L’intendance de Turgot en Limousin, par Joseph Tissot (1878)

CHAPITRE III. INTENDANCE DU LIMOUSIN.

(Joseph Tissot, Etude sur Turgot, 1878)

L’intendance du Limousin devint pour Turgot l’occasion de se montrer comme administrateur ; elle lui fut comme un terrain d’application pour une multitude d’idées, de vues et de sentiments de l’ordre pratique le plus élevé. Ce théâtre convenait admirablement à sa généreuse ambition, à son ardent amour du bien. Pendant les treize ans que dura son administration du Limousin, il trouva le moyen de remédier à un grand nombre de maux et d’introduire diverses améliorations dans cette province. Ce ne fut pas toujours, ce fut même rarement sans beaucoup de peines, tant le bien est difficile à faire ! L’égoïsme des uns, l’ignorance des autres, la routine ou les préjugés erronés de ceux-ci, l’inertie de ceux-là, sont autant d’obstacles pour l’homme public, qui ne peut tout faire à lui seul. Il faut voir le nouvel intendant aux prises avec toutes ces difficultés.

Des manufacturiers de la généralité de Limoges avaient écrit à M. Trudaine, intendant général des finances, pour lui demander, à titre d’encouragements et de récompenses, la prorogation de privilèges exclusifs, des exemptions de charges publiques, et même des lettres de noblesse. Turgot, consulté sur ce point, agrandit la question, l’envisage d’une manière générale, suivant son habitude, et afin d’y voir plus clair, puisque alors on remonte aux principes. Il trouve que la demande en question a pour objet le maintien, l’extension même d’un privilège, et qu’elle ne mérite qu’une médiocre attention. Il y avait des usages établis, usages abusifs sans doute, mais qui tenaient à un état général de choses qui ne pouvait être détruit, avec lequel il fallait par conséquent composer, bien sûr encore que cette faveur ne passerait aux yeux des intéressés que pour une demi-justice. De là des mécontentements.

Dans le cours de cette correspondance, on trouve le système du libre-échange établi doctrinalement par de fort bonnes raisons. Avec ces principes de liberté commerciale, Turgot ne pouvait qu’être favorable à la ville de Rochefort, qui demandait la faculté de se mettre en rapport direct d’intérêts avec les colonies, contrairement au privilège dont jouissait la ville de la Rochelle. Mais les Rochellais ne pouvaient guère partager cette manière de voir, puisqu’elle leur faisait perdre un avantage considérable. On est peu disposé, quand on perd, à se demander si le gain était légitime ou non.

L’intendant du Limousin n’avait pas seulement à vaincra des difficultés locales, il fallait aussi venir à bout des résistances qui se rencontraient en haut lieu. Il fallait, par exemple, s’il voulait obtenir un allégement d’impôts pour sa province, qu’il établit, à force de documente statistiques, qu’elle était chargée au-delà de ses forces, et, s’il était possible, que d’autres provinces plus riches étaient moins imposées. De là un travail de comparaison qui aurait exigé — pour être complet et pour fournir au ministre des finances un moyen de répartir équitablement l’impôt dans toute la France — une statistique générale très bien faite, et qui aurait chaque année suivi le mouvement de la richesse du pays tout entier. Il pouvait désirer vivement qu’un pareil travail fût exécuté, et même le conseiller, mais il n’était point placé de manière à le commander. Tout ce qu’il pouvait faire, c’était de mettre tous ses soins à ce que la part des charges publiques afférente au Limousin fût équitablement répartie. Or, il y avait à cet égard des inégalités choquantes, des privilèges injustes, et souvent un arbitraire qui trouvait sa raison dans l’ignorance ou l’incertitude des données les plus indispensables à une bonne répartition des impôts : les terres n’étaient pas arpentées ou l’étaient mal. C’était là une première opération à faire.

Il fallait aussi s’entendre avec les curés et les seigneurs pour avoir d’autres documents nécessaires à une bonne administration, pour aviser au choix des agents les plus propres à la seconder, pour s’ingénier sur les meilleurs moyens de relever les courages et de faire sortir le travail d’une routine fâcheuse ou dommageable. Les soins qu’il apportait à l’amélioration de l’agriculture ne l’empêchaient point de favoriser le développement de l’industrie : il proposait, discutait, encourageait les expériences et fournissait les fonds nécessaires à la construction des machines.

Il avait tellement pris à cœur l’amélioration du Limousin, qu’il refusa les intendances beaucoup plus avantageuses de Rouen, de Lyon et de Bordeaux, afin de pouvoir achever le bien qu’il avait commencé. Il savait que nul autre, fût-il animé des meilleurs sentiments, ne pourrait aussi promptement, aussi sûrement, mener à bonne fin une entreprise qui lui avait jusque-là coûté tant de peine et qui n’en était encore, en beaucoup de choses, qu’aux préliminaires. Il abolit les corvées pour les routes, pour les transports militaires et les casernements. Il fit construire cent soixante lieues de routes nouvelles et réparer les anciennes. L’impôt du sang, le plus lourd de tous, et qui ne se percevait avant Turgot que par la force, impôt qui était d’ailleurs si imparfaitement réparti entre les communes, que la levée devenait une occasion continuelle d’hostilités sanglantes entre les villages ; cet impôt, Turgot sut le répartir d’une manière plus équitable dans la province, et calmer les extrêmes répugnances des populations à le payer, en persuadant au ministre de la guerre de laisser dormir les ordonnances contraires au remplacement, et en éclairant les populations sur la nature, la justice et la nécessité de ce service public.

Grâce à sa générosité, à son activité ingénieuse, à des mesures sagement calculées, de grands adoucissements furent apportés, dans la généralité de Limoges, aux cruelles souffrances que fit éprouver la disette de 1770-1772. [1] La libre circulation des grains, l’organisation de secours publics, de bureaux de charité, des travaux à exécuter pour les nécessiteux valides, des instructions détaillées, minutieuses, par exemple, jusqu’aux différentes manières peu coûteuses de préparer le riz, instructions adressées à tout le personnel qui voulait bien le seconder dans ses œuvres de charité.

Le plut difficile fut d’obtenir des propriétaires de réduire momentanément le prix de leurs fermages, ou même de nourrir leurs pauvres métayers. Il y mit tant d’active fermeté, qu’il parvint à forcer l’égoïsme à la justice et même à la charité. Il est vrai qu’il prêchait d’exemple : non seulement ses économies y passèrent, mais il s’endetta de 20 000 fr., pour subvenir à des besoins impérieux qu’il ne put soulager autrement.

Ce n’est là qu’un résumé bien pâle de l’administration pleine de sagesse, de justice et de bienfaisance de Turgot ; administration qui a fait dire à l’un de nos meilleurs historiens que « Turgot avait fait de sa province une espèce de Salente. C’était un Fénelon à l’œuvre avec une intelligence plus vive de la réalité, un sens plus fort, une main plus virile. Ses principes étaient nouveaux, surtout pour un administrateur ; mais tel était l’ascendant de son caractère, qu’il imposait aux ministres eux-mêmes, et qu’ils laissaient passer ses réformes avec étonnement et respect. » [2] Il avait pour lui, indépendamment d’une bonne volonté qui pouvait leur être commune, des connaissances et des convictions qui leur manquaient, au moins en grande partie. On le savait, et, quoiqu’on pût avoir une certaine défiance pour ses idées systématiques, il y avait là néanmoins une supériorité qui ne laissait pas d’imposer. On peut déjà dire, à beaucoup d’égards, de l’intendant du Limousin, ce que Blanqui, l’économiste, a dit du contrôleur général: « C’était la première fois qu’il était donné à la science de rencontrer un ministre disposé à réaliser toutes ses conceptions, et à tenter sur le vif toutes ses expériences. »

Malgré tant de travaux d’application, toujours éclairés d’ailleurs par la théorie, et sans doute parce que le besoin de la lumière scientifique s’en faisait sentir à chaque instant, grâce encore à l’habitude qu’avait Turgot de motiver par écrit toutes ses mesures administratives, il trouvait le temps, à l’occasion, de faire de la science. Ainsi c’est aux années de son intendance que remonte la composition de ses ouvrages sur l’économie politique, les plus remarquables : ses Réflexions sur la formation et la distribution des richesses, l’article intitulé Valeurs et monnaies, le Mémoire sur les prêts d’argent, les Lettres sur la liberté du commerce des grains, le Mémoire sur les mines et les carrières.

Arrive enfin le moment d’opérer sur une plus grande échelle, d’agir avec plus d’autorité ; l’intendant du Limousin justement apprécié par l’homme de bien qui régnait alors sur la France, va d’abord être nommé ministre de la marine, puis bientôt après il sera appelé aux finances.

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[1] En voir le tableau p.80 et 88 de notre ouvrage déjà cité.

[2] Sismondi, Histoire de France.

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