Les économistes français face à l’esclavage

James Padilioni Jr., « La liberté pour tous. Les économistes français face à l’esclavage », Laissons Faire, Juillet 2013, pp. 7-12

La pratique de l’esclavage humain à des fins de production économique, longtemps institution usuelle de la civilisation, ne fit naître une opposition structurée qu’à une époque assez récente.

Durant la seconde moitié du XVIIIe siècle, un mouvement abolitionniste se fit jour, et gagna peu à peu en influence, tandis qu’en France, un cercle d’économistes, réuni autour de François Quesnay, fournissait à l’économie politique ses premiers principes rigoureusement scientifiques.

Cet article étudie pourquoi, loin d’être une coïncidence heureuse, cet enchaînement historique provenait de la nature même du message de ces économistes.

Dans le domaine de l’éthique, les travaux de Peter Singer ont attiré à son auteur autant d’acclamations enthousiastes que de critiques acerbes. Émergeant sur la scène intellectuelle en 1971 avec son essai sur les rapports entre la morale et les famines, Singer fit remarquer que la confrontation avec la réalité de la pauvreté et de la faim dans de larges parties du monde n’était suivie que de peu de réaction pratique. « Au niveau de l’individu, écrivait-il, les gens, à de rares exceptions près, n’ont pas répondu à cette situation d’une quelconque manière. » [1] Si cette indifférence pratique est peu pardonnable de la part de la masse des individus, elle l’est certainement encore moins de la part de la classe éclairée de la nation. Dans ce sens, il faut s’interroger : quelle fut la réaction des intellectuels et, plus particulière-ment, des économistes français, par rapport à la question de l’esclavage ?

Cet article entend analyser les effets du développement de l’économie politique, en France, puis en Écosse, sur l’abolitionnisme. La naissance conjointe du libéralisme, de l’économie politique, de l’abolitionnisme, et du romantisme, réclame cette étude pour clarifier les relations que chacun entretient avec les autres.

Au moment où un véritable mouvement abolitionniste commençait à devenir réalité, en France un mouvement intellectuel d’un genre tout à fait nouveau émergeait parallèlement. En 1758, François Quesnay fit paraître son fameux Tableau économique dans lequel il détaillait le cycle existant entre les « trois sortes de dépenses », propriétaires fonciers, fermiers, et enfin la classe « stérile », industrie et commerce. Cet écrit, produit par les presses royales et sous les yeux du souverain, marqua la naissance de ce qui fut très vite une école : les Physiocrates.

En 1765, cette nouvelle école de pensée se mit à publier les Éphémérides du Citoyen, un journal économique dans lequel étaient présentées mensuellement les idées des Physiocrates. Son premier numéro présentait le projet comme un « ouvrage périodique, critique et moral » et, dans un style propre au siècle des Lumières, définissait avec optimisme sa mission comme une mission « éducative ». « Examinez, disait-il au lecteur, quelle est et quelle peut être l’influence des écrits publics sur l’esprit national ; comment ils peuvent corriger les erreurs du peuple, ressusciter les antiques vérités, investir l’ignorance aveugle et présomptueuse, l’obliger à ouvrir les yeux à la lumière, démasquer l’intérêt personnel, et le forcer dans son dernier retranchement. » [2]

Les idées des Physiocrates relativement au commerce, à la production, et aux droits naturels de l’homme, les poussaient à considérer l’esclavage comme un système à la fois moralement abominable et économiquement vicié. Dans un court écrit donné aux Éphémérides du Citoyen et plus tard reproduit sous le titre Réflexions sur la Formation et la Distribution des Richesses, Turgot attaqua vigoureusement cette institution, qui n’a pu se développer « sans violer toutes les lois de l’ordre et de la morale, et tous les droits de l’humanité ».

Dès que cette abominable coutume a été établie, les guerres sont devenues encore plus fréquentes. Avant cette époque, elles n’arrivaient que par accident ; depuis, on les a entreprises précisément dans la vue de faire des esclaves, que les vainqueurs forçaient de travailler pour leur compte ou qu’ils vendaient à d’autres. Tel a été le principal objet des guerres que les anciens peuples se faisaient, et ce brigandage et ce commerce règnent encore dans toute leur horreur sur les côtes de Guinée, où les Européens le fomentent en allant acheter des noirs pour la culture des colonies d’Amérique.

Les esclaves n’ont aucune justice à réclamer utilement vis-à-vis de gens qui n’ont pu les réduire en esclavage sans violer toutes les lois de l’ordre et de la morale, et tous les droits de l’humanité. Cependant, la loi physique de la nature leur assure encore une part aux productions qu’ils font naître, car il faut bien que le maître les nourrisse pour profiter de leur travail. Mais cette espèce de salaire est bornée au plus étroit nécessaire et à leur subsistance.

Les esclaves n’ont aucun motif pour s’acquitter des travaux auxquels on les contraint, avec l’intelligence et les soins qui pourraient en assurer le succès ; d’où suit que ces travaux produisent très peu. Les maîtres avides ne savent autre chose, pour suppléer à ce défaut de production qui résulte nécessairement de la culture par esclaves, que de forcer ceux-ci à des travaux encore plus rudes, plus continus et plus violents. Ces travaux excessifs en font périr beaucoup, et il faut, pour entretenir toujours le nombre nécessaire à la culture, que le commerce en fournisse chaque année. [3]

Turgot n’était pas une voix d’une faible importance, comme l’article de notre revue le montrera assez bien. En outre, son écrit constituait une avancée tout à fait sensible dans l’histoire de la pensée économique. Le marquis de Condorcet, dans sa Vie de Monsieur Turgot, fit par exemple remarquer que les Réflexions de Turgot peuvent être considérées comme « le germe du traité sur la richesse des nations du célèbre Smith » (p.23)

Ce n’était en outre pas la première fois que l’esclavage était pourfendu dans les colonnes des Éphémérides du Citoyen, et d’autres charges allaient même suivre. En 1767, Pierre Samuel Dupont de Nemours remplaça Baudeau à la tête du journal, et la ligne évolua vers une plus grande étude des institutions politiques et sociales. En 1771, Dupont de Nemours lui-même écrivit une longue étude sur l’esclavage, où il adressait le problème de la production du sucre en particulier.

Cette question avait déjà été abordée par Voltaire sous l’angle de la production sucrière ; dans Candide (1759), avec sa description du nègre de Surinam :

En approchant de la ville, ils rencontrèrent un nègre étendu par terre, n’ayant plus que la moitié de son habit, c’est-à-dire d’un caleçon de toile bleue ; il manquait à ce pauvre homme la jambe gauche et la main droite. « Eh ! mon Dieu ! lui dit Candide en hollandais, que fais-tu là, mon ami, dans l’état horrible où je te vois ? – J’attends mon maître, M. Vanderdendur, le fameux négociant, répondit le nègre. – Est-ce M. Vanderdendur, dit Candide, qui t’a traité ainsi ? – Oui, monsieur, dit le nègre, c’est l’usage. On nous donne un caleçon de toile pour tout vêtement deux fois l’année. Quand nous travaillons aux sucreries, et que la meule nous attrape le doigt, on nous coupe la main ; quand nous voulons nous enfuir, on nous coupe la jambe. Je me suis trouvé dans les deux cas. C’est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe. [4]

Dans son article de 1771, Du Pont de Nemours réitéra les mêmes plaintes, mais il fit plus, et les adossa à une analyse économique rigoureuse. Sa conclusion était claire : l’esclavage est immoral et improductif.

« Les particuliers qui ont des esclaves, comme les gouvernements qui les tolèrent, en rougissent en secret ; ils croient que c’est une grande économie ; que le travail des esclaves auxquels on ne paie ni gages, ni salaires, est à plus bien bas prix que ne pourrait être celui d’hommes libres ; enfin, que si l’on employait ceux-ci à la culture de nos colonies, le sucre serait trop cher.

Quand la chose serait vraie, il n’y aurait pas à balancer, il faudrait se résoudre à payer le sucre plus cher, ou même à s’en passer, plutôt que de violer si cruellement les droits de l’humanité. Dire qu’il est licite de faire un homme esclave pour avoir son travail à meilleur marché, c’est dire qu’il serait licite de l’assassiner sur un grand chemin pour avoir son argent à peu de frais.

Mais les particuliers et les gouvernements se trompent ; l’injustice est une mauvaise ménagère. Car si l’on tient compte des frais d’achat des nègres, de la nécessité d’amortir rapidement cette dépense de premier établissement, en raison de la faible durée de la vie des esclaves, de la mauvaise qualité de leur travail, des frais que leur surveillance exige, on trouve un taux de salaires tellement élevé qu’on est à peu près sûr d’avoir toujours des ouvriers libres pour le même prix sans faire violence à personne.

Or, le travail d’hommes libres serait bien plus profitable aux fabricants que celui des esclaves. L’esclave est paresseux, parce que la paresse est son unique jouissance et le seul moyen de reprendre en détail la liberté que le maître lui a volée en gros. […] Il est mal intentionné parce qu’il est dans un véritable état de guerre toujours subsistant avec son maître. Il n’en serait pas de même d’ouvriers, libres de leur personne et propriétaires de leurs gains. La concurrence les amènerait à travailler avec plus d’intelligence et avec plus de méthode.

Ce crime, ne se borne point à la servitude dans laquelle on retient les nègres et aux mauvais traitements qui en sont la suite. L’occasion de vendre ces malheureux, entretient des divisions et fomente des guerres perpétuelles entre les divers peuples de la côte d’Afrique ; et le sang coule sans interruption, afin que nous puissions nous emparer pour de l’argent d’une partie de ceux qui survivent à leur défaite. » [5]

A la même époque, l’abbé Roubaud, autre physiocrate, combattait l’esclavage dans la Gazette du Commerce, et usait d’arguments semblables. En utilisant les méthodes d’observation du siècle des Lumières pour analyser l’économie de la société française et du reste du monde, les Physiocrates améliorèrent ainsi la compréhension des phénomènes sociaux et aidèrent les luttes pour la reconnaissance des droits naturels de l’humanité. Leur influence sur le mouvement abolitionniste découlait de leur influence sur les débats publics. L’économie politique, et les thèses physiocratiques, étaient en effet au centre de toutes les attentions. M. de Vaublane, visitant Metz en 1774, s’en rendit compte au point de noter, sous le coup de l’étonnement, que tout le monde discutait de ces sujets. « C’était à la mode, ajoute-t-il. Tout le monde était économiste. » [6]

Loin de faire seulement naître une passion française, l’influence des Physiocrates et de leurs théories s’étendait même hors d’Europe. Au cours des années 1760, au moment où les Physiocrates obtenaient une attention inégalée, un professeur écossais de philosophie morale voyageait à travers l’Europe et s’établit quelques mois à Paris avec l’élève dont il avait la charge. Adam Smith, puisque c’est de lui dont il s’agit, rencontra les physiocrates, discuta de leurs idées. C’est à Paris qu’il incorpora les idées économiques alors à la mode, et les rattacha à sa philosophie morale déjà développée dans sa Théorie des Sentiments Moraux (1759).

Dans la Richesse des Nations (1776), à propos de cette question de l’esclavage, Smith fit remarquer, en économiste, que :

« L’expérience de tous les temps et de tous les pays s’accorde, je crois, pour démontrer que l’ouvrage fait par des mains libres revient définitivement à meilleur compte que celui qui est fait par des esclaves. » [7]

Ici, et dans le chapitre suivant, l’esclavage est traité dans des termes purement économiques, et Smith reprend la ligne d’attaque des Physiocrates : l’esclavage est moins productif que le travail libre. L’émancipation des esclaves, plus qu’une exigence morale, devient une recommandation économique.

Ce n’est pas, d’ailleurs, par sécheresse de cœur qu’Adam Smith n’avait pas signalé l’immoralité de l’esclavage. Comme les économistes français, il en était parfaitement conscient, mais avait déjà largement traité de la question dans son livre précédent, la Théorie des Sentiments Moraux, et son concept de sympathie :

« Aussi égoïste que l’homme puisse être supposé, il y a évidemment certains principes dans sa nature qui le conduisent à s’intéresser à la fortune des autres et qui lui rendent nécessaire leur bonheur, quoiqu’il n’en retire rien d’autre que le plaisir de les voir heureux. De cette sorte est la pitié ou la compassion, c’est-à-dire l’émotion que nous sentons pour la misère des autres, que nous la voyions ou que nous soyons amenés à la concevoir avec beaucoup de vivacité. Que souvent notre chagrin provienne du chagrin des autres est un fait trop manifeste pour exiger des exemples afin de le prouver. » [8]

Cette idée de sympathie, alliée à la dénonciation économique de l’esclavage, trouva un écho dans la société industrielle britannique de la fin du XVIIIe siècle, et accéléra de manière considérable l’essor des mouvements abolitionnistes.

L’exemple le plus significatif de cette influence concerne l’industrie du sucre, dépendante presque entièrement du travail des esclaves africains dans les plantations d’Amérique. En tout, on estime que 9,5 millions d’esclaves furent vendus pour participer à la production du sucre. Qu’au dix-huitième siècle, le sucre acquit même le surnom d’ « or blanc », prouve bien l’importance de cette industrie. Et pourtant, dès 1792, les idées de Dupont de Nemours, parlant de la nécessité de payer le sucre plus cher plutôt que de violer les droits de l’humanité, les idées de Turgot, reprenant ces thèses, et celles de Smith, parlant de la sympathie de l’homme, poussèrent des Anglais à lancer un boycott sur le sucre entaché du travail des esclaves. Le marchand James Wright, « marqué par les souffrances sans pareilles » que subissent les esclaves africains, écrit ainsi en mars 1792 au General Evening Post :

« Puisqu’en vendant cet article [le sucre], qui représente la principale base du commerce d’esclave, j’encourage l’esclavage, j’utilise cette méthode pour informer mes clients que je ne vendrais plus de l’article SUCRE, après avoir vendu le stock dont je dispose, tant que je ne pourrais pas le procurer par des méthodes moins contaminées, moins liées à l’esclavage, et moins polluées de Sang Humain. » [9]

La popularité du boycott fut telle qu’elle attira l’attention des industriels, et bientôt des sacs de sucre avec l’inscription « Sucre non produit par des esclaves » commencèrent à apparaître sur les tables des familles anglaises. Au lieu de se priver de sucre, elles changeaient pour le sucre indien, dont les ventes furent multipliées par dix. [10]

Comme Da Costa l’a signalé, l’histoire tant du capitalisme que de l’abolitionnisme se fonde souvent sur des réifications rigides plutôt que sur une étude de l’histoire. En vérité, aux temps de l’émergence de l’économie politique, à travers les Physiocrates, puis à travers leur disciple Adam Smith, les adversaires de cette nouvelle science critiquèrent les notions égalitaristes qui déstabilisaient l’ordre présent de la société. Les économistes cherchaient à bousculer la hiérarchie du monde, sortir l’opprimé de sa condition d’infériorité, et retirer la coercition pesant sur le travail de l’esclave. Que ce soit par des brochures, par des traités, par des articles, ou par des satires populaires comme chez Voltaire, c’est la rationalité économique et la sympathie, deux notions nouvelles, qu’on cherchait à éveiller. Ces idées avaient des géniteurs, dont il était de notre devoir de saluer le courage, nous aujourd’hui débarrassés des maux et des erreurs qu’ils eurent à combattre.

J.P.

 

 

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* Cet article est un condensé de l’étude « Sweet Success: Abolitionism and the Aesthetic Political Economy of Morality », par James Padilioni Jr., étudiant à l’Université William & Mary à Williamsburg, en Virginie, et vice-président de Students for Liberty. Traduit par l’Institut Coppet, en collaboration avec l’auteur.

[1] P. Singer, “Famine, Morality, and Influence,” Philosophy and Public Affairs, vol. 1, no. 1 (1972): 229.

[2] Éphémérides du citoyen, vol 1 (Paris, 4 Novembre 1765), p. 15

[3] Œuvres de Turgot, Tome 5, Paris, 1808, pp.21-23

[4] Voltaire, Candide, chap. 19

[5] Ephémérides du Citoyen, vol 4 (Paris, 1771) ; Cité par Gustave Schelle, Dupont de Nemours et l’école physiocratique, Paris, 1888, pp.105-107

[6] M. de Vaublane, Souvenirs, I, p. 377

[7] Adam Smith, « Des salaires du travail », Richesse des Nations, Livre I, Chapitre 8.

[8] Adam Smith, Théorie des Sentiments Moraux, I,1,1, trad Biziou, Gautier, Pradeau, PUF, Quadrige, 1999, p 23

[9] “James Wright of Haverhill,” General Evening Post, London, 6 Mars 1792

[10] M. Kaye, “The Tools of the Abolitionists,” BBC History

 

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