« Le banquier anarchiste », de Fernando Pessoa (1922)

Fernando PessoaLE BANQUIER ANARCHISTE

Fernando PESSOA

 

Cette nouvelle de 1922 est un dialogue socratique entre un banquier qui se dit anarchiste et un ami incrédule. Le banquier explique le raisonnement logique qui l’a conduit à choisir ce métier… pour mettre en pratique la théorie anarchiste ! En voici un résumé qui conserve le fil de l’argument. (Amazon)

 

Vous, un anarchiste ? Et en quoi donc êtes-vous anarchiste ?

Par anarchisme, j’entends cette doctrine sociale extrémiste qui affirme, haut et fort, qu’il ne doit y avoir entre les hommes que des différences ou des inégalités naturelles ; qu’il ne doit pas peser sur les hommes d’autres chaînes ni d’autres maux que ceux que la Nature elle-même nous impose ; et qui réclame par conséquent l’abolition de toutes les castes, que ce soit de l’aristocratie ou de l’argent, de toutes les conventions sociales qui engendrent l’inégalité. L’abolition également de toutes les conventions sociales qui vont à l’encontre de la Nature : les patries, les religions, le mariage, etc.

Qu’est-ce qu’un anarchiste ? C’est un homme révolté contre l’injustice qui rend les hommes, dès la naissance, inégaux socialement.

Il en résulte, naturellement, une révolte contre les conventions sociales qui créent cette inégalité, depuis la famille jusqu’à l’argent, depuis la religion jusqu’à l’État. Et ces fictions sociales, pourquoi sont-elles mauvaises ? Parce que ce sont des fictions, parce qu’elles ne sont pas naturelles.

Que veut l’anarchiste ? Il veut se voir libéré de l’influence ou de la contrainte des fictions sociales ; et cette liberté, il la veut pour lui-même et pour l’humanité tout entière. Certes, les hommes ne peuvent pas être tous égaux devant la Nature. Les injustices de la Nature, passe encore : on ne peut les éviter. Mais pour le reste, ils peuvent tous être égaux entre eux ; ce qui les en empêche, ce sont les fictions sociales, et c’est donc elles qu’il faut détruire.

De deux choses l’une : ou le naturel est réalisable sur le plan social, ou il ne l’est pas.

Dans le second cas, de deux maux choisissons le moindre : rendons la société la plus naturelle possible, afin de la rendre la plus juste possible. Et quelle est la fiction la plus naturelle ? Celle qui paraîtra, qui sera ressentie comme la plus naturelle. Quelle est donc la fiction sociale à laquelle nous sommes le plus habitués ? Le système actuel, le système bourgeois.

Par conséquent, ou bien nous jugeons possible la société naturelle, et nous sommes partisans de l’anarchisme ; ou bien nous la jugeons impossible, et nous voilà partisans du système bourgeois.

On peut admettre que le système anarchiste soit réalisable, mais quelque chose nous dit qu’on doit tout d’abord passer par une étape intermédiaire préparant l’humanité à une société libre. Une telle préparation peut être matérielle, ou simplement mentale.

Une adaptation graduelle et matérielle à la société libre est impossible. Il ne peut y avoir d’adaptation matérielle qu’à une chose existant déjà. La seule forme possible de transition est purement mentale ; c’est l’adaptation progressive des esprits à l’idée de société libre.

En ce qui concerne l’adaptation matérielle, il reste encore une hypothèse à envisager : celle de la dictature révolutionnaire. Résultat ? Ceux qui s’adaptent à ce régime s’adaptent du même coup à un régime militaire et despotique. Autrement dit, l’idée qui inspirait les révolutionnaires, le but qu’ils visaient, ont totalement disparu.

Qu’est-ce qui est sorti des troubles politiques à Rome ? L’empire romain et son despotisme militaire. Qu’est-ce qui est sorti de la révolution française ? Napoléon et son despotisme militaire. Et vous verrez ce qui sortira de la révolution russe… Quelque chose qui va retarder de plusieurs dizaines d’années la naissance de la société libre… D’ailleurs, que peut-on attendre d’un peuple d’analphabètes et de mystiques ? Vous savez à quoi me fait penser l’état actuel de la Russie ? À un collège de jésuites. Les jésuites ont au moins pour eux l’explication de la religion ; mais les autres, non. Les communistes sont des jésuites sans excuse.

Le but : la société anarchiste, la société libre. Le moyen : le passage, sans transition, de la société bourgeoise à la société libre. Ainsi, la révolution sociale serait préparée et rendue possible par une propagande intensive, capable de façonner tous les esprits et d’affaiblir toutes les résistances. Si ce processus ne se vérifie pas, c’est que l’anarchisme est irréalisable ; et dans ce cas, la seule société défendable et juste, c’est la société bourgeoise.

Ce que je ne vois pas, en revanche, c’est comment, de tout cela, a pu sortir le banquier… je veux dire, sans contradiction…

Je suis anarchiste en théorie et en pratique. Si je suis banquier et grand commerçant, ce n’est pas malgré, mais à cause de mes convictions anarchistes.

En vous fondant sur mes arguments, vous pensez que j’ai cru l’anarchisme irréalisable et, par conséquent, que la seule société juste et défendable était la société bourgeoise ? Si j’étais devenu banquier et commerçant pour le motif que vous imaginez, je ne serais pas anarchiste : je serais un bourgeois.

Il fallait trouver un mode d’action, violent ou non (car tout moyen est légitime contre l’injustice), qui contribue à détruire les fictions sociales. Mais une chose alors m’a frappé : il fallait les détruire, mais au profit de la liberté. Bien entendu, cette liberté qu’il ne faut pas entraver, c’est la liberté future et, dans l’immédiat, la liberté de ceux qui sont opprimés par les fictions sociales. Nous n’avons évidemment pas à nous soucier de la « liberté » des puissants. Il s’agit là seulement de la liberté de tyranniser, c’est justement celle que nous devions chercher à miner et à combattre.

Très bien. Mais moi, qu’est-ce que je pouvais faire ? À moi tout seul, je ne pouvais pas faire une révolution mondiale ! Tout ce que je pouvais faire, c’était travailler de toutes mes forces à préparer cette révolution.

Travailler pour l’avenir, me dis-je, c’est bien ; travailler pour la liberté des autres, c’est juste. Mais… et moi, alors ? A quoi bon me mêler de toutes ces histoires de propagande et d’inégalités sociales, quand je peux prendre du bon temps et jouir de la vie sans m’inquiéter de tout ce fatras ? Si j’avais été chrétien, j’aurais travaillé joyeusement au bonheur de mon prochain, car j’aurais trouvé ma récompense dans la vie éternelle. Mais je n’étais pas chrétien, et je me suis demandé : pourquoi vais-je me sacrifier ?

Un homme qui n’admet pas d’autre loi que celle de la Nature, et qui s’oppose à l’État, au mariage, à l’argent, à toutes les fictions parce qu’elles ne sont pas naturelles ! – pourquoi diable irait-il défendre l’altruisme et se sacrifier pour les autres, ou pour l’humanité, alors que l’altruisme et l’esprit de sacrifice ne sont pas naturels, eux non plus ? Oui : cette même logique démontre qu’on ne naît pas pour être solidaire, mais seulement pour être soi-même. Donc le contraire d’un être altruiste et solidaire, c’est-à-dire quelqu’un d’exclusivement égoïste.

Toute cette histoire de devoir et de solidarité humaine ne pouvait être considérée comme naturelle que si elle procurait une compensation égoïste. Sacrifier un plaisir, le sacrifier purement et simplement, n’a rien de naturel ; sacrifier un plaisir à un autre, voilà qui répond déjà mieux à la Nature : entre deux choses naturelles qu’on ne peut posséder à la fois, choisir une des deux est parfaitement sensé.

Que pouvait bien m’apporter mon dévouement à la cause de la société libre et du bonheur futur de l’humanité ? Rien d’autre que la conscience du devoir accompli, de l’effort consenti pour une bonne cause ; ce qui n’est certainement pas une compensation égoïste, ni un plaisir naturel, mais une fiction, comme, par exemple, le plaisir de se voir immensément riche, ou de jouir, par sa naissance, d’une position enviable. Mais j’ai rapidement balayé ces scrupules. Cette idée de justice, elle était réellement en moi, me disais-je. Elle était naturelle, et je sentais que j’avais à remplir un devoir supérieur au souci de mon destin personnel. Je suis donc allé de l’avant.

Vous n’avez pas résolu le problème.

Il est vrai qu’à cette époque, j’ai résolu la difficulté logique par le sentiment, et non par le raisonnement.

J’ai fait part de cette conclusion à mes camarades, qui tombèrent tous d’accord avec moi. Nous avons aussitôt formé un groupe de personnes sûres, entamé une campagne de propagande intensive. Or, j’ai découvert que dans ce groupe apparaissait cependant de la tyrannie. L’un de nous se mettait à commander aux autres. Certains tendaient insensiblement à devenir des chefs, et les autres des subordonnés.

Ceux qui commandaient aux autres et faisaient d’eux ce qu’ils voulaient n’usaient pas du pouvoir de l’argent, ni de leur position sociale, ni de quelque autorité factice qu’ils se seraient arrogée ; non, leur action se situait quelque part hors de la sphère des fictions sociales. Ce qui signifie que cette tyrannie constituait, par rapport aux fictions sociales, une tyrannie nouvelle.

Mais il y a d’autres points secondaires tout aussi curieux. Par exemple, la tyrannie de l’entraide… Certains d’entre nous, au lieu de commander aux autres et de s’imposer à eux, au contraire se mettaient en quatre pour eux, en toute occasion. C’est, là encore, une tyrannie nouvelle et qui va, de la même façon, à l’encontre des principes anarchistes.

C’est que, mon cher, aider quelqu’un c’est le prendre pour un incapable, et s’il ne l’est pas, c’est le rendre ou le supposer tel : dans le premier cas, c’est une tyrannie, et dans le second, c’est du mépris. Ou bien on limite la liberté des autres ; ou bien on part, peut-être inconsciemment, du principe que l’autre est méprisable et indigne, ou incapable, d’être libre.

Vos buts étaient justes ; vos théories semblaient correctes ; alors, où diable se trouvait l’erreur ?

Je me suis dit : nous voilà devant une nouvelle tyrannie, qui ne dérive en aucun cas des fictions sociales. Alors de quoi peut-elle bien dériver ? Des qualités naturelles ? Dans ce cas, adieu société libre !

Quel est donc l’usage naturel de ces qualités que sont le degré d’intelligence, d’imagination, de volonté, etc. ? C’est de servir les objectifs naturels de notre personnalité. Mais dominer quelqu’un d’autre, est-ce là un objectif naturel ? Parfaitement, dans un cas bien précis : lorsque ce quelqu’un d’autre se trouve être notre ennemi. Pour l’anarchiste, c’est n’importe quel représentant des fictions sociales et de leur tyrannie. Or, la tyrannie que nous en arrivions à créer s’exerçait au contraire sur des hommes semblables à nous, sur nos camarades naturels. Conclusion : notre tyrannie, qui n’était issue ni des fictions sociales ni des qualités naturelles, devait donc dériver d’un usage erroné, d’une perversion de ces qualités naturelles elles-mêmes. Et cette perversion, d’où provenait-elle ?

Il ne pouvait y avoir que deux causes : ou bien l’homme est naturellement mauvais ; ou bien cette perversion résulte de la longue accoutumance de l’humanité à un système engendrant la tyrannie. Puisque nous ne pouvons pas trancher de façon certaine, nous devons opter pour l’hypothèse la plus probable, c’est-à-dire la seconde. Il s’ensuit une conséquence évidente. Même un groupe animé des meilleures intentions du monde, eh bien, dans l’état actuel de la société, il est impossible que ces gens-là travaillent ensemble sans créer entre eux une tyrannie nouvelle, venant s’ajouter à celles des fictions sociales. Que faire alors ? Mais c’est bien simple… Nous devons tous travailler dans le même but, certes, mais… séparément.

Bien entendu, l’ensemble de cette tactique s’applique à ce que j’ai appelé la phase préparatoire de la révolution sociale. Une fois réduites à néant les défenses bourgeoises, c’est alors, sur le point de porter le coup final, que nous devrons mettre fin à l’action isolée. La tactique dont je parle ne concerne que l’action anarchiste en milieu bourgeois, comme c’est le cas maintenant, et comme ce l’était dans le groupe auquel j’appartenais.

Je m’en fus aussitôt exposer ma découverte à mes camarades. Ils m’ont tous rembarré, tous, comme un seul homme ! Ils s’étaient démasqués d’un seul coup. Ces pauvres types étaient nés pour être esclaves. Ils voulaient bien être anarchistes, mais aux frais des autres, à condition qu’on leur apporte la liberté sur un plateau, et qu’on la leur donne comme le roi accorde un titre !

Il était clair que je devais, par mes seules forces, créer de la liberté et combattre les fictions sociales. La guerre est donc déclarée, pensai-je, entre les fictions sociales et moi. Bien. Que puis-je faire contre elles ? Je dois choisir entre les deux procédés possibles : à savoir l’action indirecte, par la propagande, et l’action directe, par n’importe quel autre moyen. Quelle propagande pouvais-je réaliser, à moi seul ? Je ne suis ni un orateur, ni un écrivain. Cette possibilité écartée, j’étais obligé de choisir l’action directe.

Je devais donc désormais appliquer à la vie pratique le processus fondamental de l’action anarchiste que j’avais défini auparavant : combattre les fictions sociales sans créer de nouvelle tyrannie, ou même en créant, au passage, un peu de la liberté future. Eh bien, dites-moi un peu comment on arrive à ce résultat dans la vie pratique ?

Détruire les fictions sociales, cela m’était impossible ; seule une révolution sociale pouvait les détruire. Tout ce que je pouvais faire dans ce sens, moi, c’était de détruire – au sens physique de tuer – un ou deux membres représentatifs de cette société. Résultat ? Les fictions sociales en seraient-elles ébranlées ? Pas du tout. Le « combat » ne se déroule pas parmi les membres de la société bourgeoise, mais parmi les fictions sociales sur lesquelles elle repose. Or, les fictions sociales ne sont pas des gens sur qui on puisse tirer. Vous me suivez ? Je ne pouvais donc songer à détruire, totalement ou en partie, les fictions sociales. Alors je devais les soumettre, les vaincre en les réduisant à l’impuissance.

Je me suis demandé quelle était la première, la plus importante des fictions sociales. La plus importante, du moins à notre époque, c’est l’argent. Comment pouvais-je donc me rendre maître du pouvoir de l’argent ? Le plus simple aurait été de m’éloigner de sa sphère d’influence, c’est-à-dire de la civilisation. Mais cela, ce n’était pas combattre une fiction sociale : c’était prendre la fuite. Comment me dérober à son influence, à sa tyrannie, sans pour autant esquiver la rencontre ? Il n’y avait qu’un moyen… EN GAGNER !

Les difficultés étaient les suivantes : il n’est pas naturel de travailler sans une compensation naturelle, donc égoïste ; il n’est pas naturel non plus de consacrer nos efforts, à quelque but que ce soit, sans avoir au moins la compensation de savoir que ce but est atteint. Voyez maintenant comment, ces deux difficultés, je les ai résolues. En effet, je m’enrichis : d’où une compensation égoïste. Ce processus vise également la liberté ; or, en me rendant maître de l’argent, c’est-à-dire en me libérant de son pouvoir, j’acquiers de la liberté.

Je me suis attelé à cette tâche : maîtriser la fiction de l’argent en m’enrichissant. J’ai réussi. Je n’ai pas été regardant sur les moyens, l’accaparement de biens, le sophisme financier, et jusqu’à la concurrence déloyale. J’ai réalisé aujourd’hui mon rêve, bien modeste, d’anarchiste pratique et lucide. Je suis libre. Je fais ce que je veux, dans la mesure, naturellement, où cela m’est possible. Ma devise d’anarchiste, c’était la liberté ; eh bien, j’ai la liberté, celle que pour l’instant, dans notre société imparfaite, il est possible d’avoir.

Votre méthode devait non seulement créer de la liberté, mais aussi ne pas créer de tyrannie. Or vous en avez créé.

Il ne s’agit pas de créer ou non de la tyrannie ; il s’agit de ne pas en créer de nouvelle, ni d’en créer là où il n’y en avait pas. La tyrannie qui a pu résulter de mon combat contre les fictions sociales ne provient pas de moi, et que par conséquent je n’ai pas créée : elle se trouvait déjà dans les fictions sociales, je ne l’ai nullement ajoutée. Cette tyrannie-là, c’est justement celle des fictions sociales : or je ne pouvais ni ne souhaitais les détruire. J’ai libéré un homme : moi. C’est que mon action, qui est, comme je vous l’ai montré, la seule action anarchiste véritable, ne m’a pas permis d’en libérer davantage.

Avec ce genre d’argument, on finirait par croire qu’aucun représentant des fictions sociales n’exerce de tyrannie…

Exactement ! La tyrannie est le fait des fictions sociales, et non des hommes qui les incarnent : ceux-ci sont simplement, pour ainsi dire, les moyens que les fictions utilisent pour nous tyranniser, de même que le couteau est un des moyens que l’assassin peut utiliser. Et vous ne croyez sûrement pas qu’en supprimant les couteaux, on supprimerait les assassins… Tenez : détruisez donc tous les grands financiers détenteurs de capital dans le monde entier, mais sans détruire le capital. Dès le lendemain, le capital, passé en d’autres mains, continuera d’exercer sa tyrannie par le canal de ses nouveaux propriétaires. Maintenant, détruisez non pas les grands financiers, mais le capital lui-même : combien de financiers restera-t-il ?

Le véritable anarchiste ne veut pas la liberté pour lui tout seul, mais aussi pour l’humanité tout entière…

Mais je vous ai expliqué qu’en suivant le processus qui, selon moi, est le seul processus anarchiste véritable, chacun doit se libérer lui-même. C’est ce que j’ai fait pour moi ; j’ai fait mon devoir, tout à la fois envers moi-même et envers la liberté. Pourquoi donc les autres, mes camarades, n’en ont-ils pas fait autant ? Je ne les en ai pas empêchés – et quel crime si je l’avais fait !

Que faire ? Les obliger à suivre le même chemin ? Même si j’avais pu les y obliger, je ne l’aurais pas fait : c’était les priver de leur liberté. Les aider ? Je ne le pouvais pas non plus, pour la même raison. Je n’aide jamais, et n’ai jamais aidé personne, parce que ce serait amoindrir la liberté d’autrui, et cela aussi, c’est contraire à mes principes.

Si ces gens-là n’ont pas fait comme vous, c’est sans doute qu’ils étaient moins intelligents, ou avaient moins de volonté…

Ah mais, ces inégalités-là sont naturelles, et non pas sociales… L’anarchisme n’a rien à voir avec ce genre d’inégalité. A moins que la perversion héréditaire des qualités naturelles n’ait été poussée si loin qu’elle ait atteint les fondements mêmes du caractère… Et qu’un type naisse en fait pour être esclave, et soit par conséquent incapable du moindre effort pour se libérer. Mais alors… dans ce cas…, qu’est-ce qu’il a à voir avec la société libre, ou même la simple liberté ? Si un homme est né pour être esclave, la liberté, contraire à son tempérament, sera pour lui une tyrannie.

N’existe-t-il vraiment aucun système intermédiaire entre capitalisme et anarchisme ?

L’idéal de l’anarchiste, c’est d’abord la liberté, puis l’égalité par la liberté, enfin la fraternité par l’égalité dans la liberté. Notez bien ceci : dans le système anarchiste, ce qui peut exister d’égalité n’accompagne pas la liberté, mais en provient.

Pour qu’il puisse y avoir un système intermédiaire entre les deux systèmes, bourgeois et anarchiste, et pour que l’on puisse passer en douceur de l’un à l’autre, ce système intermédiaire doit comporter plus de liberté que le système bourgeois. Remplacer le système bourgeois par un autre qui lui soit équivalent sur ce point, cela reviendrait à consacrer tous ses efforts, et peut-être faire couler le sang et causer de graves perturbations, pour finalement laisser la société telle quelle.

Le problème, c’est qu’on n’a encore vu apparaître aucun système qu’on puisse considérer comme intermédiaire entre le capitalisme et l’anarchisme, et qui soit, je ne dis même pas supérieur au capitalisme en matière de liberté, mais qui lui soit au moins équivalent.

Le socialisme et le communisme sont fondés sur l’idée d’égalité, mais se soucient peu de liberté. Ce sont des tyrannies pires que celle du système bourgeois qui, fondé sur l’individualisme, contient au moins en germe la liberté. Le socialisme et le communisme fondent un État tout-puissant, et rendent tous les hommes égaux sous ce monstre, ce Roi Absolu, qui ne possède même pas un corps qu’on pourrait tuer. Avec l’un comme avec l’autre, le bourgeois a tout à perdre, le travailleur rien à gagner. Le bourgeois devient esclave, ce qu’il n’était pas ; l’ouvrier, devenu l’égal du bourgeois, se retrouve avec un nouveau maître, et tout autant esclave qu’il l’était déjà.

Dans le système bourgeois, un travailleur pouvait, malgré tout, et grâce à son travail, ou à la chance, se faire un peu d’argent, monter dans la société, acquérir un certain degré de liberté – celle du moins que l’argent peut donner. Dans le régime socialiste ou communiste, il n’y a plus aucun espoir. C’est la parfaite réalisation de l’enfer sur la terre, et en Enfer, à ce qu’il semble, tous les hommes sont égaux.

Le fait est que le socialisme et le communisme sont des régimes de haine ; or – et c’est tout à l’honneur de l’humanité – les régimes de haine ne peuvent pas durer… Le but du socialisme et du communisme, ce n’est pas d’élever le travailleur, mais de rabaisser le bourgeois. Le travailleur, quant à lui, se retrouve au même point, ou pire encore. Ce que le bourgeois perd ne profite nullement au travailleur. L’anarchisme, au contraire, est un régime d’amour, et on ne cherche pas à opprimer les gens qu’on aime.

La nature humaine se compose de deux éléments : les instincts naturels, comme l’instinct de conservation ou l’instinct sexuel ; et les instincts sociaux, qui se ramènent à ceci : éprouver une même aspiration en commun avec tous les autres hommes. Ce qui constitue, notez-le bien, la base du sentiment religieux, ou plutôt le sentiment religieux lui-même, qui est – si l’on prend ce terme dans son sens le plus large – le sentiment humain le plus élevé de tous, celui de la fraternité dans un idéal commun.

Quand les hommes auront compris que la liberté est le bien suprême, et que c’est seulement dans la liberté que nous pouvons être tous égaux et nous aimer comme des frères, parce que nous le serons effectivement, alors l’idéal anarchiste aura atteint le stade religieux. Or, quand un idéal, ou une aspiration, atteint ce stade, il s’impose fatalement.

Le système capitaliste lui-même, étant individualiste, montre les avantages et la beauté de la liberté, en même temps qu’il montre, étant son oppresseur, la nécessité de la liberté, et la nécessité d’abolir les injustices qui l’oppriment. Il faudra du temps aux hommes pour s’en convaincre ? Certes. Mais comme cette conviction est en accord avec la nature humaine, elle pourra finalement apparaître ; comme elle est en accord avec l’instinct religieux, qui traduit l’aspiration en action, elle pourra s’imposer ; comme elle sera stimulée, de façon tout à la fois positive et négative, par le régime social où nous vivons, elle aura de quoi s’alimenter et se former peu à peu. L’anarchisme se trouve ainsi en accord avec la nature humaine fondamentale, puisqu’il n’entrave aucun instinct naturel ; il se trouve également en accord avec la nature humaine supérieure, puisqu’il rejoint son esprit religieux : donc l’anarchisme est parfaitement viable.

La tyrannie, c’est toujours la tyrannie, reprit le banquier. Pourquoi diable remplacer la tyrannie sociale du système bourgeois par la tyrannie d’État, comme dans le système socialiste ou communiste ?

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