Juan de Mariana et les scolastiques espagnols. Par Jesús Huerta de Soto

Juan de Mariana (1536–1624)

Par Jesús Huerta de Soto*

Traduction Geoffroy Le Gentilhomme, Institut Coppet

L’une des principales contributions du Professeur Murray N. Rothbard a été de montrer que l’on devrait rechercher les racines de l’école autrichienne d’économie dans les travaux des philosophes scolastiques espagnols de la période connue sous le nom de « Siglo de Oro Español » (en français, le « Siècle d’Or Espagnol »), qui s’étend du milieu du XVIe siècle au XVIIe siècle. Rothbard énonça d’abord cette thèse en 1974, puis la développa dans sa monumentale Histoire de la pensée économique dans une perspective autrichienne (chapitre 4, intitulé « les Scolastiques Espagnols Tardifs »).

Rothbard, toutefois, ne fut pas le seul grand économiste « autrichien » à affirmer que l’école autrichienne d’économie prend sa source dans la pensée de ces philosophes espagnols. Friedrich Hayek partageait ce point de vue, en particulier après sa rencontre avec Bruno Leoni, le grand penseur italien, auteur de La Liberté et le droit. Leoni rencontra Hayek dans les années 50 et le convainquit que les racines intellectuelles du libéralisme classique n’étaient pas écossaises, mais continentales, catholiques et méditerranéennes.

Qui étaient ces intellectuels espagnols précurseurs de l’école autrichienne d’économie ? La plupart d’entre eux étaient des philosophes scolastiques, professeurs de morale et de théologie à l’Université de Salamanque, une ravissante  cité médiévale située à 250 kilomètres au nord-ouest de Madrid, près de la frontière portugaise. Ces scolastiques, en majorité Dominicains et Jésuites formulèrent les idées subjectivistes, dynamiques et libérales reprises 250 ans plus tard par Carl Menger et ses disciples de l’école autrichienne. Le plus libéral de tous les scolastiques, particulièrement dans son œuvre tardive, fut sans doute le père jésuite Juan de Mariana.

Mariana est né en 1536 à Talavera de la Reina, près de Tolède, en Espagne. Il semblerait qu’il ait été le fils illégitime d’un chanoine de Talavera. À l’âge de seize ans, il rejoignit la Compagnie de Jésus, nouvellement créée et, à vingt-quatre ans, il fut convoqué à Rome pour y enseigner la théologie. Les Jésuites se rendirent ensuite en Sicile puis à l’Université de Paris. En 1574, Mariana retourna en Espagne, à Tolède, où il vécut et enseigna jusqu’à sa mort en 1623, à l’âge de 87 ans.

Bien que le père Juan de Mariana ait écrit de nombreux livres, le premier au contenu libéral fut sans doute celui qu’il intitula De rege et regis institutione (« Du Roi et de l’Institution Royale »), publié en 1598, dans lequel il formula sa célèbre défense du tyrannicide. Selon Mariana, les citoyens d’un pays peuvent légitimement assassiner un roi qui taxe le peuple sans son consentement, saisit la propriété des individus et la gaspille, ou empêche la tenue d’une assemblée démocratique. Les doctrines énoncées dans ce livre furent vraisemblablement utilisées pour justifier les assassinats des souverains français Henri III et Henri IV. Le 4 juillet 1610, le Parlement de Paris imposa la destruction des exemplaires de l’ouvrage, et un autodafé fut organisé à Paris.

En Espagne, bien que les autorités  ne fussent pas enthousiastes à son sujet, le livre fut respecté. En réalité, Mariana ne faisait que reprendre l’idée selon laquelle le droit naturel [natural law] prime moralement la puissance de l’État, et l’étendit à ses conséquences logique. Cette idée avait d’abord été développée en détail par le Dominicain Francisco de Vitoria (1485-1546), l’illustre fondateur du droit international, qui amorça la tradition scolastique de dénonciation de l’esclavage pratiqué par les conquistadors sur les Indiens du Nouveau Monde.

Mais l’ouvrage le plus important de Mariana est sans doute celui qu’il publia en 1605, sous le titre de De monetae mutatione (« De l’altération de la monnaie »). Dans ce livre, Mariana se demande si le Roi est le propriétaire légitime des biens personnels de ses vassaux,  et parvient clairement à la conclusion qu’il ne l’est pas. L’auteur distingue ensuite roi et tyran, et conclut que « Le tyran saccage, dévaste, et croit que tout lui appartient, alors que le roi restreint  sa convoitise aux bornes de la raison et de la justice. »

Mariana en déduit que le roi ne peut pas légitimement taxer le peuple sans son consentement, puisque l’impôt n’est rien d’autre qu’une appropriation d’une part de la richesse des sujets. Pour qu’une telle appropriation soit légitime, les sujets doivent donner leur accord. Le roi ne peut pas non plus légitimement  créer de monopoles d’État, puisque le monopole est un impôt déguisé. Et le roi ne peut pas davantage – c’est la partie la plus importante  du livre – obtenir ses revenus fiscaux en diminuant le contenu en métal des pièces de monnaie. Mariana réalisait que les politiques visant à réduire le contenu en métal précieux des pièces et à augmenter le nombre de pièces en circulation étaient inflationnistes (bien qu’il n’utilise pas ce mot, inconnu à cette époque), et que l’inflation devait inévitablement conduire à une augmentation des prix parce que, « si la valeur de l’argent diminue, la cherté des biens augmente inexorablement dans la même proportion, et tous les comptes financiers s’effondrent. »

Mariana décrit en ces termes les conséquences économiques graves auxquelles conduisent les actions de l’État visant à dégrader et à falsifier la valeur de la monnaie :

« seul un simple d’esprit tenterait de faire dévier le prix légal du prix naturel. Simple d’esprit, que dis-je !  Pervers, le Prince qui décrèterait qu’une chose se vendant cinq devrait se vendre dix. L’estimation commune des hommes qui conduit à l’établissement des prix est guidée par la qualité des marchandises, par leur abondance ou leur rareté. Il serait vain pour un Prince de chercher à détruire ces principes du commerce. Il est plus sage de les laisser fonctionner, plutôt que de les perturber, au détriment de l’intérêt commun. »

Il faut souligner le fait que, selon Mariana, « l’estimation commune » des hommes est à l’origine de la valeur des choses. Sur ce point, il suit la doctrine subjectiviste traditionnelle des scolastiques, dont Diego de Covarrubias y Leyva fut le premier énonciateur. Covarrubias est né en 1512 et mort en 1577. Fils d’un célèbre architecte, il devint évêque de Ségovie et ministre du roi Philippe II. En 1554, il développa, mieux que quiconque avant lui, la théorie subjectiviste de la valeur, affirmant que « la valeur d’une chose ne dépend pas de sa nature essentielle mais de l’estimation subjective qu’en font les hommes, quand bien même cette estimation serait déraisonnable », illustrant sa thèse avec l’exemple suivant : « Le blé est plus cher aux Indes qu’en Espagne parce que les hommes l’y estiment, bien que la nature de cette denrée soit la même aux deux endroits. » Luis de Saravia de la Calle, un autre scolastique du XVIe siècle, compléta la conception subjectiviste  de Covarrubias. De la Calle fut le premier à montrer que les prix déterminent les coûts, et non l’inverse. Il faut souligner que de la Calle ne rédigea pas son livre principal en latin, mais en espagnol. Il s’intitulait Instrucción de mercaderes (en français « Conseils aux marchands »), et nous pouvons y lire que « ceux qui utilisent le travail, le coût, et le risque de l’entreprise pour mesurer le juste prix d’un bien sont grandement dans l’erreur. C’est l’estimation commune, et non le niveau des coûts, qui fait le juste prix. »

La conception subjectiviste mise en avant par Covarrubias permit à d’autres scolastiques espagnols de penser clairement la vraie nature des prix de marché et l’impossibilité de l’équilibre économique. Le cardinal Jésuite Juan de Lugo, par exemple, en étudiant la question du prix d’équilibre, atteignit la conclusion, dès 1643, que l’équilibre économique dépend de trop de circonstances spécifiques pour que de simples mortels puissent en avoir connaissance. Un autre Jésuite, Juan de Salas, en se référant aux possibilités de connaître l’information spécifique de marché, atteignit la conclusion très hayekienne selon laquelle « quas exacte comprehendere et ponderare Dei est non hominum », en français « les hommes ne peuvent pas le comprendre entièrement. Seul Dieu le peut. »

Par ailleurs, les scolastiques espagnols furent les premiers à introduire la conception dynamique de concurrence, comprise comme un processus de rivalité entre les entrepreneurs. Par exemple, selon Jerónimo Castillo de Bovadilla (1547 – 1605), « c’est l’abondance, la rivalité (emulación)  et la concurrence (concurrencia)  entre les vendeurs qui fait diminuer les prix. »

Luis de Molina adhéra de près à cette idée. Dans son étude empirique sur l’histoire de la dévaluation du Maravedi Castillan (la principale monnaie de l’époque), Covarrubias anticipa également nombre des conclusions auxquelles était parvenu Mariana. Cette étude, qui compile de nombreuses statistiques sur l’évolution des prix au cours des siècles précédents le « Siècle d’Or », fut publiée en latin dans son ouvrage Veterum collatio numismatum (en français : « Compilation sur les monnaies anciennes »). En Italie, Galieni et Davanzaty firent l’éloge de cet ouvrage, et Carl Menger, le fondateur de l’école autrichienne, le cita dans ses Principes d’économie politiques.

Il faut également souligner que le Père de Mariana, dans ses ouvrages traitant des effets de l’inflation, anticipa les éléments fondamentaux de la théorie quantitative de la monnaie.  Les prémisses de cette théorie se trouvent de même dans l’œuvre d’un autre scolastique illustre, Martín Azpilcueta Navarro, aussi connu sous le nom de Dr. Navarro. Azpilcueta naquit en Navarre (une région située au nord-est de l’Espagne, près de la France), l’année qui suivit la découverte de l’Amérique (1493) et vécut jusqu’à 94 ans. Ce penseur est particulièrement connu pour avoir le premier formulé la théorie quantitative de la monnaie, dans son ouvrage Commentaire résolutoire sur les échanges. Observant les effets sur les prix espagnols de l’afflux massif de métaux précieux en provenance des Amériques, Azpilcueta déclare que « L’expérience le montre : en France, où l’argent est plus rare qu’en Espagne, le pain, le vin, les vêtements et le travail coûtent bien moins cher; et même en Espagne, lorsque la monnaie était plus rare, les marchandises pouvaient se vendre,  et le travail des hommes était meilleur marché avant la découverte des Indes et l’afflux d’or et d’argent. En effet, l’argent est cher là où il est rare, et bon marché là où il est en abondance. »

Pour en revenir au père Juan de Mariana, il est clair que sa contribution centrale fut de montrer que l’inflation est un impôt, qui « spolie les citoyens, forcés d’acheter les choses plus cher ». Mariana soutint également que les effets de l’inflation ne peuvent être combattus par le contrôle des prix, puisque l’expérience montre que cette stratégie n’a jamais fonctionné. Par ailleurs, étant donné que l’inflation est un impôt, sa théorie de la tyrannie le conduit à énoncer que la mise en place de politiques inflationnistes requière le consentement du peuple, mais que, même si ce consentement était accordé, cet impôt resterait économiquement nocif : « Ce prélèvement, cet impôt sur l’alliage métallique, est illicite sans le consentement du royaume ; mais, même si le consentement est accordé, je soutiens que cet impôt est erroné et nuisible à bien des égards. » Dès lors, comment échapper à cet expédient confortable qu’est l’inflation ? En équilibrant les comptes publics. Pour parvenir à cet objectif, Mariana propose de réduire les dépenses de la famille royale, parce que « il est plus majestueux de disposer d’un budget modéré et raisonnablement dépensé que d’un budget extravagant capricieusement dépensé. »

Deuxièmement, Mariana soutint que le roi « devrait réduire ses faveurs », autrement dit, qu’il ne devrait pas récompenser si généreusement les services (supposés ou réels) de ses vassaux :

« Aucun royaume dans le monde ne dispose d’autant de commissions, de pensions, de postes et  n’accorde autant de récompenses ; si ces faveurs étaient toutes raisonnablement distribuées, une charge plus faible pèserait sur le trésor public et les impôts en seraient d’autant réduits. »

Comme nous pouvons le voir, les achats de faveurs politiques avec des subventions et le manque de contrôle sur les dépenses publiques posent problème de longue date. Mariana proposa également que le roi « évite les entreprises et les guerres inutiles, et coupe les membres cancéreux incurables. »

En résumé, comme nous pouvons le voir, Mariana mit en avant un programme complet de réduction des dépenses publiques visant à équilibrer les comptes publics, qui pourrait, encore aujourd’hui, servir de modèle.

Naturellement, si le Père Juan de Mariana avait eu connaissance des mécanismes économiques à l’origine de l’expansion du crédit bancaire et les conséquences de ce processus, il les aurait condamnés, au même titre que la dégradation par l’État de la qualité des pièces de monnaie. Mais d’autres scolastiques espagnols analysèrent le processus d’expansion du crédit bancaire. Luis Saravia de la Calle, par exemple, était très critique à l’égard du système bancaire à réserves fractionnaires. Selon lui, le détenteur d’un dépôt à vue ne peut prétendre au versement d’un intérêt, car un tel paiement est incompatible avec la nature même du contrat de dépôt. C’est plutôt le banquier qui devrait exiger un le paiement de frais, correspondant aux services de détention de la monnaie. Le célèbre Martin Azpilcueta Navarro partageait cette opinion.

Le jésuite Luis de Molina, en revanche, avait de la sympathie à l’égard du système bancaire à réserves fractionnaires et confondait prêts et dépôts, deux contrats de nature pourtant bien différentes, qu’Azpilcueta et Saravia de la Calle avait clairement différenciés avant lui. Néanmoins, Molina fut le premier à découvrir, en 1597, soit bien avant Pennington en 1826, que les dépôts bancaires sont une composante de la masse monétaire. Il proposa même d’utiliser le nom « monnaie écrite » (« chirographis pecuniarium » en latin) pour désigner les documents écrits qui circulaient dans le commerce en tant que monnaie bancaire. Deux écoles peuvent donc être distinguées au sein du mouvement scolastique espagnol : une sorte de currency school, composée de Saravia de la Calle, Azpilcueta Navarro et de Tomás de Mercado, penseurs très méfiants à l’égard des activités bancaires et qui exigeaient une couverture à 100% des dépôts ; et une sorte de banking school, bien plus tolérante à l’égard des réserves fractionnaires, composée de Luis de Molina et Juan de Lugo. Ces deux groupes furent dans une certaine mesure précurseurs des développements théoriques qui devaient apparaître trois siècles plus tard en réaction aux débats opposant la currency school et la banking school en Angleterre. Comme Murray Rothbard le mit en évidence, les scolastiques espagnols, et en particulier Azpilcueta, apportèrent une contribution supplémentaire. Ils firent renaître le concept de préférence temporelle, d’abord formulé par Giles Lessines, l’un des disciples les plus brillants de Saint Thomas D’Aquin, qui, dès 1285, écrivait que « les biens futurs n’ont pas autant de valeur que les mêmes biens disponibles présentement, et ils ne permettent pas à leur propriétaire d’en obtenir la même satisfaction. Pour cette raison, leur valeur est moindre conformément aux principes de la justice. »

Le Père Juan de Mariana écrivit un autre livre important, Discurso de las enfermedades de la Compañía (« Discours sur les maux qui affligent l’ordre des jésuites »), une œuvre posthume. Dans ce livre, Mariana critique l’établissement d’une hiérarchie militaire au sein de l’ordre des Jésuites, et développe également l’idée, éminemment « autrichienne », qu’il est impossible de doter l’appareil de l’État d’un contenu coordinateur en raison du manque d’information. Selon Mariana : « l’Autorité abuse de son pouvoir. Rome est loin, le général ne connaît ni les gens ni les faits, au moins avec toutes les circonstances qui les entourent, desquels dépend le succès… De nombreuses erreurs graves seront nécessairement commises, la population en sera mécontente, haïssant l’aveuglement d’un tel État. Les aveugles commettent une erreur grave lorsqu’ils tentent de guider les voyants. » Mariana conclut que, lorsque les lois sont trop nombreuses « toutes ne peuvent être connues, et les respecter toutes devient impossible ».

En résumé, le père Juan de Mariana et les scolastiques espagnols développèrent les éléments essentiels de ce qui devait devenir plus tard le fondement théorique de l’école autrichienne d’économie : premièrement, la théorie subjective de la valeur (Diego de Covarrubias y Leyva); deuxièmement, l’interprétation correcte de la relation qui lie les prix et les coûts (Luis Saravia de la Calle); troisièmement, la nature dynamique des marchés et l’impossibilité du modèle de l’équilibre (Juan de Lugo et Juan de Salas); quatrièmement, une conception dynamique de la concurrence, comprise comme le processus de rivalité entre les producteurs (Castillo de Bovadilla et Luis de Molina); cinquièmement,  la redécouverte du principe de la préférence temporelle (Azpilcueta Navarro); sixièmement, la mise en évidence des distorsions créées par la croissance inflationniste de la masse monétaire (Juan de Mariana, Diego de Covarrubias y Azpilcueta Navarro); septièmement, les effets néfastes du système bancaire à réserves fractionnaires (Luis Saravia de la Calle y Azpilcueta Navarro); huitièmement, que les dépôts bancaires sont une partie de la masse monétaire (Luis de Molina et Juan de Lugo); neuvièmement,  l’impossibilité de planifier la société par des moyens coercitifs en raison du manque d’information (Juan de Mariana) ; et dixièmement, la formulation de l’idée libérale selon laquelle les interventions injustifiées de l’État violent le droit naturel [natural law] (Juan de Mariana).

Pour comprendre les origines historiques de l’influence que les scolastiques espagnols exercèrent sur le développement de l’école autrichienne d’économie, il faut garder en mémoire qu’au XVIe siècle, l’empereur Charles Quint, roi d’Espagne, mit sur le trône d’Autriche son frère Ferdinand I. « Autriche » signifie étymologiquement « la partie orientale de l’Empire », et l’Empire comprenait alors toute l’Europe continentale, à l’exception de la France, qui restait un îlot isolé, entouré par les forces espagnoles. Il est donc aisé de comprendre que l’influence intellectuelle des scolastiques espagnols sur l’école autrichienne n’est pas le produit d’une coïncidence historique. Elle est le produit des relations historiques, politiques et culturelles qui existèrent entre l’Espagne et l’Autriche à partir du XVIe siècle et qui durèrent plusieurs siècles. Et l’Italie joua un rôle important dans cette relation. Elle servit de pont culturel, économique et financier grâce auquel les relations entre l’Espagne et Vienne, les deux points de l’Empire les plus éloignés géographiquement l’un de l’autre, purent s’établir. Il existe de bons arguments en faveur de la thèse selon laquelle, au moins à ses racines, l’école autrichienne est en vérité une école espagnole.

En effet, l’on peut dire que le plus grand mérite de Carl Menger fut de redécouvrir  et de ranimer cette tradition de pensée espagnole, continentale et catholique, qui était au XIXe passée dans l’oubli, en raison entre autres de la légende noire qui circulait au sujet de l’Espagne à cette époque et de l’influence néfaste qu’exercèrent Adam Smith et de ses disciples de l’école classique britannique sur la pensée économique.

Malgré l’impérialisme intellectuel accablant de l’école classique anglaise, la tradition continentale ne fut jamais totalement oubliée. Plusieurs économistes, comme Cantillon, Turgot et Say, entretinrent la flamme du subjectivisme. Même en Espagne, au cours des décadents XVIIIe et XIXe siècles, la vieille tradition scolastique survécut malgré le complexe d’infériorité (répandu à l’époque) vis-à-vis des intellectuels britanniques. Preuve en est, un auteur catholique espagnol (Jaime Balmes) résolut le « paradoxe de la valeur », et formula clairement la théorie de l’utilité marginale 27 ans avant Carl Menger. Balmes est né en Catalogne en 1810 et mort en 1848. Au cours de sa brève existence il devint le philosophe scolastique thomiste le plus illustre de son temps. Le 7 septembre 1844, quelques années avant sa mort, il publia un article intitulé « La véritable idée de valeur, ou pensées sur les origines, la nature et la variété des prix », dans lequel il résolut le paradoxe de la valeur et développa clairement l’idée d’utilité marginale. Balmes se demanda « Pourquoi une pierre précieuse a-t-elle plus de valeur qu’un morceau de pain ? », et répondit que « cela n’est pas difficile à expliquer. La valeur d’une chose provenant de son utilité… si le nombre d’unités de cette chose augmente, cela doit diminuer le besoin pour chaque unité particulière ; parce que lorsqu’il est possible de choisir parmi une quantité plus grande d’unités, aucune d’entre elles n’est indispensable. Pour cette raison, il existe une relation nécessaire entre l’augmentation et la diminution de la valeur d’un bien et la pénurie et l’abondance de ce bien. » De cette façon, Balmes boucla la boucle de la tradition continentale, alors prête à être reprise et améliorée quelques années plus tard par Carl Menger et ses disciples de l’école autrichienne d’économie.

Source

*Docteur en droit (1984) et en économie (1992) de l’Université Complutense de Madrid, il est également titulaire d’un MBA obtenu à l’Université Stanford. Il travaille également avec l’Institut Ludwig von Mises.

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