Physiocratie et libre-échange dans la France du XVIIIème siècle. Par Murray N. Rothbard

rothbardTraduit par Manon Guillotin, Institut Coppet

Cet article est extrait de l’ouvrage An Austrian Perspective on the History of Economic Thought, vol. 1, Economic Thought Before Adam Smith (1995).

La première école de pensée économique, consciente d’elle-même, est apparue en France peu de temps après la publication de l’Essai de Cantillon. Ils se faisaient appeler « économistes » mais, plus tard, en sont arrivés à être appelés « physiocrates », d’après leur premier principe politico-économique : la physiocratie (la règle de la nature).

Les physiocrates avaient un leader authentique — le créateur du paradigme physiocrate — un propagandiste de premier plan, et plusieurs disciples haut placés et éditeurs de journaux. Les physiocrates se soutenaient les uns les autres, examinaient en termes élogieux les travaux prolifiques des uns et des autres, se rassemblaient fréquemment et régulièrement dans des salons, pour confronter leurs articles et discuter des essais des uns et des autres, et se comportaient généralement comme un mouvement conscient de lui-même. On y trouvait à la fois une équipe de physiocrates invétérés et une arrière-garde de voyageurs et de sympathisants influents agissant dans la pénombre. Malheureusement, les physiocrates ont pris autant les dimensions d’une école que d’un véritable culte, comblant d’éloges grandiloquents et sans aucun discernement leur leader, qui est ainsi devenu un gourou ainsi que le créateur d’un important paradigme dans la pensée économique.

Le fondateur, leader et gourou de la physiocratie était le Dr François Quesnay (1694-1774), une âme agitée, charismatique et intellectuellement curieuse, typique des intellectuels des Lumières du XVIII siècle. Épris des sciences physiques, comme l’étaient tant d’intellectuels dans l’ombre du grand Isaac Newton, Quesnay, fils d’un paysan aisé, a lu de nombreux ouvrages de médecine, dont il avait fait sa profession. Devenu célèbre chirurgien et médecin, Quesnay a écrit des ouvrages médicaux et est aussi devenu expert en agronomie, écrivant sur la technologie agricole. En 1749, à l’âge de 55 ans, Quesnay est devenu le médecin personnel de la maîtresse du roi Louis XV, Madame de Pompadour, et est également devenu, quelques années plus tard, le médecin personnel du roi en personne.

C’était à la fin des années 1750 que le docteur Quesnay, arrivé à la soixantaine, s’est essayé aux sujets économiques. La création du mouvement physiocratique peut être datée avec précision au Juillet 1757, quand le gourou a rencontré son chef, un habile propagandiste. C’était alors que le docteur Quesnay avait rencontré l’agité, le frivole, l’enthousiaste et quelque peu cinglé Victor Riqueti, le marquis de Mirabeau (1715-1789). Mirabeau, un aristocrate mécontent qui avait beaucoup de temps libre, venait de publier les premières parties d’un ouvrage en plusieurs parties, un best-seller pompeusement intitulé L’Ami des Hommes.

Ce travail avait charmé beaucoup de Français grâce à sa flamboyance et à son absence de système, ainsi qu’à son curieux recours à un style archaïque du XVIIe siècle. Pendant l’écriture de L’Ami des hommes, Mirabeau apparaissait quasiment comme un disciple de Cantillon, ayant fait publier et briller l’Essai, mais le fait de côtoyer Quesnay l’avait vite converti en un soldat de premier plan et propagandiste du docteur. Les cogitations intellectuelles de ce médecin excentrique apparemment inoffensif avaient désormais une école de pensée, une force dont il fallait tenir compte.

Les placements importants d’argent des deux fondateurs physiocrates ont bien servi leur cause. La place cruciale de Quesnay à la cour, ainsi que la renommée de Mirabeau et sa position aristocratique, ont donné à ce mouvement du pouvoir et de l’influence. Pourtant, l’économie politique était dangereuse à cette époque de l’absolutisme et de la censure, et Quesnay a, par prudence, publié ses travaux sous des pseudonymes ou par le biais de ses disciples. En effet, Mirabeau avait été emprisonné pendant deux semaines en 1760 à cause de son livre Théorie de l’Impôt, en particulier à cause de son attaque cinglante sur la fiscalité oppressive et sur le système financier de la « culture fiscale », dans lequel le roi vendait ses droits d’imposition à des entreprises privées ou à des « agriculteurs ». Il a été libéré, cependant, grâce à la bonne position de Madame de Pompadour à la Cour.

Les physiocrates ont mené leurs opérations à travers une succession de revues et de salons périodiques, dont certains menés au domicile du docteur Quesnay, le plus important des séminaires étant mené régulièrement chez le marquis de Mirabeau le mardi soir. Les principales personnalités physiocrates étaient Pierre François Mercier de la Rivière (1720-1793), dont L’Ordre naturel et essentiel des sociétés politiques (1767) était l’œuvre majeure de la philosophie politique de l’école, l’abbé Nicolas Baudeau (1730-1792), rédacteur en chef et journaliste des physiocrates, Guillaume François Le Trosne (1728-1780), juriste et économiste, et enfin le plus jeune membre du groupe, secrétaire, éditeur et haut fonctionnaire du gouvernement, Pierre Samuel Du Pont de Nemours (1739-1817), qui plus tard émigrera aux États-Unis pour fonder la célèbre famille de fabrication de poudre à canon.

L’aspect de culte du groupe physiocrate ne s’est jamais montré plus crûment que dans les adjectifs employés pour décrire leur maître. Ses partisans ont affirmé que Quesnay ressemblait à Socrate, et ils l’appelaient habituellement le « Confucius de l’Europe ». En effet, malgré le fait que Adam Smith et d’autres aient parlé de sa grande « modestie », le Dr Quesnay se considérait comme la sagesse présumée et la gloire du sage chinois. Mirabeau est allé jusqu’à proclamer que les trois plus grandes inventions de l’histoire de l’humanité étaient l’écriture, la monnaie, et le célèbre schéma de Quesnay, le Tableau économique.

La secte a duré moins de deux décennies, se dégradant après le milieu des années 1770. Plusieurs facteurs expliquent ce déclin précipité. L’un d’eux est la mort de Quesnay en 1774, et le fait que, dans ses dernières années, le médecin ait perdu beaucoup d’intérêt pour son culte et se soit mis à travailler sur les mathématiques, où il prétendait avoir résolu le très vieux problème de la quadrature du cercle.

En outre, le fait que son compagnon de voyage, le ministre des finances A. R. J. Turgot, soit tombé en disgrâce deux ans plus tard, et que la honte ait accablé Mirabeau à cause d’une campagne de diffamation publique lancée par sa femme et ses enfants à la même époque, ont fait perdre de l’influence à la physiocratie. Et l’avènement de La richesse des nations de Smith, cette même année, a rapidement conduit à cette fâcheuse habitude d’ignorer toute pensée qui précédait celle de Smith, comme si la nouvelle science de « l’économie politique » avait été créée sans l’aide de personne et ex nihilo par Adam Smith.

Laissez-faire et libre-échange

La contrainte principale des physiocrates se situait dans deux domaines, l’économie politique et l’analyse technico-économique, et l’inconstance de la qualité de leurs contributions respectives est si flagrante qu’elle en est presque stupéfiante. En économie politique générale, ils étaient généralement perspicaces et ont réalisé d’importantes contributions, alors qu’en économie technique, ils ont fait des erreurs outrageantes et souvent bizarres, qui allaient tourmenter l’économie pendant une longue période à venir.

En économie politique, les physiocrates ont été parmi les premiers penseurs en matière de laissez-faire, rejetant avec mépris tout bagage mercantiliste. Ils ont appelé à la libre entreprise interne et externe totale et au libre-échange désentravé des subventions, des privilèges monopolistiques, ou des restrictions. En supprimant ces restrictions et ces exactions, le commerce, l’agriculture et l’économie dans son ensemble s’épanouiraient.

Sur le plan du commerce international, bien que les physiocrates ne connaissaient pas le brillant et sophistiqué mécanisme de l’espèce-flux-prix de Cantillon, ils étaient beaucoup plus audacieux que lui en mettant au défi tout sophisme mercantiliste et toute restriction. Ils ont souligné qu’il était absurde et contradictoire qu’une nation tente de vendre à un grand nombre de pays étrangers et achète très peu, la vente et l’achat n’étant que les deux faces d’une même pièce.

En économie politique générale, ils étaient généralement perspicaces et ont réalisé d’importantes contributions.

En outre, les physiocrates ont anticipé la vision économique classique selon laquelle la monnaie n’est pas cruciale, que sur le long terme, les matières premières — les bien réels — s’échangent les unes les autres, la monnaie étant un simple intermédiaire. Par conséquent, l’objectif principal n’est pas d’amasser des lingots, ou de suivre la chimère d’une balance commerciale favorable de façon permanente, mais d’avoir un niveau de vie élevé en termes de produits réels. Chercher à amasser de l’espèce signifie que les gens dans un pays abandonnent les biens immobiliers en vue d’acquérir simplement de l’argent : c’est donc perdre de la richesse plutôt qu’en gagner, en termes réels. En effet, le but de l’argent, c’est de l’échanger contre de la richesse réelle, et si les gens s’entêtent à empiler un trésor de pièces de monnaie inutilisées, ils perdront une richesse permanente.

Lorsque Turgot est devenu ministre des Finances de la France en 1774, sa première action a été de décréter la liberté d’importation et d’exportation des céréales. Le préambule de son décret, rédigé par son conseiller Du Pont de Nemours, a résumé la politique du laissez-faire des physiocrates — et de Turgot — de manière fine et concise : il a déclaré que la nouvelle politique de libre-échange a été conçue comme propre :

à animer et à étendre la culture des terres, dont le produit est la source la plus réelle et la plus sûre des richesses d’un État, à empêcher que les grains ne soient à un prix qui décourage le cultivateur, à écarter le monopole par l’exclusion sans retour de toutes permissions particulières, et par la libre et entière concurrence dans ce commerce, à entretenir enfin entre les différentes nations cette communication d’échanges du superflu avec le nécessaire, si conforme à l’ordre établi par la divine Providence et aux vues d’humanité qui doivent animer tous les souverains. [1]

Les physiocrates étaient officiellement en faveur de la liberté totale du commerce. Pourtant — et cela reflète bien leur économie souvent bizarre — il demandèrent l’abrogation de toutes les restrictions à la libre exportation des céréales. On peut comprendre qu’ils réclamaient la suppression d’une restriction ancienne, en revanche ils semblaient montrer peu d’enthousiasme pour la liberté d’importation des céréales comme pour la liberté d’exportation des produits manufacturés. Des prix agricoles élevés étaient pour les physiocrates presque un bien en soi.

En effet, les physiocrates regardaient de manière suspicieuse les exportations de produits manufacturés en concurrence avec les produits agricoles, faisant baisser le prix de leurs exportations. Dr Quesnay est allé jusqu’à écrire : « heureux le pays qui n’a pas d’exportations de produits manufacturés en raison des exportations agricoles qui maintiennent les prix agricoles à un niveau trop élevé pour permettre à la classe stérile de vendre ses produits à l’étranger. » Comme nous le verrons plus tard, « stérile », par définition, signifie tous ceux qui sont en dehors de l’agriculture.

[1] Cité dans Henry Higgs, The Physiocrats (1897, New York, Langland Press, 1952, page 62.)

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  1. Physiocratie et libre-échange | FAITS ET ANALYSE ECONOMIQUES

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