La liberté du commerce des grains, toujours utile et jamais nuisible, par G.-F. Le Trosne (1765)

Physiocrate natif d’Orléans, Guillaume-François Le Trosne composa de nombreuses brochures pour défendre la liberté du commerce des grains, dont des Lettres sur les avantages de la liberté du commerce des grains et un opuscule intitulé La liberté du commerce des grains, toujours utile et jamais nuisible (1765). Ce dernier texte s’inscrit dans le cadre d’une campagne de publications issues de l’école physiocratique pour demander la réforme de la législation sur le commerce des grains dans le sens d’une plus grande liberté. Particulièrement remarquée, la brochure de Le Trosne fut distribuée gratuitement par Turgot dans la province du Limousin, dont il avait la charge.


La liberté du commerce des grains, toujours utile et jamais nuisible

Par M. Le Trosne, Avocat du Roi au Baillage d’Orléans

A Paris,

Premier novembre 1765

Il n’est point de matière économique sur laquelle on ait tant écrit que sur la liberté du commerce des grains. Mais parmi les ouvrages qui ont été publiés, les uns ont été faits pour les personnes en état d’approfondir les principes, les autres n’ont traité qu’une partie des moyens, d’autres sont répandus dans des ouvrages périodiques. J’ai pensé qu’il pourrait être utile de rassembler sous un même point de vue les preuves les plus faciles à saisir, et les réponses aux difficultés.

Depuis le mois de Juillet 1764, date de l’Édit de l’exportation, jusqu’au moins d’Août 1765, le blé n’a guère passé 6 livres le quintal, et tout le monde a été tranquille sur les opérations du commerce. Mais le renchérissement causé par la faiblesse de notre dernière récolte a fait naître des doutes et inspiré de la crainte à ceux qui n’ont jamais fait une attention particulière aux principes d’où dérive la nécessité de cette opération. J’ai cru qu’un ouvrage relatif à la circonstance actuelle pouvait être propre à tranquilliser les esprits, et le désir d’être utile à mes Concitoyens m’a fait surmonter le désagrément d’écrire sur une matière tant de fois rebattue.

M. le Contrôleur Général a eu la bonté de lire ce petit ouvrage et de l’approuver. Il a désiré qu’il fût plus simple qu’il n’était d’abord, et plus à la portée de tout le monde. J’ai fait mon possible pour répondre à des vues si sages : j’en ai retranché tous les principes qui pouvaient demander une certaine discussion ; j’ai simplifié les raisonnements et même le style, et je n’ai cherché que la méthode, la clarté. Heureux si ce travail peut avoir l’utilité que je me suis proposée, celle de calmer les inquiétudes et de convaincre tout le monde des avantages d’une opération si nécessaire au rétablissement de la prospérité publique.

La liberté du commerce des grains, toujours utile et jamais nuisible

Quoique la liberté de l’exportation ait été accordée par le Souverain avec la plus grande connaissance de cause, après l’examen le plus réfléchi, et sur les sollicitations les plus vives des Citoyens instruits, qui regardaient la concession de cette liberté comme la première opération nécessaire au rétablissement de la prospérité publique ; il se trouve encore une infinité de gens qui refusent d’applaudir à la sagesse d’une loi si utile. Mais il serait injuste de les confondre tous dans une même classe : les motifs de leur opposition sont trop différents, et présentent des caractères qui servent à les distinguer. Les uns jugent de l’exportation comme de tout le reste, par leur intérêt particulier auquel elle fait tort ; les autres agissant de bonne foi, mais remplis de préjugés plus forts que toutes les preuves de raisonnement, ne se rendront qu’à l’expérience et à l’évidence du succès ; d’autres enfin, presque déjà persuadés, n’attendent, pour achever de rendre à la vérité un hommage plein et sincère, que de la voir plus amplement éclaircie, et sont disposés à lui sacrifier les restes des anciens préjugés auxquels ils tiennent encore. Il faut donc partager en trois classes les adversaires de l’exportation.

Les premiers ne mesurant cette opération que sur leur intérêt personnel, toujours opposé à celui des autres Citoyens, ont tremblé aux approches de la liberté. La joie publique fait leur désespoir : ils étaient accoutumés à profiter du désordre des prohibitions pour élever et grossir leur fortune coupable, à surprendre des privilèges et des permissions, dont le danger n’était point aperçu dans un temps où les vrais principes étaient ignorés, et à s’approprier les bénéfices d’un commerce, qui ne peut être légitime qu’autant qu’il est ouvert à tous, qui devient redoutable lorsqu’il est envahi par un petit nombre ; pouvaient-ils voir sans douleur s’évanouir et se dissiper les prestiges dont le monopole s’est servi si longtemps pour tenir la Nation asservie ? Ils ont senti s’échapper de leurs mains avides la source de ces profits détestables, dont ils s’étaient engraissés aux dépens de la subsistance publique. Comment auraient-ils accueilli le règne de la liberté qui leur ôtait tout moyen de pratique les manœuvres dont nous avons vu en différents temps des exemples si affreux, et dont, entre autres, le Parlement de Toulouse nous présente un tableau si effrayant dans sa lettre de félicitation adressée au Roi au sujet de l’exportation ? « Nous avons vu, dit cette respectable Compagnie, nous avons vu des permissions furtives et clandestines d’exporter les blés, achetées du crédit ou de la corruption, causer les monopoles les plus criants et les plus odieux. »

« Nous avons vu des simples particuliers, qu’on avait chargés en votre nom d’approvisionner une Province voisine, abuser hardiment de votre autorité pour fouiller dans les registres secrets des Marchands, les forces à leur céder les blés sur le pied de l’achat, se rendre ainsi les aîtres par la crainte et la terreur des ventes et des prix ; et au lieu de transporter ces blés à la destination qui leur servait de prétexte, ils les revendaient presque sous nos murs, trois fois plus cher qu’ils ne les avaient achetés, etc. » Des soldats acharnés au pillage dans une ville prise d’assaut et abandonnée à leur fureur, enivrés de carnage et de rapines, entendent-ils avec plaisir sonner la retraite qui les rappelle, qui fait cesser leurs excès et qui rétablit le calme ? Il n’est donc pas étonnant que de pareils hommes, plus dignes d’indignation que de réponse, aient contredit la liberté de tout leur pouvoir ; mais ils n’ont certainement pas osé faire valoir les motifs de leur opposition. Qui d’entre eux eût eu le front de se dévouer à la haine publique, et de soutenir la honte attachée au crime dévoilé ? Quel citoyen eût pu les entendre sans frémir contre eux ? Ils ont fait paraître les sentiments et emprunté le langage de ceux à qui un zèle peu éclairé faisait craindre les suites de cette opération. Ces ennemis publics ont joué le personnage de citoyens, et se sont mêlés dans la foule de ceux qui par des vues droites, mais bornées, s’opposaient à l’exportation, et à qui il ne manquait que des lumières pour y applaudir.

Quel genre de preuve pouvait-on employer contre cette première classe d’adversaires ? La lumière ne leur manquait pas, mais l’honneur, la probité, les sentiments de citoyen. Et qu’aurait-on pu leur persuader ? que l’intérêt de la nation est de jouir de la liberté : ils foulaient aux pieds ce grand intérêt, et ils n’ont jamais eu de patrie ; que la communication de province en province est indispensable ; que l’exportation est nécessaire pour débarrasser du superflu ? ils admettaient volontiers ces principes tant qu’ils pouvaient espérer d’être les seuls agents de cette communication ; qu’il n’est pas bon que le commerce soit concentré dans un petit nombre de privilégiés ? mais pour en convenir, ils se trouvaient trop bien de l’être ; leur fortune, et l’espérance de l’accroître était pour eux le plus fort des raisonnements : car il n’est point de langage plus éloquent que celui de l’intérêt. La meilleure réponse serait de leur dire, qu’un des grands avantages de la liberté est de nous mettre pour toujours à l’abri de leurs manœuvres, et que leur opposition est un nouvel argument en sa faveur.

La seconde classe des adversaires de l’exportation est composée de ceux qui, subjugués par la force de l’habitude, ne peuvent se réconcilier avec cette opération, ni se familiariser avec la liberté. La prévention a mis sur leurs yeux un bandeau que la plus vive lumière ne peut pénétrer ; et cette prévention, fondée sur la crainte de la disette, est devenue presque indestructible. Les gens vivement frappés de la peur, croient toujours voir des précipices sous leurs pas : ce sentiment saisit toutes les facultés de l’âme, qui, fortement occupée, ne voit que l’objet qui l’alarme, et inaccessible à toutes les raisons qui pourraient la rassurer, refuse constamment de s’y prêter. Les ouvrages si lumineux et si multipliés, qui depuis dix ans ont paru sur la liberté du commerce, ne sont aux yeux de ces personnes que les vains raisonnements de quelques spéculateurs, qui se persuadent que les choses doivent aller comme ils les imaginent, et dont les conseils sont d’autant plus dangereux que leurs arguments sont séduisants.

En tout autre genre ces adversaires conviennent que c’est la liberté du commerce qui procure l’abondance : ils n’en exceptent que la partie des grains. Cette denrée, selon eux, est trop nécessaire pour qu’on doive la laisser vendre et circuler sans précaution, encore moins pour qu’on doive en permettre le transport à l’étranger : le risque d’en manquer ensuite est trop effrayant pour qu’il soit prudent de s’y exposer ; et n’avons-nous pas été punis toutes les fois qu’une confiance téméraire dans une abondance momentanée nous a fait oublier la possibilité des besoins futurs, et nous a porté à entrouvrir seulement pour quelque temps ces barrières si sagement élevées par la prévoyance. Nous avons été réduits à racheter chèrement des étrangers ces mêmes grains que nous venions de leur vendre. En effet le superflu d’une année devient souvent le nécessaire l’année suivante. Les récoltes sont inégales, et la nature nous enseigne par-là à ménager ses dons avec économie.

Selon eux, tous les avantages prétendus de l’exportation doivent céder à la crainte de la famine. C’est le plus pressant de tous les maux ; et le plus sûr moyen de se mettre à l’abri de la disette, est de garder avec soin ce que l’on a : si la cherté du pain n’est pas à craindre pour le riche qui sera toujours en état de s’en fournir, elle est redoutable pour le pauvre peuple à qui il en faut, d’autant plus qu’il n’a que cette nourriture, et qu’il a déjà assez de peine à l’acheter lorsqu’il est à bas prix. Aussi, disent-ils, nos pères n’ont pas, sans de grandes raisons de prudence, adopté la police des prohibitions ; c’est par choix qu’ils ont vécu dans cet état : ils ont applaudi aux mesures prises pour empêcher cette denrée si nécessaire de s’écouler. Ne soyons pas plus sages qu’eux ; regardons toute innovation comme dangereuse dans une matière si délicate, et où il s’agit de la subsistance. Soyons plutôt moins riches, mais conservons notre superflu, afin de ne jamais manquer du nécessaire.

La timide prévoyance, la peur, l’usage, voilà où se réduisent les moyens de ces adversaires : c’est dans ce cercle étroit qu’a été jusqu’ici circonscrite leur défense. Je tâcherai de répondre à leurs objections lorsque j’aurai parlé de la troisième classe de nos adversaires.

Cette troisième classe des adversaires de l’exportation est composée de ceux qui conviennent en général des avantages de cette opération, et qui sentent en partie la vérité des principes sur lesquels elle est fondée. Ils voudraient que les choses fussent telles qu’on le leur assure, mais ils n’osent s’y fier en entier. Il reste encore des nuages à dissiper dans leur esprit.

Ceux qui composent cette troisième classe ne sont qu’en partie adversaire de l’exportation, et tiennent un milieu entre les Citoyens éclairés et ceux qui, persistant dans des préjugés fortifiés par la peur et entretenus par l’usage, se rendent impénétrables à la conviction. C’est donc eux principalement que j’ai en vue : ils n’ont point d’opposition à la lumière ; il est juste de la leur présenter : ils ont encore des doutes et de la crainte ; il faut tâcher de les en délivrer. C’est servir utilement le Gouvernement que de justifier aux yeux des citoyens la sagesse de ses vues, et de concilier aux lois le concours des vœux et de l’approbation des sujets. C’est servir en même temps ses concitoyens que de chercher à les éclairer, à les tranquilliser sur un danger imaginaire. Le peuple à la vérité n’est pas susceptible de recevoir la lumière par principes et par voie d’instruction ; mais il est une manière de le conduire : c’est l’exemple. Il sera moins inquiet et s’accoutumera aux opérations du commerce des grains, lorsqu’il verra que ceux qui sont faits dans les provinces pour lui donner le ton, et qu’il juge plus instruits que lui, sont tranquilles sur cet article. Mais si ces personnes qui doivent le rassurer par leurs discours et par leurs exemples, sont elles-mêmes peuple en cette partie, n’est-il pas à craindre qu’elles n’entretiennent l’alarme au lieu de la dissiper ?

La disposition presque générale jusqu’ici a été de voir avec plaisir le blé s’écouler. Nous succombions sous le poids de notre abondance, et nous commencions à éprouver toute la misère qu’elle produit faute d’être soutenue par la valeur, et lorsque par le défaut de débouchés et de consommation les productions devenant d’un débit difficile, surchargent ceux qui les possèdent au lieu de les enrichir. La récolte de 1763 avait été immense, et était venue à la suite de plusieurs bonnes années. Les greniers du Laboureur regorgaient de grains, et il se voyait à la veille de sa ruine ; les propriétaires avaient gardé leurs blés, dans l’espérance d’une augmentation, ou forcés par l’impuissance de vendre ; les Marchands avaient fait des magasins, et ne pouvaient plus en faire. La consommation journalière était un débouché insuffisant pour une si énorme quantité de grains, et n’était suppléée que par les insectes qui s’emparaient de nos greniers, et qui certes en quatre ans de garde, ont dévoré dix fois plus de blé qu’il n’en est passé à l’étranger depuis un an. Notre superflu accumulé depuis trois ou quatre ans paraissait suffisant pour nous nourrir plus de deux années entières sans récoltes ; les besoins qui à la fin de 1762 s’annoncèrent dans le midi de la France, furent une ressource pour le nord ; mais elle paraissait beaucoup trop faible, et tout le monde alors semblait se réunir pour solliciter l’exportation. Les citoyens instruits la demandaient indépendamment des circonstances, parce que la faculté d’exporter est toujours également utile, même lorsqu’il n’est pas possible d’en faire un usage actuel : ils présentaient au Gouvernement des moyens sans nombre, des démonstrations, des calculs inattaquables. Les autres la désiraient sans avoir aucun principe développé dans l’esprit, uniquement déterminés par la quantité actuelle du superflu, et par la nécessité de trouver un débouché.

Enfin au moins de juillet 1764 a paru cette loi si désirée : depuis un an nous jouissons de la liberté du commerce. Mais il fallait qu’il vînt un temps où se fît le discernement de ceux qui, fondés sur des principes certains, ont jugé l’opération dans toutes ses suites, en ont prévu les effets, l’ont sollicitée comme toujours utile et jamais nuisible, et de ceux qui uniquement entraînés par la circonstance, n’ont pas porté leurs vues au-delà du moment.

Le temps de ce discernement est arrivé. La récolte de 1765 a été mauvaise dans plusieurs endroits, faible assez généralement, et peut-être n’a-t-elle été nulle part bien abondante. Le blé commence à renchérir ; le quintal qui, au premier avril dernier valait 6 liv. 10 sols le plus beau, vaut aujourd’hui premier novembre 8 liv. et il pourra monter plus haut. Les gens instruits des principes sont très éloignés de s’alarmer ; ils ne voient ici qu’un effet très naturel de la mauvaise récolte, et ils sont fort tranquilles sur les suites. Mais les gens timides commencent à craindre un renchérissement trop considérable ; et si le quintal venait à 10 liv., ils croiraient déjà voir la disette avec toutes ses horreurs ; ils regretteraient tout le blé qui est sorti, et se reprocheraient en quelque sorte d’avoir donné leur suffrage à une opération dont ils n’entreverraient plus les suites qu’avec crainte.

Il est bon de remarquer ici que les gens si disposés à s’alarmer aujourd’hui se récriaient il y a quelques mois sur le peu de fruits de l’exportation ; ils trouvaient son effet trop lent et trop peu sensible : ils s’étaient imaginés que la concession de cette liberté allait produire une augmentation subite et occasionner une révolution qui tiercerait au moins le prix des grains, et ils ont vu qu’elle n’avait presque causé aucune sensation, et que le blé s’était toujours soutenu à un prix modique : ils en ont conclu que ce débouché était une faible ressource, et ne valait pas la peine qu’on l’eût désiré et sollicité avec tant d’empressement : actuellement ils commencent à le redouter. Faudra-t-il donc ouvrir ou fermer les ports au gré de leurs désirs ou de leurs alarmes, et ne suivre dans une opération si importante d’autre règle que les mouvements incertains et variables de leur imagination ?

C’est ainsi que les hommes sont extrêmes dans leurs jugements, lorsqu’ils les forment au hasard, sans avoir approfondi la nature des choses, sans en connaître les effets, les causes et les rapports.

La liberté du commerce des grains ne peut être utile ou plutôt ne peut exister, si elle n’est stable, perpétuelle et irrévocable. C’est l’unique manière de l’envisager ; c’est ainsi qu’elle a été sollicitée par les Citoyens instruits ; c’est ainsi qu’elle a été accordée par le Souverain. Ceux qui en désireraient aujourd’hui la suspension, n’en ont jamais connu ni la nature, ni les suites, ni les avantages. Tâchons de calmer leurs doutes, de résoudre leurs difficultés et d’obtenir d’eux un acquiescement invariable ; il ne peut l’être qu’autant qu’il sera fondé sur la conviction des principes.

La seconde et la troisième classe de nos adversaires trouveront ici la solution des différentes difficultés qu’elles peuvent former. Je n’emploierai pas des moyens particuliers pour leur répondre séparément ; car les principes sont les mêmes, et la troisième classe ne conserve des doutes que parce qu’elle ne les a point assez approfondis.

Je vais reprendre le fil de toutes les vérités qui conduisent à prouver que la liberté du commerce intérieur et extérieur sera toujours utile, sans pouvoir jamais devenir nuisible. Je rassemblerai sous un même point de vue les raisons les plus faciles à saisir, et que je présenterai de la manière la plus simple.

Les lecteurs qui voudront les voir exposées d’une manière plus étendue peuvent lire le Mémoire de M. Dupont (imprimé à Paris chez Simon), ouvrage plein de substance et de doctrine. [1]

Le blé est à la vérité une denrée de première nécessité : c’est à cause de cela qu’il faut en étendre la culture. Or il n’y a que le bon prix qui puisse le faire, et on ne l’obtient que par la liberté du commerce. Il en est de cette denrée comme de toute autre, plus elle se vend librement et avantageusement, plus elle se multiplie. Le seul moyen d’avoir des récoltes abondantes est de rendre le blé d’un bon débit et d’en augmenter la consommation.

En effet, la culture des grains, ainsi que toute autre culture, exige des frais et des avances considérables. Avec la meilleure volonté du monde, un laboureur dont le fond des avances a été détérioré par le bas prix, ne peut obtenir qu’une faible récolte, car on n’a rien sans dépense, et peu à peu il est forcé d’abandonner une partie de ses terres. C’est ce qui est arrivé dans la plus grande partie du Royaume, où l’on trouve tant de terres en friche, et où l’on se borne à la nourriture de quelques bestiaux, dont on aurait nourri un bien plus grand nombre sur une terre bien cultivée. La culture s’est soutenue dans les environs des grandes Villes et dans les Provinces voisines de la Capitale, par la facilité et la proximité des débouchés. Mais presque toutes les Provinces de l’intérieur sont tombées en petite culture, et ne sèment que pour leur consommation. On n’y trouve presque plus de laboureurs aisés, mais de pauvres métayers, qui manquent des facultés nécessaires pour monter une bonne culture : et on ne peut attribuer ce mauvais état de la culture en France, qu’à la non valeur où sont tombées les grains depuis qu’on a défendu non seulement la sortie du Royaume, mais même la communication d’une Province à l’autre. Et n’avons-nous pas vu souvent une Province regorger de grains et ruinée par le bas prix, tandis qu’ils étaient très chers dans une Province voisine ? La communication entre elles aurait été également nécessaire à l’une et à l’autre : mais on ne pouvait transporter qu’avec des permissions particulières, qui s’accordaient au crédit, à la protection, peut-être quelquefois à l’argent que les préposés inférieurs savaient se faire donner.

Le commerce ainsi resserré, ne pouvait fournir à débarrasser une Province de son superflu, et à approvisionner celle qui manquait du nécessaire. Le petit nombre des marchands donnait lieu au monopole : ou plutôt cette police était un monopole continuel. Car il est inévitable partout où la concurrence est détruite, et où par un vice d’administration le commerce se trouve concentré entre un petit nombre de personnes.

Les préventions que le peuple avait conçues contre les marchands de blé, et qui étaient entretenues par les précautions qu’on prenait contre eux dans chaque Ville, n’avaient aucun fondement raisonnable, et n’étaient propres qu’à occasionner le mal qu’on voulait prévenir. On craignait le monopole de leur part, et l’on faisait tout ce qu’il fallait pour l’entretenir, en restreignant par toutes ces précautions le nombre des marchands : au lieu que la liberté en les multipliant aurait empêché qu’ils ne pussent jamais se concerter entre eux, et faire paraître la disette au milieu de l’abondance. La facilité de la circulation d’une Province à l’autre est encore un obstacle à toute espèce de manœuvre en ce genre. Car si les marchands entreprenaient de tenir la main de concert pour faire renchérir le blé, les Provinces voisines accourraient dès le marché suivant et feraient tomber le prix. Les marchands en seraient les victimes.

La liberté du commerce est donc le véritable préservatif du monopole, et en même temps le seul moyen de prévenir les disettes. En effet si une Province manque, elle trouve une ressource assurée dans les Provinces voisines. Mais pour que cette ressource soit aussi étendue et aussi prompte qu’elle doit l’être, il faut que partout les marchands soient libres d’acheter, soit dans les marchés publics soit ailleurs : il faut qu’ils jouissent de la même sûreté que tous les autres commerçants, qu’ils soient maîtres absolus de disposer de leur marchandise, sans craindre que l’autorité les force à la vendre comme il est arrivé plusieurs fois, et qu’ils soient délivrés de ces formalités odieuses qu’on a si fort multipliées contre eux, sans quoi peu de personnes voudront faire ce commerce, et s’exposer à tous les désagréments qu’il entraînait.

Il est cependant bien important que le nombre des magasins se multiplie ; ce commerce est essentiel dans les temps d’abondance et dans les temps de cherté. Dans les temps d’abondance, la consommation journalière est insuffisante pour débarrasser le laboureur. Il n’est point en état de garder sa récolte : il faut qu’un débit prompt et facile lui procure la rentrée de ses avances pour subvenir aux frais de la récolte suivante. Le commerce lui présente cette ressource : il soutient la valeur par ses achats, et met en réserve le superflu qui se serait perdu et gâté chez le laboureur, ou qui faute de débouché aurait été employé à la nourriture des bestiaux. Dans les temps de cherté, le blé qui a été emmagasiné par les marchands se retrouve et modère le prix occasionné par la mauvaise récolte ; plus il y a de marchands, plus il se trouve de blé en réserve.

La liberté du commerce et de la circulation intérieure est donc d’une nécessité absolue. Elle est prescrite par les lois les plus simples de la justice et de l’humanité. Quoi de plus juste que de permettre aux Sujets du même Prince et à des Concitoyens de s’aider mutuellement par le commerce de leurs denrées. La communication des biens et des services est le but de la société que Dieu a établie entre les hommes.

Il faut raisonner de Nation à Nation comme de Province à Province. La liberté du commerce extérieur est fondée sur les mêmes principes, sur les lois de la justice et de l’ordre naturel, et sur l’avantage réciproque. Les Nations ne sont point étrangères les unes aux autres par rapport à la communication des biens, et une Nation se nuit à elle-même, lorsqu’elle s’y refuse. La prévoyance qui porte à garder tout son superflu sans en faire part aux autres est mal entendue. Le bon prix procuré par la liberté du commerce extérieur favorise la culture et multiplie les productions ; et l’argent de la vente du superflu fournit les moyens de se pourvoir ailleurs, si on venait à avoir besoin, ce qui n’arrive guère à une Nation qui jouit habituellement d’un commerce libre. Mais l’effet de l’abondance quand elle n’est pas soutenue de la valeur, est de faire tomber les denrées à bas prix, de décourager et d’appauvrir le cultivateur, et de lui faire trouver sa ruine dans la fertilité de la terre, qu’on doit à ses travaux, et qui devrait l’enrichir. [2] Non seulement le superflu accumulé se perd et devient la proie des insectes ; mais son séjour sur l’endroit de la production nuit aux récoltes suivantes. Car la consommation est la mesure de la culture ; si on ne consommait pas, on ne sèmerait plus, et on sème à proportion du débit. Tout ce qui n’est pas consommé, ou qui ne l’est qu’à vil prix, ne peut renaître dans la même quantité, et est en partie perdu pour présent et pour l’avenir.

Qu’on ne dise pas que la consommation intérieure du Royaume est un débouché suffisant, et qui dispense d’en aller chercher au loin. La consommation dépend du plus ou moins de population : par conséquent si la population nationale ne suffit pas, il est indispensable pour soutenir la valeur, d’aller chercher des consommateurs par le moyen du commerce, à qui il appartient de procurer le débit et la valeur. Or il est certain que la France récolte annuellement beaucoup plus qu’il ne lui faut pour sa consommation, et ce superflu faute de débouché se perd et nuit à la valeur : l’effet de l’exportation sera donc d’assurer de plus en plus notre approvisionnement en étendant et perfectionnant notre culture : et en même temps d’augmenter la somme des richesses nationales : car les productions de la terre sont les vraies richesses.

Ce n’est pas que nous puissions exporter tous les ans notre superflu, nous ne pourrons jamais en faire sortir qu’une très petite partie. Mais cette petite quantité suffira pour donner de la valeur à tout le reste, parce que le blé intérieur se met de lui-même au niveau du prix des ports de mer qui sont les endroits des débouchés, sauf la différence plus ou moins grande des frais de transport. L’effet de l’exportation ne peut jamais devenir redoutable, car il ne consiste pas à exporter beaucoup, cela n’est pas possible, les besoins des Nations qui achètent sont bornés, et nous ne sommes pas seuls à faire ce commerce ; son effet le plus utile est de procurer au blé qui se consomme dans l’intérieur une valeur soutenue, constante et uniforme, qui mette le peuple à l’abri de ces variations funestes, qui nous ont fait passer subitement de l’excès du bas prix à celui de la cherté.

Le superflu de nos récoltes restera en très grande partie ; mais il ne nous sera point à charge, parce que le prix sera favorable. Et quoique le blé soit un peu plus cher qu’il n’était ordinairement, il s’en consommera davantage. Le peuple des campagnes étant plus à son aise par l’augmentation des ouvrages et des salaires, mangera du meilleur pain, et il y a bien des Provinces où il est réduit actuellement à manger du pain d’orge et même de sarrasin, ce qui prouve que le trop bas prix des denrées n’est point un avantage pour le peuple. Peu à peu l’aisance générale qui résulte de l’augmentation du revenu favorisera la population et fera naître parmi nous des consommateurs.

Ce n’est donc pas envisager les choses sous leur vrai point de vue, que de dire, les récoltes sont inégales, ainsi il faut garder tout notre superflu. C’est parce que les récoltes sont inégales, qu’il faut rétablir l’égalité dans les prix par le moyen de la liberté du commerce : c’est parce qu’elles sont inégales, qu’il faut procurer un prix soutenu et avantageux au cultivateur dans les années d’abondance, afin qu’il soit en état de soutenir les pertes auxquelles il est exposé dans les années faibles, où le prix ne le dédommage jamais pleinement du peu de récolte : c’est parce qu’elles sont inégales, qu’il faut animer la culture et l’étendre par le bon prix, afin que l’intempérie des saisons ne prenne que sur le superflu, et jamais sur le nécessaire. C’est parce qu’elles sont inégales, non seulement en comparant une année à l’autre, mais aussi en comparant Province à Province, Nation à Nation dans la même année, qu’il est non seulement juste, mais utile à tous de jouir d’une communication toujours ouverte et toujours libre.

La véritable manière d’envisager l’agriculture, est de la comparer à une manufacture. Tout Entrepreneur de manufacture étend son travail en raison du débit et de la consommation. Il se ruinerait en fabriquant plus qu’il ne pourrait vendre, et serait forcé de donner à perte. Si les Manufacturiers de Lyon n’avaient droit que de vendre dans leur Province, ils abattraient presque tous leurs métiers. Si en leur permettant le débit dans le Royaume, on leur défendait de vendre à l’Étranger ; ils seraient encore forcés de réduire le nombre de leurs métiers. Le laboureur fait de même par nécessité. On l’a réduit à la consommation de sa Province, on a prohibé la sortie du Royaume ; les bornes qu’on a mises à la consommation en ont mis à la culture, et souvent il a été contraint de vendre à sa perte, et d’entamer le fond de ses avances au préjudice de la reproduction qui en dépend. Le bas prix renverse les charrues les mieux attelées, le bon prix les remonte ; et plus il y en a de montées, plus la production devient abondante, moins la disette est à craindre. La valeur occasionnée par l’exportation fera naître beaucoup plus de blé, qu’il n’en peut sortir. Le blé qui s’exportera sera une semence fécondante et une cause inépuisable de reproduction.

Tel sera le fruit d’une exportation libre ; et il n’en faut pas juger par l’effet qu’ont pu produire ces permissions passagères d’exporter qu’on accordait de temps en temps. Les Provinces de l’intérieur ne pouvaient profiter de ces débouchés passagers, et presqu’aussitôt fermés qu’entrouverts. Ces permissions toujours tardives ne remédiaient point au ravage causé par le bas prix, parce que le laboureur toujours contraint de vendre au prix courant quel qu’il soit, avait vendu presque toute sa récolte. Cette espèce de commerce ne peut d’ailleurs être que désavantageux, parce que tout le monde se presse de vendre dans la crainte de voir fermer les ports, et l’Étranger en profite pour faire la loi. La mauvaise récolte est une suite nécessaire de la non valeur et d’une culture délabrée : la cherté qui redouble par la frayeur annonce les besoins réels ou imaginaires : les Étrangers profitent encore de cette circonstance, et nous font racheter au double ce que nous leur avions vendu à bas prix. Ce n’est point par un commerce aussi ruineux et aussi mal entendu, qu’il faut juger des effets d’un commerce toujours libre et toujours ouvert.

Mais les suites d’une exportation habituelle ne sont point à craindre dans aucune circonstance et sous aucun rapport (comme je le prouverai plus au long ci-après), 1°. parce qu’on ne vend jamais à vil prix comme dans les exportations passagères, mais au prix courant qui a lieu chez les Nations commerçantes ; 2°. parce que la quantité qu’on peut vendre ne peut jamais être qu’une petite portion du superflu ordinaire ; 3°. parce que dès que le blé renchérit dans l’intérieur, il ne peut plus sortir ; 4°. parce que s’il venait à trop renchérir par quelque accident de récolte, les Étrangers invités par la liberté de l’entrée et de la sortie des ports viendraient nous en apporter, et que nos Négociants de leur côté iraient en chercher ; au lieu que dans l’état précédent, les Étrangers ne nous apportaient des grains qu’avec crainte ; ils savaient que dès qu’ils étaient entrés dans nos ports la sortie leur était interdite.

Si l’exportation ne peut jamais occasionner de disette, elle ne peut non plus faire monter les grains à un prix trop haut. Il n’est pas possible qu’il excède le prix qui a lieu entre les Nations commerçantes. Le prix de Nantes et de Bordeaux se mettre de niveau avec le prix de Londres, d’Amsterdam et de Dantzig ; et nos Provinces de l’intérieur le paieront moins cher que les Provinces maritimes ; car elles gagneront sur le prix la diminution des frais de transport.

Or le prix commun de l’Europe ne peut jamais être un prix de cherté car on ne peut imaginer qu’il y ait en même temps cherté dans toute l’Europe. Ce prix a encore l’avantage de n’éprouver que des variations peu considérables, parce que les récoltes et les besoins sont à peu près tous les ans les mêmes dans l’Europe.

Cette uniformité dans le prix est un des grands avantages de l’exportation. Elle mettra le cultivateur en état de combiner le prix de sa ferme sur le produit des récoltes, au lieu que les variations subites que nous éprouvions dérangeaient souvent sa combinaison et le ruinaient absolument. En outre elle équivaudra à une diminution d’impôt ; car l’impôt ordinaire surcharge et détruit la culture lorsque la non-valeur des denrées ôte la faculté de le payer : il aurait fallu dans l’état précédent proportionner en quelque sorte tous les ans le prix de la ferme, et l’impôt à la valeur des grains qui variait continuellement, ainsi qu’on le voit dans le tableau du prix des grains depuis un siècle. Cette uniformité de prix est également utile au peuple des Villes, parce qu’elle établit entre les salaires et le prix des denrées une juste proportion qui ne pouvait exister avec les variations fréquentes causées par l’obstruction du commerce ; et même quoique le blé paraisse habituellement plus cher que dans l’état précédent, il ne le sera guère plus, si l’on forme un prix moyen de vingt années, parce qu’on n’éprouvera plus de ces chertés qui triplaient le prix ordinaire. D’ailleurs si le peuple mange le pain un peu plus cher, d’un autre côté il aura plus d’ouvrage et des salaires plus forts : le propriétaire ayant plus de revenu, et le cultivateur étant plus à son aise, ils feront travailler davantage et feront une plus grande consommation d’ouvrages de main d’œuvre.

Ainsi tout concourt à prouver la nécessité de la liberté du commerce des grains intérieur et extérieur : elle sera avantageuse au cultivateur, au propriétaire, au peuple, et par conséquent à toute la Nation. Si après des raisons aussi fortes, il était encore besoin du secours de l’expérience pour être pleinement convaincus, nous avons la nôtre, nous avons celle de l’Angleterre, sans parler des peuples du Nord qui ont toujours regardé la sortie de leurs grains comme le commerce le plus avantageux.

Pendant les cinquante premières années du dernier siècle, la France a joui de la liberté de l’exportation, et n’a point éprouvé de disette. Depuis cent ans qu’on a prohibé la sortie, ou (ce qui revient au même) qu’on n’a accordé que des permissions passagères, les chertés ont été périodiques, et toujours précédées et causées par des non-valeurs. Nous avons donc successivement éprouvé l’état de liberté et l’état de prohibition. Nous sommes à portée de comparer l’un à l’autre. Cette expérience nous a coûté assez cher pour en profiter.

Si la distance des temps nous rend cette comparaison difficile, nous avons sous les yeux un exemple actuel des effets de la liberté. Les Anglais ont ouvert leurs ports en 1660 dans le temps où nous avons fermé les nôtres par un changement de principes qu’il est difficile de concevoir. Nous les nourrissions autrefois, et depuis ils nous ont vendu des grains pour des sommes considérables. Dans l’espace d’un siècle, ils n’ont presque pas éprouvé de chertés. Le blé est toujours chez eux à un prix très haut : mais le peuple n’en souffre point, parce que les salaires se sont mis dans la même proportion. Leur culture a pris un accroissement prodigieux, et est devenue la véritable cause de leur puissance et de leurs richesses. Leur exemple prouve d’une manière bien frappante combien la grande valeur est propre à multiplier les productions. Car ils ont à cet égard porté les choses à l’excès ; ils ont repoussé les blés étrangers par des droits excessifs, et qui haussent ou baissent parce qu’ils sont combinés sur le prix de leurs grains ; et ils ont encouragé la sortie par une gratification de 3 liv. que le Gouvernement accorde pour chaque septier de blé exporté (mesure de Paris, pesant 240). Il est vrai que cette année ils ont éprouvé une cherté qui les a engagés à laisser entrer les blés étrangers ; mais il y a plutôt lieu de s’étonner de ce qu’elles ne sont pas plus fréquentes, et de ce que depuis cent ans il y en a si peu d’exemples. Concluons-en du moins combien la grande valeur des denrées est avantageuse.

Notre police actuelle est plus simple que la leur, et plus conforme à l’ordre naturel qui établit la réciprocité du commerce entre les Nations : elle doit tranquilliser les plus timides sur les effets de notre exportation. Dès que nos ports sont ouverts en tout temps aux blés étrangers, nous n’avons à craindre ni disette ni cherté.

Telles sont les raisons qui établissent les avantages de la liberté du commerce. Je pourrais terminer ici ce Mémoire : mais comme on ne peut répandre trop de lumière sur une matière si intéressante, je vais répondre en particulier aux difficultés qu’on peut encore former relativement au renchérissement actuel des grains. Je n’établirai pas de nouveaux principes. Je viens de les réunir tous ensemble : mais j’en développerai quelques-uns plus particulièrement, pour servir à la preuve des cinq propositions suivantes.

1°. L’exportation n’était pas de nature à produire un autre effet que celui qu’elle a produit jusqu’ici.

2°. La quantité de blé qui a été enlevée depuis un an pour l’Étranger, n’est pas capable d’occasionner un vide réel dans notre approvisionnement.

3°. La cause du renchérissement actuel ne peut être attribuée à l’exportation, mais doit l’être uniquement à la mauvaise récolte.

4°. Ce renchérissement est indispensablement nécessaire pour le maintien de notre culture.

5°. Il faudrait bien se donner de garder d’arrêter l’exportation sous prétexte de mauvaise récolte.

PREMIÈRE PROPOSITION.

L’exportation n’est pas de nature à produire un autre effet que celui qu’elle a produit jusqu’ici.

Cette proposition n’a pas besoin aujourd’hui d’être prouvée par le raisonnement. Sa vérité est suffisamment justifiée par le fait. L’exportation ne devait pas produire un autre effet puisqu’elle ne l’a pas produit ; car rien ne s’opposait à celui qui devait naturellement en résulter. Ceux qui n’étaient pas en état de le prévoir, peuvent aujourd’hui juger par l’évènement.

L’exportation habituelle est comme un fleuve qui s’écoule tranquillement : elle n’a d’autre effet que d’établir entre les Nations commerçantes un niveau qu’il ne leur est pas possible de passer : et la concurrence de la France qui se présente pour partager un commerce dont elle s’était jusqu’ici exclue, doit faire baisser ce niveau. Le prix commun n’excédera guère année commune 18 liv. le septier, mesure de Paris, s’il pèse 240.

En effet tout se balance d’une manière assez uniforme. Les besoins des Nations qui n’ont point recueilli pour leur subsistance, sont bornés et à peu près les mêmes tous les ans. Le superflu de l’Europe s’y porte de tous côtés. L’espérance d’un bénéfice ordinaire suffit pour y attirer les Marchands ; car ils savent que dès que dès que la cherté s’annonce dans un endroit, les autres Négociants, soit régnicoles soit étrangers, feront la même spéculation, et mettront par leur concurrence des bornes aux profits que les besoins du pays semblaient promettre. Il arrive même souvent que la multitude des envois fait tomber le blé au-dessous du prix commun de l’Europe dans un endroit où la disette commençait à se faire sentir.

La somme des grains qui se récoltent dans un pays, peut être plus forte ou plus faible que la consommation nationale. Aussi quiconque se refuse à un commerce habituel et réciproque, éprouve les plus funestes variations dans le prix. Mais la somme totale des grains qui se récoltent annuellement en Europe est toujours à peu près égale à la consommation annuelle. Le commerce s’empare du superflu pour le distribuer partout où manque le nécessaire, il le prend tantôt chez une Nation tantôt chez l’autre pour verser où le besoin s’annonce, et réparer l’inégalité des récoltes locales en établissant partout l’égalité dans les moyens de subsistance. Ainsi non seulement il ne peut y avoir nulle part de disette réelle, mais même la trop grande cherté ne peut avoir lieu, ou du moins elle ne dure que le temps qu’il faut au commerce pour le faire cesser.

Mais nous n’avons pu la première année atteindre au prix commun de l’Europe. Nous ne faisons que commencer, et il faut un certain temps pour établir ce commerce, et apprendre à le faire avec avantage et économie. Les correspondances et les relations ne sont point encore assez formées. Les communications intérieures entre les Provinces ne sont point assez faciles. D’un autre côté la quantité immense de notre superflu était un obstacle sensible à une vente plus favorable dans les commencements ; car le prix se règle en toutes choses sur la rareté ou l’abondance. D’après ces considérations, il était facile de prévoir que l’exportation serait nécessairement faible dans les premiers temps, que le renchérissement du blé serait lent, progressif et imperceptible. D’ailleurs nos grains ne parviendront jamais à la valeur où ils pourraient atteindre, tant qu’on laissera subsister en faveur de notre navigation marchande l’exclusion des vaisseaux étrangers. [3] L’exportation n’a pas pour cela état sans effet jusqu’ici. Elle a soutenu le prix à 6 liv. environ le quintal dans les endroits de débouchés pendant cette première année. Sans cela il serait tombé à 4 liv. Voilà le bien que nous a déjà fait l’exportation, et ce bien a été immense ; car il a sauvé nos cultivateurs de la ruine prochaine qui les attendait. Nous allons voir combien il nous a coûté peu de blé pour obtenir cet avantage.

SECONDE PROPOSITION

La quantité de Blé qui s’est enlevée depuis un an n’est pas capable de produire un vide réel dans notre approvisionnement.

L’écoulement qu’a procuré l’exportation a suffi jusqu’ici pour soutenir un peu la valeur des grains, et a commencé à nous rendre participants du prix commun de l’Europe : mais c’est plutôt la faculté d’exporter et la concession de cette liberté pour toujours, qui a produit cet effet ; que la quantité exportée. Et même pour jouir de cet avantage, il n’est pas nécessaire d’exporter actuellement ; et dans le fait, il suffit de pouvoir le faire.

Depuis le premier Août 1764 jusqu’au 1er Août 1765, nous n’avons guère exporté plus d’un million de septiers à l’Ettranger. [4] Or qu’est-ce qu’un million de septiers pris sur une de nos récoltes ordinaires ; à plus forte raison qu’est-ce qu’un million de septiers pris sur la masse énorme de grains que nous avions accumulés depuis plusieurs années ?

La France récolte année commune beaucoup plus qu’il ne lui faut pour sa subsistance.

Or supposons qu’il y ait dans le Royaume 16 millions d’habitants, suivant le calcul le plus universellement reçu. À deux septiers un quart par personne, c’est 36 millions de septiers que nous consommons annuellement, non compris les menus grains consommés par une partie du peuple. Ainsi quand même nous n’aurions année commune que pour 15 mois de nourriture, semence prélevée (ce qui est fort au-dessus de tous les calculs reçus) nous avons annuellement un superflu de trois mois de subsistance, c’est-à-dire, 9 millions de septiers. Nous n’avons donc en une année exporté qu’un neuvième de notre superflu ordinaire, c’est-à-dire, la subsistance de dix jours. Mais si on considère que la France a ouvert ses Ports dans un temps où elle avait accumulé le superflu de trois ou quatre années, et surtout celui de l’année 1763, qui constamment était seul capable de nous nourrir plus d’un an, on sera forcé de convenir que la quantité que nous avons exportée n’est rien relativement à celle qui nous reste, et par conséquent qu’elle n’a produit aucun vide réel dans notre approvisionnement. Ainsi quand même la récolte de 1765 serait insuffisante pour nous nourrir une année entière, nous avons encore le superflu des années précédentes, que tout le monde convient avoir été très considérable, et qui n’a été diminué que d’un million de septiers.

Je reprends en deux mots la preuve de cette seconde proposition. Nous récoltons année commune beaucoup plus qu’il ne nous faut pour notre consommation, tout le monde en convient : nous avions au moins d’Août 1764 amassé le superflu de plusieurs années et de 1763 en particulier, personne ne peut encore le nier : il n’a passé à l’Étranger qu’un million de septiers : donc l’exportation ne peut avoir produit un vide réel dans notre approvisionnement. On ne peut me contester ici la quantité exportée. Quoique le peuple qui a vu embarquer sur les rivières cette marchandise si volumineuse, s’imagine que la sortie a été dix fois plus forte qu’elle ne l’a été réellement. Le Gouvernement a fait faire le relevé exact de notre exportation. C’est vraisemblablement même pour faciliter dans les commencements ce calcul consolant pour le peuple, quoique inutile en soi pour ceux qui connaissent les principes, que l’on s’est déterminé à limiter jusqu’à ce qu’il en soit autrement ordonné, l’exportation à un certain nombre de ports. On sent combien il est nécessaire de distraire de ce calcul que j’ai présenté plus haut, 1°. tout le blé ou farine qui a été envoyé dans nos colonies, puisque nous les avons approvisionnés de tout temps ; 2°. le blé qui a été transporté de port à port, par exemple, de Rouen ou Nantes à Bordeaux, Bayonne ou Marseille. En effet, cette quantité n’est pas sortie du Royaume : et personne ne peut trouver mauvais en aucun temps que le blé passe d’une Province à l’autre, et que les Sujets du même Prince, les Membres du même État, correspondent entre eux par une communication réciproque de leurs denrées.

TROISIÈME PROPOSITION.

La cause du renchérissement actuel ne peut être attribuée à l’exportation, mais doit l’être uniquement à la mauvaise récolte.

Cette proposition est une conséquence nécessaire de la précédente. Puisque la quantité de blé qui a passé à l’Étranger depuis un an est si peu considérable en elle-même, et n’est rien relativement à la quantité du superflu que nous avions, on ne peut pas dire que l’exportation ait contribué au renchérissement actuel. Donc il a pour unique cause la faiblesse de la dernière récolte : donc il aurait également eu lieu quand même l’exportation n’aurait pas été accordée. En effet la récolte de 1765 n’en aurait pas été meilleure : tout ce que l’on pourrait alléguer, c’est que nous aurions aujourd’hui pour suppléer à la faiblesse de la dernière récolte la quantité qui a passé à l’Étranger. Or cette quantité étant si peu considérable, qu’elle ne pourrait pas nourrir la France plus de dix jours, ce vide ne peut en aucune sorte influer sur le prix actuel, si ce n’est en tant qu’il influerait sur les imaginations.

Mais que serait-il arrivé si on n’eût pas permis l’exportation. Le blé serait tombé à 4 livres le quintal, peut-être même plus bas. Le laboureur qui est forcé de vendre journellement pour frayer à ses avances eût été ruiné sans ressource, car il eût vendu à perte : le blé n’en serait pas moins cher actuellement, vu la faiblesse de notre dernière récolte, et nous serions menacés sous deux ans d’une disette réelle, parce que le laboureur réduit à diminuer ses dépenses d’abord par la non valeur, ensuite par la mauvaise récolte, n’aurait pas pu continuer son exploitation. Tel eût été l’effet infaillible des prohibitions, tel il a été dans tous les temps ; il ne faut pour s’en convaincre que parcourir la table du prix des grains depuis cent ans. [5] On y voit que toutes les chertés ont été précédées par des non-valeurs, comme l’effet est précédé par la cause.

Le million de septiers qui a passé à l’Étranger depuis un an, est donc véritablement pour nous le préservatif d’une disette inévitable ; et bien loin de regretter aujourd’hui ce qui est sorti, nous ne pouvons trop nous applaudir d’avoir ouvert nos Ports dans une circonstance aussi urgente.

QUATRIÈME PROPOSITION.

Le renchérissement actuel est indispensablement nécessaire pour le maintien de notre Culture.

Le laboureur a peu recueilli cette année, et cependant il a les mêmes charges à acquitter que s’il eût eu une bonne année. Il faut qu’il retire ses frais pour faire naître la récolte suivante ; il faut qu’il paye le propriétaire et l’impôt. Comment ceux qui ont recueilli un tiers ou moitié moins qu’à l’ordinaire, pourraient-ils remplir ces engagements s’ils ne trouvaient un dédommagement légitime dans le surhaussement du prix ? Le superflu qui nous reste des années précédentes n’est plus dans leurs mains, car il ne faut pas compter qu’en général les laboureurs soient en état de garder leurs grains. Ils n’ont donc pour ressource que leur récolte actuelle : et ils seraient absolument ruinés s’ils ne vendraient pas plus cher que les années précédentes. Or tout le monde doit sentir combien il est intéressant qu’ils se soutiennent. Notre subsistance dépend de leur travail, aidé des richesses d’exploitation. Si ces richesses leur manquent, si la vente de leurs grains ne peut leur en procurer la rentrée, nous pourrions dès aujourd’hui prévoir une disette prochaine. Le surhaussement actuel va enrichir ceux qui ont fait une récolte passable ; mais combien d’autres l’ont faite très médiocre ou très mauvaise ? D’ailleurs la quantité si considérable de superflu qui existe en France entrera en concurrence avec le blé nouveau, et en modérera le prix de manière que la cherté ne sera qu’un faible dédommagement de la faiblesse de la récolte pour une grande partie des cultivateurs.

Lorsque la récolte a été heureuse, le blé se vend à moindre prix : lorsqu’elle est faible, n’est-il pas juste qu’il se vende plus cher ? n’en doit-il pas être de cette denrée comme de toutes les autres dont le prix varie suivant l’abondance ou la rareté ? N’est-il pas juste que le cultivateur qui fait tous les frais, qui court tous les risques, qui expose tous les ans sa fortune à l’intempérie des saisons, trouve dans le prix de ses denrées le remboursement de ses avances, et la somme nécessaire au paiement de ses charges ? Non seulement il est juste et indispensable que cela soit ainsi, mais il est de l’intérêt du consommateur de payer les denrées plus cher lorsqu’elles sont rares. Car nous avons besoin du cultivateur plus d’une année, et il cesserait de travailler pour nous s’il n’était remboursé de ses avances. Si donc nous étions, je ne dis pas justes, mais éclairés sur nos intérêts, nous devrions désirer que le laboureur trouvât exactement dans le prix un dédommagement de ce qu’il perd sur la quantité ; et nous devrions sentir qu’il ne le retrouve jamais qu’en partie.

CINQUIÈME PROPOSITION.

Il faudrait bien se donner de garder d’arrêter l’exportation sous prétexte de la mauvaise récolte.

Je ne puis trop prévenir que mon intention n’est point d’élever ici des doutes sur la conduite que tiendra le Gouvernement. La sagesse de ses vues, la maturité qu’il a apportée dans l’examen de cette opération, nous garantissent le maintien d’une Loi si nécessaire : en craindre la suspension, serait manquer au respect qui lui est dû. Mais il est bon de convaincre les Citoyens timides et peu éclairés, et de leur faire voir que le Gouvernement ne peut ni ne doit se prêter à leurs alarmes, et que les raisons les plus fortes et les plus décisives le déterminent à laisser un libre cours au commerce.

Il se présente à la fois tant de preuves de ma cinquième proposition, qu’on n’est embarrassé que sur le choix.

1°. Quel pourrait être le motif d’une défense d’exporter dans le moment présent ? Serait-ce le renchérissement du blé ? Mais, comme je viens de le prouver, il est indispensablement nécessaire pour le maintien de notre culture, sans quoi les charrues ne pourraient plus continuer leur travail. Serait-ce la crainte d’une disette ? Mais elle ne fut jamais plus mal fondée : peut-être la dernière récolte, quoique insuffisante dans bien des endroits, est-elle au total et par compensation d’une Province à l’autre, en état de nous nourrir une année : quand elle ne pourrait nous nourrir que neuf mois (ce qui est la supposition la plus défavorable possible), le superflu de trois ou quatre années très abondantes est-il donc anéanti ? ne se trouvera-t-il pas, dans le moment où la vente deviendra avantageuse ?

2°. Le superflu existe, et il n’est point à craindre que le monopole le resserre pour faire paraître une disette au milieu de cette abondance. La liberté du commerce, la quantité des magasins qu’il a multipliés ; le nombre et la concurrence des Marchands, des Propriétaires et des Laboureurs ; la variété des intérêts et des vues ; le besoin de vendre toujours, plus pressant que celui d’acheter, toutes ces considérations nous donnent l’assurance la plus complète que le blé qui se trouve dispersé en tant de mains se présentera de lui-même à la vente et en quantité suffisante pour nos besoins journaliers : et voudrions-nous donc que le blé s’amenât, pour ainsi dire, à la fois dans les marchés ; cela n’est ni praticable ni utile. Laissons à chacun le soin de faire ses combinaisons, et soyons sûrs que l’intérêt particulier, tant qu’il sera retenu et bridé par une concurrence libre, procurera l’intérêt public de la manière la plus certaine et la plus avantageuse.

3° Le superflu dont nous étions accablés il y a un an existe encore en très grande partie ; mais il y a des cantons où il en paraît moins, par une raison fort simple. Les endroits qui ont des débouchés faciles ont versé dans les ports de mer, soit pour les autres Provinces, soit pour nos Colonies ou pour l’Étranger. Mais tous les cantons situés au milieu des terres ont encore leur superflu : les effets de l’exportation ne se sont même guère fait sentir sur la Loire au-dessus d’Orléans ; les grains sont restés en non valeur pendant l’année dans le Nivernais, dans le Bourbonnais, etc., etc. Le prix des ports n’a pas été jusqu’ici assez fort pour payer le transport par terre, nécessaire pour gagner les rivières. Il commence à l’être aujourd’hui : aussi les Provinces intérieures, qui ne se sont presque pas encore ressenties de l’exportation, vont verser dans les cantons qui se sont dégarnis. Le commerce se fera de proche en proche, et rétablira le niveau entre les Provinces.

4° Les Villes à portée des rivières peuvent donc, sans inconvénient, continuer de verser dans les ports : elles recevront le superflu de l’intérieur, et la quantité qu’elles peuvent verser n’approchera pas de celle qui peut leur être fournie. En effet quels que puissent être cette année les besoins et la cherté dans le midi de l’Europe, il n’est point à craindre que l’exportation nuise à notre approvisionnement. [6] Le commerce, toujours dirigé dans ses opérations par l’intérêt le plus clairvoyant, ne peut épuiser une Nation pour en nourrir une autre : car il n’y a que le superflu d’une Nation qui puisse être enlevé par le commerce : jamais le nécessaire n’est compromis ; et comment pourrait-il l’être ? Si le commerce y touchait, il achèterait très chèrement, et ne pourrait revendre ailleurs qu’avec perte.

5°. Non seulement nous n’avons point à craindre que le commerce puisse en aucun temps attaquer notre nécessaire, mais nous devons être assurés qu’il ne pourra jamais parvenir à enlever qu’une très petite portion de notre superflu. En effet, en supposant notre commerce bien établi, et même l’admission de la navigation étrangère, notre exportation ne peut jamais monter à plus de 2 millions de septiers. C’est ce qui résulte, tant de la somme ordinaire des besoins en Europe, que de la concurrence des Nations commerçantes, qui sont en possession de ce commerce, et qui feront tous leurs efforts pour le conserver. [7] Or, un enlèvement deux millions de septiers est-il capable d’épuiser notre superflu ordinaire, et ne devons-nous pas sentir que la valeur qui résultera de cette opération accroîtra encore la somme de notre superflu ? En effet, un pays qui cultive, non seulement pour ses besoins, mais aussi pour son commerce ; qui toujours sûr de vendre, n’a point à craindre les inconvénients du bas prix, a nécessairement des récoltes plus abondantes qu’un pays où la culture n’a d’autre débouché que la consommation intérieure.

6°. La suspension de l’exportation ne pourrait donc être fondée ni sur la disette, il n’y en a aucune à craindre, ni sur le renchérissement du blé ; il est indispensable. Il est en outre un argument bien simple par rapport au renchérissement actuel. Le blé ne vaut encore que 8 livres le quintal à Orléans, par exemple, qui est un endroit de débouché ; il est à moindre prix dans le surplus de la Province éloigné de la Loire : le prix peut assurément augmenter encore sans que ce soit un prix de cherté : car le pain ne vaut guère que six liards un dernier la livre. Mais si le blé augmente à un certain point, il deviendra trop cher pour pouvoir être exporté, et il s’arrêtera de lui-même, sans que le Gouvernement s’en mêle. La cherté, jointe aux frais de transport, qui sont si considérables, et dont on n’a point assez d’idée, forme une barrière insurmontable qui suffit pour assurer à chaque Nation la conservation de son approvisionnement. [8]

7°. Cette dernière considération prouve que même chez une Nation qui n’aurait récolté que pour six mois, et qui certainement ne pourrait se nourrir toute l’année, ce serait une fausse opération que celle de fermer les ports pour la sortie : elle serait fausse, 1°. parce qu’elle serait inutile. En effet, dès que la disette s’annonce le blé devient cher, par conséquent la sortie est impossible : et où pourrait-on porter du blé avec bénéfice, en le prenant dans un endroit où il serait cher, et en le renchérissant encore par tous les frais de voiture ? 2°. Cette opération serait fausse, parce qu’elle ne pourrait que produire un mauvais effet : elle annoncerait de l’inquiétude dans l’administration, et jetterait l’alarme parmi le peuple, qui, attentif aux démarches du Gouvernement, conclurait de celle-ci que la famine est inévitable, et pourrait le porter aux excès que la frayeur inspire. Cette précaution inutile n’augmenterait pas d’une seule mesure la somme du blé national, et ne contribuerait en rien à la retenir, la cherté suffisant seule pour l’arrêter ; elle servirait plutôt à le faire disparaître ; elle ajouterait au prix réel du blé le prix désordonné qu’y mettrait l’imagination effrayée.

8° Or, les désordres causés par l’imagination alarmée et inquiète sur le besoin de la subsistance, sont mille fois plus à craindre que les suites de la plus mauvaise récolte[9], car ils sont bien plus terribles dans leurs effets, et presque irrémédiables : au lieu que toute Nation qui n’a point assez recueilli pour sa subsistance, n’a pas la moindre inquiétude à avoir, et n’en a réellement aucune lorsqu’elle est familiarisée avec la liberté. Le commerce est une ressource assurée contre la disette. La cherté qui se fait sentir annonce le besoin. Le commerce, toujours attentif sur les occasions de gagner, l’apprend aussitôt, et y court avec tant d’empressement, que bientôt l’abondance se fait sentir, fait ouvrir tous les greniers, et opère une telle diminution de prix, que souvent la vente ne rembourse pas le Marchand étranger de ses frais d’achat et de voiture.

9°. Mais si la précaution de fermer les ports pour la sortir est inutile et dangereuse, relativement au blé intérieur, elle l’est également relativement au blé que les Étrangers apportent. Elle est inutile, parce que tant que le Marchand vendra à bon prix, il ne songera point à aller ailleurs ; il vendra même plutôt à quelque chose de perte par la considération des nouveaux frais qu’il faudrait faire pour aller ailleurs. Elle est dangereuse en ce qu’elle est contraire à la liberté du commerce, et ne peut avoir d’autre effet que de l’éloigner d’un pays où il est si importer de l’inviter et de l’attirer, puisque lui seul peut suppléer au défaut de subsistance. Et de quel droit en effet le Gouvernement refuserait-il aux Marchands la liberté de sortir d’un port où ils ont amené l’abondance, et d’exporter leurs marchandises où ils espèrent la vendre plus avantageusement ? Le Marchand étranger forme ses spéculations en conséquence de la cherté qui se fait sentir dans un endroit ; il sait en même temps que la concurrence du commerce va y porter l’abondance et y faire tomber le prix : cependant l’incertitude du gain ne l’empêche pas d’y porter. Mais s’il apprend que le port où il se propose d’aller lui sera ouvert pour l’entrée, mais fermé pour la sortie, et qu’il sera forcé de vendre à sa perte et à quelque prix que ce soit : dès lors il n’y portera qu’en tremblant ; la concurrence sera moins grande, et l’importation se trouvera resserrée par les fausses mesures prises par le Gouvernement.

10°. L’effet naturel et infaillible de la liberté du commerce des grains sera de faire naître des Laboureurs où il n’y a que de pauvres Métayers, de fortifier les ateliers faibles, d’encourager les efforts, de perfectionner et d’étendre la culture, de nous mettre pour toujours à l’abri des disettes et de la cherté, d’augmenter le revenu de la Nation, et par conséquent les salaires et les moyens de subsistance pour le peuple, etc., etc. Nous ne pouvons pas encore être en possession de tous ces heureux effets de la liberté, puisqu’à peine commençons-nous à en jouir ; nous en sommes assurés pour la suite, mais nous en serions privés pour toujours, si une partie si importante de l’administration était livrée aux caprices du peuple naturellement inquiet, toujours prêt à s’alarmer et incapable de réflexion. En effet, la liberté du commerce ne peut nous procurer ces avantages inestimables qu’autant qu’elle sera permanente et non interrompue : la suspendre à la plus légère apparence de cherté, ce serait anéantir dans le fait la loi la plus salutaire et la plus réfléchie ; ce serait nous avoir fait entrevoir un rayon de liberté pour nous replonger aussitôt dans l’état des prohibitions ; ce serait retomber dans l’inconvénient des permissions passagères dont l’usage était si préjudiciable ; ce serait pis encore : car tout le monde était averti que ces permissions n’étaient données que pour un temps, et dirigeait ses opérations en conséquence. Mais si, contre la foi d’une loi irrévocable, la liberté se trouvait suspendue, quelle confusion, quel désordre, quelle atteinte portée à la confiance publique ! Nous n’avons assurément rien à craindre de semblable ; mais il est bon de faire sentir tous les inconvénients d’une pareille suspension à ceux qui seraient tentés de la désirer.

11°. En effet le renchérissement du blé a été prévu par la loi : elle a fixé à 12 livres 10 sols le terme, passé lequel le blé ne pourrait plus sortir. Il serait donc indispensable d’attendre ce terme pour fermer les ports ou quelques-uns des ports : il n’y aurait rien de sûr si, au premier moment de renchérissement, des ordres particuliers suspendaient une liberté dont les bornes ont un terme fixé et connu. Le principal caractère des lois est la perpétuité et la stabilité. Une telle variation dans le Gouvernement économique ôterait la sûreté si nécessaire dans le commerce, et rendrait ses opérations timides et incertaines.

12°. Le terme de l’exportation est fixé à 12 liv. 10 sols le quintal : or, on ne peut assurer dès aujourd’hui que le blé ne montera pas à ce prix[10], et cela pour deux raisons : la première, c’est que dès qu’il approcherait de ce terme, les Étrangers s’empresseraient de nous en apporter, et le feraient tomber aussitôt ; la seconde (et elle suffit dans le moment présent), c’est que la quantité du superflu que nous avons empêchera bien qu’il ne monte si haut, et ne laissera pas les Étrangers dans le cas de nous en apporter. Aussi le Législateur, en fixant le terme douze livre 10 sols, a entendu accorder une liberté vraiment indéfinie. Il était persuadé que dans un pays aussi fertile que la France le blé ne pouvait guère parvenir à ce prix, et que la liberté du commerce, en prévenant les non valeurs, prévenait aussi les chertés : en fixant ce terme, il a donc plutôt cherché à calmer les esprits qu’à prendre une précaution qui pût jamais devenir nécessaire.

Toutes ces considérations doivent convaincre les Citoyens de la sagesse des vues du Ministère et de la ferme volonté où il est de maintenir la liberté du commerce des grains, et de réprimer toute espèce d’atteinte qu’on pourrait lui porter. Il ne veut pas qu’on puisse en douter ni compter jamais sur le retour des prohibitions, et il a fait insérer dans un supplément au Journal du Commerce de Septembre 1765 le morceau suivant.

« Il est arrivé dans quelques Villes situées sur les bords de la Loire de légères émeutes à l’occasion de quelques parties de grains, achetées par des Négociants, et qu’ils faisaient descendre à Nantes. M. le Procureur Général ayant cru devoir communiquer à M. le Contrôleur Général les différentes lettres qu’il recevait à cette occasion des Officiers chargés de veiller à la police et à la liberté de ce commerce : ce Ministre vient d’engager ce Magistrat à recommander à ses Substituts de tenir la main avec le plus grand soin à l’exécution des deux lois qui ont invariablement fixé les principes de l’administration sur l’exportation des grains, et que la sagesse du Roi a fait accompagner d’une si grande authenticité, qu’il est indispensable d’instruire le procès des auteurs de ces émeutes suivant la rigueur des Ordonnances. »

CONCLUSION

Je crois en avoir dit assez pour résoudre les difficultés qu’on peut former sur l’exportation dans le cas où le blé renchérit, c’est-à-dire, parvient au prix que lui donne le cours naturel des circonstances. Mes efforts auront-ils tout le succès que je dois désirer ? Il serait téméraire de le présumer : ce serait ne pas connaître la force des préventions et des préjugés. [11] Mais je dois me flatter de lever tous les doutes et de réussir pleinement auprès de ceux qui voudront lire ce Mémoire sans prévention : ils sentiront par une conviction ferme, inébranlable et indépendante des circonstances la vérité de ce petit nombre de principes.

1°. La grande valeur des denrées est à l’avantage de tous, et n’est au désavantage de personne : je l’ai établi assez au long dans la note 9.

2°. Les denrées, ainsi que toute autre marchandise, n’ont pas elles-mêmes aucun prix déterminé : il dépend de la quantité des acheteurs, combinée avec celle des vendeurs. C’est uniquement de la libre concurrence des uns et des autres que peut résulter le prix le plus favorable à tous égards.

3°. Plus cette double concurrence des vendeurs et des acheteurs de grains est étendue, plus le prix est en même temps uniforme et soutenu ; elle doit donc être toujours ouverte, non seulement de Province à Province, mais aussi de Nation à Nation.

4°. Par ce moyen, il est évident qu’il se trouve tous les ans, d’un côté, le même nombre d’acheteurs ou consommateurs, de l’autre le même nombre de vendeurs ou la même quantité de grains à vendre. En effet, si chaque année les récoltes sont inégales de Province à Province et de Nation à Nation, la somme totale des récoltes est à peu près égale tous les ans en Europe ; et quand même elle ne le serait pas, le superflu d’une année plus abondante répare l’insuffisance d’une année plus faible, et tout se compense d’une manière uniforme. Voyez la première Proposition ci-dessus.

5°. C’est donc à la liberté, pleine, entière et irrévocable du commerce qu’il appartient de mettre au blé le prix légitime qu’il doit avoir, et d’établir un niveau uniforme entre les Nations commerçantes.

6°. Cette liberté indéfinie dans l’exportation et l’importation est utile en tout temps, en tout état de cause, et lors même qu’on n’en fait pas un usage actuel : et elle ne peut jamais être nuisible, parce que le commerce est trop clairvoyant pour en faire usage lorsqu’il n’est pas à propos de s’en servir. En effet son intérêt est précisément le même que celui des Nations, et il ne peut jamais y être contraire. Le commerce importe partout où le haut prix l’appelle. Or, le haut prix dénote le besoin. Il exporte d’où le bas prix ou le prix modéré permet d’enlever pour porter ailleurs : or, ce prix dénote le superflu. Il n’y a donc jamais rien à risque de se reposer absolument sur lui du soin d’approvisionner les Nations. Voyez la quatrième, cinquième, sixième et septième Réflexions sur la cinquième Proposition.

FIN.

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[1] De l’exportation des grains…, par Dupont de Nemours. (note de l’éditeur)

[2] « Nous avons vu plus d’une fois les laboureurs opprimés du poids des denrées que la défense d’exporter accumulait dans leurs greniers, murmurer de l’abondance des récoltes, reprocher à la terre sa fécondité : et dans l’impuissance de payer les tributs, et de fournir aux besoins que l’argent peut satisfaire ; invoquer la disette pour retrouver dans le malheur de leurs Concitoyens la ressource que des ordres arbitraires leur avaient ôtée chez l’Étranger. » Lettre du Parlement de Toulouse au Roi, du 11 Août 1764.

[3] C’est ce que j’ai établi assez au long dans une lettre insérée dans le Journal du Commerce de Juillet et Août 1765. J’ai prouvé entre autres par un calcul très simple que si l’exclusion des Vaisseaux étrangers pour la voiture de nos grains procure à notre Marine marchande un bénéfice d’un million ou 1 300 000 liv. de fret ; elle fait perdre à la Nation 30 ou 36 millions de revenu ou produit net sur le prix de nos grains vendus, tant dans l’intérieur qu’à l’Étranger.

[4] Il est sorti en tout des ports de France un million et demi de septiers ; mais comme il faut défalquer de cette somme les blés qui ne sont sortis d’un de nos ports que pour rentrer dans un autre où ils étaient plus nécessaires, et ceux qui ont été portés dans nos Colonies, il s’ensuit que notre exportation réelle n’a été en effet que d’environ un million de septiers.

[5] On la trouve dans l’Essai sur la police des Grains.

[6] C’est cependant sur la possibilité d’une disette, causée par une exportation trop considérable, que portent les craintes de nos adversaires. Un de leurs grands arguments est de dire : vous nous assurez que dès que le blé sera cher, il ne sortira plus, et que le haut prix le retiendra plus efficacement que les prohibitions. Mais ne peut-il pas arriver qu’en même temps qu’il sera cher en France, il soit encore plus cher ailleurs. La considération de nos besoins n’empêchera pas alors le Marchand de prendre sur notre approvisionnement pour y porter.

Il ne s’agit que de nier la possibilité de cette hypothèse. Si les cent quintaux valent 1 200 liv. en France, et 1 500 en Espagne, quoique la différence du prix soit grande, à peine l’est-elle assez pour payer les frais de transport. Ce ne sera pas en France que nos Commerçants prendront des grains pour les porter en Espagne : car quand même ils pourraient l’entreprendre avec quelque bénéfice apparent, ils ont à craindre que dans l’intervalle de temps nécessaire pour le transport, les Marchands des autres Nations ne portent en Espagne, et ne fassent baisser le prix, et pour peu qu’il vînt à diminuer, ils sentent qu’ayant acheté très cher, ils perdraient considérablement. Pour craindre qu’à 12 liv. le quintal l’exportation pût continuer, il faudrait supposer trois choses, dont la réunion est impossible. 1°. Que le quintal vaille 12 liv. en France, et c’est ce qui n’arrivera pas tant que nous jouirons de la liberté du commerce ; 2°. que le quintal vaille en même temps 15 liv. en Espagne ; 3°. que dans toute l’Europe il ne soit nulle part à meilleur marché qu’en France : c’est cependant d’après de semblables hypothèses que raisonnent nos adversaires.

[7] Je ne puis mieux établir cette proposition, qui est très importante, qu’en copiant ici un morceau tiré d’un Mémoire intitulé, Réflexions sur la police des grains en France et en Angleterre. Cet ouvrage est d’un homme très instruit.

« On sait à peu près à quoi montent les exportations annuelles de l’Europe. L’année commune de celles d’Angleterre, prise sur 25 années, est d’un million 200 000 septiers. L’exportation des blés de Pologne par Dantzig (ce qui embrasse toutes les exportations des peuples du nord et des Hollandais) monte année commune, à huit cent mille tonneaux de mer, qui font sept millions trois cent cinquante mille septiers : ainsi huit millions trois cent cinquante mille septiers de Paris forment presque la totalité du commerce des grains dans l’Europe. On dit presque la totalité, parce qu’on n’ignore pas qu’il s’exporte des grains en Sicile, de Barbarie, de l’Archipel. Mais c’est un objet qui ne peut entrer en aucune proportion avec ceux dont on vient de parler. Ce serait donc outrer les suppositions que d’admettre qu’en total les exportations montent, année commune, à dix millions de septiers.

D’après ce tableau, qui pèche certainement par excès, il est évident que nos Négociants ne peuvent exporter une assez grande quantité de grains pour opérer un vide sensible dans notre approvisionnement. Les besoins des peuples qui manquent de grains, parmi lesquels il faut compter les Hollandais, ne consomment en tout que dix millions de septiers, et ils leur sont annuellement fournis par les Nations pour qui l’exportation est libre. Le commerce de ces Nations est tout monté, tout accrédité. Que pourront donc faire de plus les Français que d’entrer en concurrence pour une petite portion de ce commerce ? Supposons que cette portion pût être d’un cinquième, malgré les efforts que feraient les Anglais, les Hollandais, etc., pour nous empêcher de diminuer leurs ventes habituelles. Il arriverait qu’avec les plus grands efforts de nos Commerçants, il sortirait, année commune, deux millions de septiers. Or, c’est à peine ce qui s’en perd annuellement par la pourriture, par le dégât des insectes et autres animaux. Il est même assez vraisemblable qu’il nous serait impossible d’exporter ce que la prohibition fait tomber en pure perte. L’exportation ne sera donc qu’une distraction insensible sur nos récoltes. »

Il est bon de remarquer que cet ouvrage ayant été publié en Mars 1764, et par conséquent, avant l’Édit de l’exportation, l’Auteur ne pouvait pas prévoir que notre exportation serait restreinte par l’exclusion des vaisseaux étrangers, établie en faveur de notre marine marchande. Il est certain que si notre exportation peut à peine monter à deux millions de septiers, en admettant la concurrence des Étrangers, elle ne sera jamais si avantageuse tant que l’exclusion subsistera.

[8] Les grains sont toujours plus chers chez les Nations qui en achètent que chez celles qui en vendent habituellement, parce que celles-là ont de plus les frais du commerce à payer. Ainsi les Nations qui achètent ne peuvent guère exporter, et celles qui exportent ordinairement ne peuvent plus le faire lorsque le prix de leurs grains approche du prix où ils se vendent chez les Nations qui en achètent, parce que dès lors les frais du commerce leur interdisent l’exportation qui s’arrête d’elle-même.

[9] Il se présente ici une remarque importante et très vraie, c’est qu’il n’y a proprement jamais eu de disettes réelles en France ; toutes celles qu’on a essuyée avaient pour cause, d’une part, l’imagination effrayée, qui mettait l’enchère aux grains, de l’autre, la privation de la liberté du commerce. Tout le monde sait qu’en 1709 les blés que le Gouvernement fit venir ne servirent point à la subsistance nationale, et furent gâtés : quand même ils auraient été bons, ils n’étaient pas en assez grande quantité pour nourrir le Royaume pendant seulement dix jours. La France s’est donc suffi à elle-même dans cette année désastreuse, et la cause de la misère ne fut pas tant le manque de grains que l’extinction d’une année presque entière de revenu, c’est-à-dire, la cessation du travail et des salaires pour le peuple, qui ne peut atteindre au prix des denrées, quel qu’il soit, qu’autant que le propriétaire est en état de lui payer des salaires.

La même chose arriva en 1740 ; le Gouvernement fit venir à grands frais une quantité de grains, capable seulement de nourrir la France pendant cinq jours : ils furent gâtés ; mais cette importation produisit le plus grand effet : car la crainte de voir le blé diminuer détermina les Magasineurs de grains à les exposer en vente. Or la liberté entière du commerce produira habituellement le même effet qu’opéra la concurrence du blé étranger acheté par le Gouvernement en 1740 ; les Magasineurs des grains ne s’obstineront jamais à les garder ; le nombre des magasins et la perspective du blé étranger qui peut entrer d’un moment à l’autre, mettront un frein à leur cupidité.

[10] Lorsque je dis que le blé ne montera certainement pas à 12 liv. 10 sols le quintal, je me fonde sur l’effet naturel et infaillible et de la liberté du commerce ; mais je ne prétends pas prévoir les chertés locales et momentanées que peuvent occasionner la crainte et l’imagination : il peut arriver que dans un canton particulier le peuple, encore peu accoutumé aux opérations du commerce, et toujours prêt à s’inquiéter, prenne l’alarme sans aucun fondement, et mette aux grains une enchère subite. Qui peut calculer les effets de l’imagination effrayée ? Qui peut soumettre aux combinaisons de l’ordre naturel ce qui n’a de soi-même ni règle, ni mesure, ni fondement ? Mais ce que l’on peut assurer, c’est que cette augmentation sera aussi peu durable que peu fondée ; le commerce, toujours altéré par le haut prix, s’empressera d’y courir, et rétablira le niveau en deux ou trois marchés. L’essentiel est que les Juges des lieux soient partout assez éclairés et assez fermes pour résister aux clameurs du peuple, et pour refuser de se prêter à ses vues et à ses préjugés contre les marchands et contre la liberté du commerce.

[11] Comment, par exemple, amener à la conviction de ces principes tant de gens qui ne sont pas encore arrivés au point de sentir combien est nécessaire la liberté du commerce intérieur ? Comment leur persuader que la concurrence dans les ventes et dans les achats ne peut être trop libre entre les Nations ? Ils ne voient encore qu’avec peine la circulation d’une Province à l’autre. Comment étendre leur vue jusqu’à leur faire concevoir les avantages d’un commerce indéfini, toujours ouvert, toujours libre ? Il n’est pas même à leur portée de comprendre les effets de la concurrence dans le marché de leur Ville et de leur Bourg. Pour peu que le blé continue de renchérir, on les verra s’inquiéter, s’alarmer et solliciter le renouvellement de ces Règlements absurdes par lesquels chaque Ville avait intercepté le commerce dans ses environs et dans ses marchés.

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