Correspondance de Jean-Baptiste Say avec son frère Louis Say

Louis Say, manufacturier distingué à Nantes, à l’origine des sucreries Say plus tard Beghin-Say, a publié plusieurs écrits économiques dans lesquels, malgré sa prétendue communauté de doctrines, il attaque certaines parties des ouvrages de son frère. Jean-Baptiste en avait éprouvé une assez vive contrariété ; mais il faut dire à la louange de l’un et de l’autre, que ces légers dissentiments scientifiques n’ont point altéré leurs sentiments d’amitié, non plus que leurs bons rapports de famille.

Extrait de la Correspondance économique de Jean-Baptiste Say, éditions Institut Coppet, 2015


I.

J.-B. SAY À LOUIS SAY

21 avril 1822.

Mon cher Louis,

J’ai reçu tes Considérations sur l’industrie, et je te remercie de la belle dédicace qui précède cet ouvrage. Il faudrait que je fusse bien difficile pour n’être pas satisfait des expressions flatteuses qu’elle renferme.

Je te dirai peu de choses sur les controverses que lu as élevées, parce qu’il y aurait trop à dire. Seulement, par rapport à la principale, je te montrerai, ce qui t’étonnera peut-être, que tu es complètement d’accord avec moi.

J’ai dit et prouvé liv. 1, chap. 15, que même lorsqu’on paie les produits en argent, on ne les achète qu’avec d’autres produits ; en d’autres mots, qu’on échange la chose que l’on vend contre celle que l’on achète. On sacrifie une utilité pour en acquérir une autre. Et comme il n’est pas à supposer que les hommes donnent ce qui pour eux a plus d’utilité, pour acquérir ce qui en a moins, j’en ai conclu que l’utilité qu’ils consentent à recevoir en échange d’un produit, est la mesure de l’utilité qu’ils trouvent à ce produit.

De là le principe que la valeur échangeable qu’ont les choses (ou leur prix quand la monnaie est l’intermédiaire de l’échange) est la mesure de leur utilité.

Il est évident, en effet, que lorsque je vends 10 hectolitres de froment 200 fr., afin d’acheter une montre de 200 fr., je regarde l’utilité de la montre comme égale à l’inconvénient d’être privé des 10 hectolitres de froment ; la montre, ou son prix en monnaie, peut donc passer pour la mesure de l’utilité de 10 hectolitres de froment et de l’inconvénient d’en être privé. Or, la grandeur de cet inconvénient est précisément la règle que toi-même établit page 164 et ailleurs, pour mesurer l’utilité des choses, en disant que « le degré d’utilité de chaque objet est mesuré par la grandeur de l’inconvénient qui viendrait à résulter de sa privation. » À quoi je ne fais qu’ajouter que la grandeur de l’inconvénient est mesurée par l’indemnité que l’on consent à recevoir pour en être dédommagé.

Mais ce n’est pas implicitement que tu adoptes la nécessité de l’échange pour mesurer l’utilité (ou les richesses que nous convenons être la même chose) ; c’est explicitement, quand lu dis (page 256) : « On doit circonscrire l’application du mot richesses, aux seules choses non seulement qui sont utiles ou agréables, mais encore vénales. » Telle est, en effet, la sanction que j’ai cru devoir leur donner ; quand tu as critiqué mon sens, c’était aussi le tien que tu critiquais.

Au reste, en rendant justice à la manière honnête dont tu t’es exprimé à mon égard, je persiste à regretter, dans ton intérêt comme dans le mien, que tu aies mis le public dans ta confidence. Tu te crois sans doute un meilleur juge de ton intérêt que je ne puis l’être ; cependant, comme il s’agit ici de la bonne réputation plutôt que de ton intérêt pécuniaire, et que ta réputation dépend de l’opinion des autres encore plus que de la tienne, ceux qui s’intéressent à toi s’affligeront que tu aies passé ton temps à chercher aux autres des torts douteux, plutôt qu’à répandre des vérités constatées ; ils s’affligeront pour toi que tu ne te sois pas un peu plus défié de ta façon de penser, quand tu t’es trouvé en opposition avec des écrivains qui ont fait preuve d’un jugement exquis, comme Adam Smith ; et surtout que tu aies dit, en parlant de ce grand homme, qu’il a retardé extraordinairement l’économie politique (page 59).

Cela est aussi fâcheux pour moi, parce qu’il y a entre nous une sorte de solidarité, quand ce ne serait que celle du nom. Cela est fâcheux pour la science que je cultive, non qu’il soit possible d’étouffer les vérités que des hommes de génie ont découvertes ou démontrées ; mais on retarde le moment où elles deviendront vraiment utiles, qui est celui où elles seront un peu généralement adoptées. Le vulgaire, absolument incapable de juger par lui-même dans les matières qui demandent une instruction préalable et de la capacité de réflexion, ne croit plus même aux vérités les plus incontestables, lorsqu’il voit ceux qui devraient s’y connaître ne pas s’accorder entre eux sur les bases. Il m’est arrivé de rencontrer des hommes qui se disaient instruits, et qui ne faisaient nul cas de la physique de Newton, parce que le Cartésien Fontenette s’était moqué de l’attraction. Quand les savants seront d’accord, dit-on quelquefois, je commencerai à les croire. Les principes de Newton n’ont pas moins triomphé ; mais ce n’est qu’à la fin du XVIIIe siècle que la gravitation universelle a été enseignée dans nos écoles publiques. Or, ce retard des lumières est encore plus fâcheux dans les sciences morales et politiques, parce que le bonheur de l’humanité y tient de plus près. Que dirais-tu, mon cher ami, si tandis que tu traînes péniblement ta charrue, on venait s’accrocher aux roues pour augmenter tes labeurs et retarder les résultats qui doivent en être le prix ?

Malgré tout, je ne t’en veux point et je t’embrasse très cordialement.

II.

J.-B. SAY À LOUIS SAY

Paris, 1827.

J’ai reçu ton dernier ouvrage, et je te remercie de l’envoi. J’y ai trouvé beaucoup de bonnes choses, et toutes sont dictées par l’amour du bien et de l’humanité. Tu as donné souvent d’heureux développements à des passages de mon Traité, où je fais distinguer les profits qui sont dus à une production véritable, de ceux qui ne sont un gain pour un homme qu’aux dépens d’un autre ; et surtout à une considération importante de mon article dans l’Encyclopédie.

Cependant je ne te cacherai pas que je suis fâché de cette nouvelle publication ; je crois que tu aurais recueilli plus d’honneur en l’exerçant sur d’autres sujets. Je suis fâché, par exemple, que tu aies écrit sur la nature et l’usage des monnaies, sans avoir lu les nombreux écrits que les Anglais ont fait paraître dans ces dernières années sur ce sujet, où ils se sont instruits à leurs dépens, notamment, outre les brochures de Ricardo, celles de Th. Tooke, de Parhell et de A. Mushet. Tu aurais pu y suppléer en lisant les chapitres XXIII et XXVI, liv. I, de la cinquième édition de mon   Traité. Tu aurais vu en même temps combien je suis empressé de me corriger du moment que la vérité brille à mes yeux ; mais il ne suffît pas de lire en courant, et ensuite de rouler sur ses propres idées. Il faut étudier profondément les bons auteurs, se pénétrer de leur sens, s’en rendre maître, et ne les combattre que lorsqu’on s’est convaincu, qu’on a vu la portée de leur sens, et qu’on a trouvé, comme disait l’abbé Galiani, le Gîte du Paralogisme. Autrement on se fait plus de tort qu’à eux.

Depuis trente-huit ans j’étudie l’économie politique, c’est-à-dire depuis le temps où j’étais secrétaire de Clavière, avant qu’il fût ministre : il avait un exemplaire de Smith qu’il étudiait fréquemment ; j’en lus quelques pages dont je fus frappé, et aussitôt que je le pus j’en fis venir un exemplaire que j’ai encore. Depuis ce temps, chaque fois que je me suis trouvé une opinion différente de celle des auteurs d’un grand jugement, j’ai frémi de me tromper ; j’ai remis mes essais sur le métier, et j’ai presque toujours trouvé que j’avais tort. Je crois que tu as lu trop légèrement, car c’est lire légèrement que de ne lire que pour trouver, non le sens intime d’un auteur et ses motifs, mais de lire seulement pour le critiquer, lorsqu’il s’éloigne de notre idée fixe. J’ai fait, pour mon usage, de nombreuses critiques marginales sur ton livre ; mais il n’est pas possible, dans une lettre, d’entrer en discussion sur des points multipliés de doctrine.

J’ai été affligé de la manière dont tu parles de Smith et du seul ouvrage de Malthus où il ait complètement raison : tu es dans ton tort ; la nature des choses te donne un démenti perpétuel. Ce n’est point ici le cas où un seul homme a raison contre un vulgaire ignorant. Tout le monde croyait la terre immobile au centre de l’univers ; mais ce monde n’était pas instruit. Quand les observations de Copernic, de Galilée, de Newton, eurent fourni des preuves que la terre tournait autour du soleil, ceux qui les ont combattus ont donné la mesure de leur instruction ; et ce qui pouvait leur arriver de plus heureux, c’est que leurs écrits fussent oubliés.

Tu t’imagines peut-être que je parle par prévention ou par jalousie ; dans ce cas, tu connaîtrais bien peu mon caractère. L’amour de la vérité l’a toujours emporté chez moi sur toute autre considération. Si l’attachement que j’ai pour ce qui est honnête et vrai avait été moins éclairé ou moins vif, je serais actuellement pair de France, comme plusieurs de mes anciens collègues qui ne me valent pas. Bien loin de t’en vouloir, j’aurais eu un plaisir extrême à trouver un prétexte pour te faire valoir. Je l’ai fait constamment pour notre frère tant qu’il a vécu. Je l’ai fait pour tous ceux dont je pouvais le plus redouter la concurrence dans la carrière de l’Économie politique.

Dans ma dernière lettre, je t’indiquais un travail littéraire où je pensais que tu pouvais rendre des services et te placer au premier rang, tu ne m’as pas compris. Je ne prétendais pas que tu publiasses une Technologie, ou description des arts et métiers, entreprise contre laquelle j’aurais élevé précisément les mêmes objections que toi. Mais comme je crois que tu as beaucoup d’expérience des arts industriels en général, et des vues très justes sur les qualités qui manquent à nos manufacturiers français pour réussir dans leurs entreprises, je crois que tu te serais rendu utile à l’industrie française en énonçant, avec clarté, les soins généraux (c’est-à-dire convenables pour toutes les entreprises industrielles), sans lesquelles on n’obtient des succès que par hasard, et dont l’absence entraîne, sous nos yeux, tant de culbutes. Cet écrit, enrichi de beaucoup de faits que tu pouvais mieux que personne recueillir, soit par toi-même, soit par les autres ; cet écrit, où tu n’aurais rien cité de ce qui pouvait compromettre tes intérêts, aurait été recherché de tous ceux qui veulent se jeter dans des entreprises utiles (et ils sont nombreux), et tu m’aurais fourni des occasions de te citer avec honneur dans l’impression que je vais faire l’année prochaine de mon grand Cours.

Voilà, mon cher ami, des observations qui sont dictées par l’amitié fraternelle ; si tu les apprécies mal, j’en gémirai, et tu ne t’en trouveras pas mieux.

 

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publié.