CDM 2014 – Espagne – L’importance historique de l’école de Salamanque

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Chaque jour de match de cette coupe du monde 2014, retrouvez un article consacré à des aspects intellectuels d’un pays en lice ce jour-là. À suivre dans les jours prochains : « Le Chili, terrain d’essai de la liberté des banques », « Wilhelm Röpke et l’ordo-libéralisme », « L’influence de Turgot aux Pays-Bas » , ou « La diffusion de l’œuvre de Ludwig von Mises en Corée du Sud ». Aujourd’hui, avant son match ce soir contre les Pays-Bas, zoom sur l’Espagne et sur l’école de Salamanque, qui a anticipé les économistes libéraux et notamment les Autrichiens.

 

Francisco de Vitoria, Martín de Azpilcueta, Luis de Molina, et d’autres, n’étaient pas des économistes en tant que tels, mais des théologiens moraux du XVIe siècle, formés dans la tradition de saint Thomas d’Aquin, et ils vinrent à être nommés collectivement les « scolastiques tardifs ». Ces hommes, dont la plupart ont enseigné en Espagne, sont au moins aussi favorables au libre marché que le sera la tradition écossaise beaucoup plus tard. De plus, leur fondement théorique est encore plus solide : ils ont anticipé les théories de la valeur et des prix des « marginalistes » de la fin du XIXe siècle en Autriche.

Ceux qui effectuent des recherches sur le marché libre font généralement remonter les origines de la pensée pro-marché au professeur écossais Adam Smith (1723-1790). Cette tendance à voir Smith comme la source de l’économie politique est renforcée chez les Américains par le fait que son livre célèbre, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, a été publié l’année même de l’indépendance américaine.

Ce point de vue néglige pourtant de larges parties de l’histoire intellectuelle. En réalité, les véritables fondateurs de la science économique ont écrit des centaines d’années avant Smith. Ils n’étaient pas des économistes en tant que tels, mais des théologiens moraux, formés dans la tradition de saint Thomas d’Aquin, et ils vinrent à être nommés collectivement les « scolastiques tardifs ». Ces hommes, dont la plupart ont enseigné en Espagne, sont au moins aussi favorables au libre marché que le sera la tradition écossaise beaucoup plus tard. De plus, leur fondement théorique est encore plus solide : ils ont anticipé les théories de la valeur et des prix des « marginalistes » de la fin du XIXe siècle en Autriche.

Si les cités italiennes ont commencé la Renaissance au XVe siècle, c’est au cours du seizième que l’Espagne et le Portugal ont exploré le monde nouveau, et qu’ils sont apparus comme des centres du commerce et de l’activité économique. Intellectuellement, les universités espagnoles ont engendré un renouveau du grand projet scolastique : il s’agissait, à partir des anciennes traditions chrétiennes, d’enquêter et de développer toutes les sciences, y compris l’économie, sur le solide terrain de la logique et du droit naturel.

Parce que le droit naturel et la raison sont des idées universelles, le projet scolastique était de rechercher des lois universelles qui régissent la façon dont le monde fonctionne. Et bien que l’économie n’était pas considérée comme une discipline à part entière, ces chercheurs ont été amenés au raisonnement économique comme un moyen d’expliquer le monde qui les entourait. Ils ont cherché des régularités dans l’ordre social et ont fait reposer les normes catholiques de justice sur ces régularités.

 Francisco de Vitoria

 L’Université de Salamanque était le centre de l’apprentissage scolastique en Espagne au XVIe siècle. Le premier des théologiens moralistes à rechercher, écrire et enseigner était Francisco de Vitoria (1485-1546). Sous sa direction, l’Université n’offrait pas moins de 70 chaires. Comme pour d’autres grands mentors de l’histoire, la plupart des travaux de Vitoria qui ont été publié nous sont venus sous la forme de notes prises par ses élèves.

 Dans son travail sur l’économie, Vitoria a soutenu que le juste prix est le prix qui a été arrêté par un commun accord entre les producteurs et les consommateurs. Cela signifie que quand un prix est fixé par le jeu de l’offre et de la demande, c’est un prix juste. Ainsi en va-t-il aussi avec le commerce international. Les gouvernements ne doivent pas interférer avec les prix et les relations établies entre les opérateurs économiques à travers les frontières. Les conférences de Vitoria sur le commerce entre l’Espagne et les Indes — publiées à l’origine en 1542 et de nouveau en 1917 par la Fondation Carnegie — précisent que l’intervention du gouvernement dans le commerce viole la « règle d’or ».

Mais la plus grande contribution de Vitoria fut de produire des élèves doués et prolifiques. Ils explorèrent à sa suite presque tous les aspects, moraux et théoriques, de la science économique. Pendant un siècle, ces penseurs ont formé une force puissante en faveur de la libre entreprise et de la logique économique. Ils considéraient le prix des biens et services comme le résultat de l’action des commerçants. Les prix varient selon les circonstances, en fonction de la valeur que les individus accordent aux marchandises. Cette valeur dépend à son tour de deux facteurs : de la disponibilité des produits et de leur utilisation. Le prix des biens et services sont le résultat de l’exploitation de ces forces. Les prix ne sont pas fixés par la nature, ou déterminés par les coûts de production ; les prix sont le résultat de l’estimation commune des hommes.

 Martín de Azpilcueta Navarrus

Martín de Azpilcueta Navarrus (1493-1586) était l’un de ces étudiants de Vitoria. Il fut d’un moine dominicain, le juriste le plus important de son époque en droit canonique, et enfin le conseiller de trois papes successifs. Utilisant le raisonnement, Navarrus a été le premier penseur économique à indiquer clairement et sans équivoque que la fixation des prix par un gouvernement est une erreur. Lorsque les marchandises sont abondantes, il n’est pas nécessaire de fixer un prix maximum ; quand elles ne sont pas, le contrôle des prix fait plus de mal que de bien. Dans un manuel de théologie morale datant de 1556, Navarrus a souligné que ce n’est pas un péché de vendre des produits à un niveau supérieur au prix officiel quand ce prix est convenu entre toutes les parties.

Navarrus a également été le premier à affirmer pleinement que la quantité de monnaie est le principal facteur influant sur la détermination de son pouvoir d’achat. « Toutes choses étant égales par ailleurs, écrit-il, dans les pays où il y a une grande rareté de l’argent, tous les autres biens vendables, et même les bras et le travail des hommes, sont donnés pour moins d’argent que là où il est abondant. »

Pour qu’une monnaie s’établisse à son juste prix dans d’autres devises, elle doit pouvoir être échangée avec bénéfice, une activité qui, pour des raisons morales, fut controversée chez certains théoriciens. Mais Navarrus a fait valoir qu’il n’était pas contraire à la loi naturelle de négocier des devises. Ce n’était pas le but premier de l’argent, mais « il n’en est pas moins une utilisation secondaire importante. » Il fit une analogie avec un autre bien vendable. Le but des chaussures, a-t-il dit, est de protéger nos pieds, mais cela ne signifie pas qu’ils ne devraient pas être échangés avec un bénéfice. Selon lui, ce serait une terrible erreur de fermer le marchés des changes, comme certains le souhaitaient. Le résultat « serait de plonger le royaume dans la pauvreté. »

 Diego de Covarrubias y Leiva

 Le plus grand étudiant de Navarrus était Diego de Covarrubias y Leiva (1512-1577), considéré comme le meilleur juriste en Espagne depuis Vitoria. L’empereur le fit chancelier de Castille, et qu’il ne devienne évêque de Ségovie. Son livre Variarum (1554) fut à l’époque l’explication la plus claire de l’origine de la valeur économique. « La valeur d’un article, a-t-il dit, ne dépend pas de sa nature essentielle, mais de l’estimation des hommes, même si cette estimation est stupide. » Cela ressemble à une banalité, mais cette idée a été négligée pendant des siècles par les économistes, jusqu’à ce que l’école autrichienne redécouvre cette « théorie subjective de la valeur » et l’incorpore dans la microéconomie.

 Comme tous ces théoriciens espagnols, Covarrubias considérait que les individus propriétaires de biens avaient des droits inviolables sur cette propriété. L’une des nombreuses controverses de l’époque était de savoir si les plantes qui produisent des médicaments doivent appartenir à la communauté. Ceux qui ont dit qu’elles le devraient soulignaient que la médecine n’est pas le résultat d’un travail humain ou d’une compétence quelconque. Mais Covarrubias affirma que tout ce qui pousse sur un terrain doit appartenir au propriétaire de ce terrain. Ce propriétaire est même en droit de refuser de mettre sur le marché des médicaments de valeur, et c’est une violation de la loi naturelle que de le forcer à vendre.

 Luis de Molina

 Luis de Molina (1535-1601) fut un autre grand économiste dans la lignée de Vitoria, et l’un des premiers Jésuites à réfléchir sur des sujets théoriques en économie. Bien que rallié à l’École de Salamanque et intéressé à son développement, Molina a enseigné au Portugal, à l’Université de Coimbra. Il est l’auteur d’un traité en cinq volumes, De Justitia et Jure (1593 et ??suivantes). Ses contributions au droit, à l’économie et à la sociologie étaient énormes, et son traité eut plusieurs éditions.

 Parmi tous les penseurs de sa génération favorables au libre marché, Molina était le plus pur dans sa vision de la valeur économique. Comme les autres scolastiques de la dernière génération, il convenait que les marchandises n’étaient pas valorisés « selon leur noblesse ou la perfection », mais selon « leur capacité à servir l’utilité humaine ». Il en a d’ailleurs donné un exemple convaincant. Les rats, de par leur nature, sont plus « nobles » (plus haut dans la hiérarchie de la création) que le blé. Mais les rats « ne sont pas estimés ou appréciés par les hommes », car « ils ne sont d’aucune utilité quelle qu’elle soit ».

 La valeur d’usage d’un bien particulier n’est pas éternelle entre les personnes ni fixe au cours du temps. Elle change en fonction des évaluations individuelles et de la disponibilité. Cette théorie explique aussi les aspects particuliers des produits de luxe. Par exemple, pourquoi une perle, « qui ne peut être utilisée que pour décorer », est plus chère que les céréales, le vin, la viande, ou des chevaux ? Il semble que toutes ces choses soient plus utiles qu’une perle, et ils sont certainement plus « nobles ». Comme l’a expliqué Molina, l’évaluation est faite par des individus, et « nous pouvons conclure que le juste prix pour une perle repose sur le fait que certains hommes veulent lui accorder une valeur en tant qu’objet de décoration. »

 Un paradoxe similaire qui a embrouillé les économistes classiques était le paradoxe du diamant et de l’eau. Pourquoi l’eau, qui est plus utile, devrait-elle être moins chère que les diamants ? Suivant la logique scolastique, cela est dû à des évaluations individuelles et à leur interaction avec la rareté. L’incapacité à comprendre ce fait a pourtant conduit Adam Smith, entre autres, dans la mauvaise direction.

 Mais Molina a compris l’importance cruciale des prix flottants et leur relation avec la production économique. Cela était dû en partie à ses nombreux voyages et à des entretiens avec des commerçants de toutes sortes. « Quand un bien est vendu dans une région ou un lieu à un certain prix » observait-il, tant qu’il l’est « sans fraude ni monopole ni tout acte criminel », alors « ce prix devrait être considéré comme une règle et une mesure pour juger le juste prix des biens dans cette région ou dans ce lieu. » Si le gouvernement tente de fixer un prix qui est supérieur ou inférieur, alors il sera injuste. Molina a également été le premier à montrer pourquoi les prix de détail sont plus élevés que les prix de gros : les consommateurs achètent en plus petites quantités et sont prêts à payer plus cher pour des unités supplémentaires.

 Les écrits les plus sophistiquées de Molina concernent l’argent et le crédit. Comme Navarrus avant lui, Molina a compris la relation entre l’argent et les prix, et savait que l’inflation résulte d’une masse monétaire plus importante. « Tout comme l’abondance des biens entraîne une baisse des prix », a-t-il écrit, — en spécifiant que cela suppose que la quantité de monnaie et le nombre de marchands restent les mêmes —, l’« abondance de l’argent » pousse elle les prix à la hausse — en spécifiant que la quantité de biens et le nombre de marchands restent les mêmes. Molina est même allé jusqu’à souligner que les salaires, les revenus et même les dots aux femmes mariées augmentent finalement dans la même proportion que la masse monétaire.

Il a utilisé ce cadre pour repousser les limites conventionnelles du prêt à intérêt, ou de l’ « usure», un point de friction majeur pour la plupart des économistes de cette époque. Molina a fait valoir qu’il devrait être autorisé à tout le de faire payer des intérêts sur un prêt lié à un investissement en capital, même si le retour sur investissement ne se concrétise pas pour l’emprunter.

 La défense de la propriété privée par Molina reposait sur la conviction que la propriété est fixée dans le commandement « tu ne voleras pas ». Mais Molina est allé au-delà de ses contemporains en exposant également de solides arguments pratiques. Lorsque le bien est détenu en commun, dit-il, il ne sera pas pris soigneusement en charge et les gens vont se battre pour le consommer. Loin de promouvoir le bien public, lorsque la propriété n’est pas divisée, les gens forts dans le groupe vont profiter des faibles pour monopoliser et consommer toutes les ressources.

 Comme Aristote, Molina a également considéré que la propriété commune des biens provoquerait la disparition de toute libéralité et de toute charité. Mais il est allé plus loin et a affirmé que « l’aumône doit être donnée à partir de biens privés et non de biens communs. »

 Dans la plupart des écrits d’aujourd’hui sur l’éthique et le péché, des normes différentes s’appliquent aux États et aux particuliers. Ce n’était pas le cas dans les écrits de Molina. Il a fait valoir que le roi peut bien, en tant que roi, commettre une variété de péchés. Par exemple, si le roi accorde un privilège de monopole à certains, il viole le droit qu’ont les consommateurs d’acheter auprès du vendeur le moins cher. Molina en a conclu que ceux qui en bénéficient sont tenus par la loi morale de compenser les dommages qu’ils causent.

Vitoria, Navarrus, Covarrubias, et Molina sont les penseurs les plus importants parmi plus d’une douzaine de penseurs extraordinaires qui avaient résolu des problèmes économiques difficiles, bien avant la période classique. Formés dans la tradition thomiste, ils ont utilisé la logique pour comprendre le monde qui les entourait, et ils ont cherché quels étaient les institutions susceptibles de promouvoir la prospérité et le bien commun. Il n’est guère surprenant, ce faisant, que la plupart des scolastiques tardifs aient été des ardents défenseurs du libre marché.

S’ils vivaient à notre époque, les membres de l’École de Salamanque ne seraient pas trompés par les mensonges qui dominent la théorie économique moderne et la politique. Si seulement notre compréhension moderne pouvait de nouveau revenir sur cette route pavée pour nous il y a plus de 400 ans !

Llewellyn H. Rockwell, Jr. © Copyright 1995, Foundation for Economic Education.

Traduit par Benoît Malbranque

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