. Ce qui est inscrit dans la nature des choses humaines, ce sont des libertés, manifestations de la nature de l’homme, capable de liberté et capable de raison, capable de parole et de société, capable de vie pour l’avenir. Ces libertés prennent leur sens, par rapport à chaque individu pour lui-même, et par rapport à autrui.

C’est d’abord la liberté d’exister par soi-même, c’est-à-dire de prendre la responsabilité de sa propre existence, d’organiser les moyens dont on dispose pour assurer sa propre survie, sa prospérité et sa culture, à force de lutte et de travail, à force d’effort et d’invention. »

(Le Libéralisme, pp. 80 et 87)

« Il s’agit de les aider, de les placer dans des conditions matérielles telles qu’ils puissent retrouver leur autonomie et reprendre la responsabilité de leur propre existence. Pour ceux-là, l’éthique de la tutelle n’a de sens que si elle est provisoire et si elle prend pour fin une éthique de la responsabilité. Pour autant qu’ils le peuvent, dès qu’il le peuvent, il faut les mettre dans des conditions d’existence et de rééducation telles qu’ils puissent se prendre à nouveau eux-mêmes en charge, affronter par eux-mêmes les difficultés et les risques de la vie, se remettre au travail, à la lutte, conditions de leur liberté effective, et faire de nouveau œuvre d’homme. »

(Le Libéralisme, p. 92)

•          Henri Lepage :

« Une nation civilisée ne peut accepter qu’une personne se trouvant en situation involontaire de détresse totale soit abandonnée à elle-même. Mais en contrepartie, tout individu qui traverse une situation critique passagère se doit de prendre une part active à la solution de son problème. Le principe libéral est donc qu’avant de compter sur l’intervention de l’Etat, ce sont les citoyens qui, à titre individuel ou par la voie d’associations caritatives, doivent se préoccuper d’apporter une aide à ceux de leurs compatriotes qui sont les plus proches d’eux. Ce qui implique la présence d’institutions privées vouées à l’entraide […] Ce que cette solidarité individualiste perd en extension, elle le gagne en justice, en efficacité et en chaleur humaine. A la différence de l’assistance qui incite les bénéficiaires à se conduire en êtres passifs, elle aide d’autant plus l’individu que celui-ci n’attend pas tout passivement de la collectivité. Surtout, elle s’efforce, tout en les secourant, de rendre les individus plus autonomes et responsables, de sorte qu’ils puissent ultérieurement s’auto-organiser et résoudre eux-mêmes leurs problèmes. »

(Le Nouvel Observateur, 14/10/88)

•          Robert Nozick

« Un Etat minimal, qui se limite à des fonctions étroites de protection contre la force, le vol, la fraude, à l’application des contrats, et ainsi de suite, est justifié ; tout Etat un tant soit peu plus étendu enfreindra les droits des personnes libres de refuser d’accomplir certaines choses, et il n’est donc pas justifié ; enfin, l’Etat minimal est aussi vivifiant que juste. Deux implications méritent d’être signalées : l’Etat ne saurait user de la contrainte afin d’obliger certains citoyens à venir en aide aux autres, ni en vue d’interdire aux gens certaines activités pour leur propre bien ou leur protection. […]

L’Etat minimal nous traite comme des individus inviolés, qui ne peuvent pas être utilisés de certaines façons par d’autres, comme moyens, outils, instruments, ou ressources ; il nous traite comme des personnes ayant des droits individuels avec la dignité que cela suppose. Nous traitant avec respect et respectant nos droits, il nous permet, individuellement ou avec ceux que nous choisissons, de choisir notre vie et de réaliser nos desseins et notre conception de nous-mêmes, dans la mesure où nous pouvons le faire, aidés par la coopération volontaire d’autres individus possédant la même dignité. Comment un Etat ou un groupe d’individus ose-t-il en faire plus ? Ou moins ? »

(Anarchie, Etat et utopie, pp. 8 et 405)

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