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11 août 2014 – 9 h 00 min | Un commentaire | 1 286 views

Ce petit livre, synthétisant la théorie autrichienne sur les cycles économiques et les crises, est enfin disponible pour le public francophone, grâce à une traduction de Marc Lassort, chercheur-associé à l’Institut Coppet.

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Le débat de 1866 sur la fausse monnaie. Par Oskari Juurikkala

Soumis par sur 20 février 2014 – 18 h 00 min 2 Commentaires | 141 views
Oskari Juurikkala

Oskari Juurikkala

Le débat de 1866 sur la fausse monnaie dans le journal des économistes : déjà vu pour les Autrichiens ?

Oskari Juurikkala, The Quaterly Journal of Austrian Economics, Vol. 5, No. 4 (hiver 2002)

Traduit par Marc Lassort, Institut Coppet

Après la Restauration de 1815, un groupe influent d’économistes émergea en France, sous l’inspiration de Jean-Baptiste Say, défendant le libre-échange et le laissez-faire [1]. Le mouvement s’est concrétisé avec la Société d’économie politique, fondée en 1842. La même année, la toute première revue économique a été lancée, le Journal des économistes.

Dans la première moitié du XIXe siècle, le système bancaire français était rétrograde, sous-développé, et strictement centralisé autour de la Banque de France, créée en 1800. L’État imposait les taux d’intérêt, et l’entrée dans l’industrie bancaire était sévèrement limitée (Smith 1990, pp. 28-41). L’école du laissez-faire était évidemment très critique de ce système. L’attaque contre le monopole de la banque centrale était conduite par l’économiste Jean-Gustave Courcelle-Seneuil [2], qui défendait une liberté illimitée de la banque et de l’émission des billets de banque [3].

Les conclusions de Courcelle-Seneuil sur la banque libre n’ont pas convaincu tous les libéraux français. Henri Cernuschi [4] a présenté une interprétation différente dans deux tracts écrits en 1865. Cernuschi (1865, 1866) soutenait que la question vitale n’était pas celle de savoir si l’émission des billets de banque devait être dans les mains de quelques ou de nombreuses banques, mais si les billets de banque devaient être émis [5].

Victor Modeste [6] avait déjà anticipé ce dernier point de vue dans un article non publié écrit en 1864. En 1866, le Journal des économistes a publié deux articles de Modeste qui soutenaient que tous les billets de banque excédant les réserves de marchandises étaient inflationnistes et équivalents à de la simple « fausse monnaie ». En écrivant cela, non seulement il attaquait le monopole public mais il maintenait que le terme de « fausse monnaie » devait aussi bien être utilisé à propos des moyens fiduciaires privativement émis (Modeste 1866 a, b) [7]. C’était une attaque frontale contre les partisans de la banque libre conduits par Courcelle-Seneuil, qui a enflammé les passions, en dépit de la brièveté du débat de 1866 sur la fausse monnaie dans le Journal des économistes. L’éminent Courcelle-Seneuil (1866) a constitué, avec Gustave du Puynode (1866 a, b) [8] et Théodore Mannequin (1866) [9], le front de la réserve fractionnaire contre Modeste.

Les débats bancaires britanniques antérieurs ont traité de questions similaires, mais il y avait aussi une différence importante. Les deux écoles britanniques, l’école monétaire et l’école bancaire, étaient enclines à opter pour la banque centrale comme une solution aux problèmes qu’ils avaient identifiés [10]. Dans le débat français de 1866 sur la fausse monnaie, les termes étaient différents ; les deux camps s’accordaient à dire que la banque centrale était la dernière chose qui soit nécessaire. Le débat était donc pour la première fois que les critiques intransigeantes de la banque centrale se heurtaient sur la question vitale de l’émission des billets de banque [11].

Le présent article aborde trois problèmes. D’abord, le débat de 1866 ressemblait étroitement au débat autrichien actuel sur le système bancaire d’une société libre ; il y avait une frange distincte de la réserve fractionnaire et similairement un flanc vigoureux en faveur du 100% de réserves. Dans quelle mesure peut-on trouver des parallèles entre les débats français et les débats autrichiens [12] ? Dans un second temps, nous nous concentrons spécialement sur les deux articles de Victor Modeste. En dépit de sa maigre production académique, pourrait-il être vu comme un précurseur de l’école autrichienne des 100% de réserves ? Dans un troisième temps, dans la mesure où Modeste était remarqué, il était généralement plutôt associé à Cernuschi. Comme le notait Selgin : « Le soutien de Mises à la banque libre était en partie fondé sur son accord avec Cernuschi, qui (avec Modeste) croyait que la liberté d’émission des billets de banque conduirait automatiquement à une banque à 100% de réserves. » Mais Cernuschi et Modeste étaient-ils d’accord sur toute la ligne ? Si non, Modeste pouvait-il peut-être être vu comme un précurseur de Murray Rothbard [13] ?

Le débat de 1866 sur la fausse monnaie est largement passé inaperçu auprès des historiens de la pensée. Blaug (1997), Schumpeter (1961), et Spiegel (1991) ne l’ont pas étudié, et le traitement de Rothbard de ce débat est assez sommaire[14]. Nous irons plus dans le détail du débat de 1866 en utilisant les revues originales. Les traductions du français sont les miennes à moins que ce soit spécifié. Aussi, quand nous nous référons aux travaux de Say et d’autres libéraux français du XIXe siècle, nous utilisons principalement les éditions originales.

Le débat de 1866 sur la fausse monnaie

Monnaie et substituts monétaires

L’argument de Modeste contre les moyens fiduciaires était basé sur des distinctions analytiques entre différents types de moyens d’échange. Il suivait le raisonnement de Jean-Baptiste Say (1964, p.p. 217 ff.) afin d’expliquer comment la monnaie provenait vraiment du troc. Sans monnaie, l’échange est difficile et coûteux et peut requérir un grand nombre d’échanges séparés avant que l’objectif final ne soit atteint. Le remède à ce problème d’une « double coïncidence des besoins » était un moyen commun d’échange (Modeste 1866b, p. 86) [15]. Mais cela était seulement la première étape, selon Modeste ; une seconde pouvait également suivre. Le transport de monnaie métallique génère autant, après tout, de coûts superflus. Modeste notait deux remèdes pour ce problème : le nettoyage des opérations et, plus important, des représentants ou des substituts monétaires. Cependant, afin que les substituts monétaires restent une véritable monnaie, ils doivent être sauvegardés par la propriété réelle – la monnaie-marchandise originale qui émergeait sur le marché. « N’est-il pas vrai encore que, afin que le papier circule et opère comme une représentation […] de la monnaie, la monnaie doive exister ? »

Monnaie réelle et fausse monnaie

Toutefois, les différentes marchandises métalliques ne sont pas de même valeur. Cela rend possible la contrefaçon de monnaie, par exemple, la dévalorisation des pièces d’or en mélangeant l’or avec le cuivre ou certains autres métaux moins précieux, en les représentant encore comme de véritables pièces d’or. Elles appartiennent à la catégorie de la fausse monnaie.

Modeste (1866a, p. 182 ; italique dans l’original) utilisait une définition intéressante pour distinguer la monnaie réelle et la fausse monnaie : « La monnaie vraie est celle qui vaut autant comme matière que comme monnaie. » Il pointait le fait que la base de valeur de la monnaie était la valeur de la monnaie-marchandise. En fait, même le nom de l’unité monétaire française, le franc, était originellement une mesure du poids, 3447,74 francs équivalent à un beau kilogramme d’or. La fausse monnaie, d’un autre côté, est différente : « Qu’est-ce que la fausse monnaie ? – Celle qui vaut moins comme matière que comme monnaie. » (p. 184 ; italique dans l’original).

Quels sont les effets de la fausse monnaie ? Évidemment, c’est l’effet le plus important, le contrefacteur de la fausse monnaie est avantagé. Il a transformé quelque chose de moins précieux en quelque chose de plus précieux, si les autres l’acceptent à tort comme monnaie (p. 185). Cette monnaie, cependant, augmente la quantité de monnaie dans l’économie et finalement conduit à l’augmentation des prix et à la baisse de la valeur de la monnaie. Comme la monnaie (dans un sens plus large) devient donc sous-évaluée, une partie de la vraie monnaie est exportée en dehors du pays, où elle a encore une valeur plus élevée (p. 186) [16]. Ce processus, décrit par la loi de Gresham, requière que la fausse monnaie soit acceptée à parité avec de l’argent réel [17].

Le concept de fausse monnaie peut être trouvé plus tôt dans Frédéric Bastiat, Michel Chevalier [18], et Gustave de Molinari [19]. Bastiat considérait « l’action de la Banque d’échange » comme un « signe trompeur », et décrivait les assignats comme du « numéraire fictif ». Il concluait que « tous les raisonnements qu’on peut faire en faveur des assignats ont été faits en faveur de la fausse monnaie légale. » [20]

Billets de banque et moyens fiduciaires

Si pour la plupart des libéraux français, le principal ennemi avait été le monopole public de la banque, Modeste voulait porter l’affaire encore plus loin. L’argument était que les billets de banque sans couverture de réserve étaient de la fausse monnaie – ils étaient frauduleux indépendamment de s’il y avait ou non un monopole public.

Modeste approchait cet argument en discutant d’abord les différents types d’activité bancaire, suivant la typologie développée par J.-B. Say (1964, pp. 268-72). Il était intéressé en particulier dans un type appelé banque d’émission, ou la banque à réserves fractionnaires. Cela devait être clairement distingué de la banque de prêt (banque d’escompte) et la banque de dépôt. Modeste (1866a, p. 181) expliquait que dans la mesure où une banque émet des billets mais maintient une réserve correspondante de monnaie métallique dans ses dépôts, c’est une véritable banque de dépôt. Elle devient une banque d’émission quand elle émet des billets sans couverture de réserve [21].

Le concept de fausse monnaie et l’analyse des différentes activités bancaires étaient communs à tous les libéraux français [22]. Modeste a seulement intégré ces deux éléments. Il a été conduit à contredire quelque peu sa propre définition de la monnaie réelle, puisque selon elle, seule la monnaie-marchandise devrait être appelée monnaie réelle. Cela peut avoir embrouillé ses opposants, mais ce qu’il a soulevé avec cela était une découverte majeure et constituait l’essentiel de son combat contre les moyens fiduciaires.

L’échange peut être réalisé avec des représentants monétaires, à savoir rattachés à de la monnaie effective ; cependant, tous les billets de banque ne représentant pas de la monnaie réelle. Modeste (1866a, p. 186) distinguait donc ce que les Autrichiens actuels appelleraient des certificats monétaires et les billets de banque-moyens fiduciaires respectivement avec ou sans support en espèces [23]. Il concluait que les certificats monétaires sont des substituts de monnaie réelle. Émettre ce type de billets de banque n’apporte pas de monnaie additionnelle à l’économie ; le billet représente seulement la monnaie réelle dans la banque. Les moyens fiduciaires, d’un autre côté, ne sont pas du tout des substituts monétaires selon Modeste (1866a, p. 188 ; italique dans l’original) : « Le billet est-il monnaie vraie ? – Rappelons que la monnaie vraie est celle qui vaut autant comme matière que comme monnaie. – La réponse est faite. »

Dans la terminologie légale de l’époque, la monnaie se référait à la monnaie métallique saine. Modeste, toutefois, réalisait que l’usage économique de certains biens ne dépend pas du langage de la jurisprudence. Il concluait fortement : « Le billet des banques d’émission fait office de monnaie. – Il n’est pas une valeur sui generis. – Il est monnaie. – il est fausse monnaie – il a tous les caractères, tous les effets économiques de la fausse monnaie. » (p. 207)

La réponse des partisans de la banque libre à réserves fractionnaires

La revendication de Modeste que les billets de banque fiduciaires étaient intrinsèquement frauduleux était une attaque ouverte contre la doctrine de la banque libre de Courcelle-Seneuil. L’idée de Courcelle-Seneuil (1853, p. 322) était simple. Dans un article antérieur sur le papier-monnaie, il reconnaissait ouvertement les conséquences négatives de l’émission publique illimitée de billets. Il soutenait, cependant, qu’il n’y aurait aucun problème si toutes les restrictions sur la banque étaient abolies. Les défenseurs modernes de la banque libre à réserves fractionnaires présentent des revendications très similaires, comparant souvent les statistiques historiques des crises bancaires dans des systèmes bancaires « libres » ou « non libres » (White 1984, esp. p. 48 ; Selgin 1966, pp. 196-67).

Répondant à l’article de Modeste dans le Journal des économistes, du Puynode et Courcelle-Seneuil défendent que les billets de banque ne soient pas réellement de la monnaie. C’était le fondement de leur défense [24]. Courcelle-Seneuil (1866, p. 342) n’était pas d’accord avec la distinction entre banque à réserves fractionnaires et véritable banque de dépôt. Il soulignait que les billets de banque sont toujours simplement des promesses à payer un certain montant en monnaie effective :

Ce billet est-il monnaie ? Non. C’est une promesse de payer en monnaie effective une certaine somme. Donc, tant que le contrat est exécuté, ce billet, quelque accepté qu’il soit, ne peut par lui-même servir à mesurer les valeurs. La mesure est la monnaie métallique. (Courcelle-Seneuil 1866b, p. 342)

Si les moyens fiduciaires ne sont pas de la monnaie, que sont-ils exactement ? Selon Courcelle-Seneuil et du Puynode, ce sont simplement des crédits. Comme du Puynode le soulève, « le billet de banque, émis en sus ou non de l’encaisse, est un pur engagement, une simple promesse, comme le chèque, comme le billet à ordre, comme la lettre de change » [25]. Courcelle-Seneuil (1866, p. 348) maintenait que dans cette fonction, elles sont très importantes pour l’industrie, et les émettre n’est ni dangereux ni malhonnête.

Les partisans de la banque libre d’aujourd’hui critiquent de manière similaire la distinction entre les engagements à terme et les dépôts à vue. Selon Selgin (1988, p. 62) : « Les détenteurs d’engagements à vue sont des octroyeurs de crédit tout comme le sont les détenteurs d’engagements à terme. » Ils tiennent donc que « la définition commune […] d’un ‘dépôt bancaire’ est […] celle d’un titre de créance contre la banque et non un récépissé d’entrepôt. » Pour être sûr, Selgin (1988, p. 62) et White (1996, pp. 88-89) ne dénient pas la nature monétaire des moyens fiduciaires parce qu’ils suivent la définition subjectiviste de la monnaie [26]. Courcelle-Seneuil, d’un autre côté, adoptait une définition selon laquelle la monnaie était simplement la monnaie métallique.

La remboursabilité des billets de banque

Disons donc que les billets de banque sont essentiellement des promesses pour payer en monnaie métallique à parité et sur demande. Comment cela serait-il possible sous un système bancaire à réserves fractionnaires ? Comment tous les billets seraient remboursés, si tous les détenteurs de billets en venaient à demander le remboursement en même temps ?

Courcelle-Seneuil (1866, p. 192) répondait en disant simplement que ce n’est pas un problème puisque les banques n’ont jamais à rembourser leurs billets en même temps. Les partisans actuels de la banque libre à réserves fractionnaires minimisent également ce problème, soutenant qu’ « un système de banque libre serait […] relativement immunisé contre les crises systémiques » (Selgin 1996, p. 9) [27]. Modeste (1866a, p. 192), cependant, a noté avec beaucoup d’esprit la circularité du raisonnement de Courcelle-Seneuil : « Étrange convertibilité que celle qui n’existe qu’à la condition qu’on ne demandera pas la conversion ! »

L’épargne des coûts en ressources

Un autre partisan de la banque libre à réserves fractionnaires, Théodore Mannequin (1866, pp. 403-04), s’est joint au débat et a renforcé l’argument Smith-Ricardien que les moyens fiduciaires rendraient possibles l’usage non-monétaire d’une partie de la monnaie-marchandise. Les avocats modernes des réserves fractionnaires utilisaient de manière similaire cet argument d’épargne des coûts de ressources [28].

Modeste (1866b, p. 81) soulignait que créer simplement des faux titres de propriété ne pourrait possiblement pas augmenter la propriété actuelle. Il soutenait que les avocats des moyens fiduciaires désiraient finalement substituer un papier-monnaie pour de la monnaie métallique, mais que leurs tentatives étaient contradictoires. D’un côté, ils voulaient supprimer la valeur de la monnaie-marchandise en lui substituant un simple papier. D’un autre côté, ils voulaient que la marchandise maintienne sa valeur ainsi qu’elle puisse être utilisée comme base de la valeur des billets papier [29].

Michel Chevalier avait attaqué antérieurement les doctrines de la monnaie fiduciaire et les rêves étatiques de la monnaie-papier dans son article de 1853 dans le Dictionnaire de l’économie politique. Il soulignait que la plupart du raisonnement est basé sur l’idée curieuse mais dominante que la monnaie est seulement un signe représentatif de richesse et non la richesse en elle-même. Si la monnaie n’est en effet pas une richesse réelle, pourquoi ne pas simplement aller jusqu’au bout et utiliser de simples billets de papier à la place des métaux précieux (Chevalier 1853, pp. 201-02) ?

Les effets des moyens fiduciaires : illusion et erreur

Si les moyens fiduciaires sont semblables à de la fausse monnaie, ils ont les effets de la fausse monnaie : ils bénéficient à l’émetteur de la fausse monnaie et déprécient la valeur de la monnaie réelle. Pourtant quels sont les effets plus larges des moyens fiduciaires sur l’économie ?

Selon Courcelle-Seneuil, les billets de banque ne sont pas de la monnaie après tout ; ce sont des promesses, ou du crédit. Ainsi, ils n’affectent pas la valeur de la monnaie mais augmentent seulement le montant de crédit disponible dans l’économie. Courcelle-Seneuil a admis que ce sont les banques qui profitent de l’émission des billets fiduciaires, mais ce serait pour le bénéfice de l’économie globale « parce que les banques n’empruntent pas pour consommer, mais pour épargner ». Il soutenait que les profits bancaires additionnels stimuleraient l’économie et finalement bénéficieraient aussi bien aux consommateurs (Courcelle-Seneuil 1866, p. 346). Les défenseurs actuels des réserves fractionnaires tiennent des raisonnements étonnamment similaires :

Les bénéfices reviennent aux déposants et aux détenteurs de billets, qui reçoivent un intérêt et des services payés par les recettes bancaires supplémentaires générées par le prêt d’une partie de ses dettes. Les bénéfices reviennent […] à tous ceux qui travaillent avec un stock conséquemment plus important de biens d’équipement dans l’économie. (Selgin et White 1996, p. 94) [30]

Modeste a bien compris que l’émission de moyens fiduciaires créait une expansion dans l’économie. Il soutenait, cependant, que la prospérité amenée par les moyens fiduciaires était seulement illusoire et s’effondrerait inévitablement lors d’une crise. Les billets de banque ne peuvent pas créer de nouveau capital. La « prospérité » ne repose sur rien de réel, mais est simplement créée à partir de rien, ou, en d’autres termes, ce sont des « richesses tombées du ciel » (Modeste 1866a, p. 198). Dans cette brève discussion sur les cycles économiques, Modeste a suivi l’analyse fondée sur la monnaie déjà établie auparavant par Richard Cantillon [31] et Say, soulignant que l’émission de moyens fiduciaires apporte une illusion dans l’économie (pp. 199-205) [32].

Le cycle commence quand l’expansion des moyens fiduciaires crée un sentiment illusoire de prospérité. La dépense augmente et les anticipations sur le futur deviennent hautement optimistes (p. 200). L’augmentation de la dépense relève les prix et déprécie la valeur de la monnaie. Cela peut être ignoré au début, mais les prix vont continuer de grimper. L’erreur commence éventuellement à se manifester d’elle-même : les gens ont dépensé au-delà de leur capacité soutenable. Les entreprises cherchent en vain du crédit additionnel, mais personne ne leur offre (pp. 203-04).

Comme les prix domestiques grimpent, les importations augmentent et la monnaie est de plus en plus exportée en dehors du pays. Cela force les banques à rembourser leurs billets. Mais seront-elles capables de le faire ? Bientôt une suspicion s’installe à l’égard de toutes les banques ; la panique arrive et génère une course au guichet. Maintenant la fraude devient apparente. Les billets de banque doivent être liquidés, l’offre de monnaie tombe rapidement, et la valeur de la monnaie augmente encore. L’illusion finit et l’économie est forcée à retourner à la réalité (p. 204) [33].

La méthodologie positiviste contre la méthodologie essentialiste

Un sujet intéressant du débat était la question de la méthodologie appropriée. Bien que les écrivains n’abordaient que brièvement ce sujet, il est devenu apparent qu’ils représentaient deux extrêmes méthodologiques opposés. Les partisans de la banque libre, en particulier du Puynode, soulignait l’importance de l’expérience et croyait que l’économie devait être basée sur la méthode expérimentale des sciences physiques. Du Puynode semblait assez franchement mépriser toutes les formes de raisonnement essentialistes-analytiques, et argumentait donc principalement en faveur de l’idée que l’existence même de banques à réserves fractionnaires prouvaient leur supériorité. Tombant dans le sophisme positiviste post-hoc-ergo-propter-hoc, du Puynode maintenait que la banque à réserves fractionnaires s’était développée main dans la main avec le développement de l’industrie, et qu’il ne pouvait pas y avoir de pays riches et industrialisés sans expansion des moyens fiduciaires (Puynode 1866b, p. 264). Il soutenait cette position jusqu’à prétendre que l’analyse de la nature des différentes formes de monnaie et de banque n’était rien sinon une casuistique insensée et trompeuse (p. 265).

Modeste (1866b, p. 85) avait une idée différente de la recherche empirique. Il soutenait que la recherche empirique ne devait pas s’occuper des événements historiques particuliers mais de l’essence des objets concernés. Il répondait que les idées de du Puynode sur l’histoire économique méconnaissaient les faits fondamentaux. Personne ne contestait l’utilité de la banque de prêt et du dépôt bancaire, mais le troisième cas était différent. Les moyens fiduciaires créaient un sentiment de prospérité, et la question fondamentale était si cela terminait ou non en crise économique (p. 80).

L’éthique de la banque

Tout comme les deux fronts reposaient sur des approches méthodologiques opposées, ils fondaient pareillement leurs positions sur des éthiques opposées. La question ultime du débat était si la banque à réserves fractionnaires était une forme légitime d’entreprise. Pour les partisans français de la banque libre, le choix était entre la liberté et la non-liberté. Du Puynode (1866b, p. 265) maintenait que la banque libre était similaire au libre-échange : un droit sacré qui ne devait pas être remis en cause. Cela est aussi le cœur de la défense moderne de la banque libre à réserves fractionnaires. Les réserves fractionnaires doivent être bénéfiques car « les déposants continuent de protéger ces banques, démontrant leur préférence pour elles ». Après tout, « la banque à réserves fractionnaires n’a jamais été obligatoire. » Selgin et White (1966, pp. 95, 97 et 105) concluent que la liberté d’utiliser les moyens fiduciaires « est préférable […] à un système […] où le droit restreint les utilisateurs de la monnaie de la détention d’un ou plusieurs types de moyens fiduciaires. »

Modeste, d’un autre côté, n’a pas commencé avec le laissez-faire en tant que tel. Ce qui importait était la nature et la moralité des actions concernées. La liberté correctement comprise ne signifie pas le droit de mentir ou de tromper. « La question est de savoir si ce qu’on accepte est valeur économique ; si l’engagement du substituant est économiquement solide, sa promesse économiquement réalisable. » Ainsi nous retournons à l’analyse des caractères et des capacités des moyens fiduciaires, et la réponse est claire (Modeste 1866b, p. 84).

Assurément, Modeste n’était pas un apologiste du système de banque centrale. Mais au lieu de fonder sa philosophie politique sur l’idée vague de liberté, il défendait le principe de self-government. Il était particulièrement clair sur la nature de l’État : « Ce qu’on appelle l’État, c’est le maître, l’entrave, l’obstacle, l’ennemi » (Modeste 1866b, p. 76) [34].

La solution au problème de l’émission de billets

Nous avons noté plus tôt qu’Henri Cernuschi est connu comme l’un des premiers penseurs à proposer une liberté bancaire illimitée comme solution au problème des moyens fiduciaires. Il défendait sans doute la banque libre pour les raisons exactement opposées de Courcelle-Seneuil. Cernuschi croyait que l’émission libre de billets résulterait en des moyens fiduciaires perdant leur crédibilité : « À mon avis, ce qu’on appelle la liberté des banques en France emmènerait la suppression du billet de banque. Quant à moi, je désire que tout le monde en puisse émettre, afin que personne n’en prenne » (Cernuschi 1866, p. 55, cité dans Mises 1998, p. 443). Cette idée est essentiellement la même que dans Mises : « Pourtant, la liberté d’émettre des billets de banque aurait considérablement limité leur emploi, si même elle ne l’avait pas supprimé entièrement » (Mises 1998, p. 446).

Modeste était-il d’accord avec cette conclusion ? Il apparaît que non. Modeste (1866b, p. 75) était au contraire très sceptique à l’égard des banquiers et des résultats probables de tels programmes [35]. En outre, si la banque à réserves fractionnaires était une entreprise frauduleuse, pourquoi devrait-elle même être autorisée ? Modeste soutenait que le droit d’émission de moyens fiduciaires était d’abord un privilège légal spécial : « Déprécier, écarter, expulser, fausser, rogner la monnaie ; prélever, encaisser, faire payer par autrui les rognures : privilège des banques. Ce privilège les gouvernements le vendent. » (Modeste 1866a, p. 211) [36].

Modeste en vint à une proposition différente. Il réalisa que nous n’avons pas à choisir entre le système bancaire à réserves fractionnaires et le système bancaire à 100% de réserves. Les moyens fiduciaires sont de la fausse monnaie. La banque à réserves fractionnaires est une fraude contre le déposant. Modeste concluait que la solution appropriée était de traiter avec cela juste comme avec toute forme de vol ou de fraude, et de l’interdire en vertu du droit pénal :

Ce que je souhaite, c’est que la loi reconnaisse que ne point livrer équivaut à prendre ;  que tromper sur le titre, le poids, la valeur, le temps de la valeur, de toutes parts, dans toute main, équivaut à prendre ; que le vol sous toutes formes est un vol et réclame partout ses pénalités afflictives et politiques ; […] [ce] sont des actes criminels et qui relèveront en effet de la législation criminelle. (Modeste 1866b, p.77)

C’est ici que la similarité de Modeste avec Rothbard est difficile à exagérer. Rothbard écrit :

Pourtant le marché libre ne signifie pas la liberté de commettre des fraudes ou toute autre forme de vol. Bien au contraire. La critique peut être évitée par l’imposition d’une exigence de 100% de réserves, non comme une décision administrative arbitraire de l’État, mais comme faisant partie de la défense légale générale de la propriété contre la fraude. (Rothbard 1993, p. 709) [37]

Conclusion

Le débat de 1866 sur la fausse monnaie dans le Journal des économistes était la première fois que les avocats intransigeants du laissez-faire s’affrontaient sur la question des moyens fiduciaires. Les défenseurs de la banque libre à réserves fractionnaires – Courcelle-Seneuil, du Puynode, et Mannequin – étaient principalement en accord avec leurs contreparties actuelles. Ils maintenaient que les banques à réserves fractionnaires sont relativement stables parce qu’elles ont rarement à rembourser tous les billets au même moment. Ils soutenaient que les émissions de moyens fiduciaires augmentent le crédit disponible et bénéficient à l’économie toute entière. La légitimité des réserves fractionnaires reposaient, comme aujourd’hui, sur la liberté contractuelle, et la solution aux problèmes bancaires était d’abolir toutes les interventions publiques. Courcelle-Seneuil et du Puynode différaient quelque peu de leurs disciples actuels sur l’argument que les moyens fiduciaires, étant de simples promesses de rembourser en monnaie sur demande, ne sont du tout de la monnaie.

Victor Modeste était avec Henri Cernuschi un précurseur des avocats contemporains de la banque libre à 100% de réserves. En intégrant des concepts vitaux développés par les premiers économistes du laissez-faire de la France du XIXe siècle, Modeste avançait un argument systématique contre les moyens fiduciaires. Il distinguait la monnaie des représentants monétaires, et soutenait que les billets de banque étaient soit de la vraie monnaie représentant la monnaie en réserves, ou soit des moyens fiduciaires qui ne représentent rien d’autre que du vent. Il soutenait que les moyens fiduciaires, qu’ils soient émis par le privé ou le public, sont un type spécifique de monnaie : de la fausse monnaie. Il défendait aussi la théorie que les cycles économiques sont basés sur l’illusion et l’erreur créées par les moyens fiduciaires.

Modeste ne faisait pas simplement que suivre Cernuschi ; il était important en son nom propre. De la même façon que Cernuschi anticipait Mises sur ses conclusions politiques, Modeste était essentiellement le précurseur de Rothbard. Pour lui, la question fondamentale était à propos de l’entreprise honnête contre le vol et la fraude. Modeste soutenait que la banque à réserves fractionnaires était une forme de fraude et de vol et qu’elle devait être abolie non par la banque centrale mais en interdisant les moyens fiduciaires en vertu du droit pénal.

REFERENCES

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[1] Pour en savoir davantage sur l’école française du laissez-faire, voir Rothbard (1995, pp. 441ff), et également Schumpeter (1961, pp. 490-500). L’école a fortement influencé des figures aussi importantes que Jevons et Hearn en Angleterre, et Ferrara et Pareto en Italie. Elle a aussi inspiré le mouvement de la monnaie métallique aux États-Unis. Voir Rothbard (1995, p. 448 ff.) et Salerno (1988).

[2] Jean-Gustave Courcelle-Seneuil, 1813-1892, était un journaliste, un homme d’affaires, et un professeur d’économie politique à l’Université de Santiago, Chili, en 1852-1862 (Blaug et Sturges 1983).

[3] Courcelle-Seneuil (1853, 1867). Voir également Rothbard (1995, pp. 267) et Smith (1990, p. 93-94). Courcelle-Seneuil a joué un rôle dans la transformation de la législation bancaire chilienne en un système bancaire à réserves fractionnaires dans les années 1860. Avant cela, le Chili avait été un havre de stabilité monétaire avec une monnaie-marchandise à 100% de réserves et aucune banque centrale. La législation de banque libre de notre « expert étranger » a entraîné l’accélération de l’inflation, et le vaillant nouveau système de banque libre s’est effondré en moins de cinq ans. En outre, la période a conduit à une coopération étroite entre la banque et l’élite politique et finalement à la création d’un système de banque centrale à part entière au Chili. Voir Rothbard (1989) et Hirschman (1963, pp. 159-75). Selgin (1990) a défendu Courcelle-Seneuil, en défendant l’idée que la cause derrière la crise était l’intervention publique, pas les réserves fractionnaires.

[4] Henri Cernuschi, 1821-1896, était un homme d’affaires et un homme politique de Milan. En 1850, il est venu en France pour devenir le directeur de la Banque de France (Columbia 2001).

[5] Cernuschi selon Smith (1990, p. 105). Voir également Rothbard (1995, p. 268).

[6] Malheureusement, on sait très peu des détails de la vie et de la carrière de Victor Modeste.

[7] Modeste avait déjà proposé le premier article à la revue en avril 1864, mais les éditeurs l’ont refusé. L’éditeur explique (Modeste 1866a, p. 181) qu’il lui a ensuite donné une nouvelle chance en raison de l’aspect même des œuvres de Cernuschi.

[8] Michel Gustave Partounau du Puynode, b. 1817

[9] Les détails de la vie et de la carrière de Théodore Mannequin ne sont pas bien connus.

[10] Pour une discussion détaillée des débats britanniques entre les écoles monétaires et bancaires, voir par exemple Hayek (1991, chap. 12) et Rothbard (1995, chaps. 5-7). La tendance centraliste est revendiquée dans Rothbard (1995, p. 252), Smith (1990, pp. 71ff. et 132), et Huerta de Soto (1988b, p. 497). Pour cette raison, les fronts britanniques sont souvent classés comme les écoles de la banque centrale et de la monnaie centrale. Les libéraux français ont été appelés les écoles de la banque libre (Courcelle-Seneuil et al.) et de la monnaie libre (Cernuschi et al.). Il y avait aussi une école monétaire allemande dans les années 1850, les membres les plus notables étant Geyer (1865), Hübner (1853-1954), et Tellkampf (1867). Même eux, cependant, étaient empressés d’adopter la solution de la banque centrale, selon Rothbard (1995, pp. 269-70).

[11] Huerta de Soto (1998b, p. 498) a en effet soutenu que Cernuschi et Modeste étaient les premiers à défendre la banque libre contre les moyens fiduciaires. Cernuschi et Modeste n’avaient cependant pas beaucoup de soutien. Comme la critique du système bancaire était devenue plus forte, le Sénat a requis en 1865-1866 qu’un rapport systématique soit préparé pour aborder le problème. Le rapport de juin 1866 était fortement en faveur de la Banque de France ; toutefois, la plupart de l’enthousiasme s’était apaisé à ce moment-là (Smith 1990, p. 40). En outre, l’école du laissez-faire perdait déjà son autorité, et a été vite supplantée par les doctrines socialistes, historicistes et institutionnalistes. Sur le déclin et la dernière négligence de la tradition libérale française, voir Rothbard (1995, pp. 470-71) et esp. Salerno (2001).

[12] Sur le camp actuel des réserves fractionnaires, voir par exemple Dowd (1993), Selgin (1988, 1996), White (1989, 1999), et Selgin et White (1996). Les arguments pour les 100% de réserves ont été récemment plus développés dans Block (1988), Hoppe (1994), Hoppe et al. (1998), Hülsmann (1996), et Huerta de Soto (1995 ; 1998a, b).

[13] Selgin (1998, p. 62). Sa vision repose sur Smith (1990, p. 105), qui faisait seulement remarquer que la « même attitude [que Cernuschi] à l’égard des billets de banque avait été adoptée par Modeste. » Même Huerta de Soto (1998b, p. 498) ne fait pas de différence entre les deux. Seul Rothbard (1995, pp. 268-69) présente une brève analyse des conclusions politiques de Modeste. Sur le point de vue de Rothbard, voir Rothbard (1983, 1990 et 1991).

[14] Rothbard ne commente pas vraiment le débat mais les conceptions françaises de la banque de laissez-faire en général (1995, p. 266-69). Fait intéressant, Rothbard fait référence au débat de 1866 dans son essai bibliographique (p. 491), mais il le décrit seulement comme un « débat fascinant entre les penseurs français du laissez-faire sur comment appliquer les principes libertariens à la question fâcheuse de la banque. »

[15] Frédéric Bastiat (1979, p. 123) a aussi expliqué cela très clairement en 1850.

[16] Modeste, toutefois, utilisait la définition française commune du XIXe siècle de la monnaie comme une « mesure de la valeur ». Mises (1981, p. 51) réfute ce concept, disant que « parler de monnaie comme une mesure de valeur […] est entièrement fallacieux. »

[17] Les banquiers libres défendent aujourd’hui les clauses optionnelles comme solution aux problèmes contractuels des moyens fiduciaires. Cela les ferait cependant échanger à rabais les certificats monétaires s’ils circulaient. Sur les clauses optionnelles, voir par exemple, Shah (1997).

[18] Michel Chevalier, 1806-1879, était un économiste libéral et un professeur au Collège de France, 1840-1879 (Blaug et Sturges, 1983).

[19] Gustave de Molinari, 1819-1912, était un journaliste né belge, leader de l’école française du laissez-faire et éditeur du Journal des économistes, 1881-1909 (Hart 1981).

[20] Cela était dans l’article Maudit argent de Bastiat ([1849] 1877, pp. 175, 188 et 206), originellement publié dans le Journal des économistes d’avril 1849. Sur Chevalier, voir son entrée « Monnaie » dans le Dictionnaire de l’économie politique. Le concept de Molinari de fausse monnaie comme contrefaçon étatique apparaît dans Molinari (1849). Je voudrais remercier Antoine Gentier et Philippe Nataf pour avoir porté cela à mon attention.

[21] La définition de la banque d’émission correspond à ce que les Autrichiens contemporains appelleraient la banque à réserves fractionnaires. De manière similaire, le concept de billet des banques d’émission correspond au concept de moyen fiduciaire. Sur cela et les autres discussions conceptuelles dans la littérature misesienne actuelle, voir par exemple Rothbard (1993, pp. 700-03).

[22] La typologie et l’analyse de la banque peuvent également se trouver dans l’entrée de Coquelin sur la « Banque » dans le Dictionnaire de l’économie politique (1852-53, pp. 107-45), autant que dans Courcelle-Seneuil (1867).

[23] Sur les définitions autrichiennes, voir esp. Mises (1998, pp. 429-31).

[24] Puynode (1866a, b) titrait ses articles « Le Billet de banque n’est ni monnaie ni fausse monnaie ».

[25] Sur la classification de la lettre de change comme un instrument de crédit, voir par exemple Rothbard (1993, pp. 723-24).

[26] Sur la définition et l’identification subjectiviste de la monnaie, voir esp. White (1989, chap. 11).

[27] D’un autre côté, ils admettent implicitement le problème en défendant des « clauses optionnelles » comme « une forme potentiellement importante de protection pour les banques qui ont des engagements de remboursement et opèrent sur des réserves fractionnaires » (Dowd 1993, pp. 41 ff.).

[28] Voir, par exemple, Selgin et White (1996, pp. 98-99). Il est cependant intéressant de noter que Mannequin (p. 404 n) ajoutait que, sous le système présent des banques privilégiées, cet avantage bénéficierait seulement aux propriétaires de banques, pas à leurs clients.

[29] Assurément, cette sorte de rêve de papier-monnaie était très différente de celle des avocats de la monnaie fiduciaire du XXe siècle comme Milton Friedman (1953). Ils rejetaient explicitement le besoin d’or ou de toute autre marchandise pour fonctionner comme base de la valeur de la monnaie.

[30] Selgin (1990, p. 5) a en fait argumenté en faveur de la période 1866-1874 de banque libre au Chili sur ces bases. Selon lui, c’était une « ère de croissance remarquable et de progrès » durant laquelle « les systèmes ferroviaires et télégraphiques du Chili se sont développés, le port de Valparaiso s’est agrandi et amélioré, et les réserves fiscales ont augmenté d’un quart. » Cependant, Huerta de Soto (1998b, p. 549n) a répondu que tout cela n’est pas une preuve de l’augmentation de la richesse réelle mais plutôt d’une expansion illusionniste induite par les moyens fiduciaires.

[31] Richard Cantillon, 1680-1734, né en Irlande, a eu une carrière influente comme banquier et économiste en France (Blaug et Sturges 1993).

[32] Sur la théorie du cycle économique de Cantillon, voir Cantillon (1959) et le résumé dans Hülsmann (2001, p. 701-02). Voir également Say (1852, pp. 471-79). Cette idée est développée plus loin dans une interprétation récente de la théorie autrichienne, qui maintient que les cycles économiques sont essentiellement des cycles d’erreurs, causés par une illusion d’augmentation de la prospérité que génèrent les moyens fiduciaires. Voir esp. Hülsmann (1998).

[33] Courcelle-Seneuil n’a pas suivi cette théorie mais était à la place « fortement influencé par la circulation de James Wilson dans l’analyse du capital fixe de l’expansion » (Rothbard 1995, p. 267).

[34] Modeste n’était assurément pas seul dans son anti-étatisme. Le Dictionnaire de l’économie politique (Guillaumin 1853, p. 324) exprimait des sentiments similaires dans l’entrée de Charles Renouard sur les « Parasites ».

[35] Historiquement, il semble y avoir une raison pour un tel scepticisme : l’insolvabilité inhérente à la banque à réserves fractionnaires ne conduit pas nécessairement à des réserves complètes mais encourage plutôt des arrangements mutuels entre les banquiers et les politiciens. Le privilège commun de la suspension du paiement en numéraire en temps de crise est seulement une première étape sur le chemin d’une coopération inflationniste plus systématique. Sur la progression des événements, voir esp. Hülsmann (1997, pp. 88-90) et Huerta de Soto (1998a, pp. 39-40 et 46).

[36] Huerta de Soto (1998a, p. 42) a soutenu que cela était en effet le cas historique : « L’origine historique légalement invalide (c’est-à-dire criminelle) de la banque à réserves fractionnaires me semble être incontestable. […] Une fois que les banquiers ont obtenu de l’État le privilège d’agir sur la base des réserves fractionnaires, leur statut criminel a disparu. » Pour plus de documentation sur l’histoire de la banque d’un point de vue légal, voir esp. Huerta de Soto (1998b, chaps. 1-3).

[37] Cette idée n’est pas aussi radicale qu’elle n’y paraît. Comme Huerta de Soto (1995, p. 29) nous a informé : « Dans la tradition juridique continentale, il y a un principe de longue date qui remonte à l’ancien droit romain selon lequel la détention, dans les dépôts irréguliers, consiste précisément dans l’obligation de toujours avoir un montant égal à celui reçu à la disposition du déposant. » Pour plus d’élaboration sur l’histoire et la philosophie du droit du point de vue de la banque, voir Huerta de Soto (1998b, chap. 1).

Oskari Juurikkala étudie l’économie financière à l’école d’économie d’Helsinki en Finlande, et fut le récipiendaire du prix Alford au Ludwig von Mises Institute à l’été 2002. Il souhaiterait remercier Guido Hülsmann, Jeffrey Herbener, Mark Thornton, Geurt Marco de Wit, Antoine Gentier et un arbitre anonyme pour les commentaires utiles et les conseils. Toutes les erreurs restantes reviennent évidemment à l’auteur.

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2 Commentaires »

  • Marc Lassort dit :

    Vous avez peut-être raison en disant que la critique des réserves fractionnaires peut constituer un argument qui démontre que les libéraux ne sont pas forcément amis des banquiers. Mais il faut être conscient qu’une bonne partie des théoriciens de la banque libre sont toutefois en faveur de la couverture partielle, comme par exemple Selgin, White, Dowd, Salin, Friedman et beaucoup d’autres. Le débat est encore vif au sein des libertariens, et il faut qu’il le soit, car c’est un débat des plus importants qui soient en dépit de sa technicité.

  • HAMON Florian dit :

    Très bon article qui montre que le libéralisme est complètement biaisé si on ne pratique pas les 100% de réserves. Modeste a raison.

    Il faut insister là dessus pour montrer que l’école autrichienne d’économie n’est pas “l’ami” des banquiers. Ainsi, elle gagnera la ferveur populaire.

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