La condition de l’inventeur sous l’Ancien régime, par Yves Guyot (1867)

Dans l’introduction de L’Inventeur (1867), son premier livre, Yves Guyot étudie la condition des inventeurs au temps de l’ancienne France et explique pourquoi la liberté et la propriété doivent être garanties aux hommes de génie qui bouleversent les habitudes.

« L’Inventeur était une synthèse où s’accuse déjà la méthode agile de composition qui lui restera familière, étude de droit industriel mêlée de récits vécus, de considérations économiques, où s’affirment également en traits décidés une énergie de pensée, un vouloir d’initiative, une indépendance d’action que le temps et la lutte vont redoubler : une sévère critique de la législation spéciale y montrait le dédale de difficultés officielles dans lesquelles se débattaient dans l’industrie les initiateurs et esprits de progrès.

À la fin de 1866, l’Inventeur parut et fut aussitôt remarqué, bien que cette année célèbre du réveil de la jeunesse et de Sadowa fût plutôt d’agitation purement politique. On rapporte que Lefèvre-Duruflé, ancien ministre du Commerce, alors sénateur, un grand industriel drapier d’Elbeuf, fut très frappé à la lecture du livre ; il en fit mention dans un discours qu’il prononça au palais du Luxembourg. Yves Guyot alla le voir pour le remercier. Le sénateur attendait une barbe grise ; il fut tout étonné de recevoir un tout jeune homme et lui dit en riant qu’il ne l’aurait ni lu, ni cité dans un discours au Sénat, s’il l’avait su si peu son contemporain ! » (Louis Fiaux, Yves Guyot, Paris, 1921, réédité par l’Institut Coppet, 2016)


Yves Guyot, L’Inventeur, Paris, 1867

INTRODUCTION

Certains hommes, plus optimistes que Pangloss, satisfaits de l’état de choses actuel, se trouvant bien et croyant que tout le monde jouit de leur bonheur, adversaires des réformes et des progrès qui pourraient troubler leur béatitude, ne manquent pas de dire chaque fois qu’on parle devant eux des misères de l’inventeur : « À quoi bon ces déclamations, ces lieux communs ? nous les connaissons. Autrefois, sans doute, les inventeurs étaient persécutés, honnis, condamnés le plus souvent à mourir de misère. Mais, maintenant, il n’en est plus ainsi : ils jouissent du droit commun, ils rencontrent même de nombreux encouragements. Pourquoi donc leur faire une situation à part et plaider une cause qui n’existe pas ? »

Nous connaissons aussi, nous, ces raisons qu’à notre tour nous pourrions traiter de lieux communs : ce sont celles que nous répètent tous les gouvernants et tous les satisfaits. En vain leur montre-t-on quelque plaie béante, hideuse, gangrenée, ils répondent sans s’émouvoir : « Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possible. »

Nous nous permettrons de n’être pas de l’avis de ces médecins Tant Mieux. Qu’ils nous prouvent tout d’abord qu’il n’y a plus de misères à soulager, de chancres à extirper, de douleurs à guérir, et alors nous pourrons nous montrer joyeux. Sans doute, le sort de l’inventeur s’est amélioré depuis la Révolution ; mais le sort de l’ouvrier s’est aussi amélioré, le gouvernement aussi s’est amélioré. Est-ce à dire pour cela que tout soit fait et que nous pouvons nous reposer ? Je crois que nous aurions tort de nous endormir dans une sécurité trompeuse avant que l’état social soit arrivé à la perfection absolue. « Il n’y a rien de fait, disait César, tant qu’il reste quelque chose à faire. »

Du reste, la cause de l’inventeur n’est pas une cause isolée : elle est celle de toutes les énergies brisées, broyées par les puissances tyranniques de notre organisation sociale. Dans notre société étroite où la place de chacun est numérotée comme la case d’un bureau, où la caste égyptienne vit encore avec son odieux despotisme, où tout semble arrangé pour comprimer les forces de l’individu, où l’air et la lumière sont parcimonieusement distribués à chacun, où on craint les Hercules, où on a peur des Titans, où on ne veut que des pygmées inoffensifs, malheur à celui qui, se sentant plein de force et de vie, essaye de briser les entraves qui le retiennent et veut prendre une autre route que le sentier de la routine ! Notre société est effrayée par les hommes forts et essaye de les amoindrir autant que possible ; son idéal n’est pas le développement des forces individuelles, il est leur compression. Et ne se rendent-ils pas coupables du crime de lèse-humanité, ces gouvernants qui, terrifiés par tout ce qui est grand et fort, voudraient arrêter la sève, mêler l’eau au sang pour paralyser toute énergie ; qui disent hautement que leur tâche est de modérer l’essor des individus, qui osent avouer que le présent est leur but, qu’à leurs yeux l’avenir est le mal, et qui, pour ce motif, présentent la plus grande résistance possible à tous ceux qui veulent pousser l’humanité en avant, dans quelque chemin que ce soit ? Est-ce le rôle qu’ils doivent jouer ? Le mandat que leur donnent les peuples est-il un brevet de geôlier ? et s’il n’est au contraire qu’une simple procuration, l’exécutent-ils en les enfermant dans des digues étroites que ne peuvent briser que des colères amoncelées ? Et alors, s’ils manquent à leur devoir, le leur n’est-il pas de réclamer contre la manière dont ils remplissent la mission qu’il leur a confiée ? Ne doivent-ils pas élever la voix pour toutes les énergies qu’ils oppriment, pour toutes les forces qu’ils font se consumer et s’épuiser dans une lutte stérile contre les mailles du filet avec lequel ils les enserrent ?

C’est pourquoi nous écrivons ce livre, car au nombre de ceux qui souffrent le plus cruellement de ce système de contrainte est l’inventeur, astre à courbe excentrique, se heurtant sans cesse contre les planètes qui accomplissent tranquillement leur course et brisent par leur puissance d’inertie ceux qui viennent les choquer. Il a un grand malheur : il est trop puissant pour s’astreindre à la vie de mollusque qui semble l’idéal de la majorité des Français ; et cependant le Français, peut-être plus que tout autre, est remuant, actif, entreprenant. Pourquoi donc se condamne-t-il le plus souvent à végéter dans un bureau, à pourrir dans une administration, et n’a-t-il d’autre but que de se nourrir à l’auge du budget, au lieu d’aller, comme l’Anglais, chercher au loin la richesse quand il ne la trouve pas auprès de lui, ou de se lancer dans les gigantesques et aventureuses entreprises dans lesquelles l’Américain trouve si souvent une fortune inespérée ? Ah ! c’est que nous manquons de liberté ; c’est que nous sommes habitués à ne marcher que soutenus par les lisières de l’autorité ; c’est que nous invoquons sans cesse, et à propos de tout, l’État comme notre ange tutélaire, parce qu’il nous a forcés, depuis Napoléon, à ne pouvoir rien faire sans lui. Nous voudrions voir disparaître cette funeste tendance. Il faut que le souffle chaud et puissant qui animait nos pères sous la Révolution et leur faisait faire tant de prodiges, remplisse encore nos poumons, si nous ne voulons pas nous laisser dépasser par les peuples qui nous entourent et qui déjà, sous bien des rapports, nous sont supérieurs, quoi que puissent dire les chauvins. Et pourquoi nous dépassent-ils ? pourquoi serons-nous bientôt réduits à nous traîner à leur remorque, si ce n’est parce que l’industrie prend chez eux des proportions colossales qu’elle n’atteint nullement chez nous ? N’est-ce pas elle qui fait la supériorité de l’Angleterre et de l’Amérique ? Car elle est maintenant la seule puissance ; les autres sont passées au second rang ; ce n’est plus l’épée qui fait la grandeur d’un peuple, c’est la machine.

Ce n’est que d’hier qu’elle est née et que d’hier que nous connaissons sa force. La société antique l’ignorait complétement : ses philosophes, perdus dans les nuages d’une philosophie ergoteuse reposant sur des phénomènes mal observés et mal interprétés, même quand elle est le plus intimement liée à la nature, comme l’épicurisme et le péripatétisme ; ses citoyens absorbés tout entiers par les préoccupations de la vie politique, les luttes de l’Agora et du Forum, le noble métier des armes, dédaignaient souverainement l’artisan, méprisaient même certains métiers, — les tanneurs, par exemple, — regardaient le travail comme chose vile, soin d’esclave, et l’abandonnaient à un être ni bête ni homme, chargé de pourvoir aux besoins de la vraie société. C’était fort juste. Le travail étant le devoir, le besoin étant le droit, l’Athénien, le Spartiate ou le Romain, peuples vainqueurs, peuples forts, s’arrogèrent le droit et imposèrent le devoir au vaincu.

Aussi l’industrie n’existait-elle réellement pas : cette mère nourrice était moins que la courtisane Laïs ou l’impératrice Messaline. Au lieu d’avoir ses palais au milieu de Rome, elle était condamnée à habiter quelque humble échoppe ou une bouche d’égout. Elle était reléguée au dernier rang, regardée comme infâme, et son seul contact était une souillure.

Elle ne devait pas se relever au milieu de l’invasion des barbares ; elle devait encore moins se relever sous l’influence de l’esprit catholique et aristocratique qui dominait le Moyen âge. Le caractère entièrement spiritualiste du catholicisme rejetait toute préoccupation matérielle : il chassait Pan pour le remplacer par une divinité étrangère. S’il soulageait le pauvre, s’il affranchissait l’esclave, il créait le serf ; pour lui, le salaire était au-dessous de l’aumône, la mendicité au-dessus du travail.

Quelques congrégations religieuses, il est vrai, se livrèrent à des occupations manuelles ; mais elles furent loin de laver le travail de l’ignominie dont il était souillé. Elles ne le considérèrent jamais comme le but de la vie humaine ; ce n’était qu’un châtiment, une mortification.

Dans ces conditions, le travail devait rester et resta l’attribution d’un être mi-parti esclave, mi-parti affranchi. Le serf et le vilain durent pourvoir aux besoins de la société guerrière et cléricale. « Travaille, vilain, travaille ! » a dit Rabelais.

Et voyez le Symbole, comme il se rapporte bien à cet état de choses ! La Bible raille le travail dans la figure de Tubalcaïn et des constructeurs de la tour de Babel ; les dieux poursuivent Hercule, le grand défricheur ; Jupiter enchaîne, sur un rocher, Prométhée, le créateur du feu ; la nature, au Moyen âge, est personnifiée en Satan.

Les artisans, livrés à toutes les exactions des seigneurs, à tous leurs abus de pouvoir, un jour se levèrent, et, suivant le grand mouvement communal du douzième siècle, pour résister aux oppressions qui les accablaient ils s’unirent entre eux et fondèrent les corporations, maîtrises et jurandes, sortes de réminiscence des corps de métiers romains.

Seulement, comme dans cette société tout était privilège, comme ces corporations ne se formèrent elles-mêmes que par privilège, elles gardèrent pendant toute leur durée un caractère d’exclusion. Voulant avoir avant tout une forte organisation, elles ne cherchèrent que les constitutions les plus fortes possible, sans se préoccuper de liberté. Elles se constituèrent, sur le modèle de l’organisation sociale au milieu de laquelle elles se trouvaient, en véritables aristocraties. Chacune d’elles prit d’abord soin de s’isoler dans son coin, bien agglomérée, bien unie, de manière qu’il ne pût y avoir de désertion ni d’intrusion dans son sein. Elles apportèrent dans leurs statuts cet esprit exclusif et orgueilleux qui était alors le maître du monde ; elles formèrent, elles aussi, de petites féodalités sur lesquelles régnaient les maîtres. Ceux-ci cherchèrent, autant que possible, à restreindre leur nombre et à faire de la maîtrise une caste héréditaire en obligeant celui qui n’était pas de leur sang à remplir, pour y arriver, une foule de conditions à peu près insurmontables. Chacun des maîtres voulut devenir un petit baron ; l’artisan fut un serf à leurs yeux.

Aussi quelles difficultés entassées à plaisir pour décourager le malheureux qui avait la haute ambition de vouloir faire partie de cette noblesse ! Il devait d’abord faire un apprentissage de cinq ans chez un seul maître et ensuite travailler pendant cinq ans comme compagnon. Dans certaines corporations, un maître ne pouvait avoir plus d’un apprenti ; les perruquiers ne devaient en prendre un que tous les trois ans. Enfin, ces dix ans de noviciat sont subis ; mais tout n’est pas terminé : le candidat doit passer au moins un an à faire un chef-d’œuvre que doivent juger des jurés choisis parmi les maîtres.

Ceux-ci, voulant restreindre autant que possible leur nombre, naturellement trouvaient son chef-d’œuvre détestable et le brisaient impitoyablement, à moins que le pauvre ouvrier n’adoucît leur rigueur à l’aide « de présents et de banquets ». Mais si ses ressources étaient épuisées par l’argent qu’il avait dépensé pour construire ce chef-d’œuvre et le temps qu’il y avait consacré, il se voyait condamné sans retour. Voulant fuir la tyrannie des maîtres, il essayait de s’isoler, de travailler à son compte. Alors, malheur à lui s’il était trouvé ! Tourmenté par ses tyrans, il devait se soumettre à leur despotisme ; et il voyait, le malheureux, arriver au degré de maîtrise des hommes incapables, sans nul effort, mais à qui leur naissance ou leur argent donnait ce droit.

Si cet esprit exclusif dominait à l’intérieur de ces petites sociétés, il devait encore se manifester au dehors. Elles avaient leurs guerres privées, comme les autres seigneuries : par leurs luttes perpétuelles, elles troublaient tout ordre, arrêtaient tout essor, toute production, suspendaient tout à coup les travaux, apportaient les plus grandes perturbations dans l’industrie et en même temps comprimaient tout élan, toujours prêtes qu’elles étaient à se révolter contre toute innovation qu’eût essayé de faire une rivale.

Voici, entre autres, un exemple assez remarquable et assez curieux de cet esprit de jalousie qui existait entre chacune d’elles.

C’est le procès des poulaillers et des rôtisseurs. Dans le quatorzième siècle, ces derniers tentèrent de mettre la volaille et le gibier à la broche, comme les viandes de boucherie. Les premiers réclamèrent contre cet abus. Louis XII, croyant que du moment que les rôtisseurs rôtissaient un bœuf, ils pouvaient tout aussi bien rôtir un poulet, leur accorda en 1509 le privilège de vendre toutes sortes de viandes, en poil et en plume, habillées, lardées et rôties. Mais les poulaillers ne se tinrent pas pour battus : ils pensèrent que le roi avait outrepassé ses pouvoirs et ils en appelèrent au Parlement. Louis XII mourut avant le combat ; les poulaillers auraient pu dire que c’était de peur. François Ier, prince héroïque et chevaleresque, ne craignit pas les broches des poulaillers et soutint de nouveau celles des rôtisseurs en leur accordant des lettres patentes. En 1578, le Parlement jugea enfin la cause ; les rôtisseurs triomphèrent et purent enfin rôtir à leur aise, mais ils ne jouirent de leur bonheur que pendant soixante ans. En 1628, les poulaillers parvinrent à faire rendre un arrêt qui interdisait aux rôtisseurs de faire nopces et festins, et de vendre, ailleurs que chez eux, plus de trois plats de viande bouillie et trois plats de fricassée.

On comprendra facilement combien devaient être vivaces et nombreuses ces querelles, quand on saura que six corporations contribuaient à l’équipement d’un cheval : les chapuisiers faisaient le fond de la selle ; les bourreliers, les troussequins ; les peintres selliers, les ornements ; les blasonniers, les armoiries ; les lormiers, le mors, les gourmettes et les étriers ; enfin venaient les éperonniers. Les lormiers firent aux bourreliers un procès qui dura un demi-siècle, pour les empêcher d’exposer en vente mors, gourmettes et chanfreins.

Le naturalisme réagit enfin contre le spiritualisme du Moyen âge. Roger Bacon célèbre la puissance de l’homme sur la matière. François Bacon trace à la science l’itinéraire qu’elle doit suivre : des têtes immenses, encyclopédiques sondent, mesurent, étudient la matière dans toutes ses formes, dans toutes ses manifestations ; les artistes sont savants comme Léon Batista Alberti, comme Léonard de Vinci, comme Michel-Ange ; les savants sont artistes comme Bernard Palissy. Tous se jettent sur cette nouvelle proie, trop longtemps dédaignée, et livrée maintenant à l’activité humaine. Rabelais proclame un nouveau dieu : Gaster, le grand inventeur.

L’industrie, poussée et pressée par la science, fait quelques pas en avant : elle se dégage de la routine du Moyen âge ; elle commence, sous l’influence de l’individualisme que proclame Luther, à vouloir rompre avec le passé.

Mais c’est en vain : elle se brise contre les mille liens qui la retiennent ; les corporations subissent les diverses phases que parcourt la royauté, mais ne sont pas abolies : d’abord aristocratiques, isolées, soumises à une classe privilégiée, formant de petits corps séparés, petites sociétés féodales dans une société toute féodale, elles changèrent de caractère quand la royauté voulut renverser toutes les puissances rivales qui se partageaient la France, et substituer au désordre qui régnait partout l’unité monarchique.

Voulant détruire les libertés communales, les associations de bourgeois, comme elle voulait détruire les grandes seigneuries, pour remplacer les franchises municipales et l’indépendance féodale par le pouvoir royal, elle attaqua toutes les castes ; et les maîtrises durent subir le sort commun.

Pour y parvenir, Henri III promulgua, en 1581, un édit dont le préambule développe fort bien le but qu’il se propose : appliquer une législation uniforme à toutes les corporations de la France, c’est-à-dire substituer à l’aristocratie de la maîtrise le privilège royal, en protégeant l’artisan contre la tyrannie des maîtres et en lui permettant d’obtenir plus facilement le degré de maîtrise.

Mais cet édit n’apporta aucun remède au mal ; il déplaça le pouvoir, et ce fut tout : il arracha l’ouvrier au despotisme du maître, non pour l’affranchir, mais pour le soumettre à la domination royale. Celle-ci s’empara de la police du travail, tenant enfermés dans ses règlements les individus et les corporations. Au lieu de laisser les maîtrises former une petite caste héréditaire, elle s’arrogea la prérogative de les créer. Elles ne furent plus, il est vrai, un privilège de naissance ; elles devinrent une faveur royale. Si l’artisan qui voulait arriver au degré de maîtrise n’eut plus à l’obtenir des maîtres, il n’en dut pas moins l’acheter ; payer à ceux-ci ou payer à la royauté n’était pas une grande amélioration dans son sort ; maître pour maître, qu’importe ? C’est toujours l’histoire de l’âne et des voleurs. Il n’y eut réellement à profiter de ce déplacement de pouvoir que la monarchie, pour laquelle le trafic et la création des maîtrises devinrent une excellente exploitation financière dont on ne se faisait faute. Avènement à la couronne, mariages, naissances de princes, de princesses, et ceci et cela, autant de prétextes pour en créer de nouvelles, toutes de faveur, pour lesquelles on n’exigeait pas même le chef-d’œuvre et autres preuves demandées de la capacité du candidat.

Henri IV, par un édit de 1608, sous prétexte de mettre un terme à cet abus, révoqua toutes les créations de maîtrises antérieures à son avènement, et fit fermer les boutiques et ouvroirs de ceux qui en étaient pourvus. C’était une excellente spéculation ; les anciennes maîtrises étant détruites, il fallait en créer de nouvelles : cette exploitation fiscale, il est vrai, amenait quelques perturbations dans l’industrie et était d’une injustice assez flagrante, puisqu’elle dépossédait des gens qui avaient acheté des maîtrises de bonne foi, croyant que le privilège royal était une sûre garantie ; mais tout cela n’était que misères de détail ; en ce bon temps on n’y regardait pas de si près : le Minotaure royal avait faim, il fallait le nourrir.

Aussi fut ce en vain que le tiers état, dans les cahiers si remarquables qu’il présenta aux états généraux de 1614, demanda que « toutes maîtrises de métiers érigées depuis les états tenus dans la ville de Blois, en l’an 1576, fussent éteintes, sans que, par ci-après, elles pussent être remises, ni aucunes autres nouvelles établies ; et fût l’exercice desdits métiers laissé libre aux pauvres sujets, sans visitation de leurs ouvrages et marchandises par experts et prud’hommes qui à ce seraient commis par les juges de la police. »

C’était demander la liberté du travail. Le cri s’élevait encore trop tôt pour être compris.

Car alors le travail n’était pas regardé comme un droit que l’homme apporte en naissant.

Si l’idée du travail s’était transformée depuis l’antiquité, ce n’était nullement dans l’intérêt individuel ou social ; ce n’était que dans l’intérêt du principe qui dominait tous les autres, du principe monarchique. Le travail, en effet, avait été regardé comme un droit attaché à la royauté, que le roi pouvait vendre, et que ses sujets devaient acheter. Ceux-là donc qui, sans permission, sans privilège ou sans charte, voulaient employer leurs forces étaient coupables, comme ceux qui ne voulaient pas payer la gabelle. Ils portaient atteinte aux droits de la couronne et devaient être punis rigoureusement.

Ayant grandi avec la royauté, cette idée domina le siècle si despotique de Louis XIV. Le grand roi, qui eût voulu être la seule puissance du monde, voulait conduire l’industrie comme il conduisait sa cour. Il l’enserra donc, par la main de Colbert, dans un réseau de règlements d’où elle ne pouvait s’échapper. Toute initiative personnelle, en dehors des choses permises, dut être sévèrement réprimée, et on essaya, par toutes les entraves possibles, d’arrêter les tentatives novatrices.

Colbert donna certains procédés qui devaient être employés à l’exclusion de tous autres, et dans lesquels toute innovation était une contravention. Par exemple, le 18 mars 1671, il publia une instruction en trois cent dix-sept articles, pour composer toutes les couleurs, et plus tard, une autre en soixante-quatorze articles pour composer les drogues.

Ici je vais citer les plus remarquables règlements de Colbert, pour montrer à quel régime tyrannique l’industrie était soumise.

Ses règlements concernant le tissage entrent dans les détails les plus minutieux. Les laines doivent être visitées avant d’être mises en vente ; elles ne doivent pas être tenues dans un lieu humide, ni être mouillées, ni être mêlées de différentes qualités, sous peine de 100 livres d’amende. L’ordonnance du mois d’août 1669 prescrit les longueurs et largeurs que doivent avoir les draps, serges rases, façons de Chartres, de Châlons, de Reims ; les camelots, bouracans, étamines, fracs, droguets, tiretaines. Elle accorde, pour son exécution, un délai de quatre mois, après lesquels tous les anciens métiers seront brisés.

Tous les draps devaient être visités ou marqués au retour du foulon, et confisqués, s’ils n’étaient pas conformes aux règlements.

Le nombre des fils à la chaîne, la largeur du peigne, la qualité de la laine étaient déterminés.

L’ordonnance du 16 octobre 1717 prescrit un poids de quatre onces pour les bas d’homme, ni plus ni moins. Cependant elle fait une petite concession : elle permet de fabriquer des bas de moindre poids pour l’étranger ; elle accorde, en outre, à la ville de Lyon la permission de fabriquer des bas avec de la soie teinte ; mais elle maintient la prohibition pour les autres villes de fabrique. Un arrêt du 22 novembre 1720 autorise la fabrication de bas à deux fils pour l’Italie et autres pays du Midi. Une nouvelle ordonnance du 6 mars 1769 augmente le poids des bas : les bas de filoselle pour hommes pèseront cinq onces ; pour femmes, trois onces.

En 1676 paraît un règlement pour les fabriques de toile de Normandie, prescrivant la qualité du lin ou du chanvre, le nombre de fils pour les toiles blancardes, fleurets et réformées ; la largeur et la longueur qu’elles doivent avoir ; défendant de les blanchir et de les acheter sans qu’elles soient marquées. L’ordonnance de 1711 impose l’obligation de porter, à cette fin, à la halle de Rouen, toutes les toiles de métier.

Cependant, jusqu’au 23 octobre 1699, la chapellerie avait échappé aux règlements ; alors elle tombe aussi sous leurs coups. Les chapeaux de pure laine, de castor et de quelques autres poils, sont permis ; mais l’emploi du poil de lièvre est rigoureusement prohibé. Vous devinez pourquoi ? Le lièvre, étant un instrument de plaisir, ne pouvait être utile.

D’autres chapeliers s’avisent un beau jour de mêler du poil de vigogne au poil de castor ; cette innovation rendait les chapeaux plus solides, ce qui ne faisait nullement l’affaire de la corporation. Aussi demanda-t-elle un édit qui prohibât cette nouvelle manière de fabriquer. Elle l’obtint ; mais quel fut le résultat ? Les chapeliers étrangers adoptèrent les chapeaux de vigogne, dont l’usage était meilleur ; et les Anglais et les Allemands, qui auparavant venaient chercher chez nous leurs couvre-chefs, préférèrent les nouveaux chapeaux et renoncèrent aux nôtres. Du reste, ce fait se représentait chaque fois qu’un besoin nouveau se faisait sentir ; nos fabricants, ne pouvant le satisfaire, ne pouvaient écouler leurs produits. Le gouvernement s’apercevant alors qu’un règlement nuisait au commerce, il le révoquait ? Pas le moins du monde. Au lieu d’essayer d’apporter remède à cet état de choses par la liberté, il modifiait le règlement en en faisant un nouveau.

Ainsi, en 1669, prescriptions de largeur pour draps du Levant : arrêt du conseil du 22 octobre 1697, modifiant ces largeurs. Le 20 novembre 1708, autre arrêt apportant de nouvelles modifications ; 20 janvier 1743, arrêt réglant les largeurs des draps de Sedan ; 12 janvier 1744, prescriptions de nouvelles largeurs.

Quelles entraves ! quelles gênes ! Il fallait sans cesse faire et défaire. Aujourd’hui le fabricant tissait une étoffe que, le lendemain, un règlement lui défendait de vendre.

Une ordonnance de 1669 fixe à une aune la largeur des serges et ratines du Dauphiné. Les étrangers refusent de les prendre. Ce ne fut qu’en 1698 qu’on permit aux fabricants de revenir à l’ancienne largeur. Pendant vingt-neuf ans, cette industrie avait donc été condamnée à perdre tout ce qu’elle exportait auparavant.

Mais ce n’est pas tout encore : l’homme est aussi réglementé que la chose ! Avaient seuls droit de fabriquer et de vendre tels, et non tels autres, dans tels lieux, et non ailleurs. Hors les sergiers et drapiers, nul ne pouvait tisser des étoffes, sous peine de 150 livres d’amende.

Défense aux teinturiers en laine de teindre la soie et le fil, et vice versa. Cordonniers et savetiers, libraires et bouquinistes, bouchers et charcutiers, barbiers, chirurgiens et barbiers vulgaires, fripiers et tailleurs, etc, etc., étaient perpétuellement en guerre, sous prétexte qu’ils empiétaient les uns sur les autres.

La religion s’en mêle : nul ne peut être apprenti s’il n’est catholique…

L’âge est réglé de même.

L’homme marié ne peut apprendre un état.

Défense aux étrangers d’importer leur industrie en France. Bien plus même, pour la fabrication de Lyon, par exemple, l’apprenti devait être né à Lyon, dans le Forez, le Beaujolais, le Bourbonnais, la Bresse, le Bugey, l’Auvergne ou le Vivarais, et non ailleurs.

De même, chaque industrie a des villes assignées, hors desquelles elle ne peut s’établir. Le compagnon ne peut arriver à la maîtrise dans une autre ville que celle où il a fait son apprentissage.

Le temps du travail est limité. Défense à certaines fabriques de travailler en telle saison. Par ordonnance du 28 juin 1723, toutes manufactures de toiles à carreaux et rayées, siamoises, fichus, steinkerque, à l’exception de celles de la ville de Rouen, cesseront, chaque année, toute fabrication, depuis le 1er juillet jusqu’au 15 septembre. L’ordonnance du 20 février 1717 défend de blanchir les toiles et linons avant le 15 mars et après le 10 octobre, sous peine d’une amende de 500 livres, portée, par l’arrêt du 24 août de la même année, à 1 500 livres.

Que pouvait faire, au milieu de tout cela, un pauvre protestant comme Denis Papin ? S’exiler, aller chercher ailleurs un pays où il pût travailler et trouver une protection.

Ce pays était l’Angleterre.

D’abord elle fut remplie aussi, elle, de corporations dont l’établissement était considéré comme une prérogative royale et un revenu du fisc. Elles avaient le même esprit d’exclusion qu’en France. Quand Edouard III appela les ouvriers flamands pour établir des fabriques de draps fins, ce ne fut pas sans peine qu’il parvint à les protéger. Rien de plus tyrannique que les statuts de ces corporations. Sous Elisabeth, il fut ordonné que nul ne pourrait exercer un métier avant d’avoir fait un apprentissage de sept années ; heureusement que les villages furent exceptés de cette rigueur, le règlement n’étant applicable qu’aux villes de marché. L’ouvrier ne devait faire qu’une chose, il était condamné perpétuellement à toujours tourner la même meule. Que les spécialistes doivent regretter le bon vieux, temps où un ouvrier en carrosses ne pouvait faire faire les roues par un de ses ouvriers, mais était obligé de s’adresser à un ouvrier en roues !

Qu’importait ? La reine Anne avait besoin d’argent, et, comme elle n’aimait pas à s’adresser au Parlement, elle exploitait la veine que lui ouvrait cette concession de monopoles. Le roi Charles Ier essaya de l’imiter ; mais l’édit de 1623 vint l’arrêter, en faisant, dans un long et prolixe préambule, une sorte de déclaration de la propriété industrielle, qu’il était réservé à notre législation de 1791 de formuler dans son style bref et ferme. Ils ne devraient pas oublier, lord Granville et les autres chefs de l’école actuelle qui espère anéantir le brevet, que l’Angleterre doit, en grande partie, sa prospérité industrielle à la proclamation d’un principe que ne soupçonnaient alors nullement les autres peuples.

Il est vrai que, quelquefois, en France, l’inventeur trouvait une petite protection à la cour : quand le roi avait suffisamment écouté ses courtisans, était ennuyé de ses courtisanes, avait donné à déjeuner à ses levrettes, il daignait jeter un regard sur un pauvre diable qui passait sa vie en face d’un four, et alors il nommait Bernard Palissy son faiseur de figurines royales.

Plus tard nous voyons accorder quelques privilèges, privilèges révocables à volonté, variables dans les motifs de leur octroi, dans leurs circonscriptions, dans leurs clauses, dans leur sanction pénale ; œuvres de faveur, non de justice.

Privilège, en 1665, accordé par Colbert, pour l’importation de l’art de souffler les glaces, qui n’avait été pratiqué qu’à Venise.

Un second, en 1668, pour les glaces coulées. Deux privilèges réunis par le successeur de Colbert, en 1695.

En 1720, à Anthus, privilège de vingt ans pour manufacture de fer-blanc.

En 1725, nouveau privilège à une compagnie connue sous le nom d’Ant. d’Azincourt.

En 1755, privilège de vingt ans à Charles Renard, pour fabrication de la porcelaine de Saxe.

En 1757, Louis Renard en obtint un.

Mais qu’importait ? Ces privilèges, tout de faveur, ne constituaient pas un droit, et, par conséquent, ne pouvaient donner de sécurité à personne.

En outre, on voit que ces privilèges ne sont guère donnés que pour des objets d’importation ; il n’y a rien dans ce fait qui doive nous étonner : la liberté du travail n’existant pas en France, l’artisan était soumis à tous les règlements royaux ; il n’y avait pas possibilité de devenir inventeur.

Voyez, en effet, à quels tourments, à quelles misères étaient soumis les hommes hardis, les hommes d’initiative et de progrès qui tentaient d’apporter quelque modification aux procédés ou aux productions de l’industrie, gardés précieusement par la routine !

Les chefs des toiliers, des merciers, des fabricants de soie de Lyon, de Tours et de Rouen, parvinrent à arrêter complétement l’industrie des toiles peintes en criant bien haut : « que la fabrication des toiles peintes ruinerait le royaume et réduirait à la mendicité la population ouvrière ; que tout était perdu si l’administration ne s’opposait à l’établissement de la nouvelle industrie. »

Des fabricants de Nantes et de Rennes voulurent établir des manufactures d’étoffes de laine, fil et coton ; ils avaient fait de nombreuses préparations qui leur garantissaient une bonne et solide couleur ; mais à peine cet établissement était-il formé, que la compagnie des sergiers lui contesta le droit de fabriquer l’étoffe, et la corporation des teinturiers le droit de la teindre. Procès alors à n’en plus finir ; les capitaux destinés à l’exploitation de la nouvelle industrie y furent mangés. L’arrêt fut enfin rendu en 1660, leur donnant raison, vu que ce genre de fabrication n’était pas compris dans les règlements antérieurs ; mais ils avaient épuisé leurs ressources et étaient incapables d’exploiter leurs manufactures.

Quand Argant eut inventé les lampes à double courant, ferblantiers, serruriers, taillandiers, maréchaux grossiers, poussèrent une immense clameur, prétendant que les statuts réservaient aux membres de leurs communautés le droit de fabriquer des lampes. Il fut obligé de plaider contre eux.

Réveillon ne put parvenir à fabriquer en paix les papiers peints, les premiers qu’on ait faits en France, qu’après avoir obtenu le titre de Manufacture royale. Ce titre était lui-même un privilège très abusif. Mais il en est ainsi dans toutes les sociétés reposant sur l’arbitraire et la contrainte ; on est sans cesse obligé de leur appliquer le régime homéopathique : similia similibus. Pour corriger un vice, il faut créer un autre vice.

L’an 1761, on trouva le moyen de vernir et d’emboutir la tôle. Mais, pour exploiter cette invention, il fallait employer des outils et des ouvriers appartenant à diverses professions. L’inventeur, n’étant pas riche, ne pouvait pas payer les droits exigés pour être admis dans les corporations dont ces professions dépendaient. Aussi alla-t-il s’établir à l’étranger, et son invention ne fut rendue à la France qu’en 1793.

Lenoir avait besoin d’un petit fourneau pour préparer les métaux : il en construisit un ; les syndics de la corporation des fondeurs vinrent eux-mêmes le démolir. Nouvelle tentative, nouvelle exécution ; il lui fallut enfin, pour être tranquille, avoir une autorisation du roi, qui lui fut accordée par exception extraordinaire.

Comment veut-on que l’inventeur pût se produire, enserré dans le réseau des rivalités jalouses, consacrées par la loi ? Puis ce n’était pas tout : en admettant qu’il pût, à force de volonté, de courage et de bonheur, surmonter tous les obstacles, il lui restait à triompher encore de la grande difficulté et de la plus insurmontable, des entraves mises par l’administration à la production et au débouché des produits.

En effet, sans cesse la maréchaussée, les inspecteurs tombaient dans les ateliers, bouleversant tout, s’appropriant les procédés secrets, les dévoilant, suspendant le travail, ruinant souvent le crédit par une fausse ou mauvaise interprétation de l’état des affaires : « coupant, dit Roland, souvent quatre-vingts, quatre-vingt-dix, cent pièces d’étoffes dans une seule matinée, en confisquant un nombre énorme, frappant en même temps le fabricant de lourdes amendes, brûlant les objets de contravention en place publique, les jours du marché, les attachant au carcan avec le nom du fabricant, et menaçant de l’y attacher lui-même en cas de récidive. Et pourquoi toutes ces sévérités, toutes ces inquisitions ? Uniquement pour une matière inégale, ou pour un tissage irrégulier, ou pour le défaut de quelque fil en chaîne, ou pour celui de l’application d’un nom, quoique cela provînt d’inattention, ou pour une couleur de faux teint, quoique donnée pour telle… »

« J’ai vu faire, continue Roland, des descentes chez des fabricants, avec une bande de satellites, bouleverser leurs ateliers, répandre l’effroi dans leur famille, couper des chaînes sur le métier, les enlever, les saisir, assigner, ajourner, faire subir des interrogatoires, confisquer, amender les sentences affichées, et tout ce qui s’ensuit : tourments, disgrâces, la honte, frais, discrédit. Et pourquoi ? pour avoir fait des pannes en laine qu’on faisait en Angleterre, et que les Anglais vendaient partout, même en France ; et cela, parce que les règlements de France ne faisaient mention que de pannes en poil ! »

Veuillez bien remarquer que ceci se passait à la fin du dix-huitième siècle ; que devait-ce donc être auparavant ?

Quand on considère cet assemblage de règlements contradictoires, ce tohu-bohu d’ordonnances, ce galimatias d’arrêts en tous sens, on se demande comment notre industrie n’a pas succombé.

Cependant la grande école philosophique, s’occupant de tout ce qui concernait l’homme, vint appeler l’attention du monde sur le travail.

Une des plus belles œuvres et des plus grandes qui aient été conçues et exécutées apparaît alors. Diderot sent l’importance des arts mécaniques ; il voit l’indifférence avec laquelle ils sont traités, et alors il se met au métier de l’ouvrier, il se fait son apprenti, il construit des modèles, il scrute tous les procédés industriels, il devine les secrets de fabrique, et il fait de la description des divers moyens employés par l’homme pour dompter la matière la partie la plus neuve et la plus importante de l’Encyclopédie ; il voit en même temps la gêne que lui imposent tout l’échafaudage des corporations, le despotisme des maîtrises, les difficultés de l’apprentissage, les démarcations ridicules qui existent entre chaque métier; et il termine son travail en poussant ce cri d’avenir : « Affranchissons le travailleur ! » La voix puissante de Diderot est entendue ; elle pénètre jusque dans les provinces les plus reculées ; tout le monde se préoccupe de ces travaux qui jusqu’alors étaient demeurés inaperçus. Les économistes traitent ces questions de production, et viennent à leur tour demander la liberté du travail.

Sous l’impulsion de ce mouvement, une déclaration du roi, du 24 décembre 1762, essaya de régulariser les privilèges.

Mais, chose étrange, chose qui prouve l’aveuglement, l’esprit de restriction, de contrainte de tout l’ancien système monarchique, en essayant de régler cette matière, cette ordonnance attribue le mal, non pas à l’absence de loi protectrice et bienfaitrice, changeant le privilège en droit, non pas au peu de garanties données aux inventeurs, non pas à l’arbitraire, mais bien à l’étendue des privilèges et à leur durée !

La première loi, véritable loi ayant pour but la protection des inventeurs, est donc une loi de restriction ; elle fixe pour limite ce fameux terme de quinze ans qu’en un siècle nous n’avons pas encore pu parvenir à doubler.

Enfin cette loi existait, c’était quelque chose ; mais à qui l’appliquer, l’inventeur étant un phénomène à peu près inconnu.

Pour qu’il pût naître, se manifester, il fallait que la liberté de l’industrie fût proclamée.

Un homme, Turgot, imbu des idées de perfectibilité qu’entrevoyait ce siècle, réformateur par tempérament, libéral par principes, l’essaya en 1776.

Voici le préambule de l’édit de Turgot :

« Dans presque toutes les villes, l’exercice des différents arts et métiers est concentré dans les mains d’un petit nombre de maîtres, réunis en communauté, qui peuvent seuls, à l’exclusion de tous les autres citoyens, fabriquer ou vendre les objets du commerce particulier dont ils ont le privilège exclusif ; en sorte que ceux de nos sujets qui, par goût ou par nécessité, se destinent à l’exercice des arts et métiers ne peuvent y parvenir qu’en acquérant la maîtrise, à laquelle ils ne sont reçus qu’après des épreuves aussi longues et aussi nuisibles que superflues, et après avoir satisfait à des droits et à des exactions multipliés, par lesquels une partie des fonds dont ils auraient eu besoin pour monter leur commerce, ou leur atelier, ou même pour subsister, se trouve consommée en pure perte.

« Ceux dont la fortune ne peut suffire à ces pertes sont réduits à n’avoir qu’une existence précaire sous l’empire des maîtres, à languir dans l’indigence ou à porter hors de leur patrie une industrie qu’ils auraient pu rendre utile à l’État.

« Toutes les classes de citoyens sont privées du droit de choisir les ouvriers qu’ils voudraient employer et des avantages que leur donnerait la concurrence, par le bas prix et la perfection du travail. On ne peut souvent exécuter l’ouvrage le plus simple sans recourir à plusieurs ouvriers de communautés différentes, sans essuyer les lenteurs, les infidélités, les exactions que nécessitent et favorisent les prétentions de ces différentes communautés et des caprices de leur régime arbitraire et intéressé. »

Dans le préambule de l’édit, Turgot se trompait en attribuant le mal à la faculté même de l’association, et en ne trouvant d’autre remède pour affranchir le travail que d’étouffer cette liberté.

Non, ce n’était pas cette liberté qui était la cause du mal : c’étaient les privilèges attachés à ces corporations, c’étaient les pouvoirs abusifs qui leur étaient donnés.

À côté de cette erreur, il affirmait une idée véritablement révolutionnaire ; il arrachait un des fleurons de la couronne royale pour le rendre au peuple, en condamnant la prérogative que s’arrogeait la monarchie sur le travail.

« Nous nous hâtons, dit-il, de rejeter une pareille maxime. Dieu, en donnant à l’homme des besoins, en lui rendant nécessaire la ressource du travail, a fait du droit de travailler la propriété de tous, et la première, la plus sacrée, la plus imprescriptible de toutes. »

Mais un simple édit ne pouvait changer toute l’ancienne organisation industrielle, qui était liée à tous les vices de la société de l’époque.

Il fallait, pour proclamer un principe nouveau, que ces vices fussent expurgés.

Pour aplanir les montagnes, il faut la poudre : pour briser un ordre social, il faut des révolutions ; les entraves ne devaient être brisées qu’avec le trône ; cette liberté, comme les autres, ne pouvait être proclamée que sur les ruines de la Bastille.

Aussi, les corporations détruites par Turgot en 1776 étaient-elles rétablies la même année.

Cependant jamais une tentative, si infructueuse qu’elle soit, n’a échoué entièrement : elle laisse toujours un souvenir. Cette idée de la liberté du travail, si effrayante tout d’abord pour cette société qui ne vivait que de contrainte et avait soif de règlements, préoccupait les esprits et, en 1778, Necker faisait une enquête à son sujet.

Mais les vrais principes économiques étaient si peu connus, que ce furent des fabricants qui s’opposèrent à l’abrogation de ces règlements : presque tous conclurent au régime prohibitif. Il est vrai que chacun ne demandait pas mieux qu’il lui fût le plus favorable possible et le plus défavorable à ses rivaux. Mais même ceux qui avaient eu à s’en plaindre, comme les fabricants de Roubaix, par exemple, espérant sans doute qu’il pourrait leur servir un jour, l’appuyèrent, alléguant les plus étranges raisons pour le soutenir.

Cependant les lettres patentes données à Marly, le 5 mai 1779, renouvelèrent la tentative d’affranchissement de l’industrie :

« Il sera désormais, dit l’article 1er, permis à tous les fabricants et manufacturiers de suivre, dans la fabrication de leurs étoffes, telles dimensions et combinaisons qu’ils jugeront à propos, et de s’assujettir à l’exécution des règlements. »

Et, dit le préambule :

« Nous avons remarqué que si les règlements sont utiles pour servir de frein à la rapidité mal entendue et pour assurer la confiance publique, ces institutions ne devaient pas s’étendre jusqu’au point de circonscrire l’imagination et le génie d’un homme industrieux, et encore moins jusqu’à résister à la succession des modes et à la diversité des goûts. »

On le voit, cela ne suffit pas : on veut bien donner un peu de liberté, mais le règlement reste toujours utile ; les lettres patentes ne sont donc qu’une sorte de compromis, non la proclamation d’un droit.

Les déclarations de principes n’appartiennent qu’aux violentes commotions sociales : il faut qu’elles jaillissent de ces volcans comme la lave incandescente, brûlant et détruisant tout ce qu’elle touche, se figeant ensuite et devenant rocher.

Et il faut que ce soit une commotion immense, ébranlant tout un monde. L’avènement des États-Unis à l’indépendance ne fut même pas assez fort pour transformer les principes qui régissaient l’industrie. Ce peuple, jeune et remueur d’idées, toucha bien à ce sujet. Il plaça dans sa Constitution, parmi les matières s’appliquant à tous les états, cette déclaration concernant les droits des inventeurs : « Afin d’exciter les progrès des arts et des sciences utiles, est assuré, pour des espaces de temps limités, aux auteurs et aux inventeurs, un droit exclusif sur leurs écrits et sur leurs œuvres. »

C’était bien : la tendance était bonne, c’était un témoignage de sympathie pour les travailleurs ; mais ce n’était pas non plus une déclaration formelle ; on assurait un droit, on ne le proclamait pas.

Il fallait la Révolution française pour affirmer au monde les deux grands droits du travailleur, sans lesquels il ne peut être qu’un esclave ou un serf : ces droits devaient être formulés par des hommes affamés de justice, dont le but était de combattre toutes les anciennes iniquités, d’arracher toutes les entraves qui enserraient l’homme, et de le livrer enfin à lui-même et à sa propre initiative, en lui disant : « Marche ! maintenant nulle barrière ne t’arrêtera plus ; tu es ce que tu dois être : ton maître ! tu ne dépends plus du bon plaisir d’un seigneur ou d’un roi ; tu peux travailler où bon te semblera, à ce qu’il te plaira, sans craindre la tyrannie des maîtres, les persécutions du fisc ; fabriquer ce que tu voudras, sans être forcé de faire marquer tes produits du sceau royal ; tu t’appartiens ; en un mot, tu es libre : il n’y a plus de privilèges ! »

Séance mémorable que cette séance de la nuit du 4 au 5 août 1789, qui vit s’écrouler, sous le souffle de quelques orateurs, tout l’édifice des privilèges, corporations et jurandes, s’appuyant d’un côté sur le trône, de l’autre sur la Bastille.

La trombe révolutionnaire, emportant tout sur sa route, entraîna aussi dans la débâcle les privilèges accordés aux inventeurs, parce qu’ils étaient privilèges.

Mais ensuite, lorsque l’Assemblée nationale, voyant la place nette, fonda sur tous ces débris les grands principes de la société moderne, elle rétablit comme droit ce qu’elle avait anéanti comme privilège et formula cette déclaration dans son bref et ferme langage : « Toute découverte ou toute invention dans tous les genres d’industrie est la propriété de son auteur. »

Vous entendez : ils sont enfin proclamés, les deux droits imprescriptibles du travailleur, sans lesquels il ne peut vivre, il ne peut produire, il ne peut innover, inventer, créer ; principes dérivant l’un de l’autre, liés intimement, dont on ne peut supprimer l’un sans supprimer l’autre.

Maintenant, l’œuvre dont la Révolution avait jeté la base est-elle complète ? C’est ce que nous examinons dans ce livre.

D’abord, nous sommes revenus en arrière en ce qui concerne la propriété industrielle ; nos législateurs de 1843 n’ont pas osé maintenir ce principe absolu ; de ce droit ils ont fait un privilège, assujetti par conséquent à tout l’arbitraire auquel forcément est soumise toute concession de cette nature.

Or, en voyant les maux qu’entraîne cet arbitraire, convaincu que la propriété industrielle n’est pas un vain mot, comme nous espérons le démontrer contre certains économistes qui, sous prétexte de liberté, la repoussent, comme s’il y avait un motif assez puissant pour faire nier un droit, nous demandons à nos législateurs de revenir à la déclaration pure et simple de l’Assemblée nationale et d’en suivre toutes les conséquences.

Ce sera juste et en outre ce sera un immense bienfait pour l’humanité entière. Nous ne devons pas oublier quelle importance a prise l’industrie en notre siècle, non seulement parce qu’elle a eu la science pour la soutenir et la féconder, mais encore parce qu’un semblant de droit est venu la protéger. Que sera-ce donc quand l’inventeur jouira d’un droit réel, débarrassé de toutes les restrictions qui en ce moment en font un leurre ?

Est-il nécessaire de prouver qu’en utilisant toutes les forces de la nature, tous les agents gratuits, l’industrie diminue l’effort qui nous est nécessaire pour la satisfaction de nos besoins et par conséquent perfectionne l’individu en augmentant sa puissance et en allongeant sa vie, tandis qu’en facilitant les relations entre les peuples, elle tue la guerre et perfectionne l’être social ? Ceux qui nient ses bienfaits prouvent simplement qu’ils sont aveugles.

Mais qu’est-ce que l’industrie sans l’inventeur ? n’est-elle pas un cloaque, un bourbier, un marais stagnant ? Le bloc est là, inutile, sans vie ; il faut que la main de l’homme vienne l’animer ; c’est le rôle de l’inventeur : il est créateur comme l’artiste. Sans lui la production est étroite, insuffisante, n’est pas en rapport avec les besoins ; c’est lui qui vient l’agrandir et, en diminuant son prix, favoriser le progrès.

Nous avons vu à quoi avaient abouti les efforts faits sous l’Ancien régime pour favoriser l’industrie, en l’enserrant dans mille entraves, sous prétexte de la protéger. Nous ne pouvons demander pareille chose. Bien loin de là, nous ne croyons pas que l’intervention de l’État soit jamais utile, et nous ne lui réclamons aucune prime d’encouragement. Pour nous, l’énergie humaine ne se développe que par la liberté ; c’est elle que nous invoquons et elle seule. Le meilleur gouvernement est celui qui gouverne le moins et qui laisse le plus d’initiative à l’individu. Nous sommes donc partisan de la liberté la plus large possible, persuadé qu’elle seule doit enfanter les merveilles qu’on attendait autrefois des règlements de Colbert et que nous avons encore trop l’habitude d’attendre de l’État. Et que l’on ne vienne pas nous objecter les dangers de l’individualisme ; l’exemple de l’Amérique a prouvé qu’ils étaient chimériques : l’individualisme ne mène pas à l’isolement ; il mène au contraire à l’association. Cette nouvelle puissance ne fait qu’apparaître en France. Nous la connaissons mal encore et nous en avons peur. Des lois vexatoires, en compriment l’essor et en arrêtent le développement. Nous-mêmes ne sommes nous pas coupables ? Habitués par la longue tutelle à laquelle nous avons été soumis à ne pas compter sur nous-mêmes et à compter toujours sur la protection du gouvernement, nous n’osons encore marcher sans son appui. Or il faut, si nous voulons parvenir au but auquel nous devons tous tendre, réagir contre cette habitude. Il faut que nous n’ayons foi qu’en nos propres forces ; et alors nous deviendrons puissants, parce que nous voudrons beaucoup. Nous nous accoutumerons à compter sur nous, sur nous seuls ou sur nos égaux, et non plus sur le Pouvoir. Les hommes énergiques et indépendants ne seront plus broyés par le laminoir de l’État, n’étoufferont plus dans le moule où ils sont enfermés. Les individualités se développeront à l’aise. Comme rien ne gênera plus leur essor, elles trouveront à employer des forces qu’elles consument dans une inaction forcée ou en roulant un rocher de Sisyphe qui retombe perpétuellement sur elles. Nul n’aura plus peur de l’excès de la production, parce que la consommation sera immense. On ne cherchera plus l’égalité de la médiocrité, on cherchera l’égalité de la grandeur. L’inventeur ne sera plus un être persécuté, parce qu’il ne ressemble pas à tous les autres, parce qu’il innove et que nos esprits tranquilles ont peur de toute innovation ; parce qu’il ne suit pas la ligne assignée à chacun de nous et qu’il dérange beaucoup de gens. Il aura assez d’espace pour s’étendre. La liberté, la liberté dans sa plus large expression : voilà donc ce que nous demandons. L’association, voilà ce que nous conseillons.

De l’association, nous n’en doutons pas, doivent naître les plus grands bienfaits pour l’inventeur. Les quelques sociétés qui se sont élevées le prouvent déjà, malgré les limites forcément imposées à leur développement. Elles créent la tradition de l’esprit humain, elles réunissent, coordonnent mille matériaux, insignifiants quand ils sont isolés, très importants quand ils sont groupés ; elles épargnent à l’inventeur une multitude de travaux préparatoires, quantité de recherches, de démarches fatigantes et rebutantes : elles lui créent mille ressources, lui permettent mille essais, et, en unissant les hommes de talents différents, elles les complètent souvent l’un par l’autre ; elles doivent, en outre, exercer la plus heureuse influence sur le sort matériel de l’inventeur en lui venant en aide, pendant ses travaux préparatoires, puis en facilitant l’exploitation de son invention par la publicité, par les recommandations, par les relations qu’elles lui feront contracter, en le mettant surtout en rapport direct avec le public et en l’arrachant aux griffes des loups-cerviers toujours à la piste du malheureux qui a du génie et qui n’a pas de capital.

Mais pour que l’association puisse, en se développant sur une large échelle, arriver à ces résultats, il est nécessaire que la législation devienne plus libérale qu’elle ne l’est. Il est impossible d’agir avec puissance quand, à chaque instant, on est arrêté par un article du Code ou un règlement de police. Que la liberté vienne, et tous les maux qui écrasent l’inventeur disparaîtront : nous n’en doutons pas. Alors s’évanouiront les vieux préjugés du passé qui l’oppriment, parce qu’il veut être libre au milieu d’êtres qui sacrifient la liberté à leur tranquillité ; alors l’éducation étroite, mesquine, routinière, fausse, que nous recevons maintenant avec tant de parcimonie, se transformera en éducation pratique et universelle qui ira donner aux génies bruts, non dégrossis, le choc nécessaire pour en faire jaillir la flamme ; alors s’évanouira cette vieille science officielle, représentée par ces vieux savants, hommes arrivés et satisfaits qui, au lieu de penser à l’avenir, ne pensent qu’au passé. Alors s’éteindront ces honteuses demandes sans cesse adressées à l’État, cette quête perpétuelle, cette mendicité organisée abaissant ceux-là mêmes qui y ont recours ; alors changera complétement notre esprit public encore si bas, si petit, si aveugle, si routinier, si étroit : la liberté rend dignes d’elle ceux qui en jouissent.

YVES GUYOT.

 

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