Paris sportifs : l’affaire Donaghy. Par Reuven Brenner et Aaron Brown

Cet article est paru en anglais dans Asia Times Online le 17 juin 2012

Traduit par Stéphane Couvreur, Institut Coppet

Cet article, qui conclut un édito en deux parties sur les paris sportifs, est basé sur le livre World of Chance des auteurs publié en 2008 par les auteurs. La première partie est intitulée Le sport, les matchs truqués et les paris illégaux. Les auteurs étudient l’importance des paris dans le fonctionnement et le financement du sport, et s’attaquent aux préjugés négatifs dont ils souffrent bien souvent.

Pour paraphraser Claude Raines dans Casablanca, nous sommes choqués, choqués de voir que tant de gens sont choqués d’apprendre que Tim Donaghy, arbitre de la NBA, est accusé d’avoir truqué des matchs. Soyons aussi clairs que possible : toute cette affaire est analysée à l’envers, non seulement parce que l’on refuse de voir les conséquences de la prohibition, mais aussi parce que le lien entre le sport et les paris est occulté [1].

Commençons par deux observations factuelles : les gens parient sur les matchs sportifs. (Nous pourrions aller plus loin et montrer qu’à l’origine, le sport professionnel fut organisé par et pour des joueurs professionnels, mais nous nous en tiendrons là). Les paris sportifs influencent le sport.

Une conséquence prévisible est que les parieurs peuvent tenter de truquer les matchs. Souvenez-vous de Paulo Jose Danelon, Marie-Reine Le Gougne, Robert Hoyzer, Edilson Pereira de Carvalho et Eugenia Williams ! (Sinon, cherchez leur nom sur Google). Ce sont des arbitres qui avaient truqué des événements sportifs internationaux.

L’affaire Donaghy en 2007 n’est pas une exception. Et comme il est difficile de détecter la tricherie d’un arbitre, on peut affirmer sans risque qu’il y a plus de cas de fraudes que d’affaires décelées. Dans des sports comme la boxe et le patin à glace, on estime généralement que les arbitres sont, au mieux biaisés, au pire complètement achetés.

Mais le trucage n’est pas la seule influence des paris sur le sport. Les paris sportifs attisent l’intérêt des fans et la couverture médiatique, et influencent l’organisation des rencontres sportives, comme nous l’avons déjà souligné. Est-ce par intérêt pour les chevaux qu’on lit France Turf ? Sans les paris sportifs, certains quotidiens consacreraient-ils le tiers de leurs ressources et de leurs pages à couvrir le sport, y compris de nombreuses pages de chiffres en petits caractères ?

Étant donnés ces deux constats, le but est évidemment d’utiliser l’influence des paris sportifs à son avantage. Les objectifs affichés sont habituellement d’éradiquer totalement les paris sportifs ou, de manière tout aussi irréaliste, d’annuler l’influence des paris sur le sport. Non seulement c’est impossible, mais ce serait un gaspillage si l’on y parvenait. Raisonnablement taxés et réglementés, et avec de bonnes institutions, les paris sportifs constituent une source de revenus importante pour le sport, abaissant le prix des entrées, augmentant les salaires des athlètes et les profits des propriétaires d’équipes. De plus, personne ne suit avec plus d’intérêt les détails des sports que les fans et cet intérêt peut être mis à contribution.

Prenez les courses hippiques. Le système du pari-mutuel a été conçu pour combattre l’influence néfaste des paris sur le sport. Tous les paris sont mutualisés, le champ de courses prend son pourcentage (mettons 15%), et le reste est distribué entre les parieurs en proportion de leurs paris. Le montant des enjeux est affiché publiquement pendant la prise des paris.

L’un des avantages de ce système est que toutes les parties prenantes du sport perçoivent leur part, sans que les organisateurs soient intéressés au résultat des courses. L’argent des paris permet d’entretenir un magnifique champ de courses et d’offrir des billets d’entrée bon marché ou gratuits, et les participants sportifs gagnent convenablement leur vie. Les joueurs financent toute l’activité de suivi et d’analyse des résultats qui fait l’essence de ce sport.

Un autre avantage est que la cote est affichée publiquement au vu de tous. Les mises sont groupées et les gains payés en fonction de la cote ; personne n’a une cote plus favorable ou défavorable. Il y a déjà eu des scandales dans les paris hippiques, mais hors du champ de courses, lorsque les parieurs tentaient de fixer eux-mêmes le montant des paris à partir de la cote. Le système du pari-mutuel élimine le problème des matchs truqués. Ainsi, les mesures intrusives pour lutter contre le trucage des courses hippiques ne sont plus nécessaires.

Les propriétaires, les entraîneurs et les jockeys parient régulièrement en profitant d’informations d’initiés. Il est courant qu’un propriétaire retienne ses chevaux, ce qui dégrade leurs performances et modifie la cote en sa faveur lorsqu’il décide de parier et de lâcher la bride. Ceci pourrait être considéré comme un trucage dans un autre sport, mais avec le pari-mutuel les paris du propriétaire (ainsi que ceux des entraîneurs, jockeys et autres intervenants) sont affichés sur le tableau.

Comme dans tout marché, les gens qui parient sur les courses hippiques scrutent deux choses : la valeur (un cheval dont les chances sont meilleures que ses performances passées le suggèrent) et la dynamique (un cheval dont la cote baisse à l’approche de la cloche, indiquant que certains ont des informations d’initiés).

Ce système n’est pas un bon modèle pour la National Basketball Association. Il marche parce que les gens s’intéressent aux chevaux principalement pour parier (à l’exception de quelques événements comme le Triple Crown). Peu importe que certains chevaux n’essaient pas de gagner, du moment que tout le monde a les mêmes chances d’exploiter l’information. Il en va autrement dans les compétitions humaines.

L’invention des paris avec handicap [2] au XXe siècle résout ce problème. Au lieu de parier sur une équipe et d’ajuster le montant des gains en fonction de la cote afin que l’on puisse équitablement parier sur le favori ou sur un outsider, on parie sur le nombre de points d’avance que le gagnant a une chance sur deux d’obtenir. (Une commission de 5% est prélevée par le bookmaker). Les bookmakers ont été obligés d’adhérer à une organisation nationale qui égalise les paris. Comme le système du pari-mutuel, ceci signifie que la société qui organise les paris n’a pas d’intérêt dans le résultat des paris et pour atteindre ce but on n’a pris qu’une petite part du montant total des paris.

Quoi que le football et le basket ne tirent aucun bénéfice direct des paris, ils ont profité de l’existence d’un système de surveillance gratuit. Les services de diffusion d’information auprès des parieurs est une autre source indirecte de profits. Il y a également des avantages non financiers. Les paris sur l’écart de points attisent l’intérêt pour les matchs. Une rencontre inégale de milieu de championnat entre des équipes sans grande notoriété présente le même enjeu en termes de paris qu’un match en fin de saison entre deux équipes favorites.

Sans parieurs pour surveiller les matchs, les fédérations auraient du mal à s’assurer que les joueurs donnent le meilleur d’eux-mêmes à chaque rencontre. De plus, les paris se traduisent par une couverture presse et télévision pour les rencontres sans importance qui finissent ainsi par attirer de nouveaux fans.

Les autorités du football professionnel le reconnaissent, et coopèrent avec les parieurs officiels et officieux afin de préserver l’équité des matchs dans l’intérêt de tous.

La NFL diffuse des informations extrêmement détaillées sur les athlètes, les équipes et les rencontres, si bien qu’il est difficile de trouver une information d’initié. Bien que la fédération affiche publiquement certaines réserves à l’égard des paris sportifs, en privé elle reconnaît l’importance des paris pour la notoriété et l’intégrité du sport. Le parieur est la conscience du sport.

Les fans les plus puristes se soucient uniquement que le jeu soit bien joué, et les supporters veulent que leur équipe gagne. Seul le parieur se préoccupe de savoir si la rencontre a été équitable. À long terme, la tricherie gâche le jeu pour tout le monde, mais le parieur est le seul qui s’intéresse à l’équité de chaque match, en début ou en fin de championnat, que la rencontre soit équilibrée ou non, entre des stars ou des équipes inconnues.

Les gens reconnaissent que la cotation boursière des entreprises contribue à améliorer la surveillance de leurs activités. Pourquoi n’en serait-il pas de même des paris sur l’écart de points dans la surveillance des équipes sportives ? La réponse est probablement qu’il existe trop de préjugés et de lieux communs au sujet des paris et des parieurs.

L’attitude de la NBA peut s’expliquer par ces préjugés, en plus des autres facteurs évoqués dans la première partie de cet article. Certaines informations sont gardées jalousement, ce qui crée des risques de fuites. Seuls les paris légaux sont supervisés, ce qui néglige l’essentiel du marché. Il en résulte que ses matchs attirent moins les parieurs. Les sportifs mettent moins de cœur à l’ouvrage. Les arbitres font souvent mal leur travail et ont trop d’influence sur l’issue des matchs. Certains cas flagrants de fuites, d’arbitrage partial et de jeu incohérent ne font l’objet d’aucune investigation.

Avec les évolutions techniques des paris sportifs, la politique de l’autruche de la NBA a des effets de plus en plus gênants. La conjonction d’Internet et de la chasse au crime organisée au niveau fédéral a engendré depuis dix ans des organismes de paris sportifs d’un genre nouveau : les preneurs de paris qui prennent des risques.

Certains sont des sociétés offshores qui prennent des paris via Internet, d’autres par téléphone. Au lieu de faire se rencontrer les parieurs en prenant une commission, elles font elles-mêmes des paris, une activité plus risquée mais potentiellement plus lucrative. Elles attirent les parieurs en offrant une cote légèrement plus haute ou plus basse selon l’équipe qu’elles pensent voir gagner.

Ces sociétés, contrairement au crime organisé, ont fortement intérêt à obtenir des informations privilégiées et à truquer les matchs. Bien qu’elles soient plus petites et moins puissantes que le crime organisé, elles sont nombreuses et difficiles à surveiller pour les autorités.

Comment sortir ces entreprises du secteur et faire en sorte que les paris sportifs aient une influence positive et non négative sur le sport ? Il faut rendre le marché des paris plus efficace, avec une cote officielle précise, diffuser plus d’information, encourager la publication de commentaires et d’indices. Tout cela diminuerait l’intérêt de frauder par rapport au risque encouru. D’un autre côté, encourager les paris afin d’accroître le volume des mises et des commissions.

L’idéal serait de libéraliser les paris sportifs et qu’une branche de la NBA soit chargée de gérer l’ensemble des paris sportifs. Ceci procurerait des revenus à la fédération, rendrait le jeu plus équitable pour les parieurs, et découragerait les matchs truqués et autres formes de corruption, tout en optimisant la supervision des paris. Les paris officieux continueraient d’exister, bien sûr, mais les gens s’y adonneraient à leurs risques et périls. Une telle issue semble encore très éloignée et considérée comme suspecte.

Si l’on veut combiner le meilleur du système des paris-mutuels et de l’écart de points, les fédérations pourraient s’inspirer d’un mécanisme mis en place par la Direction du Trésor. Les parieurs n’auraient qu’à choisir l’équipe sur laquelle ils veulent parier (ou tout autre indicateur, comme le score total ou bien l’équipe qui fera le plus de passes). Ils consulteraient le consensus sur la fourchette, environ 10 minutes avant le début du match. La fédération fixerait la cote de manière à égaliser le montant des paris sur les deux équipes. Tous les parieurs, qu’ils passent un ordre limite ou au prix du marché, auraient la même fourchette de prix.

Il ne faut pas s’attendre à une telle évolution dans un futur proche. En fait, l’affaire Donaghy va probablement retarder les choses. Elle va se traduire par une pression accrue pour bannir les paris, et des réglementations supplémentaires pour séparer le sport et les paris. Ces deux attitudes sont contreproductives et vouées à l’échec.

Il y a une approche positive, dont le succès est avéré, mais qui demande de voir la réalité en face. Mais il est plus facile de faire semblant d’être choqué, choqué, encore et encore – pendant des siècles – plutôt que reconnaître ses erreurs. Après tout, pour les reconnaître il faudrait renoncer à son pouvoir et sa fortune. Personne ne le fait à la légère.


[1] Pour les détails de l’affaire : http://en.wikipedia.org/wiki/Tim_Donaghy.

[2] Le « point spread betting » consiste à parier sur l’écart entre le score des deux équipes, ce qui permet de préserver l’intérêt des paris sur des matchs inégaux.

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