Le Loup de Wall Street. Par Jacob Huebert

loupCet article est disponible en version originale sur le site du Ludwig von Mises Institute. Jacob Huebert est un universitaire associé au Mises Institute, un avocat d’utilité publique libertarien à Chicago, et l’auteur de Libertarianism Today. Cet article est paru originellement dans The Libertarian Standard.

Murray Rothbard, le grand économiste et théoricien libertarien, détestait Les Affranchis. Il détestait spécialement la description des gangsters comme des « punks psychotiques » dont la violence était « aléatoire, gratuite, inutile ».

Il préférait la série des Parrain, où les gangsters n’usaient jamais de violence pour le plaisir ou pour donner des coups au hasard, mais seulement pour imposer des contrats que l’État et la justice ne soutiendraient pas.

Pour Rothbard, le portrait peu flatteur des gangsters dans Les Affranchis était pratiquement une souillure du libertarianisme lui-même. Selon lui, « le crime organisé est essentiellement anarcho-capitaliste, une industrie productrice se battant pour se gouverner elle-même », qui fournit aux consommateurs des produits – tels que le jeu, la drogue, la prostitution, des importations – que l’État a arbitrairement et injustement rendu illégaux. Donc il était offensé par Les Affranchis, où les criminels « organisés » sont très peu différents des criminels de « rue » et sont vaincus par la police à la fin.

Certains libertariens n’apprécient pas le dernier film du réalisateur des Affranchis, Martin Scorsese, Le Loup de Wall Street, pour des raisons similaires.

Le film raconte l’histoire d’un courtier en bourse, Jordan Belfort (Leonardo Di Caprio), pour qui rien ne compte que l’argent et son propre plaisir. Sa société de courtage à Long Island décolle quand lui et ses acolytes commencent à inciter des investisseurs de la classe ouvrière à acheter des penny stocks (NdT : actions à très bas prix) en les démarchant et en les convainquant qu’ils pourraient devenir riches rapidement en investissant dans de prétendues grandes sociétés qui étaient en fait catastrophiques. Belfort fait encore plus d’argent en utilisant des tiers pour investir dans des sociétés dont il met en avant les actions et dissimule les profits dans un compte suisse.

Dans le même temps, la soif d’argent de Belfort et de ses collègues les mènent rapidement à la décadence dans le style de Caligula, avec des orgies de sexe et de drogue non-stop, au bureau et en dehors, sur lesquelles le film s’appesantit longuement.

Tout comme Les Affranchis n’ont jamais reconnu la valeur des services que, selon ce que pensait Rothbard, historiquement la mafia rendait, Le Loup de Wall Street ne reconnaît jamais le service essentiel qu’un courtier en bourse fournit dans une économie de marché. Un personnage joué par Matthew McConaughey – qui, comme Alec Baldwin dans Glengarry Glen Ross, apparaît juste une fois au début pour prononcer un mémorable discours attisant la cupidité – affirme que les courtiers en bourse ne  « créent » rien mais qu’ils déplacent juste l’argent en se servant au passage.

À ce stade, certains libertariens peuvent être tentés de quitter la salle, supposant que le reste du film sera une attaque contre le capitalisme. Mais sortir pour cette raison serait une erreur, et critiquer le film pour les assertions de ce personnage serait malavisé, juste comme la critique de Rothbard des Affranchis l’était également.

Rothbard a négligé de mentionner que Les Affranchis, contrairement au Parrain, était une histoire vraie. Ces personnages ont fait toutes ces choses, plus ou moins. En fait, la Mafia ne s’engage pas juste dans un héroïsme du style à défendre les indéfendables en fournissant au marché noir des biens et des services ; elle s’engage aussi dans le vol, la fraude à l’assurance, le racket de la protection, le racket des machines automatiques, et autres violences. Et qui mène ces activités ? Des voyous, bien sûr : des médiocres qui voient le gangstérisme comme une chance de devenir un « big shot », comme le personnage de Ray Liotta, Henri Hill, et des psychopathes qui voient un exutoire pour leur inclination à la violence, comme le personnage de Joe Pesci, Tommy DeVito (quand on y pense, si on veut utiliser le film dans une optique libertarienne, on peut observer que l’État attire des canailles similaires pour les mêmes raisons).

Si vous voulez voir un film montrant la violence de ces gens dans la vie réelle, c’est pour vous. Les randiens, je suppose, soutiendraient que l’art ne devrait pas dépeindre quelque chose d’aussi laid et devrait à la place nous montrer l’homme sous son meilleur aspect – et donc ils ne voudraient pas voir ça. Mais je trouve intéressant d’avoir un aperçu de la façon dont de telles personnes pensent et vivent – et Scorsese ne pouvait pas faire mieux que de raconter leur histoire. Ainsi, je n’ai aucun reproche à l’encontre des Affranchis.

Le Loup de Wall Street n’est pas un chef d’œuvre comme Les Affranchis, mais je l’approuve pour des raisons similaires. Il est également basé sur une histoire plus ou moins vraie. Nous ne pouvons pas savoir si Belfort a fabriqué ou exagéré des détails dans les mémoires sur lesquels le film est basé – si les orgies dans le bureau montrées dans le film ont réellement existé, on pourrait penser que des procès contre un environnement de travail hostile aurait fermé l’endroit longtemps avant que la SEC ou le FBI ne le remarque – mais les parties concernant le trading d’actions de Belfort sont globalement correctes, pour autant que je sache.

Et je ne doute pas que certains courtiers en bourse sont des demeurés dont les vues ne sont pas très différentes de celles du personnage de McConaughey. Après tout, la plupart d’entre eux ne sont pas économistes, donc pourquoi comprendraient-ils le rôle important qu’ils jouent ou comment l’économie fonctionne au-delà de ce qui leur est nécessaire pour faire leur boulot de vendeurs ? Et il y a eu, en fait, ce qu’on appelle des « boiler rooms », où des vendeurs mettent de mauvaises actions dans les mains de gens ignorants. Les libertariens ne sont pas obligés d’approuver de telles choses ou prétendre qu’elles n’existent pas, mais nous pouvons signaler qu’elles sont l’exception et ne sont pas susceptibles de durer longtemps dans une véritable économie de marché.

Donc, est-ce un problème de faire un film sur ces gens ? Non, tant qu’il retient l’intérêt du spectateur et n’essaie pas d’élargir le sujet en disant que tout ce qui concerne le trading sur les marchés financiers est mauvais.

Le Loup de Wall Street réussit le test. Il y a de vagues allusions au « 1% » (NdT : des plus riches) et le rôle de Wall Street dans nos récents problèmes économiques, mais il n’y a aucun « message » à part celui évident que l’avidité peut conduire les gens à n’avoir qu’une vision à court terme et à être mauvais. Donc, je ne pense pas que ce film soit spécialement inacceptable dans une perspective libertarienne.

Dans une perspective artistique, il y a place au débat. On comprend que le film aspire à être la version des Affranchis pour le monde de la finance, mais il fait long feu. Comme Les Affranchis, il débute par un aperçu d’une scène marquante qui vient plus tard dans le film, il utilise aussi des effets d’arrêt sur image familiers à quiconque a vu Les Affranchis, et il y a une narration similaire par le personnage principal. On peut dire que Scorsese essaie de recréer l’effet viscéral du film, mais il n’y réussit pas tout à fait.

Et bien que les grandes lignes de l’histoire puissent être véridiques, beaucoup de détails paraissent erronés. Les personnages passent de l’ordinaire au scandaleux trop rapidement, et les orgies dans le bureau ne paraissent pas plausibles dans les années 80 et 90, après la montée des procès pour harcèlement sexuel et politiquement correct. Et tandis que Les Affranchis montre une sous culture américano-italienne que Scorsese a observé de première main, Le Loup crée un monde dont il ne peut que deviner la réalité et le ressenti – et on peut le voir.

De même, il a été dit qu’il a continué à monter le film, passant de quatre heures à trois heures, jusqu’à la dernière minute, et on a l’impression qu’il n’a pas tout à fait réussi. On a le le sentiment qu’un film plus resserré, meilleur, aurait pu être fait.

Cependant, si vous n’êtes pas offensé par les films qui s’attardent sur le vice, le crime, et les gens qui y sont impliqués, c’est un film à voir. Di Caprio est toujours aussi bon, et Jonah Hill est tout à fait bien dans le rôle de son partenaire louche. En dépit des excès, j’ai apprécié cette manière de décrire comment des gens peuvent se comporter – contre leurs propres intérêts à long terme – quand ils croient avoir découvert une voie vers la richesse et le bonheur qui ne requiert pas d’eux qu’ils se demandent comment il peuvent vraiment être utile aux autres.

Source : http://bastiat.mises.org/page/6/

2 Responses

  1. LD

    The Wolf of Wall street a le mérite de montrer les méfaits du capitalisme intermédiaire, le monde des courtiers et des agents qui ne produisent aucune valeur ajoutée mais qui interrompent le processus normal de mise en relation d’un acheteur et un vendeur et en sabotent la fluidité.

    Jusqu’à très récemment (2008) des gains gigantesques étaient enregistrés chez des entreprises très semblables à Stratton Oakmont sur le marché des capitaux, de l’immobilier ou du recrutement et ce sont des entreprises qui fonctionnent exactement sur le même business modèle: croissance organique (on ne recrute pas de managers mais des employés tout en bas de l’échelle qui progressent et deviennent managers), culture “work hard / play hard”, patrons qui paient des verres aux employés le soir après le bureau, tutoiement, entretien du mensonge et de la flambe, mépris des gagne-petit etc… Dans ces boîtes, des “juniors” de 25 ans pouvaient gagner facilement 6000€ par mois dés la 1ère année.

    Il y a dans la plupart des films de Scorcese deux niveaux de lecture. La Mafia quelle qu’elle soit (y compris la bande des dirigeants de Stratton dans son dernier opus) est toujours définie comme une sorte d’élite qui vit en vase clos et se repaît sur le monde extérieur comme des prédateurs sur des herbivores. Dans “Les Affranchis” cela est même explicitement dit par la voix off du personnage de Karen. Dans “The Wolf of Wall Street” on peut remarquer que toutes les scènes (toutes sans exception) en entreprise se passent dans des lieux clos (garage, sales-floor) coupés de la lumière extérieur et avec les rideaux tirés.

    Et Scorcese, petit catholique critique mais rusé échoué à Hollywood, n’a eu de cesse tout au long de sa carrière de déchirer le rideau (le voile?) du mensonge. Il l’a fait adroitement, subtilement, pas comme un Spike Lee qui lui s’est fait chopé et quasi-bannir après son “The Inside Man” attaquant de façon trop explicite des problèmes qui ne le regardaient pas.

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