Les effets économiques des émigrations (Société d’économie politique, 1853)

Dans deux réunions du début de l’année 1853, la Société d’économie politique examine les effets économiques des émigrations. Selon ses membres, les effets sont principalement négatifs pour les pays de départ, car l’émigration d’un citoyen cause la fuite d’une force de travail et d’un capital.


Séance du 10 janvier 1853.

LES ÉMIGRATIONS.

[…]

M. le président ayant demandé si quelque question économique devait être mise plus particulièrement en discussion, on lui rappelle que deux questions, posées dans la dernière réunion, n’ont pu, faute de temps, être discutées. La première était relative à la doctrine de Malthus ; la seconde portait sur les conséquences que peut avoir pour un pays une émigration constante d’un certain nombre de ses habitants pour une contrée avec laquelle ce pays n’entretient pas de rapports habituels.

M. Michel Chevalier fait remarquer que l’émigration constante d’un pays vers un autre est par elle-même un rapport habituel entre eux.

Il lui est répondu, par M. Horace Say, que la question n’a peut-être pas été formulée d’une manière assez précise, mais qu’au fond, cependant, elle mériterait un sérieux examen. Pour les pays d’où partent les émigrants, l’émigration a différents caractères et doit avoir aussi des conséquences différentes. Ainsi, les hommes vont quelquefois chercher fortune au loin, en conservant l’idée de retour aux lieux qui les ont vus naître ; ils entretiennent des relations constantes avec leurs compatriotes, ils développent le commerce de leur pays, et, plus tard, l’enrichissent des capitaux qu’ils ont accumulés. C’est, à beaucoup d’égards, le caractère des départs qui ont lieu d’Angleterre pour l’Inde, pour l’Australie, pour la Californie. Dans d’autres cas, l’émigration a lieu dans de très grandes proportions, mais avec un caractère un peu transitoire ; c’est ainsi que l’Angleterre, embarrassée de la misère de l’Irlande, et voulant diminuer le nombre des habitants par un moyen plus humain que ne l’auraient été les massacres qui suivaient les insurrections, en est venue à de grands sacrifices pour grossir l’émigration, et elle a réussi par là à diminuer considérablement la population locale, ainsi que la preuve en a été donnée par le dernier recensement. Enfin, il est des pays d’où les émigrants partent sans cesse, comme des essaims de mouches, sans conserver aucune idée de retour, et sans jamais commercer ensuite avec les compatriotes qu’ils laissent derrière eux. On peut citer, pour exemple de ce dernier mode d’émigration, le grand-duché de Bade, qui voit incessamment partir une partie de ses habitants, allant s’établir comme cultivateurs dans les terres de l’Ouest, aux États-Unis. Il est bien permis de se demander si une semblable émigration n’est pas une cause incessante d’appauvrissement pour le pays ? N’est-ce pas là une perpétuelle exportation de valeurs réelles pour lesquelles on ne reçoit pas de retour ? Des familles entières, pères, mères et enfants, partent à la fois. Les individus adultes sont déjà un capital accumulé, par suite des dépenses qu’il a fallu faire pour les amener à l’âge du travail ; mais, en dehors de cette considération, il faut dire qu’ils ne font pas un si long voyage sans emporter de véritables capitaux ; ils ont généralement un chariot et des outils ; de plus, il faut qu’ils traversent la France, et le gouvernement de notre pays exige, pour garantie qu’ils ne viendront pas grossir le nombre de nos mendiants, qu’ils déposent à la frontière un cautionnement qu’on leur rend à leur sortie, et avec lequel ils payent leur passage du Havre en Amérique. N’y a-t-il pas là motif à de sérieuses considérations ?

M. Dunoyer dit qu’il est toujours heureux pour un pays de se débarrasser d’un surcroît de population qui ne peut vivre, faute d’industrie, et qui devient alors un danger pour la tranquillité publique. Ce qu’il faudrait désirer pour de tels pays, c’est un progrès dans les mœurs et dans les lumières, qui amènerait l’esprit de prévoyance et empêcherait la population de dépasser jamais les moyens de subsistance.

M. Michel Chevalier convient que les questions relatives aux émigrations, d’après les développements qui viennent d’être donnés, méritent l’attention spéciale des économistes ; il appelle même l’attention de ses confrères sur ce sujet.

[…]


Séance du 10 mars 1853

EFFETS ÉCONOMIQUES DES ÉMIGRATIONS.

La conversation s’est ensuite fixée sur la question des émigrations, ainsi formulée : « Effets économiques d’une émigration constante vers des contrées avec lesquelles la patrie des émigrants n’entretient pas des rapports habituels »

M. Horace Say croit que dans bien des cas on peut considérer comme une circonstance heureuse pour un pays que de pouvoir envoyer au loin une partie de sa population. Des colons vont quelquefois de l’autre côté des mers pour développer des relations commerciales utiles pour leur pays ; le plus souvent ils conservent l’espoir de retour, c’est-à-dire l’espoir de rapporter dans leur pays des fortunes faites ; en tous cas, ils conservent avec ce pays des relations mutuellement avantageuses. D’autres fois, dans des cas de calamités momentanées, il est également heureux de pouvoir envoyer au loin un trop-plein de population, qui peut trouver ainsi occasion de se tirer d’affaire, tandis que sur le sol natal la mort eût été le lot d’un grand nombre d’individus. Mais si, laissant de côté ces cas spéciaux, on demande quelles peuvent être pour un pays les conséquences d’une constante émigration d’une portion de sa population vers des contrées avec lesquelles ce pays n’entretient pas d’autres rapports habituels ; si, pour préciser le fait par des exemples, on demande quelles peuvent être, pour le grand-duché de Bade, les conséquences de l’émigration annuelle d’une partie de ses habitants pour les États-Unis d’Amérique, et encore, pour la France, les conséquences de l’émigration basque pour Montevideo, M. H. Say répond que ces émigrations tendent à appauvrir le pays. En effet, les hommes ne partent pas sans un capital quelconque et ils sont eux-mêmes un capital tout formé. Si l’émigration est entreprise par les émigrants qui cherchent une meilleure situation, elle n’est guère pour la mère patrie qu’une espèce d’exutoire qui l’épuise sans trop la soulager.

M. Diegardt donne quelques indications sur l’émigration allemande, qui va grandissant, et qui enlève à plusieurs États une quantité notable de cultivateurs, munis d’un certain avoir, qui trouvent grand profit à vendre leur petit patrimoine en Europe, pour aller s’établir aux États-Unis, et y acheter des terres à bon marché. Le gouvernement prussien s’est préoccupé de cette exportation d’hommes et de capitaux, qu’il avait voulu diriger vers les provinces de l’ancienne Prusse. M. Diegardt a été chargé d’envoyer des délégués d’émigrants pour examiner la bonne situation des terres offertes à d’excellentes conditions par le gouvernement à ceux qui voudraient aller s’établir dans l’ouest du royaume. Ces délégués ont rempli leur mission et trouvé les terres excellentes ; mais les émigrants n’en ont pas moins préféré l’Amérique. Les Allemands vont actuellement en Californie, et depuis un an, en Australie, où, après avoir cherché de l’or, ils se feront cultivateurs.

M. Wolowski fait ressortir le caractère providentiel de l’émigration, et les avantages qui en résultent pour la civilisation. Cette expansion des vieux peuples est une des lois naturelles de l’humanité, que l’économie politique doit observer, mais contre laquelle il ne faudrait pas agir par des mesures législatives.

M. H. Say répond qu’il faut distinguer : il y a des émigrations qui ont ce caractère, et d’autres qui sont un symptôme fâcheux, comme celles du duché de Bade, et qui prouvent que les populations de ce pays auraient bien besoin de suivre davantage les prescriptions de Malthus, sauf à émigrer moins. M. Say ajoute que, même dans ce cas, c’est aux mœurs et non aux lois à réagir.

M. Joseph Garnier constate, en outre, que l’émigration qu’on a présentée comme un remède suffisant au développement de la population, n’a jamais eu cet effet. D’abord, le chiffre des émigrations n’est un peu notable qu’en Angleterre, en Irlande et dans quelques États de l’ouest de l’Allemagne, et seulement depuis quatre ou cinq ans. Ensuite, dans aucun de ces États ce chiffre ne s’est rapproché de celui de l’excédent des naissances sur les morts. En troisième lieu, ce qui vient d’être dit prouve bien que l’émigrant le plus dénué emporte la valeur de son passage et ce qu’il a coûté depuis sa naissance à sa famille ou à la société. Ainsi le remède est inefficace et coûteux.

M. Boutowski pense comme MM. Say et Garnier, et ajoute que, pour beaucoup de malheureux, l’émigration commence par les tortures du voyage sur le navire où ils sont, pour ainsi dire, encaqués, et finit par de cruelles déceptions. En arrivant, ils tombent à la charge de la charité ; ils sont décimés par le typhus et la fièvre jaune. Il n’y a donc pas lieu d’approuver les efforts de quelques associations philanthropiques, et encore moins ceux des spéculateurs de transport, qui poussent les populations vers l’émigration[1].

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[1] M. Rossi a écrit quelques belles pages dans le sens des paroles de M. Boutowski (voir son Cours d’économie politique, 1er vol., 2e leçon).

On lit dans le New York Journal of Commerce que, sur 300 000 étrangers arrivés aux États-Unis, en 1852, dont 118 000 Irlandais (moins qu’en 1851), et 119 000 Allemands (plus qu’en 1851), 11 000 étaient entrés soit à l’hôpital, soit dans une maison de refuge, après le débarquement, et 12 000 dans le courant de l’année. En outre, 20 330 individus ont été soutenus, le prix de leur nourriture et de leur logement acquitté, par le bureau du Parc ; 97 229 ont été soutenus de la même façon par le bureau de renseignements et de travail de Canal-street ; enfin, 14 971 ont été pourvus de places et de travail. Le nombre total des gens secourus, soignés ou pourvus, s’est ainsi élevé à 181 000. (J. G.)

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