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Vérités et paradoxes (1894). Par Frédéric Passy

Soumis par sur 9 juin 2013 – 10 h 26 min | 33 views

passy_postcard-212x300Vérités et paradoxes (1894). Par Frédéric Passy 

Frédéric Passy était une grande figure française de la seconde moitié du XIXe siècle qui mériterait d’être davantage connue et célébrée. Économiste disciple de Frédéric Bastiat, il était également un homme politique de renom, député à la Chambre entre 1881 et 1889. Le sens de son engagement politique est à chercher dans la défense du libre-échange dans la plus pure tradition de Bastiat et de Cobden, dans la promotion du pacifisme (qui lui vaudra le premier prix Nobel de la paix en 1901, en même temps qu’Henri Dunant fondateur de la Croix Rouge), ou encore dans son combat contre le colonialisme de Jules Ferry. Après avoir eu une activité de journaliste, Frédéric Passy, devenu membre de la Société des économistes en 1855, a publié notamment des Mélanges économiques en 1857, et les Leçons d’économie politique en 1861, parmi ses nombreux ouvrages. Élu à l’Académie des sciences morales et politiques en 1877, il fut un excellent pédagogue, dont les œuvres sont souvent teintées d’humour, d’anecdotes et d’aphorismes, qui rendent la lecture très agréable et divertissante. L’Institut Coppet vous propose quelques extraits du livre de Frédéric Passy, Vérités et paradoxes.

VI. LES DÉSHÉRITÉS

On parle, tous les jours, de ce que la société nous doit ; on ne parle guère de ce que nous devons à la société. Il ne serait pas mal d’y penser, cependant, et, peut-être, sans nous amener à trouver que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes, cela nous conduirait-il à modérer quelque peu nos récriminations et nos plaintes.

« Tout homme naît débiteur, » a dit le chancelier Bacon. Tout homme, en effet, en entrant dans ce monde pour lequel il n’a encore rien fait, se trouve en face du résultat des travaux des mille et mille générations qui l’ont précédé. Elles n’ont pas toutes pensé à lui sans doute ; c’est pour lui, cependant, puisqu’il en profite, qu’elles ont travaillé. C’est pour lui que la terre a été mise en culture, que l’industrie a été développée, que les routes, les canaux, les chemins de fer, les navires à vapeur ont diminué l’espace et économisé le temps ; c’est pour lui que la chimie, la physique, l’électricité, la chirurgie et la médecine ont révélé leurs secrets et que s’est formé peu à peu, comme par une sorte de rayonnement ou d’alluvion, ce que l’on appelle, d’un mot aussi vrai qu’expressif, le patrimoine ou l’héritage commun.

Ce patrimoine commun, un des plus célèbres publicistes de ce siècle, l’un des esprits les plus hardis et les plus démocratiques qui se soient occupés des questions sociales, M. Stuart Mill, a essayé, un jour, d’en esquisser l’inventaire. L’héritage des déshérités, dit-il, mais il est partout, et il est immense. L’héritage des déshérités, mais c’est tout l’ensemble des conquêtes du travail et de la science ; ce sont les procédés matériels et ce sont les connaissances; ce sont les découvertes réalisées et ce sont les institutions améliorées ; ce sont toutes ces choses auxquelles nous sommes tellement habitués, que nous en jouissons comme si elles avaient toujours été à la disposition de l’humanité, sans y songer. Il n’en est aucune, cependant, qui n’ait été conquise au prix d’une longue série d’efforts : nous en recueillons les fruits comme ceux de l’arbre planté par nos devanciers, sans autre peine que celle de tendre la main pour abaisser la branche qui les porte.

« Tout est le fruit du travail, » a écrit, à son tour, Laboulaye. On a travaillé avant nous. Et, s’il nous faut travailler à notre tour, nous travaillons, du moins, avec des ressources que nos prédécesseurs n’avaient pas et qu’ils nous ont léguées. Nous travaillons avec les forces accumulées de toutes les générations.

« Regardez autour de vous, dit sous une autre forme M. de Lavergne, vous n’êtes entouré que de richesses acquises.

« L’air que vous respirez a été assaini par le dessèchement de quelques marais ; l’eau que vous buvez a été transportée par des canaux ou purifiée par des procédés de filtrage; le sol qui vous supporte a été rendu solide ; le froment qui forme votre pain est une conquête de l’homme ; la viande, qui complète votre nourriture, en est une autre ; vous êtes vêtus et logés par des procédés artificiels qui ont coûté d’innombrables séries d’efforts; le chemin, où vous marchez, a été tracé, aplani, pavé par d’autres que vous ; vous jouissez de quelques-uns de ces biens gratuitement d’autres ne vous sont accordés qu’à titre onéreux ; mais aucun d’eux n’est un bien naturel, pas même ceux dont l’usage est gratuit. Pour trouver des richesses naturelles proprement dites, il faut aller dans les régions où l’homme n’a pas encore pénétré, et vous savez comment on y vit. »

Nous vivons du passé, nous enrichissons le présent, et nous préparons l’avenir. Mais c’est parce que le passé nous a laissé quelque chose, que nous en pouvons vivre, et c’est à la condition de ne point dissiper ce qui nous a été ainsi légué que nous pouvons, à notre tour, laisser quelque chose derrière nous.

Pourtant, dit-on, si au lieu de rester la possession exclusive d’une famille, la fortune acquise par le travail de l’homme qui disparait faisait retour à la société, si, chacun, en entrant dans la vie, recevait sa petite part des grosses fortunes laissées par ceux qui ont réussi, les choses n’en iraient-elles pas mieux, et ne serait-ce pas à la fois et plus avantageux et plus équitable?

Ce serait à la fois et une iniquité et une ruine. Et c’est pour le coup que l’humanité, toute l’humanité, se verrait réellement déshéritée et condamnée à un irrémédiable et éternel dénuement.

Un homme, pendant vingt, trente, cinquante années, a travaillé et épargné pour laisser, après lui, à ses enfants une situation meilleure que celle qu’il avait eue au début de sa vie. Vous lui enlevez cette consolation et cette récompense ; vous le frustrez, au moment où il disparaît, de la partie la plus précieuse du salaire de toute sa vie. Un octogénaire plante pour laisser à ses arrière-neveux de l’ombrage et des fruits ; vous lui dites que de ces fruits et de cet ombrage ses arrière-neveux n’auront rien. Et l’octogénaire vous répond que ce ne sont pas seulement ses arrière-neveux que vous dépouillez, que c’est lui-même et que c’est vous-même aussi.

Cette perspective d’être utile à ceux qu’il laisse derrière lui, c’était la rémunération et le mobile de son travail. C’était, comme le lui fait dire La Fontaine, le fruit qu’il goûtait par avance. Il n’y peut plus prétendre ? Dès lors, à quoi bon planter ? Et chacun vivant ainsi, au jour le jour, chacun, de par la loi qui lui interdit le long espoir et les vastes pensées, devant renoncer à prendre soin d’un avenir qui n’est pas fait pour lui, les existences passent, les unes après les autres, sans laisser de reliquat utile, et sans mettre aux mains des générations nouvelles de nouvelles armes et de nouvelles ressources. C’est l’égoïsme érigé en système. C’est la vie au jour le jour. C’est l’éternel recommencement de la toile de Pénélope.

Laissez, au contraire, comme la justice le commande, s’accumuler dans la main du laborieux et de l’économe ce que, par la suppression de l’héritage, vous reverseriez incessamment dans la main percée du paresseux et de l’imprévoyant ; laissez, par la réunion des gouttes d’eau, qui se seraient dissipées sans profit pour personne, se former des ruisseaux, des réservoirs, et le souci prévoyant du père préparer à ses enfants des moyens d’action qu’il leur aurait fallu de longues années pour se procurer ; laissez les arbres grandir, les usines s’élever, les exploitations agricoles s’améliorer et s’enrichir : et vous exciterez chez le plus grand nombre de ceux qui travaillent une émulation dont, de leur vivant même, vous serez appelé à profiter. Car nul homme, on l’a fait justement observer, ne peut travailler honnêtement, ni utilement pour lui-même, sans travailler en même temps pour les autres. Si de mon champ ou de mon usine, par un redoublement d’activité ou d’intelligence, je tire un double produit, j’en profite sans doute ; mais mes contemporains en profitent aussi ; car, si je m’enrichis en versant sur le marché plus de blé, plus de laine, de vêtements ou d’outils, c’est apparemment que je mets à la disposition de mes semblables, qui me les payent, une plus grande quantité de ces objets, que je satisfais plus largement leurs besoins, et que je travaille à la fois, tout en ne songeant peut-être qu’à mon bénéfice, dans le sens de l’abondance et dans le sens du bon marché.

A plus forte raison, si, après moi, partant de plus loin, profitant de ce que j’ai fait et utilisant les résultats de mon expérience, de mon activité, de mon crédit, mon fils ou mon successeur continue à marcher dans la même voie et fait, à son tour, avancer la science, la culture, le commerce ou l’industrie.

On parle tous les jours de progrès ; mais qu’est-ce que le progrès, si ce n’est pas cette portion du résultat du travail humain qui, une fois acquise, n’a plus besoin d’être payée de nouveau et demeure, comme l’air ou le soleil, à la disposition de tous ? N’est-ce pas, en d’autres termes, l’héritage universel, conséquence et glorification de l’héritage individuel? Veut-on, dit M. Modeste dans son bel Essai sur le paupérisme, un moyen de toucher du doigt cette hérédité universelle ? Que l’on suppose, par quelque accident heureusement impossible, l’une de nos industries, celle du verre, par exemple, subitement et complètement perdue ? Combien de temps, de dépenses et d’expériences ne faudrait-il pas pour en retrouver et en reconstituer les procédés ? Combien, aux époques moins avancées où ces procédés ont été découverts, n’en avait-il pas fallu ? Il en est de même de toutes les autres industries ; les plus simples ont exigé des efforts incalculables d’énergie, d’initiative et de patience. Chacune d’elles représente, non seulement des sommes énormes, mais des existences sans nombre mises, pour ainsi dire, bout à bout. Et à chaque pas aussi, pour chacune d’elles, il a fallu que ces existences fussent payées de leurs peines, et que le profit dépassât les frais ; sans quoi, tout se serait arrêté.

Et cependant, ajoute M. Modeste, à quel prix vous procurez-vous les produits de ces industries qui ont tant coûté ? Un verre coûte quinze ou vingt centimes, moins d’une heure du plus humble travail. Un mètre d’étoffe de coton ou de laine filé, tissé et teint par une série de travaux qui confondent l’imagination, pour lesquels il a fallu cultiver le sol, élever les animaux, tracer des routes, construire des navires, étudier l’astronomie et la mécanique, se vend couramment trois francs, deux francs, un franc et moins encore : une journée, une demi-journée, un quart de journée de salaire. C’est que si les inventeurs, les industriels, les capitalistes avaient des fils auxquels ils ont transmis, autant qu’ils l’ont pu, le reliquat de leur existence, ils avaient des frères, des cousins, des parents dont vous êtes les descendants ; et que les capitaux, les machines, la science, se souvenant mieux que vous et sans vous de ces parentés inconnues, vous ont compris d’eux-mêmes dans l’héritage. En sorte, conclut l’auteur, que ces institutions qu’on accuse si souvent d’être anti-démocratiques et antifraternelles, sont, au contraire, à la condition de n’être faussées ni par la fraude ni par la violence, celles qui travaillent le plus efficacement dans le sens de l’amélioration générale et nous rappellent le plus hautement notre qualité de frères.

C’est cet admirable héritage, c’est ce reliquat utile des générations et des siècles que, sous prétexte de restituer aux déshérités leur part détenue par d’autres, on leur ferait perdre sans compensation. Une fois de plus, et ce ne serait pas la première, on leur aurait fait lâcher la proie pour l’ombre.

XIII. LE PROFIT DE L’UN ET LE DOMMAGE DE L’AUTRE

Ce n’est pas un homme sans valeur, tant s’en faut, qui a formulé cette maxime peu consolante. C’est l’illustre auteur des Essais, Michel Montaigne en personne. Et il ne serait pas difficile de prouver qu’il ne l’avait pas inventée.

D’autres autorités non moindres l’ont répétée après lui. Le célèbre chancelier Bacon, entre autres, a dit à son tour, en termes bien peu différents : « Ce que l’un gagne, l’autre le perd. »

Un plus moderne personnage, que l’on ne saurait mettre sur le même rang, bien qu’il ait eu, en son temps, la réputation d’un homme d’esprit et d’un jurisconsulte distingué, M. Dupin, allait plus loin, ou plutôt il lirait plus crûment la moralité fort peu morale de cette assertion. « Dans tout commerce, disait-il, dans tout échange entre particuliers ou entre nations, de quoi s’agit-il, en fin de compte ? D’être le plus habile et de grossir sa part aux dépens de celle d’autrui. Le plus fin met l’autre dedans; le commerce ne peut pas être autre chose. »

Autant dire que la vie humaine est, de par une inévitable fatalité, un brigandage forcé, et qu’il n’y a d’autre alternative ici-bas que d’être loup ou mouton, renard ou poule, voleur ou volé.

Il n’en est pas ainsi heureusement ; et c’est se faire une idée absolument fausse du rôle du commerce et de l’échange, de la société humaine pour mieux dire, que de réduire à de simples déplacements de richesse et de bien-être les relations des hommes entre eux.

Bien loin qu’il en soit ainsi, l’essence même de l’échange, son but, son résultat, lorsqu’il est ce qu’il doit être, c’est de conférer à chacune des deux parties des avantages que sans lui elles n’auraient pu obtenir.

Eh ! Oui, sans doute, il y a des cas trop nombreux dans lesquels l’enrichissement de l’un n’est que la contre-partie de l’appauvrissement de l’autre. Le bandit qui me prend ma bourse, n’a de l’or dans sa poche que parce que je n’en ai plus. L’escroc, qui par ses manœuvres plus ou moins habiles, me fait payer fort cher un service ou un bien de mince valeur, ne réalise un bénéfice que parce qu’il me fait subir une perte. De tels cas sont trop fréquents. Et ils seraient la loi universelle, si, comme on l’a trop souvent cru, comme l’ont professé des hommes éminents, la somme des richesses, c’est-à-dire la masse des satisfactions accessibles aux hommes, était une quantité fixe et limitée.

C’était, à ce qu’il semble, l’opinion de saint Thomas d’Aquin, pour qui la propriété n’était autre chose que la cessation de l’indivision primitive, conférant à des possesseurs déterminés, à l’exclusion des autres, des portions plus ou moins considérables de ce qui d’abord, appartenait à tous.

Le Père Gratry, lui-même, bien qu’il eût étudié l’économie politique et professât pour Bastiat un véritable culte, a reproduit cette idée lorsqu’il a écrit : « Comme il n’y a que très peu pour chacun, celui qui a beaucoup est évidemment dans l’injustice, comme détenant ce qui est enlevé à d’autres. »

La conséquence est forcée. Et l’on a raison d’en déduire la négation de la propriété individuelle et le retour à la communauté la plus absolue. Si l’on part de cette prémisse, que l’humanité a été placée en face d’un gâteau à partager, il est clair, que s’il y a de grosses parts, ce ne peut être que parce qu’il y en a de petites. Et il n’est pas moins clair, hélas ! que si le nombre des partageants augmente, l’importance des parts doit aller fatalement en diminuant. Dès lors, les partisans les plus exagérés de la doctrine de Malthus ont raison : « Pour que les hommes ne meurent pas de faim, il faut, de façon ou d’autre, mettre obstacle à leur multiplication. »

Il en est autrement, si, comme tout le démontre, comme le prouve le développement simultané de la population et de la richesse, les hommes sont, par leur travail et par leur intelligence, les producteurs de cette richesse ; si ce sont eux, qui, par la culture, font jaillir du sol les éléments de leur nourriture ; qui, par l’industrie, extraient de la terre et façonnent à leur usage la pierre et le métal ; qui, par le commerce, font venir des régions les plus lointaines les ressources qui leur avaient été d’abord refusées ; et si, pour tout dire, au lieu d’un gâteau à partager, ils ont devant eux une mine à exploiter.

Un enfant, dit un apologue chinois, pleurait sur le bord d’un puits. Un passant lui demande le sujet de son chagrin. C’est, répond-il, que je suis venu ici avec une cruche et une corde pour y puiser de l’eau ; mais le puits est trop profond, et je ne puis y atteindre. — Mon enfant, reprend alors le voyageur, ce n’est pas le puits qui est trop profond ; c’est ta corde qui est trop courte. Vas-en chercher une plus longue et tu puiseras de l’eau autant qu’il te conviendra.

Ce puits, devant lequel pleure l’enfant, c’est l’immense trésor offert à notre activité. Chacun de nous, suivant qu’il a à sa disposition une corde plus ou moins longue, c’est-à-dire suivant qu’il est plus ou moins fort, plus ou moins habile, plus ou moins intelligent et plus ou moins laborieux, y puise plus ou moins largement. 11 a, par suite, pour sa consommation personnelle, plus ou moins de ressources à sa disposition. Il en a plus ou moins également, s’il ne consomme pas tout lui-même, à mettre à la disposition d’autrui, comme équivalent de ce qu’il a besoin de demander à autrui. L’échange, sous quelque forme et sous quelque nom qu’il se présente, troc en nature, vente, achat, prêt, n’est pas autre chose que la substitution du produit dont on a besoin au produit dont on peut se passer, ou du service que l’on reçoit d’un autre au service que l’on rend à un autre.

Or, pour quel motif peut-on consentir à rendre à autrui un service ou à céder à autrui un produit, si ce n’est parce que l’on trouve au service ou au produit que Ion reçoit de lui, une valeur égale ou supérieure ?

Et pourquoi cet autrui, de son côté, consent-il à l’opération, si ce n’est parce que, lui aussi, y trouve ou y croit trouver son compte ? Donnant donnant, les choses s’équivalent.

Elles s’équivalent ! Ce n’est pas tout dire ; chacune d’elles, pour celui qui la reçoit, vaut plus que pour celui qui la donne. Assertion contradictoire à ce qu’il semble, mais dont il est bien facile de démontrer la vérité. Si, pour faire un ouvrage, il me faut, à moi, employer trois jours de mon temps, et que mon voisin, par une circonstance ou par une autre, le puisse faire en deux jours, il est clair que pour lui cet ouvrage représente un tiers de moins que pour moi, et qu’il peut me le céder en échange d’un autre ouvrage qui lui coûterait à lui deux jours de travail — Si, de mon côté, je puis faire en deux jours ce qui lui en coûterait trois, je puis à mon tour le lui céder contre l’équivalent de mes deux journées.

Et si, maintenant, ce sont mes deux journées qui pour lui en valent trois, que je lui abandonne contre ses deux journées qui pour moi en valent trois, nous gagnons, chacun en même temps, par cette opération, une journée, puisque chacun, grâce à l’échange, obtient pour deux ce qui, sans l’échange, lui coûterait trois. En d’autres termes, l’échange, lorsqu’il est raisonnable, lorsqu’il est libre, est avantageux aux deux parties. Il fait profiter chacune d’elles des supériorités de situation, de talent, d’adresse, dont l’autre est en possession. Il n’est pas seulement le moyen d’obtenir plus facilement ce que l’on pourrait à la rigueur se procurer par soi-même, il est le moyen d’obtenir ce que, sans lui, il serait absolument impossible d’obtenir.

Pour reprendre la comparaison de tout à l’heure, il met à notre disposition tous les puits devant lesquels les autres se trouvent placés avec leurs cordes et nous fait profiter de l’allongement que chacun d’eux parvient à donner à sa corde. De là le progrès, de là l’enrichissement, non pas aux dépens, mais au profit d’autrui ; non par l’appauvrissement, mais par l’enrichissement d’autrui.

Si, comme j’ai eu l’occasion de le dire ailleurs, je tire plus de blé de mon champ, j’en ai davantage à offrir à ceux qui ne produisent point le blé, mais qui en mangent. Et si, de leur côté, ceux-ci tirent plus de métal ou de charbon de la mine, s’ils fabriquent plus d’étoffes, s’ils construisent plus facilement et à meilleur prix les maisons ou les navires, j’aurai, en échange de mon blé, plus large part à ces produits plus abondants et moins coûteux. Les prospérités s’entraident et les inégalités profitent aux moins favorisés.

Cela est vrai d’homme à homme. Gela est vrai de village à village et de région à région. Le vin coûte moins cher aux hommes du Nord quand le Midi a une bonne vendange. Le fer ou la toile coûtent moins cher au vigneron quand le maître de forge ou le fabricant produisent plus abondamment et à meilleur marché.

Il en est de même encore de nation à nation, et de continent à continent. L’orange, le café, le cacao, que nous ne pourrions à aucun prix nous procurer, ou que nous n’obtiendrions qu’au prix d’un travail énorme, nous sont fournis pour une somme minime en comparaison et pour une faible fraction de notre temps, lorsque nous n’avons à rembourser que ce qu’ils ont coûté aux producteurs de régions plus favorisées et aux transporteurs qui les ont amenés jusqu’à nous.

Conclusion. — Le commerce digne de ce nom, l’échange sensé et raisonnable, l’échange naturel et libre n’est ni une duperie, ni une tromperie, c’est une opération avantageuse aux deux parties, s’accomplissant précisément parce qu’elle leur est avantageuse à toutes deux, et dans laquelle, par une loi qui devrait nous imposer, au nom de l’intérêt même, une mutuelle bienveillance, le plus fort communique sa force au plus faible, le plus habile son habileté au moins habile, le plus favorisé ses supériorités au moins favorisé : véritable fraternité des choses qui nous prêcherait à toute heure, si nous savions la comprendre, la fraternité des cœurs.

XXI. L’ABOMINABLE DOCTRINE DU LAISSEZ-FAIRE

J’en reviens à ce que je disais au début de ce volume. C’est une singulière chose que la puissance des mots.

Parlez aux hommes de liberté. Faites appel au sentiment qu’ils ont tous plus ou moins de leur indépendance et de leur dignité ; et, pour peu que vous sachiez vous y prendre, vous leur ferez crier tous d’une voix : Vive la liberté !

Prenez ensuite individuellement à partie telle ou telle liberté : la liberté de la presse, la liberté de réunion, ou la liberté d’association ; montrez les abus qu’elles peuvent engendrer ; tonnez contre les excès de la licence, sans dire bien entendu que la licence n’est pas l’exagération, mais la négation de la liberté. Et vous leur ferez renier en détail dans ses applications cette liberté qu’ils viendront d’acclamer en principe.

Parlez en particulier de la concurrence, noircissez habilement le tableau, montrez le mal en cachant le bien, mettez au compte de la concurrence les méfaits de la violence et de la fraude qui en sont la violation ; et vous leur ferez crier avec non moins d’ensemble et d’en train : A bas la concurrence !

Concurrence et liberté, les deux pourtant font la paire ; ou plutôt c’est une seule et même chose sous des noms différents. Il n y a point de liberté là où il n’y a point de concurrence ; et la concurrence n’est autre chose que l’exercice de la liberté. C’est la mise au concours du résultat, du profit, de la situation, de la renommée. Et Michel Chevalier définissait admirablement la concurrence économique, lorsqu’il l’appelait la face industrielle de la liberté morale. J’en dirai autant de ce que l’on appelle le laissez-faire, si mal compris la plupart du temps.

Mon ancien collègue Martin Nadaud, que j’ai cité à propos du bâtiment, m’honorait d’une affectueuse estime. Mais il ne pouvait comprendre que je fusse partisan du laissez-faire ; et il ne manquait jamais l’occasion de protester du haut de la tribune, en regardant de mon côté, contre l’abominable doctrine du laissez-faire et du laissez-passer.

Bien avant lui, il y a une quarantaine d’années lorsque pour la première fois je me hasardai à écrire sur les questions économiques, j’avais eu à subir des attaques analogues et moins bienveillantes de la part d’un homme d’un esprit original et caustique, M. Jobard, inventeur d’un système de brevets perpétuels, décorés par lui du nom de « monautopoles », en vertu duquel tout inventeur, perfectionneur ou modificateur quelconque d’un appareil ou produit quelconque aurait gardé à perpétuité, pour lui et ses descendants, la propriété exclusive de son appareil ou de son idée. Il eût fallu, par exemple, pour faire un clou, s’adresser successivement à ceux qui auraient eu le privilège d’extraire le minerai ; à ceux qui auraient représenté les inventeurs de la transformation du minerai en métal ; aux ayants droit de l’inventeur de l’étirage en fil de fer ; aux descendants du créateur de la cisaille, de l’inventeur de la pointe, de celui delà tête ; et ainsi de suite. On voit d’ici quel joli régime cela aurait fait, et combien il aurait été loin d’ouvrir la porte aux abus de la concurrence.

M. Jobard, naturellement, ne tarissait pas sur le compte de ces abus. Et, disant les choses un peu plus crûment que d’autres, il montrait les économistes livrant le monde à toutes les violences, à tous les crimes mêmes, et supprimant ni plus ni moins, au nom du laissez-faire et du laissez-passer, toutes les garanties de la sécurité privée et publique.

Laissez faire la montre, disait-il ; laissez faire le mouchoir ; laissez passer le voleur et l’assassin.

Un autre homme d’esprit, un professeur et un orateur de beaucoup de talent, M. Charles Gide, que n’effraye pas suffisamment le paradoxe, s’est plu à renouveler, en les colorant de son style imagé, ces plaisanteries de M. Jobard. Il l’a fait notamment dans une très brillante conférence à Genève en 1890.

J’ai répondu alors, comme j’avais répondu jadis à M. Jobard, comme je l’ai expliqué dans une des séances de la Société d’économie politique, qu’une caricature n’est point un portrait ; qu’elle en est quelquefois le contraire, et que c’est ici le cas.

Colbert demandait un jour à un négociant, nommé Legendre, ce que le gouvernement du roi pouvait faire pour aider le commerce : « Monseigneur, répondit Legendre, nous laisser faire. « Voilà l’origine de la formule, reprise plus tard et expliquée par un autre négociant, Gournay, adoptée par Turgot, et devenue le résumé du programme des économistes.

C’est tout simplement la proclamation de cette vérité que les hommes sont maîtres et responsables de leur sort ; que chacun, dans sa sphère, doit être libre d’agir comme il lui convient, et que nul, par conséquent, ne doit porter atteinte à la liberté d’autrui. Ce qui implique que le gouvernement, protecteur de la liberté de tous, ne laissera point l’activité des uns empiéter sur l’activité des autres, et restera neutre, comme la justice le commande, et impartial.

La requête de l’économie politique au gouvernement, dit Bastiat, est aussi simple que celle de Diogène à Alexandre : Ote-toi de mon soleil. « Concurrence, dit-il ailleurs, c’est absence d’oppression. En ce qui me concerne, je veux choisir pour moi-même et ne veux pas qu’un autre choisisse pour moi. Et si un autre a la prétention de choisir pour moi, je demanderai à choisir pour lui, à sa place. Où est la garantie que les choses en iront mieux ? »

Un autre économiste de mérite, M. Alfred Jourdan, exprimait la même idée, en comparant le pouvoir public au juge du camp, qui, dans l’ancien duel judiciaire, s’assurait que les conditions d’un combat loyal avaient été observées, et alors seulement donnait le signal de la lutte par ces mots sacramentels : « Laissez aller les bons combattants. »

Dans l’arène du travail comme dans celle des anciens tournois, dans ce qu’on a appelé la bataille de la vie, le devoir de l’autorité, qui représente le droit et l’intérêt public, n’est pas autre. Elle doit veiller à ce que la liberté de chacun soit sauve ; à ce que nulle part, sous une forme ou sous une autre, la faveur ou l’oppression n’altère les conditions du débat, et n’enlève aux uns ou aux autres la rétribution naturelle de leur mérite ou de leur démérite. Elle doit, par conséquent, réprimer, sous quelque forme qu’ils se produisent, les fraudes, les violences, les vols ! C’est là sa principale, pour ne pas dire son unique mission. En d’autres termes, empêcher de faire la montre ou le mouchoir, afin que mouchoir et montre demeurent à qui ils appartiennent ; empêcher de passer le voleur et l’assassin, afin que l’honnête homme puisse passer ; empêcher de gêner les uns en leur mettant des entraves ou en les chargeant de droits, de favoriser les autres en leur accordant des privilèges, des exemptions ou des monopoles ; tenir la balance égale entre tous, en un mot, et ne faire en rien acception de personne : voilà l’idéal. Peut-être n’est-il pas facile à réaliser. Il faut bien le croire, puisque nulle part encore il n’a été complètement réalisé. Mais à coup sûr il est avouable et honorable. Et si nous voulions nous pourrions, sans épiloguer, tomber dans le paradoxe, retourner la formule, et, au lieu de laisser faire, parler d’empêcher de faire : « Laisser faire le bien, n’est-ce pas empêcher de faire le mal ? »

XXXVII. CELA FAIT ALLER LE COMMERCE

« Cela fait aller le commerce. »Voilà une phrase avec laquelle on n’est pas embarrassé pour justifier toutes les dépenses, même les plus folles, toutes les sottises, même les plus grosses ; je pourrais dire : pour se réjouir de tous les accidents, même les plus fâcheux.

Que de jeunes fous, après avoir trop bien dîné, jettent la vaisselle par la fenêtre, en disant au garçon qui les sert, d’ajouter cela sur la note ; on trouvera peut-être qu’ils mangent un peu vite leur bien en herbe et ne se montrent pas très soucieux de leur dignité ; mais on ne manquera pas de dire que, du moins, cela fait aller le commerce. Et, en effet, le restaurateur qui leur fera payer la casse trois fois ce qu’elle vaut, et le marchand de porcelaines et de cristaux chez qui il ira la remplacer, seront en droit de trouver, avec toutes sortes de raisons, que cela fait aller leur commerce.

Que de belles dames, amies de l’élégance et du luxe, curieuses surtout d’étonner et d’éblouir les yeux des autres, changent chaque jour de toilette, renouvellent à tout propos leur mobilier ou la tenture de leurs appartements, traînent dans la poussière ou dans la boue, lorsque par hasard elles daignent aller à pied, une longue queue de soie ou de velours qui sera bonne à mettre au rebut après quelques épreuves de ce genre ; il y aura, sans doute, de braves gens à qui cela fera mal au cœur, et d’honnêtes mères de famille qui se diront qu’avec quelques heures de ce gaspillage on les aurait convenablement vêtues, elles et leurs enfants. Mais on leur répondra, si par hasard ces critiques se produisent, qu’il ne faut pas voir les choses par les petits côtés, et que cela fait aller le commerce.

Et, en effet, les fabricants de Lyon ou de Saint Etienne, les couturières et les couturiers, les modistes, les tapissiers et le reste trouveront, eux aussi, avec toutes sortes de raisons, que cela fait aller leur commerce.

Qu’un bon orage, accompagné de grêlons gros comme des noisettes ou des noix, hache, non seulement les moissons, les fleurs, les fruits et les légumes, mais les châssis et les cloches, et réduise les habitants de tout un quartier ou de toute une ville à courir après les vitriers, réduits eux-mêmes à faire venir du verre des fabriques ; on s’apitoiera sur le sort du cultivateur ou du maraîcher privés de leurs récoltes ; mais on se consolera en disant que cela fait aller le commerce. Et, en effet, le commerce de la vitrerie s’en trouvera bien, du moins pour l’instant.

De même, si un bon incendie détruit un certain nombre de maisons, si un bon tremblement de terre jette à bas des palais ou des chaumières, si une bonne explosion de gaz ou de vapeur renverse un atelier et met l’industriel dans la nécessité de le faire réparer : cela fait travailler les ouvriers, observera-t-on en pensant aux maçons, aux charpentiers, aux terrassiers qu’il faut employer pour réparer le désastre.

M. le vicomte de Saint-Chamans, qui était, en son temps, un fort honnête homme et un partisan convaincu des doctrines protectionnistes, qui ne voyait rien au-dessus de la multiplication du travail et de l’effort, et prenait volontiers la sueur du cultivateur pour la moisson qu’elle prépare, a consciencieusement calculé ce que le grand incendie de Londres, en 1666, aurait, suivant cette doctrine, ajouté à la richesse de l’Angleterre ? Combien de maisons il avait fallu reconstruire ; combien d’ouvriers il avait fallu employer ; et, quand le bâtiment va, comme disait Martin Nadaud, qui était orfèvre, tout va.

Il est bien certain que maçons, charpentiers, peintres et couvreurs ont dû se voir fort occupés à cette époque, et que de fort grosses sommes ont passé en salaires à leur profit.

Mais il n’est pas moins certain, et c’est ce que M. de Saint-Chamans et les autres oublient de voir, que si cet argent n’avait pas été dépensé et ce temps employé à reconstruire les maisons détruites, c’est-à-dire à réparer le mal éprouvé et à remettre les choses à peu près au point où elles en étaient auparavant, ils auraient été employés à autre chose. Peut-être aurait-on construit d’autres maisons, fournissant également du travail aux ouvriers du bâtiment et donnant, en outre, ce qui eût été tout profit, des logements à ceux qui en avaient besoin et du revenu à leur propriétaire. Peut-être aurait-on amélioré les cultures, mis en chantier des navires, expédié des marchandises au loin ou fait venir des pays étrangers des objets de consommation ou des matières premières pour l’industrie. De façon ou d’autre, l’argent et le temps, employés à guérir le mal, eussent été employés à faire du bien, c’est-à-dire à obtenir des avantages nouveaux, des accroissements de richesse ou de jouissances qu’ils n’ont pu donner. Ils ont donc été relativement, du fait de l’incendie, consommés en pure perte. Ce qui est détruit est détruit, je l’ai dit ailleurs ; et ce qui est perdu est perdu.

Ne regardons donc point les choses par un seul côté. Ne nous demandons pas si l’argent dépensé et le travail accompli servent à quelqu’un ; mais demandons-nous s’ils n’auraient pas pu servir plus efficacement et à plus de monde. Faire aller le commerce du vitrier en empêchant d’aller le commerce du tailleur ou de l’épicier et en empêchant le consommateur, réduit à donner son argent, sans avoir une vitre de plus, d’acheter des habits, de l’huile ou de la chandelle, ce n’est pas faire aller le commerce, c’est faire aller un commerce. Ce n’est pas la même chose, quoi qu’on en pense. Il y a des dépenses qui diminuent l’actif disponible. Il y en a qui n’y ajoutent rien. Il y en a qui l’accroissent en entretenant l’activité générale et en laissant, derrière elles, des jouissances durables. Ces dernières seules sont réellement profitables. L’économie, en d’autres termes, et le bon emploi des ressources existantes sont les seuls moyens de faire réellement aller le commerce ; le gaspillage et la prodigalité l’empêchent d’aller.

XLII. PAS DE CHANCE

Pas de chance ! C’est le cri que jettent tous les jours, d’un bout à l’autre du globe, tous ceux à qui il arrive quelque mésaventure ou quelque infortune.

Pas de chance ! Voyez, dit l’un, je venais de m’embaucher pour un travail bien payé ; en m’y rendant je fais un faux pas ; je me casse la jambe : me voilà sur la paille pour trois mois.

Pas de chance ! Dit un autre, mes affaires marchaient bien, je comptais sur un joli bénéfice au bout de l’année, j’allais développer mes relations : me voilà pris dans une faillite qui me met en perte et me fait reculer de trois ou quatre ans.

Pas de chance! Dit un troisième ; j’avais un engagement superbe comme chanteur : j’attrape une fluxion de poitrine, et du diable si je sais quand je pourrai remonter sur les planches.

Et ainsi de suite, à l’infini.

Pas de chance! Pas de chance! Toujours pas de chance !

Mais, pardon, mes chers amis! Ce qui vous arrive est assurément très fâcheux ; mais est-ce bien, comme vous le prétendez, à la mauvaise fortune, à elle seule, que vous devez vous en prendre ?

Vous, numéro un, vous avez fait une chute malencontreuse en allant à votre travail. C’est fort triste ; mais vous oubliez de dire que, dans votre satisfaction d’avoir trouvé de l’ouvrage à votre convenance, vous aviez bu quelques coups de trop, et que c’est sur le pas de la porte du marchand de vin que vous avez malheureusement glissé.

Vous, numéro deux, qu’une faillite va réduire aux expédients, qu’elle ruinera peut-être, vous négligez de dire que ce débiteur insolvable, avec lequel vous vous êtes engagé, vous avait été depuis longtemps signalé comme peu sûr, et que c’est au mépris de tous les avertissements et par l’appât des hauts prix auxquels il achetait ses renouvellements, que vous vous êtes imprudemment avancé. Vous avez risqué, vous flattant de gagner ; vous avez perdu, tant pis pour vous !

Vous, numéro trois, que la maladie arrête si mal à propos, vous seriez encore en parfaite santé si, par bravade ou par étourderie, vous n’aviez pas été, comme à plaisir, au-devant du refroidissement qui vous a été fatal.

Vous, enfin, dont la maison vient de brûler, dont le navire a sombré, vous pouviez, et l’on n’avait pas manqué de vous le conseiller, vous mettre en garde par une assurance contre les conséquences de ces sinistres. Vous pouviez, sinon annuler les mauvaises chances et conjurer le hasard, du moins en prévenir les mauvais effets et en amortir les coups. Vous ne l’avez point fait ; vous avez accepté d’avance ce qui vous arrive ; de quoi vous plaignez-vous ?

On pourrait passer ainsi en revue tous les accidents auxquels la vie humaine est sujette ; et l’on trouverait qu’il en est bien peu dont nous ayons véritablement le droit de nous plaindre.

Pas de chance ! La plupart du temps, si nous étions justes envers nous-mêmes, c’est pas de prévoyance, pas d’économie, pas de tempérance, pas d’ordre, pas de sagesse que nous devrions dire.

XLV. IL N’Y A PAS GRAND MAL : TOUT ÉTAIT ASSURÉ

Qui de nous, à l’annonce de quelque grave sinistre : naufrage, incendie, explosion de machine, n’a entendu faire cette réflexion optimiste : « Il n’y a pas grand mal, tout était assuré. »

Et, de fait, lorsque, ce qui n’arrive pas toujours, l’assurance couvre intégralement le risque ; lorsque, pour une perte de deux cent mille francs, par exemple, sous quelque forme qu’elle se produise, l’assuré reçoit, sans difficulté et sans délai, une somme de deux cent mille francs, il semble, et quelquefois il est vrai qu’il n’a subi aucun dommage.

Il semble ! Mais, bien souvent à tort, car il y a des choses dont la valeur vénale est la moindre valeur. Ma maison brûle, et vous me donnez de quoi la faire reconstruire, aussi belle, aussi commode, plus même, qu’elle ne l’était. Je n’y rentrerai pas demain ; j’aurai à passer, ailleurs, sous un toit provisoire, six mois, un an, deux peut-être. Et, quand j’y rentrerai, ce ne sera plus la même ; celle dont les pierres, les murs les meubles, parlaient à ma mémoire et à mon cœur. L’ancienne était vivante, la nouvelle sera morte.

Mon usine ou mon magasin ont été détruits ; vous me rendez de quoi reprendre ma fabrication ou mon commerce. C’est très bien. Mais, en attendant, je ne fais point d’affaires, mes relations sont interrompues, ma clientèle prend d’autres habitudes. Tout cela, ce sont des préjudices qui, pour l’assuré lui-même, dans nombre de cas, ne peuvent être qu’imparfaitement couverts par l’assurance.

Je suppose qu’il en soit autrement toutefois ; et que, grâce à une prévision exacte et à un calcul complet des risques, le sinistré se trouve réellement, lui, exempt de tous dommages. C’est très bien pour lui ; ce n’est pas aussi bien pour l’ensemble de la société. Une maison détruite, des marchandises brûlées, un navire englouti par les flots : c’est autant de perdu, d’irréparablement perdu, quoi qu’on fasse et quoi qu’on dise. L’actif social, qui se compose de l’ensemble de tous les biens existants, s’en trouve nécessairement réduit d’autant. Dune façon absolue, il y a perte sèche dans le cas de l’assurance, tout aussi bien que lorsqu’il n’y a point assurance.

Mais alors, direz-vous, si l’assurance ne supprime pas la perte ; si même elle ne la diminue pas ; si une récolte saccagée par la grêle est aussi bien détruite quand le cultivateur en reçoit le montant que lorsqu’il est ruiné par l’orage ; si l’argent englouti dans un naufrage est aussi irrévocablement perdu lorsqu’une compagnie d’assurances en restitue l’équivalent, que lorsque son possesseur reste sans le sou, à quoi sert l’assurance et pourquoi la tant recommander ?

A quoi sert l’assurance ? Mais tout simplement à éviter à l’assuré, au prix de sacrifices légers, répartis sur un grand espace de temps et sur un grand nombre de cas, d’être accablé sous un coup écrasant. A atténuer en le divisant, puisqu’il est impossible de le supprimer, le mal qui résulte des accidents de diverses natures. A rendre supportable, en le partageant entre des centaines ou des milliers d’épaules, le fardeau qu’aucune épaule humaine ne pourrait à elle seule supporter.

L’assurance ? Mais c’est tout simplement une des formes de la solidarité, de l’association, de l’assistance mutuelle. Nous la voyons dans nos sociétés actuelles s’exercer d’une façon régulière et permanente, sous la forme de compagnies tantôt mutuelles, tantôt à primes fixes ; qui, moyennant un prélèvement proportionnel, garantissent les associés des conséquences des sinistres qui les peuvent atteindre. C’est la forme savante, perfectionnée, qui nous cache, mais qui ne supprime pas la forme primitive, la contribution volontaire au soulagement des maux du voisin.

Un paysan voit sa chaumière brûler ; un autre tombe malade au moment de faire sa moisson. Quel malheur ! Disent les voisins; c’est la pitié qui parle. Que deviendrais-je s’il m’en arrivait autant ? Ajoutent-t-ils ; c’est l’intérêt qui se fait entendre à son tour. Et alors, par intérêt et par sympathie, ils font la moisson de l’un, ils rebâtissent la maison de l’autre, à charge de revanche.

Plus tard, pour ne rien laisser au hasard, ils s’engagent un certain nombre, les uns vis-à-vis des autres, à se rendre mutuellement, le cas échéant, ces services, ou, ce qui revient au même, à se fournir, par cotisations proportionnelles, l’équivalent. Puis le procédé se perfectionne, le mécanisme se diversifie ; on prévoit non seulement l’incendie et le naufrage, mais la perte des animaux, mais la grêle, mais les accidents, mais la maladie, mais la mort elle-même. On ne supprime, encore une fois, par là ni la grêle, ni la maladie, ni la mort. Mais, par des prélèvements opérés par et sur tous les assurés pendant les années prospères, les années de santé et les périodes d’activité, on forme un fonds suffisant pour compenser ce qui, dans ces éventualités douloureuses, est susceptible de compensation. On divise, si l’on peut ainsi parler, le sinistre en fractions infinitésimales ; et, grâce à ce fonctionnement, on le rend tolérable, comme on rend inoffensif ou à peu près, en le faisant avaler à petites doses, un poison, qui, à haute dose, causerait la mort.

Le hasard est le grand ennemi de l’homme. Il y a toujours, suivant l’expression vulgaire, une tuile qui peut vous tomber sur la tête. Et il semble que, dans bien des cas, il ne dépende pas de nous de l’empêcher de tomber. Si nous la laissons tomber en une fois, en bloc, elle nous fendra le crâne. Si, au contraire, par un artifice de prévoyance, en allant au-devant de sa chute et en y faisant aller avec nous tous ceux qui, comme nous, peuvent avoir à la redouter, nous la réduisons pour ainsi dire en poussière : si nous en répartissons la chute dans le temps et dans l’espace sur une multitude de têtes, ce n’est plus qu’un accident sans gravité dont nous avons fait, par avance, la part et qui nous laisse debout. Un coup de brosse, et il n’y paraîtra plus. Voilà, dans toute sa simplicité, le mécanisme de l’assurance.

Le bienfait en est considérable. A une situation incertaine, qui peut être l’absence de toute perte, mais qui peut être l’écrasement et la ruine, il substitue une situation certaine, qui sera, quoi qu’il arrive, un sacrifice, par conséquent une perte ; mais qui, quoi qu’il arrive aussi, limite ce sacrifice et cette perte à un chiffre prévu, et permet, si l’on peut ainsi parler, d’escompter par avance l’inconnu et de calculer le hasard.

Avantage immense et qui ne saurait être trop payé, puisque c’est la sécurité. Mais avantage qui se paye et qui, par conséquent, coûte. Quand ma maison est détruite, quand mon navire fait naufrage, ce n’est pas moi qui les paye aujourd’hui, ce sont tous mes co-assurés. Mais, comme de mon côté je paye lorsque c’est leur tour, en réalité chacun paye pour lui-même ou peut avoir été appelé à payer pour lui-même, lorsqu’un nombre d’années suffisantes se sera écoulé. Admirons donc, et glorifions sans crainte de dépasser la mesure cette forme merveilleuse de la prévoyance et de la solidarité qui s’appelle l’assurance. Mais, en lui demandant ce qu’elle peut donner ne lui attribuons pas des vertus qu’elle ne saurait avoir, et ne nous laissons jamais aller à l’illusion de croire qu’un mal peut n’être pas un mal et qu’une destruction peut n’être pas une perte.

En deux mots, quand un sinistre arrive, il est bon d’être assuré. Mais, assuré ou non, il vaut toujours mieux que le sinistre n’arrive point ; et, moins il y aura de chances qu’il arrive, et moins il y aura à payer pour y parer quand il arrivera. La prime, pour être sérieuse, se proportionne forcément aux risques. On peut la diminuer en diminuant le risque ; on ne la supprimera jamais. L’assurance, c’est la part du feu, c’est la part de l’imprévu.

XL. TOUT HOMME A LE DROIT DE VIVRE

Tout homme a le droit de vivre, dit-on souvent ; et l’on en conclut que tout homme a le droit d’exiger de la société, c’est-à-dire de ses semblables, qu’ils le fassent vivre. Ce n’est pas du tout la même chose. Et Malthus, qui a pu commettre plus d’une erreur, mais que l’on accusera vainement de barbarie et d’inhumanité, n’a fait que constater une vérité de pur sens commun, lorsqu’il a dit : « Oui, tout homme a le droit de vivre mille ans s’il le peut ; et nul n’est fondé à l’en empêcher. Mais il faut qu’il le puisse. »

Pareillement, tout homme a le droit de travailler. C’est même, comme l’ont remarqué Turgot et Adam Smith, le premier de tous ses droits. « Dieu en donnant à l’homme des besoins, en lui rendant nécessaire la ressource du travail, a fait du droit de travailler la propriété de tout homme. Et cette propriété est la première, la plus sacrée, la plus imprescriptible de toutes. »

Mais là où il n’y a de quoi manger que pour dix, aucune puissance humaine ne peut faire que cent trouvent à se nourrir ; et là où il n’y a du travail que pour un, c’est en vain que d’autres voudront en obtenir. Le droit de travailler n’est pas le droit au travail, et le droit de vivre n’est pas le droit à être nourri quand même.

C’est, malheureusement, ce que l’on a peine à comprendre. On s’imagine qu’il dépend de la puissance publique de fournir à volonté des aliments à ceux qui en manquent, et du travail à ceux qui en cherchent. Sans doute, en un sens, la puissance publique, qui est la force, peut, jusqu’à un certain point, prendre de l’argent à ceux qui en ont, des aliments à ceux qui en ont, du travail à ceux qui en ont, pour en donner à ceux qui n’en ont pas. Mais, du même coup, elle les enlève à ceux qui les avaient ; elle déplace le mal, elle ne le supprime pas. Le seul moyeu de venir eu aide à ceux qui sont dénués, sans dépouiller ceux qui sont pourvus, c’est de développer la richesse et d’exciter le travail. Et le seul moyen de développer la richesse et d’exciter le travail, c’est de laisser à chacun le libre exercice de son activité et la libre jouissance du fruit de son activité. Tout autre procédé ressemble à la naïveté d’un homme qui croirait doubler sa récolte en transportant d’un grenier dans un autre le produit de sa moisson. Il aurait du blé aujourd’hui, là où il n’en avait point hier ; mais il n’en aurait plus là où il en avait, et il en aurait, en perdant son temps, perdu une partie en route.

Dernièrement, en Hollande, les Sans-Travail qui, là comme ailleurs et plus qu’ailleurs, faisaient de bruyants appels à l’assistance publique, formulaient, dans un manifeste, ce qu’ils appelaient leurs revendications. Entre autres mesures, soi-disant pratiques, qu’ils invitaient l’administration à prendre, ils demandaient que la confection des vêtements des agents de police fut confiée à ceux d’entre eux qui étaient tailleurs. Très pratique, en effet, la mesure, et d’un soulagement certain et immédiat pour ces tailleurs inoccupés ; à supposer que réellement ce fût du travail qu’ils désiraient, et qu’ils fussent en état de le bien accomplir. Mais mesure fort peu pratique, et d’un effet déplorable pour les tailleurs occupés qui avaient, à ce moment, la pratique de l’administration. Les Sans-Travail de la veille auraient eu du travail le lendemain ; mais les occupés de la veille auraient été sans travail le lendemain. Auraient-ils été fondés à reprendre pour leur compte la requête de ceux qui les auraient dépossédés, et à réclamer, sauf à voir recommencer indéfiniment la même comédie, la restitution de remploi qui leur aurait été enlevé ? Déplacer n’est point produire, et il ne sert de rien de prendre à l’un pour donner à l’autre. C’est même, le plus souvent, aggraver le mal en le doublant d’une injustice. Pour améliorer réellement l’état social, pour fournir de quoi vivre à ceux qui manquent de ressources et de quoi travailler à ceux qui manquent de travail, je le répéterai indéfiniment, il n’y a qu’un moyen : c’est de développer la production en laissant à chacun la libre initiative de son activité et l’entière responsabilité de ses conséquences.

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