Le sophisme de Karl Marx, par Yves Guyot (1901)

Dans cet article du Journal des économistes, daté d’août 1901, Yves Guyot examine l’œuvre économique de Karl Marx dans le but d’y traquer ses errements, ses sophismes. Après avoir examiné les grands principes du Capital  la valeur-travail, la plus-value, la concentration capitaliste , il conclut que le socialisme marxiste, soi-disant scientifique, n’est qu’un amas de théories vagues ou invalides, toutes contraires aux faits.


LE SOPHISME DE KARL MARX

SOMMAIRE. I. La méthode de Karl Marx. — II. La théorie de la valeur. — III. La valeur du travail et sa plus-value. — IV. Le capital, profit net et plus-value. — V. Résistance des industriels au bénéfice marxiste. — VI. La destruction de la plus-value par l’outillage. — VII. Le minimum de travail. — VIII. La dichotomie sociale. — IX. L’absorption des marxistes par la société capitaliste. — X. Socialisme scientifique et révolutionnaire. — XI. Le marxiste opportuniste. — XII. Aveux de marxistes. — XIII. Impuissance du marxisme.

I. LA MÉTHODE DE KARL MARX

Je prends le mot sophisme dans le sens où l’emploie Bentham : « Le sophisme est un argument faux revêtu d’une forme plus ou moins captieuse. Il y entre toujours quelque idée de subtilité, quoiqu’il n’implique pas nécessairement celle de mauvaise foi. Le sophisme est mis en œuvre pour influer sur la persuasion d’autrui et pour en tirer quelque résultat. L’erreur est l’état d’une personne qui entretient une opinion fausse : le sophisme est un instrument d’erreur[1]. »

L’influence de Karl Marx, comme de tous les prophètes, résulte moins de ce qu’il a dit que de ce qu’il promettait de dire. Si on se permettait quelques objections au premier volume du Capital paru en 1867, les disciples fidèles faisaient acte de foi au second volume qui ne devait paraître qu’en 1885, deux ans après la mort de Karl Marx. Et si on osait encore contester quelques aperçus de Karl Marx, ils vous renvoyaient au troisième qui n’a paru qu’en 1895. Ces deux volumes ont été publiés par les soins d’Engels qui reconnait que, surtout pour le troisième volume, il ne disposait que d’une ébauche très incomplète. Alors, se pose une question : si Karl Marx avait une idée aussi nette qu’il le prétendait, pourquoi donc cette lenteur dans l’élaboration de cette exposition ? Il a entendu réduire toute la science économique, historique, sociale à une formule. Pourquoi donc tant d’efforts pour la dégager ? Lorsqu’on lit ces trois gros volumes, on y trouve non seulement du fatras, mais quantité de compilations extraites surtout des Reports on commercial distress (1847-1848) et des Reports on Bank acts de 1857-1858. Il en résulte donc que la documentation de Karl Marx remonte à plus de cinquante-trois et à plus de quarante-trois ans. Ces trois volumes ont été traduits en français ; le premier sur la seconde édition allemande a été revu et complété par Karl Marx et a paru à Paris en 1875 chez Maurice Lachâtre. Les deux autres volumes ont été traduits à l’Institut des sciences sociales de Bruxelles et ont paru en 1900 et 1901 chez Giard et Brière. Nous connaissons donc l’œuvre définitive de Karl Marx et d’Engels.

Dans ses préfaces, Engels célèbre Karl Marx comme le grand révélateur du socialisme scientifique. Il déclare qu’il a tout expliqué. Il rabroue d’importance Rodbertus et les autres économistes ou socialistes que des profanes ont osé présenter comme des prédécesseurs de Karl Marx. « De même que Lavoisier se dresse devant Prietsley et Scheele, ainsi Marx se présente devant ses précurseurs de la théorie de la plus-value » Rodbertus n’a mis la main que sur un lieu commun. Karl Marx seul a donné « la clef de toute la production capitaliste ». Karl Marx se montre très âpre pour la propriété de ses idées. Dans sa préface du Capital, il dit que « Lassalle, tout en évitant d’en indiquer la source, a emprunté à ses écrits, presque mot pour mot, toutes les propositions théoriques générales de ses travaux économiques. »

Il a partout le pédantisme intransigeant du personnage qu’on désignait jadis sous le nom de cuistre.

En fait de méthode, il a toujours conservé les procédés de l’hégélianisme dont il se reconnaissait lui-même coupable d’avoir infesté Proudhon. Il ne tient compte des faits que pour les encadrer dans sa démonstration et cette démonstration n’est qu’un exercice de dialectique. Un de ses disciples les plus fervents, M. Kautsky, s’est écrié avec effroi : « Que reste-t-il de la doctrine marxiste, si on lui prend la dialectique ?[2] ».

Karl Marx en couvrait la pauvreté de railleries et d’injures à l’égard de ses adversaires et de métaphores voyantes et fausses, destinées à faire impression sur les foules qui ne saisissaient pas la démonstration, mais retenaient l’image. Ses boniments et ceux de Proudhon sont de même famille : seulement tandis que Proudhon les a prodigués sur les sujets les plus divers, Karl Marx s’en est tenu à une seule idée et on peut dire à une seule métaphore : « Le capital est du travail mort qui, semblable au vampire, ne s’anime qu’en suçant du travail vivant, et sa vie est d’autant plus allègre qu’il en pompe davantage. » Il la répète sur tous les tons et elle incarne tout le marxisme des réunions publiques.

Il faut rendre cette justice à Karl Marx qu’il a essayé de donner une ossature à cette figure macabre. Il a voulu l’appuyer sur une théorie de la valeur d’où il a déduit son hypothèse du surtravail.

II. LA THÉORIE DE LA VALEUR.

Sa théorie de la valeur n’est point fondée sur les faits ; elle est empruntée à Ricardo. Celui-ci, critiquant la définition de la valeur d’Adam Smith, dit en parlant de l’utilité : « Ce n’est pas elle qui est la mesure de la valeur échangeable, quoiqu’elle lui soit essentielle. La valeur d’une marchandise dépend de la quantité de travail nécessaire pour la produire[3]. » Cette affirmation confond l’effort et l’utilité, le travail et son résultat. Le consommateur ne connaît jamais l’effort accompli par le producteur. Cet effort lui est indifférent. Il achète selon ses convenances et son pouvoir d’achat. C’est l’offre et la demande qui détermine la valeur qui n’est que l’expression du rapport de l’utilité possédée par un individu au besoin d’un autre individu[4].

Cette définition, ayant l’avantage de la simplicité, n’aurait pu convenir à Karl Marx. Il a repris la définition de Ricardo, mais au mot de travail, il a ajouté celui de « force de travail », ce qui, aux yeux admiratifs d’Engels, constitue sa grande découverte[5]. Toutefois, il n’emploie pas toujours ce mot complémentaire.

Pour établir sa démonstration, Karl Marx part d’une vérité arithmétique élémentaire : deux quantités égales à une troisième sont égales entre elles.

Mais on va voir comment cette vérité se déforme dans la dialectique de Karl Marx.

« Une quantité donnée de froment, dit-il, est égale à une quantité quelconque de fer.

Il existe entre eux quelque chose de commun ; les deux objets sont égaux à un troisième qui, par lui-même, n’est ni l’un ni l’autre. Chacun des deux doit être réductible au troisième, indépendamment de l’autre. » (Le Capital, t. I, ch. 1er).

Dans le troc, ces deux objets sont égaux au désir réciproque des deux possesseurs de les échanger et à la mesure de ce désir. Quand la monnaie sert de commun dénominateur à l’échange, c’est à telle et telle quantité de monnaie que ces deux quantités sont égales. Karl Marx ne saurait tenir compte des faits qui aboutissent à cette conclusion. Il suppose que cette troisième quantité est la quantité mystérieuse de travail incorporée dans le froment et dans le fer.

La grande découverte de Karl Marx est accomplie :

« La valeur d’une marchandise est déterminée par le quantum de travail matérialisé en elle, par le temps socialement nécessaire à sa production. » (T. I, ch. VII, §2).

M. Paul Lafargue dira plus tard « Marx prouve que la quantité de travail incorporé dans une marchandise constitue sa valeur ». M. Paul Lafargue prouve, lui, qu’il confond une affirmation et une preuve

Pour Karl Marx, la valeur ne saurait être le rapport entre le désir et le besoin de deux individus. Il déclare que la « valeur n’existe que dans un objet ». Cependant la force de travail n’est pas un objet ; c’est l’expression d’un effort qui peut même rester sans résultat. Pour répondre à cette observation, Karl Marx déclare que « l’homme est lui-même un objet, en tant que simple existence de force de travail ». (T. 1, ch. VIII). Puis Karl Marx nous affirme que « la valeur d’un article veut dire non sa valeur individuelle, mais sa valeur sociale ». (T. I, ch. XII). La valeur est un rapport humain : et un objet n’a de valeur que lorsqu’il est approprié par un homme. Si c’est là ce qu’a voulu dire Karl Marx, nous sommes d’accord. Mais Karl Marx va plus loin quand il donne sa définition de la valeur

« La valeur n’est autre chose qu’une manière sociale particulière de compter le travail employé dans la production d’un objet. » (T. I, ch. I, p. 32)

Sans être très exigeant, on peut trouver que cette définition manque de clarté ; qu’elle contient des mots vagues comme celui de « manière » complété par les deux épithètes « sociale particulière » ; que la pratique des marchés qui se font tous les jours n’indique pas que la valeur est une manière quelconque de compter le travail. C’est le rapport entre le désir de l’acheteur et le besoin du vendeur qu’exprime le mot valeur. Mais celui qui se permet ces observations est « un ignare, un idiot, un être méprisable, vendu au capital » ; car Karl Marx a eu soin de nous prévenir de l’importance de cette conception de la valeur :

« La découverte de la nature de la valeur marque une époque dans l’histoire du développement de l’humanité. » (T. I, ch. I, p. 29)

Un ironiste pourrait dire que cette phrase n’est point une preuve de l’orgueil de Karl Marx, car cette invention, fausse d’ailleurs, est due à Ricardo ; mais Karl Marx se l’attribue.

III. LA VALEUR DU TRAVAIL ET LA PLUS-VALUE

Karl Marx complète cette invention de Ricardo par une autre affirmation de Ricardo qui avait été émise précédemment par Turgot[6]. Ricardo dit :

« Le prix naturel du travail est celui qui fournit aux ouvriers en général le moyen de subsister et de perpétuer leur espèce sans accroissement ni diminution. Le prix du travail dépend donc des subsistances et de celui des choses nécessaires ou utiles à l’entretien de l’ouvrier et de sa famille. » (T. I, ch. VI)

Mais il ajoutait que ce prix varie non seulement à diverses époques, entre les divers pays, mais également dans un même pays.

« L’ouvrier anglais, disait-il, regarderait son salaire comme très au-dessous du taux naturel et insuffisant pour maintenir sa famille, s’il ne lui permettait d’acheter d’autre nourriture que des pommes de terre et de n’avoir pour demeure qu’une misérable hutte de terre. »

Lassalle, lui, a déclaré avec cette superbe assurance qui est commune à tous les grands docteurs du socialisme, que « la moyenne du salaire est fixée d’après les besoins indispensables à la vie » et il a donné à cette formule le titre « de loi d’airain des salaires ».

Selon les besoins de leur politique, de leurs démonstrations et les auditeurs auxquels ils s’adressent, Karl Marx et ses disciples tantôt l’ont adoptée dans son sens absolu, tantôt l’ont atténuée. Mais pour eux la journée de travail est l’unité de valeur.

« La valeur de la journée de travail est déterminée par le temps de travail nécessaire à sa production. Si donc la production des moyens de subsistance journalière, tel qu’il les faut pour le travailleur, coûte six heures, il doit travailler en moyenne six heures. » (T. I, ch. X. p. 98)

Pendant ces six heures, l’ouvrier travaille pour lui ; mais s’il travaille douze heures, il donne six heures de travail extra ou de surtravail ou de travail non payé qui font le gain du capitaliste, ce que Karl Marx appelle la plus-value.

Karl Marx explique de la manière suivante comment est constituée la durée de travail nécessaire, celle qui appartient à l’ouvrier et qui n’est pas volée par le capitaliste.

« Posons que la valeur journalière d’une force de travail moyenne soit de 3 shelling ou 1 écu, et qu’il faut six heures par jour pour la reproduire. Pour acheter une telle force, le capitaliste doit avancer un écu ». (T. I, ch. XI, p. 131.)

Mais, d’après l’hypothèse de Karl Marx, il ne resterait rien au capitaliste. Il lui faut une plus-value. Quelle sera cette plus-value ? Rien de plus simple. « Cela dépend du taux de la plus-value. » S’il est de 50 p. 100 la plus-value sera un demi écu, représentant 3 heures de travail ; s’il est de 100 p. 100 elle montera à un écu représentant six heures de surtravail. (ibid). »

En un mot, tout se réduit à cette proportion :

Temps de travail extra / temps de travail nécessaire

Cette proportion détermine le taux de la plus-value.

« La somme du travail nécessaire et du surtravail forme la grandeur absolue du temps de travail, c’est-à-dire la journée de travail. » (T. I, ch. X, p. 98).

IV. LE CAPITAL, PROFIT NET ET PLUS-VALUE

Karl Marx fait trois catégories du capital employé à la production : Le capital fixe qui représente l’outillage ; le capital constant qui représente le loyer, les matières premières, le chauffage et l’éclairage ; le capital variable qui représente les salaires.

« Le capital variable est l’expression monétaire de la valeur de toutes les forces de travail que le capitaliste emploie à la fois. La grandeur du capital variable est donc proportionnelle au nombre des ouvriers employés. » (T. I, ch. XI).

Pourquoi le capital est-il constant quand il s’agit des matières premières et est-il variable quand il s’agit des salaires ? Le prix des matières premières subit des variations plus rapides et plus fréquentes que celui du travail. Karl Marx reconnaît que le cours, pendant sa fabrication, peut élever du coton entré au prix d’un demi-shelling dans la manufacture, au prix d’un shelling ; que cette augmentation de prix peut être incorporée au produit ; mais « ce changement est indépendant de l’accroissement de valeur qu’obtient le coton par le filage même ». Et alors il conclut :

« Dans le cours de la production, la partie du capital qui se transforme en moyens de production, c’est-à-dire en matières premières, matières auxiliaires et instruments de travail, ne modifie pas la grandeur de sa valeur. C’est pourquoi nous la nommons partie constante du capital, ou plus brièvement capital constant.

La partie du capital transformée en force de travail change, au contraire, de valeur dans le cours de la production. Elle reproduit son propre équivalent et de plus un excédent, une plus-value, qui peut elle-même varier et être plus ou moins grande. Cette partie du capital se transforme en valeur plus ou moins grande. Cette partie du capital se transforme sans cesse de grandeur constante en grandeur variable. C’est pourquoi nous la nommons partie variable du capital, ou plus brièvement capital variable.

Une valeur est capital lorsqu’elle est avancée dans le but d’engendrer un profit. »

Voici sur quelle équivoque subtile il base sa démonstration :

« De même que ce qui excède une grandeur ne peut pas en constituer une partie, de même le profit, l’excédent de la valeur même de la marchandise sur l’avance du capitaliste, ne peut pas constituer une fraction de cette dernière. Si la valeur avancée par le capitaliste est le seul élément qui concourt à la création de la valeur de la marchandise, il est impossible que la production fournisse une valeur supérieure à celle qui y a été engagée, à moins qu’on n’admette que quelque chose se forme de rien. »

Ces principes sont fort exacts. Rien ne se forme de rien. L’excédent d’une grandeur ne peut pas en constituer une partie. Mais il s’agit de savoir si ces principes s’appliquent au profit.

Karl Marx avance encore un certain nombre de vérités incontestables quand il dit : « Le capitaliste n’a en vue que l’excédent de la valeur du produit sur la valeur du capital consommé ».

La production d’une plus-value est le but déterminant de la production capitaliste mais il ne faut pas la confondre avec le profit.

Karl Marx appelle plus-value l’expression du rapport de la plus-value capital variable et taux du profit l’expression du rapport de la plus-value au capital entier.

Le profit provient de ce que le capitaliste peut mettre en vente une chose qu’il n’a pas payée ; or, ce qu’il n’a pas payé, c’est le surtravail. Par conséquent, le rapport doit s’établir entre le capital variable représentant la main-d’œuvre et l’excédent de la valeur obtenue par la marchandise.

Voici la formule:

« Supposez, dit Karl Marx, qu’un capital (C) de 500 liv. st. se décompose en matières premières, instruments, etc., d’une valeur de 400 liv. st. (c constant) et en 100 liv. st. payées aux ouvriers (v variable) ; qu’en outre la plus-value (p) est de 100 liv. st. ; alors le taux de la plus-value p/v = 100£/100£ = 100%  ; mais le taux du profit p/c = 100£/500£ = 20% . » (T. I, ch. XVII, p. 226)

Dans le T. III, ch. IV., nous trouvons l’application de cette formule à des chiffres donnés par une filature de coton de 10 000 broches pour une semaine d’avril en 1871 et étendus à toute l’année. Toute question de crédit est éliminée (en liv. st.) :

Capital fixe (machines)               10 000

Capital circulant                         2 800

Capital total                                12 800

 

Valeur du produit hebdomadaire

Capital fixe (usure des machines)                        20

Capital circulant constant (loyer 6 liv. st. ;

coton, 342 ; charbon, huile, gaz, 10)                   358

Capital variable (salaires)                                   52

Plus-value (travail non payé)                              80

                    Total                                                   510

Le capital avancé hebdomadairement est :

Capital circulant constant                                   358

Capital variable (salaires)                                   52

                   Total                                                   410

 

Proportion pour 100.

Capital constant                                                   87,3

Capital variable (salaires)                                   12,7

                                                                                 100

Si on rapporte ces éléments à l’ensemble du capital circulant 2 500 liv. st., on trouve 2 182 liv. st. de capital constant et 318 liv. st. de capital variable.

La dépense annuelle de salaire s’élevant à 52 X 52 = 2 704 liv. st., le capital variable (318 liv. st.) accomplit 8 1/2 rotations par an.

Le profit de toute l’année s’élève donc à 80 x 52 = 4 160 liv. st. Si on divise ce nombre par le capital total, soit 12 500, on obtient 33,28 p. 100. Tel est le taux du profit.

Le profit est la comparaison de la plus-value du travail ou du capital variable à l’ensemble du capital, mais ce n’est pas le profit qu’il faut voir. La plus-value du capital variable ne doit être comparée qu’au capital variable, c’est-à-dire aux salaires payés aux ouvriers.

Nous avons alors :

80 £ de plus-value divisées par 52 £, montant du capital variable payé chaque semaine :

80/52 = 153  11/13 %

Mais comme le capital variable (318 £) se renouvelle 8 fois ½ par an, nous avons :

153 11/13% x 8 ½ = 1 307 9/13 %

Ce chiffre de la plus-value, c’est le chiffre du surtravail ; c’est le taux du capital vampire. Quand l’industriel paye 100 fr. en salaires, il gagne 1 307 fr. ; quand il paye 1 franc de salaire, il gagne plus de 13 fr. (Le Capital, t. III, p. 58).

Karl Marx et ses disciples ont beau jeu pour dénoncer une pareille exploitation du travail par le capital.

Un déclamateur socialiste n’analyse pas la manière dont ce rapport a été obtenu. Il met tous les mathématiciens au défi de démontrer que le calcul de Karl Marx n’est pas juste ; et aucun, à coup sûr, ne contestera la justesse du calcul.

De ce silence, il conclut que Karl Marx a prouvé, non pas d’après une hypothèse en l’air, mais en prenant l’exemple d’une filature anglaise, pendant une semaine de 1871, que le patron gagnait 13 fr. par franc donné au salarié ; que ces 13 fr. sont le résultat de ce franc de travail ; qu’ils représentent la plus-value du travail humain absorbée par le capital ; qu’ils représentent le travail non payé !

Le marxiste continue en disant :

« Le capital que nous avons envisagé se subdivise en 12 182 liv. st. de capital constant et 318 liv. st. de capital variable, en tout 12 500 liv. st., soit 97 ½ p. 100 de capital constant et 2 ½ p. 100 de capital variable (employé au salaire). La quarantième partie du capital total seulement sert, mais en jouant ce rôle plus de 8 fois par an, à payer les salaires. »

Et toute la plus-value provient de ces 2 ½ p. 100.

Telle est la thèse.

Seulement, dès son premier volume (ch. XVII), Karl Marx avait fait suivre la formule que nous avons donnée de cette restriction :

« Il est évident que le taux du profit peut être affecté par des circonstances tout à fait étrangères au taux de la plus-value. Je démontrerai plus tard, dans le IIIe volume, que, étant donné le taux de la plus-value, le taux du profit peut varier indéfiniment. »

En effet, Engels fait suivre l’exemple de la filature anglaise des restrictions suivantes :

« Ce profit (33,28% relativement à l’ensemble du capital) est anormalement élevé : il s’explique par une conjoncture exceptionnellement favorable, — des prix très bas pour le coton et très élevés pour le fil — qui n’a certainement pas duré pendant toute l’année. »

Quelques lignes plus bas, confondant les mots « profit et plus-value », Engels parlant du taux de 1 300%, dit :

« Pareil profit n’est pas rare dans les périodes de très grande prospérité, que nous n’avons plus traversées, il est vrai, depuis un certain temps. »

Ces deux restrictions ruinent tout le calcul : si le prix du coton, matière première, et du fil, produit, jouent un certain rôle pour augmenter ou diminuer le profit, alors le profit n’est pas le simple résultat du surtravail, et le taux de 1 307% disparaît, tandis qu’apparaissent d’autres éléments que le surtravail dans la valeur du produit.

Et en effet dans ce volume III, on trouve des chapitres consacrés à l’Économie dans l’application du capital constant, aux Effets des variations des prix, à la Rotation du capital, etc.

V. RÉSISTANCE DES INDUSTRIELS AU BÉNÉFICE MARXISTE.

D’après la théorie de Karl Marx un industriel, pour s’assurer des bénéfices, n’aurait qu’à prendre un nombre indéfini d’ouvriers et cette opération lui serait facile, puisque, d’après le calcul précédent, la part du capital réservé aux salaires ne serait que de 2 ½ relativement au capital total.

Dans l’hypothèse suivante, Karl Marx leur montre tout le bénéfice qu’ils auraient à multiplier le nombre de leurs ouvriers.

« Supposons que, dans un pays d’Europe, le taux de la plus-value soit de 100 pour 100, ce qui revient à dire que les ouvriers y travaillent la moitié de la journée pour eux et l’autre moitié pour les patrons, et admettons que dans un pays d’Asie le taux de la plus-value soit de 25%, les ouvriers y travaillant les 4/5 de la journée pour eux et 1/5 pour leurs patrons. Supposons en outre que dans le pays européen le capital national ait la composition 84 capital + 16 variable (salaires), alors que dans le pays asiatique où l’on emploie peu de machines, et où, dans un temps donné, une quantité déterminée de force de travail consomme relativement peu de matières premières, la composition soit 16 capital + 84 salaires. Dans ces conditions, on aura :

1° Dans le pays européen : valeur du produit 84 salaires + 16 capital + 16 plus-value = 116.

Taux du profit : 16/100  = 16%.

2° Dans le pays asiatique : valeur du produit 16 capital + 84 salaires + 21 plus-value = 121. Taux du profit 21/100 = 21%.

Le taux du profit est donc de plus de 25% plus grand en Asie qu’en Europe, bien que le taux de la plus-value soit quatre fois plus petit. » (T. III, ch. VIII).

Qu’a voulu prouver Karl Marx par cet exemple hypothétique ? Il a voulu prouver que le taux du profit était d’autant plus élevé que la part de la main-d’œuvre était plus considérable dans la production, en admettant même que proportionnellement la moins-value fût plus faible.

Mais alors les industriels européens sont bien absurdes de perfectionner leur outillage et de remplacer le travail humain qui, seul, leur donne la plus-value, par du travail mécanique qui ne leur donne rien.

Ils sont bien absurdes de se confiner dans les pays européens au lieu d’aller dans l’Inde et en Chine où ils trouveraient du travail en abondance sur lequel ils pourraient prélever une plus-value d’autant plus forte qu’ils feraient entrer moins de capital constant dans leur production ?

VI. LA DESTRUCTION DE LA PLUS-VALUE PAR L’OUTILLAGE.

Karl Marx a trouvé la réponse suivante, sans se demander si elle n’était pas en contradiction avec l’exemple de l’Inde que je viens de citer.

Pour augmenter le surtravail, le capitaliste a trois moyens : réduire le salaire, c’est-à-dire, la durée de temps de travail nécessaire ; mais cette réduction est limitée par les moyens de subsistance ; augmenter la durée du travail, mais le capitaliste y trouve des obstacles physiologiques, moraux et légaux. Alors il ne lui reste qu’un moyen : perfectionner les moyens de production.

« Le capitaliste qui emploie le mode le plus perfectionné s’approprie sous forme de surtravail une plus grande partie de la journée de l’ouvrier que ses concurrents.

Le capital a donc une tendance constante à augmenter la forme productive du travail pour baisser le prix des marchandises et par suite celui du travailleur. » (T. I, ch. XII, p. 138).

Karl Marx explique ainsi la passion du capitaliste pour la machine. Mais cette explication est insuffisante, non seulement parce qu’elle est en opposition avec l’exemple de l’Inde, mais encore pour le motif suivant. Si la machine augmente le travail de l’individu, elle diminue le nombre des individus pour une production égale : donc elle détruit le surtravail humain qui est la source unique de la plus-value qui, seule, repait le capital. Donc le capitaliste, en remplaçant la main-d’œuvre par la machine, se condamne à la famine. Donc il se voue au suicide et tout progrès dans la production industrielle est la destruction même de la plus-value. Un capitaliste a une machine de 10 chevaux-vapeur conduite par deux mécaniciens payés chacun 6 francs par jour. Voici le résultat :

6 heures de surtravail/ 6 heures de travail nécessaire   =   plus-value de 3 francs/capital variable de 3 fr.

Si on multiplie par 2 on trouve que le capitaliste vampire a obtenu pour 6 francs de surtravail !

Si, au contraire, il avait employé 210 hommes que représentent les 10 chevaux-vapeur, même en réduisant la plus-value de 3 fr. à 1 fr., à 0 fr. 50, à 0 fr. 25, il aurait eu respectivement 210 fr., 105 fr., 52 fr., au lieu des 6 francs que lui laissent les deux mécaniciens !

Où est le capitaliste disposé à remplacer ses 10 chevaux-vapeur et ses francs de plus-value, par 210 ouvriers sur le travail desquels il pourrait prélever une plus-value de plusieurs centaines de francs ?

Donc, si la théorie de Karl Marx était exacte, tout perfectionnement de l’outillage, en diminuant la quote-part du travail humain, est destructeur de la plus-value et est une cause de ruine pour le capitaliste.

VII. LE MINIMUM DU TRAVAIL

Karl Marx est un adversaire du libre échange, car la valeur des subsistances détermine la valeur de la force de travail. Donc plus les subsistances sont chères, moins le capitaliste a de surtravail à sa disposition. Quand on en abaisse le prix, le travailleur peut s’imaginer qu’il en profite en achetant du pain, de la viande, du sucre, des chaussures, des vêtements à meilleur marché. Quelle illusion !  La baisse des prix a procuré du surtravail au capitaliste (T. I, ch. XII).

On voit que le sophisme de Marx est un merveilleux instrument d’agitation. Il sert à fausser toutes les actions « de la bourgeoisie ». Êtes-vous libre échangistes, demandez-vous la vie à bon marché pour tous ? c’est afin d’augmenter la part du surtravail.

L’accroissement du capital, c’est l’excédent du travail. Le capital, affamé de surtravail, cherche à absorber la plus grande masse de surtravail.

« Le capital est du travail mort qui, semblable au vampire, ne s’anime qu’en suçant du travail vivant, et sa vie est d’autant plus allègre qu’il en pompe davantage. Le temps pendant lequel l’ouvrier travaille est le temps pendant lequel le capitaliste consomme la force de travail qu’il lui a achetée. » (T. I, ch. X.)

Le salarié qui entend ces belles métaphores se répète que le bénéfice du fabricant, c’est le travail non payé ; donc, moins il travaillera, moins il donnera de travail non payé. En réduisant son travail au minimum, il empêche le capital de le voler. Il épargne son unique fortune, sa force de travail. Karl Marx le lui prouve :

« Si la période ordinaire de la vie d’un ouvrier, étant donnée une moyenne raisonnable de travail, est de trente ans, la valeur moyenne de ma force que tu me payes par jour forme 1/365×30 ou 1/10950 de sa valeur totale. La consommes-tu dans dix ans, eh bien tu ne payes, dans ce cas, chaque jour, que 1/10950  au lieu de 1/3650 valeur entière, c’est-à-dire que tu ne me payes que 1/3 de sa valeur journalière, tu me voles donc chaque jour 2/3 de la valeur de ma marchandise. » (T. I, ch. X).

Donc ce que l’ouvrier doit poursuivre, c’est le minimum de travail.

« Voilà pourquoi la règlementation de la journée de travail se présente dans l’histoire de la production capitaliste comme une lutte séculaire pour les limites de la journée de travail, lutte entre la classe capitaliste et la classe ouvrière. » (T. I, ch. X).

En attendant le millénaire socialiste, et la suppression du capital, le salaire doit poursuivre par tous les moyens la diminution des heures de travail. La surenchère vient vite.

Après les Trois-Huit, M. Vaillant et les Trade-Unions australiennes ont demandé 6 heures ; M. Hyndman, 4 heures, M. Reindsdor devant le Tribunal de Leipzig et M. J. Noble, de New York, ont réclamé 2 heures ; M. le Dr Joynes, 1 h. ½ et M. Pablo Lafargue, dans son Droit à l’oisiveté, demande « la proclamation des Droits de la paresse mille et mille fois plus nobles et plus sacrée que les phtisiques Droits de l’homme[7]. »

La morale professionnelle marxiste aboutit, pour le salarié, au minimum de production.

Karl Marx a un tel enthousiasme pour le factory act de 1850 qu’il consacre une partie de son ouvrage à le reproduire et il conclut triomphalement :

« Le pompeux catalogue des « Droits de l’homme » est ainsi remplacé par une modeste grande charte qui détermine légalement la journée de travail et indique enfin clairement le temps que vend le travailleur et quand commence le temps qui lui appartient. » (T. I, ch. X).

Seulement Karl Marx et ses disciples, en réclamant la réduction légale des heures de travail, n’ont pas osé demander un maximum légal d’intensité de travail. C’est là une timidité inconséquente et indigne de tels logiciens.

Ce n’est pas assez. Ils devraient demander que la loi fixât le temps de travail nécessaire d’après le tarif des subsistances, d’après la puissance des moyens de production et limitât le temps de travail non payé. De cette manière, la loi réduirait à un minimum la spoliation du capital, l’exploitation du salarié par le salariant. Si aucun socialiste n’ose déposer une loi de ce genre, j’ai le droit d’en conclure ou qu’il ne connaît pas le système du maître dont il se réclame ou qu’il s’incline devant un opportunisme bourgeois.

Mais on voit la simplicité de la conception politique à laquelle aboutit le sophisme marxiste.

Il appartient à l’État d’intervenir pour assurer aux salariés le maximum de salaire et le minimum de travail. Il le doit. Il le peut. S’il ne le fait pas, il est contre les ouvriers pour les patrons. Voilà tout.

Donc donnez les pouvoirs politiques aux marxistes. Qu’est-ce que cela coûte ? Un bulletin de vote et ils réduiront indéfiniment le travail économique pour le remplacer par le travail politique.

VIII. LA DICHOTOMIE SOCIALE

Karl Marx commençait le Manifeste du parti communiste, en 1847, par ces mots : « L’histoire de toute société n’a été que l’histoire des luttes de classes[8]. » Il continuait en affirmant que « la société tout entière se partage de plus en plus en deux classes directement opposées : la bourgeoisie et le prolétariat. »

La propriété privée n’existe que là où les instruments du travail appartiennent aux travailleurs eux-mêmes. Mais elle « est supplantée par la propriété privée capitaliste, fondée sur le travail d’autrui, sur le salariat. » (T. I, ch. XXXII.)

« Toutes les méthodes employées pour produire de la plus-value sont des méthodes d’accumulation. Il en résulte que la situation de l’ouvrier, quel que soit son salaire, empire dans la mesure même où progresse l’accumulation des capitaux. Enfin la loi qui compense la surpopulation relative, ou réserve de l’armée des industriels, par le progrès de l’accumulation des capitaux ne fait qu’enchaîner l’ouvrier au capital plus solidement que les fers de Vulcain n’enchaînèrent Prométhée à son rocher. L’accumulation de la misère correspond ainsi à l’accumulation des capitaux. À un pôle on constate une accumulation de richesses et à l’autre une accumulation de misère, de travail, de servage, d’ignorance, de brutalité, de dégradation morale, et cela précisément du côté de la classe qui produit le capital même. »

D’un autre côté, dans le Manifeste communiste, Marx avait affirmé que « le développement de la grande industrie sape sous les pieds de la bourgeoisie le terrain même sur lequel elle a établi son système de production et d’appropriation. La bourgeoisie produit avant tout ses propres fossoyeurs. Sa chute et la victoire du prolétariat sont également inévitables ».

Dans le Capital il affirmait de nouveau cette nécessité.

« La socialisation du travail ne peut plus tenir dans son enveloppe capitaliste. L’heure de la propriété capitaliste a sonné. Les expropriateurs sont à leur tour expropriés, Là il s’agissait de l’expropriation de la masse par quelques usurpateurs ; ici, il s’agit de l’expropriation de quelques usurpateurs par la masse. » (T. I, ch. XXXII.)

Le prolétariat s’empare du pouvoir politique, qui n’a jamais été que « le pouvoir organisé d’une classe pour l’oppression d’une autre. »

Capitalistes, la Révolution sociale est accomplie : Cet évènement est fatal. La Société capitaliste ne peut s’y dérober.

IX. L’ABSORPTION DES MARXISTES PAR LA SOCIÉTÉ CAPITALISTE

Quelques disciples de Karl Marx, comme Bernstein, ont fini par trouver qu’au bout de plus d’un demi-siècle, les faits n’avaient pas répondu exactement à la conception marxiste. La situation du prolétariat ne s’est pas aggravée ; son travail n’est pas devenu continu, ses salaires n’ont pas diminué ; l’accumulation de la misère n’a pas répondu à l’accumulation des capitaux. Certes de grands capitalistes, les milliardaires américains, ont surgi ; mais il s’agit de savoir s’ils ont diminué le nombre des capitalistes. Or, dans tous les pays, toutes les statistiques fiscales et autres montrent que le nombre des capitalistes ne cesse d’augmenter.

Bernstein a cité quelques chiffres indiscutables et Karl Kautsky n’est pas parvenu à infirmer des faits aussi évidents[9].

Si le nombre des capitalistes augmente, celui des prolétaires, intéressés à l’expropriation capitaliste, diminue relativement, même lorsque le progrès de la population en augmente le nombre absolu. Il ne s’agit plus « de l’expropriation de quelques usurpateurs par la masse ». Il s’agit de l’expropriation d’un nombre toujours plus grand d’intéressés par un nombre devenant toujours plus petit. Par conséquent le socialisme, basé sur le développement de la conception historique de Karl Marx, est sans avenir, puisque les faits sont exactement le contraire de ses prévisions Depuis 1847, le nombre des possédants n’a pas diminué, il a grandi. Tous les jours le développement de la société capitaliste enlève de nouveaux intéressés à l’expropriation de la société capitaliste et augmente le nombre des opposants à cette expropriation. Tout progrès économique, toute augmentation de la richesse publique diminuent la clientèle socialiste, au lieu de la développer, conformément à l’affirmation de Marx. Il n’est besoin d’avoir recours ni à la force ni à la ruse pour défendre la société capitaliste. Il suffit de ne pas entraver la formation du capital par des droits protecteurs qui, en augmentant le coût de la vie, arrêtent le pouvoir d’épargne, par des dépenses d’État qui ne sont pas rigoureusement utiles, par des lois de prétendue prévoyance sociale qui augmentent les charges et arrêtent les initiatives privées. Laissez faire la société capitaliste, elle ne rencontrera aucune résistance consciente à son absorption continue des recrues escomptées par le manifeste de 1847. Loin de repousser ses séductions, elles ne se fâchent que parce qu’elle tarde à les faire siens. Les faits étant en contradiction flagrante avec le développement de la conception historique de Karl Marx, elle aboutit à un avortement fatal.

X. SOCIALISME SCIENTIFIQUE ET RÉVOLUTIONNAIRE.

On voit que la prétention de Karl Marx et d’Engels d’avoir fait passer le socialisme « de l’utopisme à la science » n’est pas justifiée ; mais au moment où ils l’affirmaient, ils montraient à leurs adeptes la vision apocalyptique d’une révolution violente, d’un bouleversement, d’une explosion prochaine. Ils ont évoqué, dans des métaphores, la vision d’une catastrophe matérielle de la civilisation capitaliste. Comme l’Angleterre est la nation dont l’évolution capitaliste est la plus avancée, Karl Marx disait, dans sa préface du Capital : « En Angleterre, la marche du bouleversement social est visible à tous les yeux. » En 1875, il répète dans une note à la fin de l’édition française : « L’Angleterre sera le siège de l’explosion centrale » (p. 351).

Elle en est loin. Le programme du congrès du Havre de 1880, qui fut rédigé par Karl Marx et Engels et présenté par Jules Guesde, dit nettement : « La Révolution sociale par la force reste la seule solution définitive. L’appropriation collective ne peut sortir que de l’action révolutionnaire de la classe productive — ou prolétariat — organisée en parti de classe ». Et Paul Lafargue, exagérant les procédés de son beau-père, s’écrie : « La fatalité historique surgit ; de son pied de fer et de sa large main, elle renverse la France capitaliste, ahurie et suante de peur[10]. »

XI. LE MARXISME OPPORTUNISTE

Si Karl Marx avait une foi profonde dans les résultats du développement de sa conception historique, pourquoi donc essaie-t-il de la retarder ? Si l’expropriation de la classe capitaliste par la classe ouvrière est le résultat fatal de l’accumulation des capitaux dans quelques mains, les partisans de la Révolution sociale doivent la hâter au lieu d’essayer de la retarder. Or, que font Karl Marx et Engels quand ils célèbrent la législation anglaise réduisant les heures de travail des femmes et des enfants ; quand ils demandent qu’elle s’étende aux adultes ? Ils retardent l’heure de la délivrance prolétarienne ; et ils deviennent complices des capitalistes, puisqu’en paraissant restreindre la plus-value dont s’engraisse le capital-vampire, ils prolongent sa domination.

Est-ce que M. Goyau, le commentateur autorisé de l’Encyclique Novum romanum n’a pas pu dire : « L’on pourrait, de M. Paul Deschanel, rapprocher Léon XIII, non moins aisément que Karl Marx ? »

XII. AVEUX DE MARXISTES

Engels a eu grand tort pour le marxisme de publier les deux derniers volumes du Capital de Karl Marx. Ils ont rendu évident, même pour les plus prévenus, que ses raisonnements ne sont pas basés sur des faits, mais sur des hypothèses. Il construit une société artificielle et la prend pour une réalité ; il opère ensuite des déductions et il les tient pour prouvées ; il annonce qu’il sera précis, et le plus souvent il part d’idées vagues et, comme le dit un des hommes qui l’ont le plus étudié avec le désir de le comprendre, M. G. Sorel : « Toutes les fois que les observations sur la « dernière instance » interviennent dans l’œuvre de Karl Marx, il se présente de grandes difficultés pour l’interprétation de sa pensée[11] ». Engels l’a reconnu lui-même : « La loi de la valeur de Marx ne pouvait pas être considérée comme inexacte, mais elle était cependant trop vague et pouvait être exposée avec plus de précision[12]. Il considère que, si elle a existé, elle a disparu à partir du XVe siècle. M. Werner Sombart déclare que la « loi de la valeur n’est pas un fait empirique, mais un fait de la pensée. » En un mot, Karl Marx n’a pas déterminé les rapports constants de phénomènes constatés ; il n’a émis qu’une conception subjective.

M. Werner Sombart, qui a fait un exposé du système de Karl Marx, approuvé par Engels, dit que leur œuvre n’est qu’un « enchevêtrement désordonné d’idées les plus diverses[13]. »

XIII. IMPUISSANCE DU MARXISME

Le marxisme n’est qu’un tohu bobu d’affirmations suivies de déductions plus ou moins subtiles et obscures, le tout tournant autour d’une seule idée, fausse d’ailleurs, et exprimée avec une métaphore : « Le capital vampire, s’engraisse de travail non payé. » Avec ses airs de prophète, Karl Marx en impose aux naïfs qui aiment mieux croire que de vérifier. Ses métaphores lui donnent un aspect terrible. Il affirme qu’il représente le socialisme scientifique et en même temps il prédit aux foules la catastrophe qui, éclatant à bref délai, leur donnera tous les pouvoirs et tous les biens. En attendant, il se fait opportuniste et il réclame des mesures qui assureront aux salariés un minimum de salaire et un maximum d’heures de travail à la condition qu’ils aident ses disciples à la conquête des pouvoirs publics. Il flatte la paresse des uns et l’ambition des autres. C’est là ce qui explique son succès.

Depuis 1862, depuis la fondation de l’Internationale, tout le socialisme est imprégné de marxisme, malgré l’opposition de Bakounine. Liebknecht et Babel y avaient converti l’Allemagne à partir de 1864. En 1875 le Congrès de Gotha effectua la fusion des derniers Lassalliens et des Marxistes et il affirma que « le travail est la source de toute richesse et de toute civilisation et comme un travail profitable à tous n’est possible que par la Société, c’est à la Société que doit appartenir le produit général du travail. » En attendant, on chargea l’État de diminuer les heures de travail. En 1891 le Congrès d’Erfurt accentua le programme en précisant la nécessité de la lutte de classes.

« Le combat de la classe ouvrière contre la classe capitaliste est nécessairement un combat politique. Elle ne peut réaliser la transition des moyens de production en propriété collective, sans avoir pris possession de la puissance politique. » Mais les congressistes de Gotha et d’Erfurt ne s’apercevaient pas que cette propriété collective trouvera d’autant plus d’adversaires que l’augmentation de la richesse publique sera plus rapide et répartie entre plus de personnes.

Le jour où, dans un pays quelconque, à la suite d’une catastrophe ou d’une élection, des marxistes convaincus essaieraient d’appliquer les principes des programmes de Gotha et d’Erfurt, ils trouveraient, parmi leurs premiers adversaires, non seulement « ces idéologues bourgeois »[14] qui, ayant propriétés immobilières et mobilières, font de la révolution sociale à l’usage des salons ou d’électeurs naïfs, mais tout possesseur d’une obligation de chemins de fer.

Karl Marx, avec une incroyable illusion, avait écrit en 1850, dans les Luttes des classes :

« Le crédit public et le crédit privé sont le thermomètre économique indiquant l’intensité d’une révolution. À mesure qu’ils baissent, l’ardeur et les facultés génératrices de la Révolution augmentent. »

S’il avait observé les faits autour de lui, il aurait dû écrire : « Réaction » au lieu de Révolution. En admettant qu’un jour, par suite de confusions des idées, d’aberrations d’électeurs ignorant la portée de leurs votes, des marxistes puissent arriver, dans un pays quelconque, à la conquête des pouvoirs publics, s’ils faisaient une révolution de quelques semaines, ils aboutiraient à une réaction de plusieurs années.

La France a été écrasée, pendant vingt ans, sous le souvenir du 15 mai et des journées de juin ; la Commune est encore exploitée aujourd’hui contre la République et la démocratie. Avec son congrès de 1889, sa conférence de Berlin de 1890, l’institution de la journée du 1er mai, ses succès électoraux, le socialisme s’est donné des airs triomphants qui ont provoqué un mouvement de réaction dans tous les grands pays d’Europe. Les débuts du XXe siècle sont loin de la Révolution sociale, annoncée depuis plus d’un demi-siècle. Quoiqu’en dise M. Labriola, le manifeste communiste publié en février 1848 ne marque pas « le commencement d’une ère nouvelle. » [15]

En dépit de quelques apparences résultant surtout de l’ignorance et de la faiblesse de beaucoup d’hommes politiques et de jeunes arrivistes, on peut affirmer, en raison même de sa propre doctrine, que le Marxisme est sans avenir. L’exploitation du travail ne devient pas plus dure ; les salaires augmentent forcément en raison de l’augmentation du capital[16] ; la loi de concentration des capitaux s’est évanouie ; le nombre des possédants augmente. Donc la société capitaliste, loin de fabriquer des socialistes, en diminue le nombre. Plus nous irons et plus le marxisme manquera de matière première. [17]

YVES GUYOT.

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[1] Bentham. Les Sophismes politiques, introduction.

[2] V. Yves Guyot, La Science Économique.

[3] Ricardo, Principes de l’Économie politique, ch. I. — Yves Guyot. La Science Économique, Liv. Ier, ch. V.

[4] Le marxisme et son critique Bernstein, trad. fr., p. 43

[5] Le Capital, T. III, préface xix-xxi.

[6] J’ai donné les citations dans la Tyrannie Socialiste, p. 48.

[7] Paul Lafargue. Pamphlets socialistes. Le droit à la paresse, p. 28.

[8] Brochure, Giard et Brière, éd. et en appendice du livre de Labriola : Conception matérialiste de l’histoire.

[9] Bernstein. — Socialisme théorique et socialisme démocratique. — Kautsky. Le Marxisme et son critique Bernstein.

[10] Le droit à la paresse, p. 52.

[11] Journal des Économistes, mai 1897, p. 226.

[12] Engels. Neue Zeit., XIV, vol. I. Devenir social, nov. 1895.

[13] W. Sombart. Le socialisme et le mouvement social, p. 92, éd. fr.

[14] Manifeste, p. 310.

[15] Essais sur la conception matérialiste de l’histoire, p. 31.

[16] J’en ai démontré la cause dans la Science économique et l’Économie de l’effort.

[17] Voir les principes de la Révolution et le Socialisme, par Ernest Martineau, Journal des Économistes, avril et juin 1900.

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