Krugman prétend que Mises était incapable d’expliquer la Grande dépression. Par Joseph Salerno

Joseph T. Salerno, Mises Institute

Joseph T. Salerno, vice-président académique du Mises Institute

Joseph Salerno est vice-président académique du Mises Institute, professeur d’économie à la Pace University, et éditeur du Quarterly Journal of Austrian Economics.

Les économistes peuvent avoir le dénigrement facile. Ainsi, l’éminent éditorialiste du New York Times, le Prix Nobel d’économie Paul Krugman, s’est essayé à ce jeu en attaquant l’école autrichienne d’économie. Cependant, comme le montre Joseph T. Salerno dans cet article, ses arguments sont d’une simplicité affligeante. Mais pourquoi Krugman s’intéresse-t-il d’aussi près au courant autrichien ? Serait-ce parce que le Mises Institute a rappelé, d’une manière autrement plus rigoureuse, que Krugman appelait à la formation d’une bulle immobilière en 2002 ? Sur la Grande Dépression, voir aussi La Grande Dépression démystifiée.

D’abord ils vous ignorent, ensuite ils se moquent de vous, puis ils vous combattent, et enfin vous gagnez. Mahatma Gandhi.

Traduit par l’Institut Coppet

La victoire finale s’annonce de plus en plus proche pour l’école autrichienne d’économie. Durant le week-end, le New York Times, avec un cachet intellectuel en rapide décadence et des finances en piteux état, a publié un article largement diffusé, assommant et décousu, sur Ron Paul. L’article est sorti de son sujet pour cibler le Mises Institute, foyer de longue date du courant autrichien d’économie. En réponse, Lew Rockwell a gracieusement accepté l’honneur qui était fait au Mises par le porte-parole médiatique principal du régime d’être une menace intellectuelle majeure contre l’establishment économique et l’État-Providence va-t-en-guerre. Dans la foulée du premier article du Times, une autre attaque contre le courant autrichien a été lancée. Cette attaque provenait d’un opus édité par le keynésien trop familier Paul Krugman, dont les diatribes éditoriales ont depuis longtemps cessé d’agacer ou d’amuser. Même le titre de Krugman, « Soup Kitchens Caused the Great Depression » [NdT : Les soupes populaires ont provoqué la Grande Dépression] est du recyclage. Et il apparaît encore plus désuet par l’ajout de « the AFF edition » [NdT : l’édition AFF], un acronyme idiosyncratique qui, comme Krugman est forcé de l’expliquer dans la première phrase de son texte, signifie « Austrians Founding Fathers » [NdT : Les Pères fondateurs autrichiens].

L’Autrichien que Krugman attaque est Ludwig von Mises, qui est à l’origine de la théorie autrichienne du cycle économique. En fait, notre scribe blasé ne s’est pas soucié d’élaborer ses vues sur le sujet en fonction des véritables positions de Mises, mais fait reposer le contenu sur une attaque caricaturale des positions de Mises telles que présentées dans un article écrit par quelqu’un se nommant lui-même « Lord Keynes », sur le blog Social Democracy for the 21st Century: A Post Keynesian Perspective [NdT : la démocratie sociale pour le XXIe siècle : une perspective post-keynésienne]. Reprenant allègrement au premier degré les déclarations de « Lord Keynes », Krugman déclare que « von Mises, face à la réalité de la Grande Dépression, a en fait laissé tomber la théorie autrichienne des cycles économiques ». Et quelle théorie Mises a-t-il substitué, alors ? Selon Krugman, Mises a adopté l’opinion suivante :

Ce sont des salaires trop élevés – les syndicats ayant des exigences trop élevées, et les allocations chômage ne laissant pas les travailleurs dans un état suffisamment désespéré… C’est essentiellement la théorie républicaine habituelle, selon laquelle le chômage est élevé car nous sommes trop gentils avec les chômeurs – que les soupes populaires ont causé la Grande Dépression, comme j’aime le dire.

Mais pourquoi Krugman pense-t-il que l’explication de l’enchaînement du phénomène historique que nous sommes venus à appeler la « Grande Dépression » doit avoir une cause unique ? Assurément le prix Nobel Krugman se souvient des bases de la microéconomie, selon lesquelles un taux de salaire au-dessus du taux d’équilibre amène un excès d’offre de travail et que l’assurance chômage entrave et ralentit le processus de recherche d’emploi – et que ces lois ne sont pas suspendues durant les récessions ou les dépressions initiées par d’autres causes. Et c’est précisément la position de Mises. En fait, si Krugman avait pris la peine de lire attentivement « l’article fascinant » de cet obscur blog de gauche qu’il a recyclé pour son opus du New York Times, il aurait trouvé le passage suivant de Mises cité par « Lord Keynes » :

La crise dont nous souffrons aujourd’hui est également le résultat d’une expansion du crédit. La crise actuelle est la conséquence inévitable d’un boom. Une telle crise suit nécessairement tout boom suscité par la tentative de réduire le « taux d’intérêt naturel » par l’accroissement des instruments fiduciaires. […] L’absence de rentabilité de nombreuses branches de la production et le chômage d’une proportion importante de travailleurs ne peuvent évidemment pas être dus au seul ralentissement des affaires. Cette absence de rentabilité et ce chômage sont tous deux accentués en ce moment par la dépression généralisée. Mais ils sont devenus, en cette période d’après-guerre, un phénomène durable qui ne disparaît pas complètement y compris lors de l’essor économique. […] Nous voyons ainsi que le chômage, en tant que phénomène durable de masse, est la conséquence de la politique syndicale visant à faire monter les taux de salaire. Sans les aides aux chômeurs cette politique se serait effondrée depuis longtemps. Ces aides ne constituent ainsi pas un moyen pour soulager le besoin engendré par le chômage, comme le croit une opinion publique abusée. Elles sont au contraire l’un des liens de la chaîne des causes qui ont bel et bien fait du chômage un phénomène de masse à long terme.

En fait, Mises ne nie pas que la Grande Dépression trouve sa source dans l’expansion du crédit. Il se servait de la théorie économique de base pour expliquer le chômage de masse prolongé et inédit comme une conséquence de la défaillance du marché du travail induite par l’interventionnisme de l’État. Pourquoi Krugman est-il incapable de saisir une explication multi-causale d’un épisode historique complexe et comportant de multiples facettes ? Est-ce que ce serait parce que Krugman lui-même est asservi par la notion simpliste de défaillance de la demande globale comme la seule et unique cause de toutes les récessions/dépressions présentes et futures ?

En fait, les économistes sont finalement en train de commencer à redécouvrir l’explication de Mises sur le chômage de masse prolongé des années 1930. Par exemple, l’économiste de l’UCLA Lee Ohanian dans un récent article, « What – or Who – Started the Great Depression » [NdT : Quoi ou qui a provoqué la Grande Dépression], soutient que les politiques du Président Hoover en faveur d’une hausse des salaires et encourageant le partage du travail « ont été l’événement le plus important qui a précipité la Grande Dépression » et ont résulté en « une distorsion significative du marché du travail ». Il estime que « la récession a été trois fois pire, au minimum, que ce qu’elle aurait dû être, à cause de Hoover » et que le déséquilibre important sur le marché du travail provoqué par les politiques de Hoover a compté pour 18 points des 27% de déclin du PIB national jusqu’au quatrième trimestre 1931.

Ohanian conclut, dans la lignée de Mises :

La [Grande] Dépression est la conséquence des politiques et des programmes publics, y compris ceux de Hoover, qui ont accru la capacité à augmenter les salaires au-delà de leur niveau concurrentiel. La Dépression aurait été beaucoup moins sévère en l’absence des programmes de Hoover. De manière similaire, étant donné le programme de Hoover, la Dépression aurait été beaucoup moins sévère si la politique monétaire y avait répondu en empêchant les prix de chuter plutôt qu’en augmentant les salaires réels. Cette analyse fournit également une théorie expliquant pourquoi de faibles dépenses nominales – ce à quoi se réfèrent certains économistes comme une déficience de la demande – ont provoqué une telle dépression dans les années 1930, mais pas au début des années 1920, qui était une période comparable de déflation et de contraction monétaire, mais durant laquelle les entreprises ont considérablement baissé les salaires.

Je conclurais avec un conseil à destination de Krugman en rapport avec son incapacité ou sa mauvaise volonté à retranscrire honnêtement et correctement la théorie autrichienne : peut-être que vous devriez cesser d’aller à la pêche aux informations biaisées dans d’obscurs blogs pour écrire des commentaires, et que vous devriez faire un effort pour approfondir votre étude de la théorie autrichienne au-delà de la description banale et inexacte qui en est donnée dans la revue démodée de Gottfried Haberler sur la théorie du cycle économique Prosperity and Depression.

Un point de départ pourrait être l’article « A Reformulation of Austrian Business Cycle Theory in Light of the Financial Crisis » [NdT : une reformulation de la théorie autrichienne du cycle économique à la lumière de la crise financière] dans lequel j’engage le débat avec des arguments contemporains contre la théorie, y compris les vôtres. L’article contient de nombreuses références à la littérature du courant autrichien, ancienne et récente, pour compléter votre érudition.

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