Le succès de l’émigration en Amérique du Nord (Société d’économie politique, 1854)

Dans sa réunion du 5 octobre 1854, la Société d’économie politique analyse les différents facteurs du succès de l’émigration aux États-Unis. On doit d’abord compter sur l’attrait de la société américaine, au sein de laquelle l’européen peut vivre dans la liberté, la paix et la prospérité. Il faut ensuite signaler le soutien d’associations et de gouvernements, qui font face à une surpopulation. Enfin, le bien-être des premiers émigrés enthousiasme et stimule le départ de nouveaux européens.


Société d’économie politique, séance du 5 octobre 1854

Le succès de l’émigration en Amérique du Nord

À QUELLES CAUSES PRINCIPALES PEUT-ON ASSIGNER LE SUCCÈS DE L’ÉMIGRATION DANS L’AMÉRIQUE DU NORD ?

Dans cette réunion, présidée par M. Charles Dunoyer, membre de l’Institut, et à laquelle assistaient, comme invités, M. Jules Avigdor, député au Parlement sarde par la ville de Nice, et M. Caggiati, professeur de clinique à Parme, la conversation a eu pour objet la détermination des causes principales qui peuvent expliquer le succès de l’émigration dans l’Amérique du Nord, et par contre l’insuccès des efforts de colonisation tentés en Afrique. Cette question était posée par M. le docteur Clément Juglar.

M. Horace Say, qui s’est récemment préoccupé de la question des émigrations, prend le premier la parole. Après avoir constaté qu’il part tous les ans d’Europe environ 600 000 émigrants pour le nouveau monde, l’honorable membre dit que la cause première de ce déplacement est le malaise des populations, surtout en Irlande et dans quelques parties de l’Allemagne. En Irlande, par suite de la disette de 1846-1847 et de la maladie des pommes de terre, la mortalité devint effrayante. L’Angleterre se préoccupa vivement de cette situation, et deux mesures furent bientôt prises pour y remédier. Une de ces mesures a été l’expropriation des possesseurs de terres obérées, qui ont passé des mains des vieux propriétaires, incapables de les faire valoir avantageusement, entre celles des créanciers hypothécaires. Cette transformation a réussi ; elle est favorable à la culture et à l’intérêt des cultivateurs. En second lieu, l’Angleterre a favorisé l’émigration de ceux qui n’avaient pas de quoi vivre. Il a été institué une commission qui a dirigé cette émigration, laquelle a peuplé les colonies de travailleurs européens. Dans ces colonies, les terres soumises en valeur ont été déclarées terres de la couronne et concédées aux nouveaux colons. Les choses s’étaient ainsi passées en 1810 aux États-Unis, où les terres furent déclarées fédérales, et données ensuite aux cultivateurs qui se présentèrent, moyennant une minime redevance de 5 francs l’acre. La Commission d’émigration a exercé un patronage efficace ; elle a fourni des instructions et des ressources aux passagers ; elle a rédigé des règlements sanctionnés par l’autorité supérieure.

Cette impulsion, cette direction et ce patronage de la Commission, ont été la seconde cause principale des émigrations.

Les dispositions et les règlements de la Commission ont inspiré, quelque temps après, des commissions d’émigration, qui ont été créées à Brême et à Anvers. Mais le gouvernement belge ayant poussé la prétention trop loin, les émigrants ont pris, de préférence, la voie plus libre de Brême. En effet, on en était venu, à Anvers, jusqu’à exiger que les émigrants ne pussent emporter que des vivres sortant de chez les fournisseurs agréés par la Commission, à telle enseigne que des voyageurs qui pouvaient emporter des jambons de Mayence, par exemple, étaient obligés de se munir des jambons de la Campine, à bon droit fort peu renommés. Le gouvernement belge n’a pas tardé à comprendre la faute qui avait été faite et à offrir même aux émigrants une diminution de 30 pour 100 sur le passage du chemin de fer, qu’il exploite, comme on sait, à son compte. Depuis quelque temps les émigrants se représentent en grand nombre sur les quais d’Anvers.

M. H. Say explique également comment le courant de l’émigration allemande qui avait commencé par traverser la France, pour aller s’embarquer au Havre à partir de 1810, s’est ensuite détourné de cette voie, à cause des mesures prohibitives prises par le gouvernement français. Celui-ci, redoutant que le flot croissant des émigrants ne s’écoulât pas entièrement par le Havre, et ne déposât des mendiants sur le territoire français, a exigé le dépôt à la frontière d’entrée d’un capital de 400 francs, qui est rendu à la sortie, au port d’embarquement[1]. Mais cette obligation de dépôt et de formalités a découragé les émigrants, aujourd’hui au nombre de 300 000, qui vont s’embarquer à Brème et de nouveau à Anvers, et que la ville de Hambourg cherche aussi à attirer de son côté.

Une autre cause qui fait fuir d’Europe les populations allemandes, ce sont les tracas politiques venus à la suite de l’agitation de 1848 et de 1849. Se sentant tourmentées et ennuyées dans leurs pays, elles sont volontiers parties pour une contrée plus libre, où il ne leur est demandé aucun compte du passé, fuyant la protection prussienne et autrichienne, qui s’est manifestée dans quelques localités par des garnisaires très gênants et très coûteux. C’est ainsi que jadis la persécution religieuse faisait partir les populations. Les succès et le bien-être des premiers arrivés attire les autres, partant d’autant plus facilement qu’ils vont retrouver un autre Rhin allemand sur les bords de l’Ohio et du Mississipi.

Une fois arrivés, ils se font les auxiliaires des Américains, qui, depuis cinquante ans, sont de grands entrepreneurs de défrichements, succédant aux pionniers qui repoussent les Indiens devant eux. Peu à peu, d’auxiliaires ils deviennent propriétaires et citoyens fixes de la grande famille de l’Union.

An reste, il y a des communes allemandes, chargées de pauvres, qui ne cherchent pas à émigrer ou qui ne le peuvent pas ; mais des sociétés protectrices se sont organisées pour faciliter l’embarquement de ces gens-là, en leur complétant une somme nécessaire de 100 dollars (500 francs) et moyennant la renonciation des partants au domicile de secours, pour qu’ils ne retombent pas à la charge de leur commune en cas de retour.

M. Clément Juglar, en observant ce qui se passe en Algérie et ce qui se passe dans l’Amérique du Nord, dont vient de parler M. Say, croit pouvoir indiquer, comme cause principale de ce mouvement d’émigration auquel nous assistons, la facilité pour un émigrant aux États-Unis de se constituer propriétaire complet, absolu, en toute sécurité ; ce qui n’est malheureusement pas le cas en Algérie, où l’autorité peut à chaque instant venir dire au colon qu’il n’a pas rempli telle ou telle condition de la loi ou des règlements civils ou militaires, et que par conséquent il va être exproprié.

M. Wolowski met au nombre des causes principales dont s’enquiert la réunion la facilité d’acquérir aux États-Unis le droit de citoyen et les avantages qui en découlent. Il suffit d’avoir vingt et un ans et cinq ans de séjour pour être naturalisé et avoir tous les droits du citoyen américain, moins celui d’être nommé président, avec tous les avantages économiques et politiques qui y sont attachés à ce titre.

M. Wolowski ajoute à ce qu’a dit M. Say, touchant la cause politique de l’émigration, que la propagande de départ a été, sur certains points, faite surtout par les chefs du socialisme, qui étaient très répandus en Allemagne, et qui se sont réfugiés en Amérique, où ils se sont établis et où ils ont été suivis par leurs coreligionnaires. Or, il s’est produit, à cette occasion, un assez curieux phénomène. Les socialistes allemands, comme bien d’autres, n’avaient pas grand respect, en théorie du moins, pour la propriété ; c’est cependant le désir, le besoin et la possession de la propriété, qui les a attirés et qui les fixera en Amérique.

Un autre caractère de l’émigration allemande, qui explique également son succès, c’est qu’elle a lieu par agglomération, emmenant avec elle hommes, femmes, vieillards, enfants, et jusqu’au maître d’école et au curé ou pasteur ; emportant, par conséquent, tous les éléments de la famille et de la vie communale.

C’est ce caractère que le docteur Wakefield a popularisé et fait triompher de l’autre côté de la Manche, pour donner à l’émigration individuelle irlandaise la cohésion qui lui manquait, malgré les efforts de la Commission officielle.

Dans ce système, qui est pratiqué sous la direction et la surveillance d’une compagnie formée sous l’impression des sentiments d’une philanthropie aussi éclairée que dévouée, l’émigrant est d’abord transporté dans les meilleures conditions. Une fois arrivé, il n’obtient la propriété terrienne qu’après un temps d’épreuves, d’essais et de travaux d’ensemble, qui ont pour but les besoins généraux de la peuplade : routes, fontaines, plantations, etc. Pendant ce temps, il est salarié par la Compagnie, qui lui cède la propriété aux conditions les plus favorables. La Compagnie rentre ainsi dans ses avances et peut recommencer sa philanthropique transplantation. Ce n’est pas la vie commune, ni même le travail en commun ; toujours l’intérêt individuel est en jeu, d’accord avec l’intérêt général et commercial, d’autant plus apprécié que le travailleur a l’espoir, et la possibilité d’acquérir des propriétés bien disposées par suite des efforts communs.

M. A. Blaise (des Vosges) croit pouvoir résumer les diverses causes qui viennent d’être énumérées dans cette cause générale déterminante, la pression des gouvernements, soit directe, soit indirecte, par voie d’encouragements ou d’autorité concédée à des commissions. Or, cette pression est antérieure, en Allemagne, aux événements de 1848. Avant cette époque, vingt-deux des petits gouvernements de cette grande contrée de l’Europe centrale s’étaient entendus pour étudier les moyens d’aviser à un système efficace d’émigration, qui les débarrasserait de la population excédante. Il était, à cette époque, question d’envoyer les émigrants au Mexique, disposé à concéder une partie de son territoire. C’est à la même époque que le gouvernement belge patronnait si directement la tentative de colonisation à Saint-Thomas, en vue des malheureuses populations de la Campine, faite par une compagnie à la tête de laquelle figuraient des personnages influents du pays. Mais la contagion est pour beaucoup, aux yeux de M. Blaise, dans ce mouvement de translation des Européens vers l’Amérique. Le succès de quelques enfants du pays suffit pour faire oublier les tribulations du plus grand nombre, et par déterminer le départ d’essaims nouveaux.

Outre ces deux causes, et les assertions économiques ou politiques qui ont été signalées, M. Blaise indique encore la similitude ou l’analogie du langage. Les Irlandais parlent la langue générale des États-Unis ; les Allemands se dirigent principalement vers des localités déjà occupées par des compatriotes ; les Basques vont à Montevideo.

M. Juglar ne croit pas une grande influence à cette cause. Ce sont principalement les Espagnols qui vont en Afrique, où l’autorité et les autres émigrants parlent français, et où les naturels parlent une langue qu’ils ne comprennent pas et qui n’a pas de rapport avec la leur.

M. Avigdor, député de la province de Nice au Parlement sarde, a pu se rendre compte des raisons qui déterminent l’émigration des habitants d’une des provinces des États sardes, de la Savoie. Chez les Savoisiens, il n’y a aucune pression gouvernementale, directe ou indirecte, aucune cause politique, aucun effort communal, et pas même la misère ; car la plupart de ces émigrants, s’ils restaient chez eux, éviteraient tous les périls qu’ils affrontent et toutes les souffrances qu’ils endurent en route et sur la terre étrangère, et de plus ils contribueraient à l’amélioration de leur pays, qui les nourrirait.

Ce qui pousse les Savoisiens, c’est la surexcitation de l’intérêt individuel par les succès de quelques émigrants ; c’est la contagion qui résulte de cette surexcitation, et qui leur fait quitter une vie tranquille, un pays libre, pour aller vers l’inconnu, où on leur a dit qu’ils trouveront de bonnes journées à gagner, et de l’or à recueillir, maintenant que le nom de Californie a retenti à leurs oreilles.

M. Avigdor ajoute que la plupart des émigrants sont exploités par les compagnies, qui provoquent leur départ en leur promettant de les transporter gratis. En effet, ces compagnies se font payer au moyen d’un travail qui dure un certain temps, au bout duquel, tout compte fait, l’émigrant a chèrement payé sa traversée et la prétendue protection qu’on lui a donnée.

M. Vée, inspecteur de l’Assistance publique, croit qu’il faut faire deux parts dans les populations qui émigrent : l’une, composée de l’élément aventurier, qui se recrute un peu dans toutes les classes de la population ; l’autre, formée d’un élément plus sérieux, qui se recrute plus particulièrement dans les classes agricoles d’Angleterre ou d’Allemagne, qui ont un aspect de bien-être[2] (comme on en peut juger par les nombreuses escouades qui passent par Paris en quittant le chemin de l’Est), et qui vont dans un pays où elles rencontrent un climat et des habitudes analogues. Or, il y a à remarquer que cette population n’a pas à faire le plus dur des apprentissages, celui de l’acclimatation, et qu’elle n’a, pour ainsi dire, qu’à se mettre à l’œuvre : c’est ainsi que les Scandinaves vont au Canada, les Allemands aux États-Unis ; les Basques, dont on a parlé, au sud de l’Amérique, etc.

M. Wolowski est frappé de ce fait, que les populations agricoles qui émigrent ne sont pas précisément celles dont le départ est provoqué par la misère.

M. Pommier, rédacteur en chef de l’Écho agricole, fait remarquer que ces populations agricoles quittent un pays ravagé par la misère comme l’Irlande, ou des pays allemands encore soumis au régime féodal.

M. Wolowski fait observer, à son tour, que l’émigration part des bords du Rhin, où la propriété est divisée et garantie comme en France ; de l’Alsace, qui est soumise aux lois françaises ; de la Biscaye, province également française ; et que, par conséquent, l’explication de M. Pommier n’est pas suffisante.

M. Clément Juglar nous a adressé les observations suivantes, au sujet de cette discussion :

« En posant la question du succès des émigrations dans l’Amérique du Nord, c’était en même temps soulever celle de nos insuccès en Algérie. Or, des explications données par MM. Horace Say, Wolowski, etc., dans la dernière réunion de la Société d’économie politique, il résulte que la faveur dont jouissent ces émigrations, la préférence qu’on leur accorde aujourd’hui, tiennent surtout à trois causes :

1° À la simplicité, la facilité et la rapidité avec laquelle ceux qui possèdent le moindre capital obtiennent à bon marché des concessions de terre définitives (un dollar par acre), qu’ils peuvent hypothéquer, aliéner, sans aucune condition onéreuse ;

2° À la présence de puissantes compagnies, propriétaires d’immenses territoires qu’elles ont achetés, sur lesquels elles occupent les émigrants n’ayant que leurs bras, en attendant qu’ils puissent réunir la somme nécessaire pour devenir eux-mêmes propriétaires ;

3° À la proximité d’un vaste marché, toujours ouvert, pour écouler les produits agricoles.

L’influence de la conformité de langage et de la similitude du climat, quoique d’une certaine importance, n’est cependant que secondaire.

Quant à la jouissance des droits politiques, les émigrants n’en sont jamais jaloux qu’en tant qu’ils garantissent encore mieux la liberté et la propriété individuelle. Ils tiennent plus à une représentation communale qu’à une représentation nationale, qu’ils obtiennent d’autant plus facilement, qu’aux États-Unis la constitution permet aux nouveaux territoires, quand ils sont suffisamment peuplés, de se former en États, ayant leur représentation, leur gouvernement particulier jouissant de la plus grande liberté d’action dans tout ce qui ne touche pas au pacte fédéral. L’action des gouvernements, si pressante et si active en Europe pour favoriser et protéger les émigrations, est humble en Amérique. L’administration centrale se borne à distribuer et à vendre des terres ; là finit son rôle. Quelle différence avec la tutelle que l’on impose aux colons de l’Algérie !

Voilà, je pense, les trois causes premières qui ont déterminé et continueront les succès des émigrations dans l’Amérique du Nord. Pourquoi faut-il que nous les cherchions en vain en Algérie ?

Dans cette comparaison de la situation différente où se trouvent les deux émigrations, il y a un point très important qui a été négligé : il faudrait connaître l’état physique et moral des populations qui émigrent, Irlandais ou Allemands ; le comparer à celui de la population française. Je crois qu’en général nous nous trouvons dans de meilleures conditions, puisque deux départements dans l’Est fournissent seuls un faible contingent à l’émigration américaine[3]. Il n’est donc pas surprenant que, dans une aisance relativement plus grande, nos populations agricoles des autres départements, négligeant les avantages que l’on trouve aux États-Unis, ne tentent pas davantage fortune en Algérie. »

______________

[1] Une commission été récemment instituée par un arrêté du ministre du commerce, afin d’étudier les questions qui se rattachent à l’émigration. Cette commission, sous la présidence du directeur général de l’agriculture, se compose du maire du Havre, de celui de Strasbourg, du directeur des colonies, du directeur de la Société générale, du chef de division de l’exploitation du chemin de fer, etc. (J. G.)

[2] Il ne faut pas oublier que les émigrants passant par Paris, tels que les a observés M. Vée, mettent à cette occasion leurs plus beaux habits ; que toute la famille a réalisé son petit avoir qu’elle consacre au voyage, et qui ne l’eût pas empêchée d’être en lutte avec la misère. (J. G.)

[3] Un examen rapide des registres de l’état civil donne de suite l’explication des émigrations de l’Alsace. Les deux départements du Haut-Rhin et du Bas-Rhin sont ceux où la fécondité du mariage est la plus grande. Tandis qu’en France, la moyenne de la fécondité des mariages n’est que de 3,52 enfants, elle s’élève jusqu’à 4 et 5 à Colmar et à Schelestadt. Aussi, tandis que, de 1836 à 1846, l’augmentation de la population, par l’excédent des naissances sur les décès, n’est en moyenne par département que de 2 à 4 pour 100, dans le Haut-Rhin et le Bas-Rhin elle est de 10 et 9 pour 100. (J. G.)

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