Les habiles financiers, par Pierre de Boisguilbert (1707)

TRAITÉ DU MÉRITE ET DES LUMIÈRES
DE CEUX QUE L’ON APELLE GENS HABILES DANS LA FINANCE
OU GRANDS FINANCIERS[1].

[Nous conservons l’orthographe et la ponctuation des éditions de 1707.]

Pour entrer d’abord en matière, on dira que le mot de finance qui est afecté aujourd’hui singulier aux Revenus du Prince en France, étoit commun anciennement a toutes sortes de richesses et d’opu1ence, en quelque main qu’elles se trouvassent; mais depuis, il a été entièrement abrogé dans l’usage de la langue, en sorte qu’il est demeuré particulier au Revenu du Roy, soit par le changement que soufrent les langues vivantes, soit par respect pour le Souverain; comme le mot de Sire, qui était autrefois donné à tous les Nobles, n’est plus presentement attribué qu’au Roy, lorsqu’on a l’honneur de lui parler; de même que celui de Bible, qui ne signifie qu’un Livre, est demeuré par excellence à l’Écriture Sainte ; Rome pareillement s’apeloit autrefois la Ville, sans autre appellation, et tout le monde entendait par là, la capitale de l’Empire; et de même enfin, que le Mettre d’une maison s’appelle Monsieur tout court parmi les Domestiques : en sorte que de tous points, ce grand mot de financier, ne veut dire autre chose qu’un Administrateur de Revenu; bien que ce terme par singularité impose aux simples et aux ignorans qui forment le plus grand nombre, et laisse penser ridiculement, que c’est une science fort inconnue, qu’il faut un long usage pour l’aquerir, et que quiconque n’en est pas revêtu par une grande experience ne pouroit pas se mêler de rendre service au Roy dans ses Revenus sans tout gâter, bien que c’est parfaitement le contraire, et que la ruine du Roiaume, qui n’est que trop certaine, soit l’ouvrage seul des habiles financiers.

Le tout à l’aide de l’obscurité, et de termes mysterieux inconnus ou prescripts, et par consequent hors d’usage; puisque si le nom primitif de finance est abrogé et singulier, tous ceux qui sont emploiez dans la dépendance de la gestion des biens du Roy en un nombre infini, qui s’augmentent encore tous les jours, sont de même nature : en sorte, que ce n’est pas tout à fait sans raison, que l’on en a formé une science difficile à aprendre, que l’on met en fait, que jamais qui que ce soit n’a possédé entièrement, non pas même aucun fermier general ni particulier, y aiant actuellement plus de dix mille genres de Tributs, ou pour le Roy, ou au droit du Roy par des alienations qu’il en a faites, dont il se rempare de temps en temps, pour les revendre ou les retenir dans sa main, le tout encore une fois, sans préjudice du Courant, qui ne demeure jamais en même état, ainsi qu’on vient de marquer; en sorte, qu’il est impossible d’y aquérir une connaissance parfaite, atendu qu’il faut toujours oublier ce qu’on sçavoit, et aprendre ce qu’on ignoroit.

Que ces expressions ne surprennent point, et qu’on fasse seulement reflexion, que sur la seule administration de la Justice, qui sembleroit devoir être une chose tout à fait libre, et qui l’est actuellement chez toutes les Nations du Monde, même les plus barbares : il y a plus de cent Droits tous diférens, et administrez par divers Sujets; presque tous venus en France depuis quarante ans, ainsi que la plupart des autres; c’est-à-dire depuis que la science des finances a été portée à sa perfection; ce qui a atiré la moitié de la perte des biens du Roiaume, sans que personne en doute; et voilà l’obligation que le Roy et les Peuples ont en une pareille érudition.

Que l’on considere toutes les Monarchies et tous les États de la terre, tant anciens que nouveaux, l’exigence des Tributs du Prince étoit et c’est une chose si simple et si naturelle, que bien loin d’en faire une science et une matiere d’habileté, on l’a toujours regardée comme une action aussi naturelle que toutes les autres fonctions qui forment le maintien de la vie, et qui sont communes aux bêtes.

En Turquie, le Grand Vizir administre les finances dans douze cens lieües de Pais, avec soixante six Receveurs, répandus dans les diverses contrées, qui répondent et comptent tous les trois mois à un Receveur general, résidant dans la Capitale, qui raporte le tout une fois la semaine a ce Ministre, sans que cela prenne plus de deux heures de son tems.

Comme ces tributs ne consistent qu’en trois ou quatre articles, que les noms sont connus dans l’usage ordinaire, et les sommes certaines, ainsi que leur cotité, qui a un niveau juste tiré de la valeur des choses, comme un vingtième, un quinzième ou un dixième d’une Marchandise : cela ne forme ni procez, ni contestation, et par conséquent, nuls besoins de Juges ni d’Ordonnance publique sur ce sujet, l’un et l’autre étant seulement singulier a la France par les raisons marquées, de façon que l’on n’a garde d’ériger cette gestion en un genre de héroïsme, qui exige le ministere de Sujets d’une habileté achevée.

La Douane de Surate apartenant au Grand Mongol, qui possede un empire de cinq cens lieuës d’étendue, est afermée soixante huit millions, par un bail de deux lignes ; savoir que tout ce qui entre ou tout ce qui sort doit la dixième partie au Prince en argent ou essence, au choix du Marchand; de façon que de cette sorte, nul Procez, nulles Ordonnances, et par consequent nulle suposition de science dans les Administrateurs.

L’Agriculture à présent paie le cinquième de tous ses Revenus au Roy sans les autres Impôts anciens, ce qui se reduit neanmoins a trois ou quatre au plus, et ce qui va a trois fois plus que ce que contribue aujourd’hui la France, avec les mêmes circonstances; c’est à dire sous l’administration d’habiles financiers; les Ministres ou les Curez de chaque village en font la repartition, au niveau de leurs Droits déjà établis, et un particulier, nommé par la Paroisse, la colecte qui est portée droit en recette sans qu’il en coute un sol au Prince ni au Peuple.

Il serait inutile de repasser tous les États, tant anciens que nouveaux, parce que c’est par tout la même chose, sans autre convenance que celle de la nature; comme dans les actions naturelles, une Pistole s’apelle par tout une Pistole, et un Écu un Écu, tant dans les Impôts dûs au Prince, que dans les autres commerces de la vie, sans être revétus d’un nom de guerre dans ces occasions, comme l’argent est en France, où la monnoie en a plus de cent diférens, suivant les diverses contrées, quand il s’agit de paier les Impôts : Et lors qu’une denrée en ces Pays marquez a une fois satisfait, elle ne trouve pas vingt ou trente autres habiles financiers à chaque pas de sa route, si une traite est longue, qui fait tout consommer en frais, par des séjours ruineux, ou par de nouvelles exigences, ou même de simples declarations; ce qui n’est encore que demi-mal, quand la confiscation du tout ne s’ensuit pas, comme il arrive souvent. Toutes ces rubriques ruineuses et mystérieuses n’aient été inventées et établies que pour parvenir à cette fin desolante, ce qui est néanmoins aujourd’hui la situation de la France, et la base qui forme la grandeur du mérite dans la science des finances.

Cette manière même n’a pas toujours été à beaucoup près observée en France, et ce genre d’héroïsme y a été inconnu, ainsi qu’ailleurs, durant plus de onze cens ans : c’est à dire, tant que la Monarchie a été florissante, et les Peuples très riches; ce qui leur faisoit fournir au Roy François Ier, le dernier regne où cette situation n’avoit point reçu d’ateinte, sur le pié de trois cens milions d’Impôts; c’est à dire seize milions, toutes choses étans à quinze ou seize fois meilleur marché qu’aujourd’hui, ce qui revient au même, et cela, sans contrainte et sans déconcertement du labourage et du commerce. Tous les tributs se reduisoient a trois ou quatre au plus, dont la repartition, l’assemblage et la colecte, étoient uniquement l’afaire des Peuples, comme par tous les Roiaumes du Monde, et atendu que cela ne formoit aucun procez, il n’y avait point de Juges créez pour les décider : la Cour des Aydes de Paris se reduisoit a quatre Oficiers, les Tresoriers de France à deux, et l’Élection de même, qui étoient plutôt des Directeurs et Repartiteurs, que non pas Juges de diférens, qui ne pouvaient jamais naître dans une matiere où tout étoit clair et intelligible, parce qu’un Écu s’apeloit un Écu et une Pistole une Pistole, comme par tout ailleurs.

Mais depuis que Catherine de Medicis, après la mort du Roy François Ier, ont fait venir des Italiens en France pour administrer les revenus du Roy, ils enseignement la science des finances, avec deux circonstances connües de tout le monde. La première, que n’aiant rien vaillant à leur arrivée, ils firent des fortunes de Prince, ce qui est impossible dans l’autre maniere de gouverner. Et la seconde est, qu’ils ruinérent le Roy et le Roiaume entierement, aiant endeté le Prince au delà de ce qu’on peut dire, par le moien d’une infinité de nouveaux Droits qu’on mettoit tous les jours sur les mêmes Marchandises, et sur un même lieu pour un seul Monarque; ce qui sembloit devoir porter sa reprobation avec soi, avec des rubriques et ceremonial impraticable; le tout, pour enrichir les Entrepreneurs, et ruiner les Commerçans. Un Écu ne s’appelle plus un Écu, et une Pistole une Pistole en matiere d’Impôts, comme ils n’ont jamais fait depuis : mais tous les Droits prirent chacun un nom de guerre : on les nomma Rêves, Hauts-passages, Travers, Trépas de boire, Denier Saint-André, Ceinture de la Reine, Parisis sols denier, grand, petit, ancien et nouveau Droit, Pié fourché, et une infinité d’autres trop longs à détailler, qui ont tous subsisté jusqu’à present, et qui forment la grande habileté des finances, que personne n’a néanmoins eüe entierement, parce que cela est impossible. Toutes ces obscuritez ou ces misteres étans a discuter entre des Bâteliers, Bouliers ou Voituriers, gens sans aucune connoissance d’écriture, des Commis qui n’aient aucun Tableau public dans leur Bureau pour l’exigence de leurs Droits, ainsi que cela se faisait, ayant d’ailleurs un fort intérest que l’on tombe dans l’omission des rubriques marquées, à cause de la confiscation, dont partie va à leur profit; on ne doit pas s’étonner que cela donne de l’emploi à cent mille hommes pour lever les impôts, et à dix mille Juges pour décider des diférens qui en sont inséparables, non sans la ruine de la moitié des biens du Roiaume, qui ont été aneantis par le redoublement continuel de pareilles causes.

Les choses étans dans l’excez au milieu du Regne du Roy Henry IV, et ce Prince ne pouvant où donner de la tête seulement pour subsister, comme il paroit par des Lettres imprimées qu’il écrivit à Monsieur de Sully, lors âgé de trente-huit ans, aiant passé toute sa vie à la guerre, non seulement sans aucune connoissance des finances, mais même presque sans aucune literature. Cependant, il ne laissa pas de faire remarquer au Roy les défectuositez, tant dans les manieres que les personnes de ces prétendus Experts dans l’administration des finances; il lui fit voir par un catalogue certain, que non seulement les ministres, mais même tout son conseil, étoient de moitié avec les Traitans, dont le service le réduisant lui et son Roiaume dans le pitoiable état auquel il se trouvoit, ils n’étaient nullement propres ni disposez à en aréter l’abus; ce qui aiant porté ce Prince à le charger de ce soin, quoique dépourvu de toutes les qualitez necessaires, à parler le langage d’aujourd’hui; c’est-à-dire n’aiant aucune connoissance des finances; son ignorance fut si heureuse, qu’il rétablit entierement les afaires du Roy, paya deux cens milions de dettes en dix ans sur trente cinq milions de revenu que le Prince avait alors seulement, et fit en sorte, que le Roy aiant trente milions d’argent fait et quite, réposté dans la Bastille quand il mourut : le merveilleux est que l’on étoit actuellement dans deux guerres civiles et étrangeres, et personne ne s’avisa de dire comme aujourd’hui, que le tems n’étoit pas propre à une réforme.

Mais alors les habiles financiers, sçavoir les Italiens, l’aient dépossédé de cette administration, et s’en élans emparez à la faveur de la reine Marie de Medicis, lors Régente, quoi qu’on fut en pleine paix, non seulement ils dissipérent l’argent amassé, mais même ils replongérent le Roiaume en l’état d’où Monsieur de Sully l’avoit tiré par son ignorance. Ce qui aient fait murmurer les Peuples et le Roy même, et cette gestion leur ayant été ôtée de la maniere que tout le monde sçait, le Cardinal de Richelieu, autre ignorant en matiere de finance, n’en aiant jamais entendu parler dans toute presque sa vie, qu’il avoit passé dans l’Etat Ecclésiastique, parut sur les rangs, et fit si bien par son inexpérience, aiant trouvé les revenus du Roy seulement a trente cinq milions, il les doubla de tous Points, et les laissa après sa mort à soixante-dix milions, après quatorze ou quinze ans de Ministere; ce qui ne fut qu’une suite de la hausse des biens des Peuples, qui doublerent pareillement en un semblable espace.

Les habiles financiers, sçavoir encore une fois les Italiens, remontérent sur le théatre, et voulant faire valoir leur talent, ils y trouvèrent une infinité d’obstacles de la part des Peuples, qui ne convenoient de rien moins que du merite de ceux qui vouloient changer l’état des afaires; le tout se tranquilisa néanmoins, parceque les Provinces se conserverent les privileges qu’ils avaient d’user de remontrance au Roy, lors que l’habilité de la Finance vouloit faire des établissements également ruineux envers lui et ses Peuples, comme il n’a que trop parti par la suite.

Mais enfin cette voie, que l’on peut apeler la conservatrice du Roiaume, et laquelle, tant qu’elle avait duré, avoit fait doubler tous les trente et quarante ans, à remonter deux siècles tous les revenus, tant ceux du Prince que de ses Sujets, aiant été ôtez, d’abord de fait, et ensuite par les Ordonnances de 1667-1673, comme dérogeant au respect du par des Sujets à leur Souverain : Ce fut alors que l’habileté de la Finance, se trouvant en quelque maniere émancipée, et dégagée des entraves qui l’empechoient de donner cours à ses grands desseins, elle tailla en plein drap; et le succez qui saute aux yeux de tout le monde fut proportionné, a ce qu’on peut suposer par ce qui a été dit ci-devans.

La moitié des biens, tant en fonds qu’en industrie, en vingt-quatre ou vingt-cinq ans, depuis 1660, se trouvèrent anéantis en pure perte, ce qui allait à plus de mille ou onze cens milions par an, sans que qui que ce soit varie sur la cause; sçavoir que l’on étoit redevable de cette perte au grand merite de ceux qui gouvernent les finances.

En effet, par un simple échantillon, on peut juger du reste. Dans la seule Election de Mante, en 1660, il y avoit seize mille arpens de vignes, valant au moins chacun deux cens livres de rente, on en a araché pour le moins la moitié, donc seize cens mille livres de diminution de revenu sur cette seule contrée, et les huis mille restant, qui s’abandonnent même tous les jours, sont diminuez de moitié, ce qui forme encore huit cens mille livres de perte, le tout allant à deux milions quatre cens mille livres, sur une seule denrée dans une simple Élection. Or, comme les biens en fonds ne font pas la sixième partie des facultez en general, les revenus d’industrie les surpassant de beaucoup, et que les vignes ne forment pas même à beaucoup près tout le produit des terres, et que le tout a souffert le même sort, c’est plus de dix milions par an de diminution sur un unique Pays, qui ne compose pas la centiéme partie du Roiaume : Et comme le mal est arivé par une cause generale et non singuliere, on peut avec certitude tirer le même raisonnement à l’égard du reste de la France, dont du tout, l’obligation est düe a l’habileté de la finance, lorsqu’elle a eu ses coudées franches, ce qu’elle n’avoit pu obtenir en douze siecles, qu’avoit duré, fleuri et augmenté la Monarchie, au lieu du sort tout contraire qu’elle éprouve a present.

Comme le mal n’est pas arrivé tout à coup, et que les Peuples avaient peines à se voir ruiner impunément tous les jours ainsi que le Roy, et comme brûlez à petit feu, dans les remontrances que l’on faisoit sous main et non publiquement, puisqu’elles avoient été érigées en rebellion; toutes les raisons qu’on pouvoit obtenir, se reduisoient à entendre dire que l’on étoit des seditieux, qui venoient troubler ce que l’on venait d’établir dans les finances.

Lorsqu’on representoit qu’il n’était pas à propos pour l’intérest du Roy que l’on abandonnât la culture des terres, et que l’on ne bût que de l’eau dans une Contrée, pendant qu’on arachoit les vignes, et que l’on perdoit même les liqueurs emménagées dans les Pays voisins, comme il arive tous les jours, on n’eût pas pû repondre serieusement que c’étoit l’avantage des revenus du Roy, puisqu’il est certain, qu’il n’a rien qu’a proportion que ses Sujets possedent; aussi se gardoit-on bien de tenir ce langage; mais on repartait que ces alégations étoient des visions creuses de gens qui n’entendoient rien a la finance, et que s’ils en avoient une aussi parfaite connoissance que les Auteurs de ces desordres qu’on vouloit combattre sans nulles lumieres, on tiendrait un autre langage.

Les denrées du Japon et de la Chine arivées en France n’augmentent que des trois parts; cinq mille lieûes de trajet, les droits des Princes d’où elles sortent, les tempêtes, les naufrages, les pirates et les écueils ne coulent que cette somme à conjurer : Mais en France celles qui passent d’une Province a l’autre, augmentent sur dix parts, neuf, et même le double, et le triple, sans qu’il y ait trop à gagner pour les Entrepreneurs; le tout par la main et les actions des habiles financiers, dont le ministère est dix fois plus desolant au Commerce que tous les desastres dont on vient de parler dans les voyages de long cours.

Voila ce que c’est que Finance, qui impose si fort par son obscurité aux simples, et qui n’ont nulle pratique du labourage et du commerce, qui démentent par l’état déplorable où ils se trouvent, ce qui est dans la bouche de tous les Courtisans, qui sont d’ailleurs presque tous suspects sur cette matière, par des raisons assez connuës : le mal n’est pas néanmoins si grand, qu’on ne puisse tout rétablir en trois heures de travail, et quinze jours d’exécution, sans rien déconcerter, ni mettre aucun article de science prétendüe sacrée au hazard, parce qu’il n’y a aucune des choses qui ruinent le Roiaume, qui ne fassent une très grande violence à la nature, quand on voudra écouter quelqu’un de ces ignorans en matière de finance, et qui sont assez grossiers pour ne sçavoir que le commerce et le labourage et croire peut-être ridiculement, avec tous les Peuples de la terre, et même la France auparavant 1660, que c’est en cultivant ces deux arts autant qu’il est possible, que l’on peut enrichir et faire recevoir de l’argent à un Prince, et non pas en les détruisant depuis le matin jusqu’au soir, comme on fait en ce Roiaume : Ceux même qui font ces faux raisonnements, se conforment à toutes les nations, et que l’alégation ou l’excuse, que c’est un obstacle pour rien changer dans le moment n’étant question que de cessation de mal, est aussi légitime ou plutôt repuguante au sens commun, que tout ce qu’on a dit ci-dessus, n’y aiant qu’une difficulté, que les ignorans en Finance ne sauroient conjurer; sçavoir que leurs manieres grossieres font passer tous les Tributs droit des mains du Peuple en celles du Prince; au lieu que par l’autre, sçavoir cette auguste science des finances, une partie demeure par les chemins au profit des Entrepreneurs, à qui elle fait presque toujours des fortunes de Prince, sans préjudice de la part du neant qui est ordinairement sur vingt parts dix-neuf. Voilà ce que c’est que ce grand mot de finance, et les belles obligations dont le Roy et les Peuples lui sont redevables, mais la grande liberatité dont elle use envers ses auteurs, lui fait trouver des Protecteurs par tout, et de toutes les sortes, pendant que ceux qui la veulent combatre n’ont que de la persecution à attendre, ce qui lui procure cette grande tranquilité, et même des aplaudissemens.

Dans tous les États du monde, tant anciens que nouveaux, et même en France jusqu’en 1660, on avait été assez grossier, ou plutôt assez peu versé dans la science des finances, pour croire, ainsi qu’on l’a déjà dit, que la richesse d’un Prince consistoit en celle de ses Sujets; et celle de ces derniers, à cultiver les terres, et faire fleurir le commerce tant du dedans que du dehors; mais ceux qui sont venus depuis, ont bien montré qu’ils n’y entendoient rien, et que c’étoit justement le contraire, et que le moien le plus court est de faire aracher les vignes, quoique d’un très grand report, obliger de laisser la plupart des terres en friche, et abatre les maisons par la vente de la Charpente pour le paiement de la Taille, à cause des mauvaises repartitions que l’on a tout à fait négligées, bien que les Sujets grossiers précedens en eussent presque toujours fait leur seule et unique attention, comme on peut voir dans une infinité d’Ordonnances renouvelées de tems en tems jusqu’en 1638 qu’elles ont tout à fait cessé et entièrement négligées.

En sorte, que lorsque jettant les yeux sur une vigne arachée, dont le terroir caillouteux n’est plus après cela d’aucun produit, on en demande la raison; on peut et on doit répondre, que ç’a été pour faire recevoir de l’argent au Roy, tout de même d’une maison abatuë, et d’une infinité de terres abandonnées, quoique de toutes les causes discutées singulièrement, qui ont produit ces malheureux éfets, il n’en revienne pas au Roy la centième partie du mal qu’elles ont produit aux Peuples, bien qu’elles eussent pour prétexte le prétendu intérest du Prince.

Lorsqu’on voit pareillement des Vins aprofitez se perdre entierement, faute de Marchands, encore que la plupart des Peuples ne boivent que de l’eau dans les Contrées voisines, et souvent sur le lieu même; la réponse que l’on doit faire à ceux qui en demandent la cause, ne peut être que celle que l’on vient de marquer; sçavoir que c’est l’éfet de la grande habileté de la Finance, et laquelle ne doit pas se lasser de servir si souvent, puisqu’on a besoin dans mille occasions semblables.

Il faut donc absolument faire consister ce mérite dans une pareille manœuvre et conduite, ou déclarer que les auteurs de ces dispositions n’étoient pas d’habiles financiers, c’est à dire des sujets très-propres a faire valoir les revenus d’un Prince.

Comme ce seroit un blasphème de parler de la sorte parmi le beau monde, il faut s’en tenir au premier, et conclure que le mérite de cette profession consiste à produire ces pernicieux éfets, avec d’autant plus de raison, que ces Messieurs ont si peu douté de la certitude de leur route, que le mal n’étant pas venu tout d’un coup, et la nature que l’on détruisoit tous les jours, défendant le terrain pié à pié : l’expérience, et les sinistres éfets de pareilles démarches, loin de faire revenir de l’erreur, ne servoit qu’à redoubler et d’éforts et d’autorité, pour procurer toute la tranquilité possible à l’usage et au maintien d’une pareille politique.

En effet, auparavant 1660, les Peuples grossiers avoient défendu de tout temps par leurs remontrances permises, la destruction de leurs vignes et de leurs biens, lorsque quelque habile financier par des partis nouveaux, y vouloit donner ateinte, ce qui arivoit assez souvent, sur tout de la part des Italiens, fondateurs d’un pareil merite. Ainsi à l’aide de ces remontrances, les Peuples avoient la grossiereté de maintenir leurs biens en valeur; mais par un chef d’œuvre de politique, les remontrances furent banies, et permises seulement après l’exécution de tous les traitez, quels qu’ils fussent, c’est à dire qu’il ne peut y avoir de remede que lors qu’il n’en seroit plus temps. De façon que l’état où est la France de ne pouvoir fournir tous les besoins à son Monarque, n’est point l’état du hazard, mais d’une intention et d’un dessein très prémédité, mise à exécution par des atentions et des éforts continuels, sans qu’il soit permis de croire que les auteurs aient jamais douté un moment, que ces manieres étoient la plus fine politique, quoi qu’ignorée, et le contraire pratiqué par tous les peuples de la terre.

Mais pour parler raisonnablement, il faut renoncer à la qualité d’homme, pour ne pas convenir, que cette conduite fait horeur au Ciel et à la Terre, et que chaque degré de sa cessation, est un Perou pour le Prince et pour ses Peuples : et comme c’est une violence continuelle de la nature, quoi qu’il aie fallu un tems infini pour l’établir, c’est à dire, pour ruiner le Roiaume, il ne faut qu’un moment pour la détruire, sans rien mettre au hazard : l’obstacle prétendu d’une guerre étrangère étant ridicule, et par conséquent enrichir les Peuples; ce qui les mettra en état de donner les secours nécessaires au Roy dans la conjoncture presente : le redoublement de ces façons desolantes, auxquelles on a recours par une continuation d’erreur, n’étant point assurément une ressource en pareille occasion, comme l’on n’expérimente que trop.

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