Économie de l’immatériel : repenser la mesure et la forme de la richesse

Par Soufiane Kherrazi*, Institut Coppet

Quelle définition peut-on attribuer à la notion du capital immatériel? Comment peut-on mesurer cette richesse? Quel intérêt peut-on tirer de son estimation? Existe-il un lien entre la liberté économique et le capital immatériel? Autant de questions auxquelles cet article se propose de répondre.

Le capital immatériel, de quoi s’agit-il ?

La richesse totale d’un Etat, ou sa valeur globale,  n’a pas que du physique ou comptable, mais aussi de l’immatériel et de l’intangible. Cela correspond à un ensemble d’actifs comme le capital humain, social, l’attractivité, la compétitivité, la stabilité, la qualité des institutions, l’innovation et la recherche scientifique, la qualité de la vie et de l’environnement, et bien d’autres.

En effet, le capital immatériel s’impose aujourd’hui comme étant un facteur clé de succès d’une entreprise, d’une économie, ou plus largement, d’une nation. Auparavant, la mesure de la richesse reposait essentiellement sur des facteurs matériels, comme le capital industriel, la richesse en matières premières ainsi que d’autres éléments tangibles et quantifiables au niveau des grandeurs économiques. Cela reste de moins en moins vrai de nos jours. Or, l’essentiel de la richesse aujourd’hui est immatériel. C’est ce que confirment les récentes études menées par la Banque Mondiale [1].

La tendance actuelle s’oriente davantage vers les économies de services, autrement dit, vers un capitalisme serviciel et cognitif  (capitalisme immatériel). La richesse d’un bon nombre de pays est tirée en grande partie par le secteur tertiaire, et le poids ce dernier dans le PIB des économies développées est bien connu. Cela fait que l’obtention d’un avantage compétitif se trouve désormais dans le capital à caractère immatériel comme le développement de l’informatique, la spécialisation dans les technologies modernes, la numérisation des services, la dématérialisation des activités, etc. Tout a changé, et l’économie aussi avec.

La comptabilité nationale ne suffit plus comme mesure

Les grandeurs macroéconomiques et les agrégats monétaires ne traduisent qu’imparfaitement la richesse globale d’une nation. Le PIB par exemple ne prend pas en compte un certain nombre d’éléments comme l’autoproduction, les contributions bénévoles à une activité donnée, la qualité des prestations et des produits rendus, le potentiel humain et l’innovation, etc. En ce sens, il y a beaucoup d’immatériel en dehors du PIB [2], même s’il reste vrai qu’une partie de cette richesse immatérielle se reflète dans les composantes de celui-ci. La formule suivante le montre bien :

PIB = Consommation finale + Investissement + Dépenses Publiques + Exportations – Importations

En effet, le PIB tient compte de l’immatériel dans la mesure où les dépenses publiques, de santé et d’éducation par exemple, influent sur le capital humain (ressources humaines, formation, qualité de vie, etc) [3]. De même pour les exportations représentant la compétitivité des produits exportés et les parts de marché à l’étranger, et les importations représentant, entre autres, l’attractivité du marché local.

Si l’on analyse la richesse en terme de la valeur ajoutée, nous pouvons aussi trouver de l’immatériel dans le calcul du PIB. Dans cette optique, le PIB s’exprime comme l’ensemble de la valeur ajoutée créée par les entreprises au niveau du territoire :

PIB = ? de la VA

Cette valeur ajoutée provient de la différence entre le Chiffre d’Affaires (CA) ou la production (P°) et la Consommation intermédiaire (CI). Or, le CA ou le prix de vente, en plus de la marge de profit, couvre non seulement les couts matériels comme la main d’œuvre ou la matière première, mais aussi les couts immatériels comme ceux provenant de la R&D, du marketing ou de SAV.

Le PIB donc montre une partie de la richesse globale, mais cache en même temps la grande partie de celle-ci. Raison pour laquelle, dans les économies où l’essentiel de la richesse n’est pas matériel, l’utilisation du PIB comme seule indicateur de création de richesse donnera sans doute des interprétations erronées ou, du moins, insuffisantes à la prise de décision. Car, il faudra s’interroger aussi sur l’autre part immatérielle, et comme nous ne la mesurons pas, il nous est extrêmement difficile de conclure sur l’état réel de la richesse d’un pays.

Un autre exemple de l’imparfaite mesure de la richesse à travers les grandeurs macroéconomiques, est celui de la balance commerciale. Cela fait plus d’un siècle et demi que F. Bastiat a expliqué que, contrairement à ce que l’on enregistre dans la comptabilité nationale, un déficit commercial n’est pas un signe d’appauvrissement [4]. Au contraire, il peut être un élément d’enrichissement et de création de richesses. De ce fait, la richesse ne se manifeste pas dans le solde commercial quel qu’il soit, nul, positif ou négatif : « Ce que nos génies de l’économie domestique n’ont manifestement pas bien compris, c’est qu’une économie crée de la richesse même si elle fonctionne en parfaite autarcie pour la même raison que le PIB planétaire augmente année après année sans que nous ayons encore exporté la moindre queue de cerise vers Mars» [5].

Le capital immatériel et la liberté économique  

Il est important de souligner l’impact qu’a eu la libéralisation des échanges sur le renforcement du capital immatériel des économies développées ces dernières années. En effet, dans un contexte mondialisé marqué par une forte concurrence, les pays cherchent à offrir les meilleures conditions pour attirer des investissements,  des capitaux étrangers et même des industriels souhaitant délocaliser leurs activités ou externaliser une partie de celles-ci. En toute évidence, cela permet à ces pays de gagner en compétitivité. En outre, il y’a un autre élément certes évident, mais moins tangible : c’est le transfert de technologie et plus encore de savoir-faire nécessaire à leur développement. Ce transfert du capital immatériel n’aurait pas vu le jour si ces pays cédaient au protectionnisme et à la restriction des échanges.

Ainsi, si l’essentiel du capital immatériel se trouve dans le secteur des services au niveau des économies avancées, comme nous l’avons souligné plus haut, c’est parce que ce dernier arrive en tête des secteurs les plus libéralisés dans pratiquement tous les pays du fait de sa nature qui n’admet pas des limites géographiques (les télécommunications, le transport, le tourisme, la grande distribution, etc) [6].

A l’intérieur des frontières, le libre fonctionnement des marchés est tout aussi fondamental. La reconnaissance et la protection des droits de propriété encouragent les entreprises à poursuivre leurs projets de recherche et développement et, de fait, incitent à l’innovation. De même pour les incitations fiscales ou les subventions destinées aux projets de R&D qui stimulent l’investissement dans le capital humain.

En 2006, la Banque Mondiale a rendu public son rapport sur la valeur globale de 152 pays. Ce rapport décompose la richesse des pays en part du capital intangible, du capital naturel et du capital matériel. La valeur d’un pays est la somme donc de ces trois classes du capital. Nous avons repris un échantillon composé de pays qui se situent au plus haut/bas de l’échelle en matière du capital immatériel, auquel nous avons rajouté quelques données relatives au degré de liberté économique et d’endettement public de ces pays, et ce dans l’objectif de prendre conscience du poids de l’immatériel dans la richesse des économies développées. Les résultats sont regroupés dans le tableau ci-dessous :

Pays Capital intangible en % de la valeur globale en 2005 Degré de liberté économique en 2006 Niveau d’endettement en % du PIB en 2006
Etats-Unis 85.43 81.2 46.5
Allemagne 79.8 70.8 43.4
Danemark 79 75 32.9
Suède 84.10 70.9 46.5
Venezuela 31 44.6
Equateur 35.34 54.6

Source : Tableau établit à partir des données de la Banque Mondiale et Heritage Foundation, 2005 et 2006 [7].

Le tableau montre d’une part que les Etats les plus riches en matière de capital intangible sont ceux les plus libres économiquement. D’autre part, et en partant du fait que le capital immatériel reflète, entre autres, la qualité de l’enseignement, de la santé et des services publics qui font l’objet des dépenses publiques et, souvent, de l’endettement total, et que ces dernières -les dépenses publiques- reflètent en partie le degré d’interventionnisme étatique dans l’économie, il parait en toute évidence que les Etats les plus riches immatériellement sont également ceux qui dépensent et s’endettent le moins (moins d’interventionnisme).

Cependant, l’apport de ces données, en dehors de l’objectif affirmé, est bien limité et ne permet pas de conclure définitivement sur l’existence d’une quelconque corrélation, positive ou négative, entre la liberté économique et la richesse immatérielle, et le niveau d’endettement avec la richesse immatérielle. Cela exige bien évidemment une étude plus approfondie. Car, les dépenses publiques n’expliquent pas toujours le niveau d’endettement. C’est le cas des Etats rentiers par exemple où le financement des dépenses provient essentiellement de recettes des ressources naturelles. De même quant à la structure de la valeur globale des Etats dont le poids de l’immatériel diffère dépendamment du niveau de développement du pays. Dans les pays en développement par exemple, c’est le capital naturel qui tire la valeur globale comme c’est le cas au Niger (53% de la richesse est naturelle, contre 39% intangible) [8], à Guinée-Bissau (47% de la richesse est naturelle, contre 39% intangible) [9] et bien d’autres.

Enfin, le rapport de la Banque Mondiale montre également que certains pays en développement sont potentiellement riches,et pourtant, on n’en trouve trace nulle part dans les indicateurs macroéconomiques et les agrégats monétaires. C’est pourquoi il est d’une importance capitale d’établir un bilan étendu de la valeur globale des Etats permettant à la fois de compléter le PIB et d’inclure l’immatériel.

Notes :

[1] :En France c’est 86% en 2000,  en Allemagne 85%, et 82%  aux Etats-Unis. Voir “Where is the Wealth of Nations? Measuring capital for 21st century”, Word Bank Publications, 2006

[2] : Joseph Stiglitz, et al « Richesses des nations et bien etre des individus ; performances économiques et progrès social », Edition Odil Jacob, 2009.

[3] : Nous pouvons aussi décomposer la consommation finale en plusieurs variables pour en identifier la part immatérielle. C’est le cas des dépenses publiques que les ménages ne consomment pas, comme la défense, la justice, etc.

[4] : Frédéric Bastiat, « Sophismes économiques », 1845.

[5] : « Déficit de la balance commerciale ? Et alors? » de Guillaume Nicoulaud.

[6] : Selon un rapport sur les pays de l’OCDE « Rendre les CVM accessibles à tous » publié en 2014 : « les services, comme le transport et la logistique, représentent plus de la moitié de la création de valeur dans les chaines de valeurs mondiales dans bon nombre de pays de l’OCDE, et plus de 30 % en Chine ».

[7] : Pour remonter à la source des données : http://data.worldbank.org/data-catalog/wealth-of-nations, http://perspective.usherbrooke.ca/bilan/servlet/BilanEssai?codetheme=2&codeStat=GC.DOD.TOTL.GD.ZS&anneeStat1=2006&codetheme2=2&codeStat2=x et http://perspective.usherbrooke.ca/bilan/servlet/BilanEssai?codetheme=9&codeStat=HFI.GENERAL&anneeStat1=2006&codetheme2=2&codeStat2=x

[8] : Données de la Banque Mondiale en 2000

[9] : Idem

*Soufiane Kherrazi est étudiant-chercheur en Sciences de Gestion à l’École Nationale de Commerce et de Gestion de l’Université Ibn Tofail, Maroc.

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