Une expérience de la liberté du travail sous l’Ancien régime : le faubourg Saint-Antoine (1/5)

Sous l’Ancien régime, le travail des artisans et des commerçants était contrôlé par un système ultra-réglementaire connu sous le nom de corps de métiers ou corporations. Il existait cependant quelques enclos de liberté, des sortes de zones franches, où le système corporatif ne s’appliquait pas, et où quiconque pouvait travailler selon son bon vouloir, sans payer aucun droit, et en suivant les volontés de sa clientèle plutôt que les obscurités des règlements. Le plus célèbre et le plus important îlot de liberté était le faubourg Saint-Antoine (entre les actuels 11e et 12e arrondissements de Paris). De 1657 à 1776, le faubourg Saint-Antoine constitue en effet le principal lieu de travail « privilégié », c’est-à-dire libre. Les artisans ne sont pas astreints aux formalités tracassières et coûteuses des corporations et peuvent travailler sans lettres de maîtrise et sans subir les exactions des inspecteurs du travail de l’époque, les « jurés » parisiens. Sans surprise, les habitants du faubourg connurent une prospérité exceptionnelle et s’attirèrent les foudres des maîtres des corporations parisiennes. 


Une expérience de la liberté du travail sous l’Ancien régime :
le faubourg Saint-Antoine (1657-1791)

par Benoît Malbranque

 

Étude tirée de la revue Laissons Faire, publiée sur le site de l’Institut Coppet en 5 parties,
lesquelles sont :

 

Introduction. — I. Les corporations et la réglementation du travail au XVIIIe siècle.
II. Le faubourg Saint-Antoine, un paradis de la liberté du travail.
III. Ce qu’il en coûte d’être libre.
IV. Le succès de la libre entreprise.
V. Un modèle contre le système réglementaire. — Conclusion


Introduction

Pour l’observateur du passé, il est peu de faits économiques plus décisifs que cette pratique, dont l’histoire donne tant d’exemples, de « voter avec ses pieds ». Elle tranche sans compromis possible les débats d’idées  complexes, en rendant caducs les schémas intellectuels les plus élaborés et les idéologies les plus séduisantes.

Les défenseurs de la liberté économique, qui, dans ce domaine, n’ont que l’embarras du choix, ont souvent cité comme exemple les États-Unis du XIXe siècle, ou Taïwan au XXe. Plus récemment, Gabriel Openshaw montrait dans un article au Mises Institute qu’à l’intérieur même des États-Unis, on avait comptabilisé, de 2006 à 2010, un afflux net de 700 000 personnes provenant des vingt-cinq États les moins libres économiquement, vers les vingt-cinq États les plus libres. [1] De manière tout à fait similaire, en Europe, un grand nombre d’Allemands ont récemment émigré vers la Suisse (alémanique) et des Français ont fait de même, en direction de l’Angleterre. La raison en est bien connue : c’est que, derrière la scène du théâtre politique quotidien, les forces économiques ne cessent jamais d’opérer, aussi imperturbables que celles de la gravitation.

Si l’histoire de la liberté mérite d’être écrite, elle doit comprendre l’étude de ces choix collectifs, qui sont autant d’illustrations pratiques de la préférence qu’ont toujours accordée les populations du monde entier aux formes économiques plus libres, quand la porte du choix leur était ouverte ou entrouverte. Pour chaque manifestation de l’interventionnisme étatique, du système économique de la contrainte, des règlements et des prohibitions, il faut chercher comment ont agi les populations qui se trouvaient dans des occasions de choisir entre ce premier système, et un système plus libre ou entièrement libre.

Le présent article entend étudier et documenter l’un de ces cas. Le sujet, la liberté du travail, ne s’impose pas uniquement en raison de l’actualité, mais de son caractère fondamental : puisque l’homme est condamné à gagner son pain à la sueur de son front, le travail lui est une ressource essentielle, vitale. Dans son célèbre édit de 1776, apportant la liberté du travail, Turgot le dit bien. « Dieu, en donnant à l’homme des besoins, en lui rendant nécessaire la ressource du travail, a fait du droit de travailler la propriété de tout homme, et cette propriété est la première, la plus sacrée et la plus imprescriptible de toutes. » Avant que ce même édit ne vienne (provisoirement) changer la donne, le travail des artisans et des commerçants était fortement réglementé et compris dans un système policier connu sous le nom de corps de métiers ou corporations. Il existait, cependant, des enclos de liberté, des sortes de zones franches, où le système corporatif ne s’appliquait pas, et où quiconque pouvait travailler selon son bon vouloir, sans payer aucun droit, et en suivant les volontés de sa clientèle plutôt que les obscurités des règlements. Le plus célèbre et le plus important îlot de liberté était le faubourg Saint-Antoine (entre les actuels 11e et 12e arrondissements de Paris).

De 1657 à 1776, le faubourg Saint-Antoine constitue en effet le principal lieu de travail « privilégié », c’est-à-dire libre. Les artisans ne sont pas astreints aux formalités tracassières et coûteuses des corporations et peuvent travailler sans lettres de maîtrise et sans subir les exactions des inspecteurs du travail de l’époque, les « jurés » parisiens.

Son développement économique et démographique, la typologie de ses productions, la réputation de ses ouvriers, tous ces éléments nous seront utiles, la comparaison entre le faubourg Saint-Antoine, zone de liberté, et le reste de Paris, zone de réglementation draconienne, devant nous fournir un élément de réponse important pour trancher la question de savoir ce qui vaut mieux, dans ce domaine, de la réglementation ou de la liberté.

I. Les corporations et la réglementation du travail au XVIIIe siècle

Avant d’étudier les succès de cet enclos de liberté qu’a représenté le faubourg Saint-Antoine, nous fournirons ici quelques éléments permettant de comprendre le système réglementaire français auquel il fournissait une alternative frappante et visiblement séduisante. [2]

À partir du XIIIe siècle et jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, le travail des artisans et des commerçants a été régi par le système des corporations. Personne ne pouvait exercer son métier sans avoir acquis auparavant des lettres de maîtrise. Chaque métier, chaque sous-métier, avait sa corporation : celle-ci se donnait des statuts, qui définissaient les conditions d’accès au statut de maître et le cadre de l’exercice de la profession.

Pour obtenir le titre de maître dans la profession de son choix, il fallait :

1/ Effectuer un « apprentissage », d’une durée variable selon les métiers, auprès d’un maître, qu’on payait. La durée moyenne, de cinq ans, était parfois plus courte, parfois plus longue, mais elle se définissait toujours comme un minimum, à partir duquel on pouvait commencer à prétendre à l’étape suivante. Les frais impliqués par cette formation excluaient les jeunes sans fortune, dont l’horizon se limitait ainsi à travailler dans les champs ou à servir un maître. Les durées excessives, pour apprendre des métiers souvent assez basiques, en révoltaient plus d’un. « Il faut plus de temps pour devenir tireur d’or, que pour se faire recevoir docteur en Sorbonne » disait Vincent de Gournay au milieu du XVIIIe siècle. [3] En 1768, l’abbé Coyer met le même langage dans la bouche de son personnage Chinki : « Dix ans pour être Maître dans l’Art des bonnets ! Celui qui a fait le règlement du bonnet n’avait point de tête. Naru ! Tu ne feras pas des bonnets. — Eh bien ! Qu’il fasse des tonneaux, répondit le Bonnetier, il en sera quitte pour sept ans d’apprentissage, sans compagnonnage. — Il n’en faudrait pas tant, répliqua Chinki, pour apprendre à construire un Vaisseau. » [4]

2/ Effectuer un « compagnonnage ». Au XVIIIe siècle, l’usage de poursuivre la formation d’apprenti avec plusieurs années de compagnonnage s’est répandu et presque tous les corps de métiers de Paris l’ont rendu obligatoire. Le temps moyen est de deux à trois ans, qui s’ajoutent donc aux cinq années moyennes de l’apprentissage.

3/ Réaliser un « chef-d’œuvre ». Ses années d’apprentissage et de compagnonnage achevées, l’ « aspirant à la maîtrise » doit, pour obtenir le titre de maître, subir un examen devant les maîtres du métier. Officiellement, l’objectif est de vérifier les compétences du candidat, mais en réalité, il s’agit pour les membres d’une profession de contrôler le nombre des concurrents. Les maîtres n’hésitent d’ailleurs pas à rançonner les aspirants à grand coup de banquets et de présents, qui, formellement interdits, sont largement répandus. D’habitude très sobre, le Dictionnaire de Trévoux (1743) dit que l’essentiel dans ces examens n’est pas la qualité du travail : « le principal point est de bien arroser le chef-d’œuvre, c’est-à-dire, de faire bien boire les Jurés. » [5]

Alors enfin on est maître et on a la liberté d’ouvrir sa boutique, d’être artisan ou commerçant, selon la corporation dans laquelle on s’est formé et on a obtenu le titre de maîtrise. Cette liberté est bien mince, d’autant que les statuts, auxquels le présent maître doit se conformer, lui définissent de manière très stricte le cadre de son travail. Le temps du travail est fixé : interdiction de travailler la nuit, le dimanche ou lors des nombreuses fêtes. Les matières premières, les méthodes de travail, les produits, tout est scrupuleusement défini dans les statuts ou les règlements. Gare à ceux qui osent passer outre ces impératifs, car des jurés veillent au contrôle de leur bonne application, avec d’autant plus d’application et de sévérité qu’ils se partagent ensuite — avec le Roi, qui touche aussi sa part — le produit des amendes.

Benoît Malbranque

[à suivre : II. Le faubourg Saint-Antoine, un paradis de la liberté du travail.]

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[1] Gabriel Openshaw, “Vote with Your Feet: Free States Are Happier and Richer”, Mises Daily, 17.09.2015

[2] Sur les corporations, voir Émile Coornaert, Les corporations en France avant 1789, 2ème édition, Les éditions ouvrières, 1968 ; F. Olivier-Martin, L’Organisation corporative de la France d’Ancien Régime, Paris, 1938 ; et Étienne Martin Saint-Léon, Histoire des corporations de métiers depuis leurs origines jusqu’à leur suppression en 1791, 3e édition, Paris, 1922.

[3] Traités de commerce de Josiah Child, suivis des Remarques de Jacques Vincent de Gournay, L’Harmattan, 2008, p.177

[4] Gabriel-François Coyer, Chinki : histoire cochinchinoise applicable à d’autres pays (1768), réédition Institut Coppet, 2013, p.33

[5] Dictionnaire universel françois et latin, nouvelle édition, tome 2, Paris, 1743, p.6

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