La nomination de Turgot au Contrôle général (1774)

  Œuvres de Turgot et documents le concernant, volume 4, p.97-109

149. — Nomination de Turgot au Contrôle Général

I. – Commission de la charge de Contrôleur général.

[A. L., original. A. N., P. 2508, 141.]

Compiègne, 24 août.

Louis, etc…

À notre amé et féal, Conseiller en tous nos Conseils, le sieur Turgot, secrétaire d’État et de nos commandements et finances au département de la Marine, Salut

Notre amé et féal, Conseiller en nos Conseils, commandeur de nos ordres, Contrôleur général de nos finances, le sieur abbé Terray ayant désiré de se retirer, nous avons cru n’en pouvoir confier l’important emploi à personne qui joigne à la capacité plus de probité, de zèle, et d’affection à notre service que vous. L’expérience que vous avez acquise dans les différentes places importantes que nous vous avons confiées et le choix que nous avons fait de vous pour remplir la place de Secrétaire d’État et de nos commandements et finances au département de la Marine, doivent répondre à l’État du succès de nos intentions.

À ces causes et autres, à ce nous mouvant, nous avons constitué, ordonné et établi et par ces présentes signées de notre main, nous vous constituons, ordonnons et établissons, Contrôleur général de nos finances pour, en ladite qualité avoir entrée, séance, voix et opinion délibérative en tous nos conseils d’État, privé, direction de nos finances, en contrôler toutes les quittances, mandements et rescriptions de notre trésor royal et des trésoriers de nos revenus casuels, prix des offices, droit annuel et autres deniers dont ils font la recette, marc d’or, quittances de finances pour les ventes de notre domaine, soit à perpétuité ou à faculté de rachat perpétuel, offices domaniaux, taxes et restitutions, et toutes les autres quittances de nos deniers ordinaires et extraordinaires dont sera fait recette à notre profit, pour quelque cause et de quelque nature que ce soit, comme aussi, à contrôler toutes les commissions qui seront expédiées pour la levée de nos tailles et autres impositions, lettres patentes, octrois, dont acquits patents, remboursements, rôles de validations et d’établissements, et autres expéditions généralement quelconques sujettes au dit contrôle, faute duquel elles seront nulles et de nul effet et valeur…

Comme aussi, avec faculté, en cas de maladie ou autre légitime empêchement de commettre au dit contrôle telle personne capable que bon vous semblera et au surplus, exercer par vous ladite charge, en jouir et user aux honneurs, autorités, fonctions, pouvoirs, prérogatives, prééminences, gages de 36 000 livres à prendre sur nos revenus casuels et généralement les autres pensions, appointements, droits et émoluments, appartenant à la dite charge, tels et semblables qu’en ont joui ou dû jouir les précédents contrôleurs généraux de nos finances, encore qu’ils ne soient si particulièrement spécifiés et ce tant qu’il nous plaira. Si donnons en mandement à notre… Garde des Sceaux de France, le sieur De Miromesnil, que de vous pris et reçu le serment en tel cas requis et accoutumé, il vous mette et institue en possession de ladite charge… Mandons aussi à nos amés… les gens de nos comptes à Paris, que ces présentes, ils aient à faire registrer, garder et observer… et à nos amés… les gardes de notre trésor royal et trésoriers de nos revenus casuels présents et à venir, chacun en droit soi, de vous payer les petits gages, pensions, droits et appointements sur vos simples quittances.

Donné à Compiègne, le 24e jour d’août…

Le 26e jour du mois d’août 1774, le dit sieur Turgot a prêté es mains de Mgr de Miromesnil le serment qu’il devait au Roi…

Le 31, les lettres de commission furent registrées à la Chambre des Comptes[1].

II. — Extraits de divers mémoires, lettres, etc., sur la nomination de Turgot.

1. LETTRES DE MERCY-ARGENTEAU À MARIE-THERESE. — 28 septembre. « Depuis quelque temps la Reine met une sorte de curiosité et d’intérêt à être informée du courant des affaires de l’intérieur. Le Roi est toujours très disposé à lui en parler et maintenant la Reine l’écoute sans répugnance et même avec attention. Lors du dernier changement dans le ministère, le Roi ne voulut rien décider avant d’avoir prévenu la Reine. Il vint une après-midi la trouver dans son cabinet et lui confia toutes les raisons qui existaient pour et contre le Chancelier et le Contrôleur général. La Reine écouta tout, mais elle ne se permit aucune remarque. Cependant, le lendemain, S. M. voulut bien m’en communiquer une qui était très juste sur le choix peu convenable du sieur de Sartine pour le département de la Marine. La Reine qui fait cas de ce ministre et le protège ouvertement voyait avec peine qu’on le mit dans une place aussi étrangère à ses talents et aurait désiré qu’on le réservât à être le successeur du duc de la Vrillière. »

28 septembre. — « Il me reste à ajouter que le Contrôleur général (Turgot) lequel, soit du côté du caractère, soit du côté des talents, l’emporte visiblement sur ses collègues, est très décidé à s’attacher à la Reine et s’empresse à lui marquer du zèle. Ce ministre est l’ami intime de l’abbé de Vermond et cette liaison peut, dans bien des cas, devenir utile au bien du service de S. M. Le ministre de la Marine, Sartine, étant un protégé de la Reine, lui est également dévoué ».

Au baron Neny. — 28 septembre. — « Depuis le grand changement que vous savez être arrivé dans le ministère de cette Cour, on a été dans l’attente des réformes utiles que les abus en toutes les branches du gouvernement rendent nécessaires et même urgentes. Le nouveau contrôleur général qui passe pour un homme vertueux, ferme et éclairé, a déjà employé des moyens d’économie dont cependant les effets ne peuvent pas être aussi prompts qu’il serait à désirer. Le ministre susdit paraît un peu effrayé de l’immensité de sa besogne ; il a grande raison ; malgré cela, on croit qu’il réussira à opérer le bien. »

2. JOURNAL DE L’ABBÉ DE VÉRI. — 9 août. — Lorsqu’il s’agit de la nomination du Garde des Sceaux, comme Louis XVI ne parvenait pas à se décider, Maurepas lui dit : « Les délais accumulent les affaires et les gâtent sans les terminer. Si vous voulez, pour succéder au Garde des Sceaux, celui que la voix la plus générale désire, prenez M. de Malesherbes dont les talents et la parfaite intégrité ne sont pas équivoques. Je sais bien, dit le Roi, que c’est celui que tout le monde porte, mais il ne me convient pas à moi, je vous l’ai déjà dit. Je vous ai proposé, reprit le ministre, M. de Miromesnil, parce que sur votre aveu, je me suis servi de lui pour avoir des plans sur les affaires parlementaires… L’abbé Terray voudrait M. Molé qu’il gouverne et qui est très médiocre. M. de Nicolaï[2] dont vous a parlé n’est pas ce qu’il vous faut. En savez-vous d’autre meilleur ? … Je vous proposerais encore M. Turgot si vous ne le gardiez pas pour la finance, pour laquelle vous serez encore plus embarrassé. — Il est bien systématique, dit le Roi, il est en liaison avec les encyclopédistes. — Je vous ai déjà répondu, dit le ministre, sur cette accusation. Aucun de ceux qui vous approcheront ne seront exempts de critique… Au surplus voyez-le… Vous verrez peut-être que ses systèmes se réduisent à des idées que vous trouverez justes. Vous avez trouvé bonnes celles que nous venons de lire sur les compagnies qu’on charge de faire les approvisionnements de grains. »

La conférence a fini sans aucune décision précise. La source principale des préventions contre Malesherbes est toujours dans la manière dont on l’a accusé d’avoir régi la librairie ; la même prévention s’étend aussi sur M. Turgot. Si le choix de celui-ci pour la marine eut été prévu par la classe des dévots, il est probable qu’ils auraient fait parvenir au Roi des délations qui l’auraient empêché.

Une correspondance entre le roi de Prusse et d’Alembert a donné de la force à cette prévention. Louis XVI n’aime ni n’estime Frédéric II, et le regarde un peu comme un impie. Le nom de Turgot s’est trouvé dans leurs lettres dont il a eu les copies par la voie perfide de la poste.

23 août. — L’abbé Terray fit une absence de deux jours pour aller visiter le canal de Picardie et la manufacture des glaces de Saint-Gobain ; le bruit de son renvoi se répandit. Le samedi précédent, Maurepas représenta au Roi la nécessité d’une décision sur le chancelier et l’abbé Terray. Le renvoi du chancelier ne coûta rien au Roi ; il n’en fut pas de même de celui de l’abbé Terray. « J’y ai regret, dit-il, et je voudrais bien pouvoir le garder ; mais c’est un trop grand coquin ; c’est fâcheux ». Sur cela, on passa en revue ceux auxquels on pouvait penser et le ministre demanda au Roi de se décider. « Mardi, répondit Louis XVI, je vous donnerai ma décision. » Le mardi, le Roi remit au lendemain la conférence. Sur le midi, il envoya chercher Turgot pour une affaire de marine ; le Roi lui parla beaucoup d’économie, de la régie des grains, et des maximes de commerce. Turgot, sans aucune inculpation envers personne, lui exposa ses principes sur la liberté du commerce et notamment sur la partie des grains ; il s’était préparé à lui parler aussi de ses vues générales sur la finance et des points sur lesquels des réformes lui paraissaient indispensables. Mais le Roi ne lui fit aucune ouverture sur ces vues.

24 août. — Ce matin, Maurepas est entré chez le Roi à 10 heures et insista encore pour que le Roi se décidât ; celui-ci déclara qu’il était décidé à changer les deux ministres, mais renvoya les nominations au samedi après le Conseil des dépêches ; Maurepas reprit avec assez de vivacité : « Ce n’est pas ainsi qu’on gouverne en Roi. — Mais je suis accablé d’affaires et je n’ai que vingt ans. — Laissez les détails et les papiers à vos ministres et bornez-vous à en choisir de bons et d’honnêtes. »

Louis XVI enfin se décida et déclara que Turgot aurait la finance. « Mais, lui dit Maurepas, il désire avant d’accepter, avoir une audience de V. M., car il fera un grand sacrifice dont vous devez lui savoir gré ». — Le Roi reprit : « Je le mis à portée hier de s’expliquer ; nous parlâmes peu de marine et je lui parlai beaucoup des objets qui regardent le contrôleur général et j’attendais qu’il s’ouvrit avec moi. Il attendait, je crois, encore plus que vous, une ouverture qui ne pouvait venir que de votre part. J’irai le chercher et vous l’enverrai sur-le-champ. Quant aux autres choix ? et bien, M. de Miromesnil aux Sceaux et M. de Sartine à la Marine. Il faut leur envoyer un courrier ».

Ces décisions étant données, Maurepas s’excusa de sa vivacité. Il alla ensuite chez Turgot, où j’étais, et où il nous a rendu la conversation dont je donne le précis. Il est sorti pour aller chez l’abbé Terray. Turgot est monté chez le Roi. Celui-ci l’a reçu de manière à ne pouvoir pas refuser une place encore plus fâcheuse, quand même il en aurait eu la volonté la plus décidée. Il en était encore attendri en me contant en gros la conversation.

« Tout ce que je vous dis est un peu confus, lui dit Turgot, parce que je me sens encore troublé. — Je sais que vous êtes timide, mais je sais aussi que vous êtes ferme et honnête et que je ne pouvais pas mieux choisir ; je vous ai mis à la Marine quelque temps pour avoir l’occasion de vous connaître. — Il faut, Sire, que vous me donniez la permission de mettre par écrit mes vues générales et, j’ose dire, mes conditions, sur la manière dont vous devez me seconder dans cette administration, car, je vous l’avoue, elle me fait trembler par la connaissance superficielle que j’en ai. — Oui, oui, dit le Roi, comme vous voudrez ; mais je vous donne ma parole d’honneur d’avance, ajouta-t-il en lui prenant les mains, d’entrer dans toutes vos vues et de vous soutenir toujours dans les partis courageux que vous aurez à prendre ».

Ce matin, avant que M. de Maurepas monta chez le Roi, Turgot a trouvé dans mon cabinet l’abbé de Vermond[3] en qui la Reine a toute confiance. Nous avons raisonné tous les trois sur les bruits publics, sur la destination de M. Turgot à la finance, sur la difficulté de cette place, sur l’avidité de la cour, sur la faiblesse du Roi, et par conséquent sur le peu d’espoir des retranchements. L’abbé de Vermond nous a dit : « Je ne connais qu’un lien qui puisse arrêter la faiblesse du Roi contre les importunités de ses alentours, c’est d’avoir sa parole. Le mot de devoir et surtout celui de promesse sont les liens les plus puissants et peut-être les seuls que je lui connaisse. Ainsi, M. Turgot, si vous êtes dans le cas d’avoir la finance, munissez-vous toujours de sa parole pour tous les cas importants ».

29 décembre 1780. — Le genre d’esprit de la Reine ne fait pas augurer grande sagacité, quoiqu’elle soit remplie de grâce et que son cœur soit droit. Ses goûts, fermes et décidés, tant qu’ils durent, sont sujets à changements. Je l’ai vue dans l’enthousiasme pour M. Turgot et c’est par elle qu’on a commencé à l’attaquer. Je l’ai vue préférer M. de Sartine et c’est par elle que la décision est arrivée contre lui. Nous l’avons vue passer de l’une à l’autre dans ses favorites et dans ses sociétés.

3. LETTRES DE Mlle DE LESPINASSE. — À de Guibert. — 26 août 1774. — « Vous savez que M. Turgot est contrôleur général ; il est entré dans le Conseil. M. D’Angivillier a les bâtiments ; M. de Miromesnil est garde des Sceaux ; M. le Chancelier est exilé en Normandie ; M. de Sartine a la Marine et l’on dit que ce n’est qu’en attendant le département de M. de la Vrillière, M. Lenoir est lieutenant de police, M. de Fitz-James[4] ne va pas en Bretagne ; c’est M. le duc de Penthièvre[5] qui va tenir les États avec M. de Fourqueux… »

29 août. — « Vous savez que M. Turgot est contrôleur général, mais ce que vous ne savez pas, c’est la conversation qu’il a eue à ce sujet avec le Roi. Il avait eu quelque peine à accepter le contrôle, quand M. de Maurepas le lui proposa de la part du Roi. Lorsqu’il alla remercier le Roi, le Roi lui dit : « Vous ne vouliez donc pas être contrôleur général ? — Sire, lui dit M. Turgot, j’avoue à V. M. que j’aurais préféré le ministère de la Marine, parce que c’est une place plus sûre, et où je suis plus certain de faire le bien ; mais, dans ce moment-ci, ce n’est pas au Roi que je me donne, c’est à l’honnête homme ». Le Roi lui prit les deux mains et lui dit : « Vous ne serez point trompé ». M. Turgot ajouta : « Sire, je dois représenter à V. M. la nécessité de l’économie, dont elle doit la première donner l’exemple ; M. l’abbé Terray l’a sans doute déjà dit à V. M. — Oui, répondit le Roi, il me l’a dit ; mais il ne l’a pas dit comme vous ». Tout cela est comme si vous l’aviez entendu, parce que M. Turgot n’ajoute pas un mot à la vérité. Ce mouvement de l’âme de la part du Roi fait toute l’espérance de M. Turgot et je crois que vous en prendrez comme lui… Oui, je vous le répète, vous manquez bien ici : vous auriez partagé les transports de la joie universelle. On commence à avoir besoin de se taire pour se recueillir, et pour penser à tout le bien qu’on attend ».

À Condorcet. — Jeudi, août. — « Eh bien, M. Turgot veut-il que j’aille dîner chez lui demain vendredi ; veut-il de M. de Guibert ; je lui dirai aujourd’hui oui ou non. Bon Condorcet, trouvez le moment de demander à M. Turgot si l’affaire de Châlons se fera et si M. de Beaumont voudra bien le lui faire savoir. Et, puis, je n’abandonne pas mon malheureux de Bicêtre. Encore un mot à M. Du Pont, je vous prie. »

29 septembre. — « J’ai dîné, moi cinquième, aujourd’hui chez M. Turgot, il se porte bien ; il a bon visage ; il est gai, mais cependant avec un petit sentiment de goutte au pied ; il est allé à Versailles jusqu’au dimanche soir. Je répète sans cesse : Dieu le conserve ! Si le bien ne s’opère pas par lui, nous ne serons pas Gros-Jean comme devant, mais mille fois plus malheureux parce que nous aurons perdu l’espérance, et c’est là le seul appui des malheureux. »

8 octobre. — « J’ai dîné hier chez M. Turgot ; il se porte à merveille ; il a le calme d’un homme heureux qui espère le bien et qui ne se laisse pas accabler par sa place… En vérité, amitié à part, tous les honnêtes gens doivent désirer que M. Turgot et M. de Vaines se portent bien… »

Samedi, novembre. — « Si vous voyez M. Turgot, dites-lui que M. de Saint-Lambert vous a prié de lui demander s’il veut qu’il aille dîner chez lui mardi. C’est le seul moyen de le voir lorsqu’on n’a point d’affaires à lui. »

4. CHRONIQUE DE L’ABBÉ BAUDEAU. — 31 juillet. — Il y a tout lieu d’espérer que le bon Turgot aura voix au chapitre, sur la nomination du futur contrôleur général. En attendant, l’abbé (Terray) embrouille et gaspille tout. À la fin, peut-être, justice sera faite.

1er août. — Il est question de Lamoignon de Basville[6], de La Rivière.

6 août. — Toujours l’abbé prêt à partir et il ne part jamais. Les fripons en tous genres ont une peur terrible que Turgot ne parvienne aux finances.

23 août. — Tout Paris attend une nouveauté pour le jour de la Saint-Louis, fête du Roi. Le public s’est mis dans la tête que, pour lui payer son bouquet, le jeune Roi fera présent du contrôleur général et du chancelier.

24 août. — Turgot n’a pu résister malgré tous ses efforts.

5. JOURNAL HISTORIQUE ET MÉMOIRES CONCERNANT L’ADMINISTRATION DES FINANCES SOUS LE MINISTÈRE DE L’ABBÉ TERRAY. — Lorsqu’on apprit le renvoi de Maupéou et de Terray, une joie violente éclata dans Paris et dans les provinces. Quelqu’un dit : « Voilà une Saint-Barthélemy de ministres ». Le comte d’Aranda ajouta : « Ce n’est pas le massacre des Innocents ».

À Paris, dans la nuit du dimanche 28 au lundi 29 août, deux mannequins en paille, avec des masques de cire furent pendus au carreau de la justice de Sainte-Geneviève. L’un représentait Maupeou et l’autre Terray.

Celui-ci courut des risques plus réels. Comme il passait le bac à Choisy-le-Roi pour se rendre à sa terre de Lamothe, la populace s’amassa et voulut le jeter à la rivière. Il fallut qu’il donna sa bourse aux mariniers en les conjurant de lui sauver la vie.

6. CORRESPONDANCE SECRÈTE (Métra). — 12 septembre. — La nomination de M. Turgot au Contrôle générale a eu l’approbation universelle

7. DÉLIBÉRATION DE LA MUNICIPALITÉ DE LIMOGES[7]. — Aujourd’hui, 3 septembre 1774, dans la salle de l’Hôtel commun de la Ville de Limoges, où étaient assemblés MM. les Officiers Municipaux, M. Juge, maire, a exposé que le public est si vivement pénétré, comme nous le sommes nous-mêmes, pour la personne de Mgr Turgot, ci-devant Intendant de cette généralité, nouvellement nommé à la place de Ministre d’État et Contrôleur général des Finances, reconnaissant pour les bontés qu’il a témoignées à cette généralité et surtout à la Ville de Limoges, pendant tout le cours de sa sage administration et du plaisir de le voir honoré de la confiance de l’auguste prince qui veut établir sa gloire sur la félicité de ses peuples, que tous les différents États paraissent souhaiter avec ardeur qu’on donne à un magistrat aussi estimable par son mérite et par sa bienfaisance des témoignages distingués de leurs sentiments et semblent faire un reproche à ceux qui ont l’honneur de les représenter de n’avoir pas déjà marqué ces sentiments par des réjouissances publiques et par une députation dont l’unique objet se borne à exprimer la vénération et la gratitude des peuples de cette province, de la Ville de Limoges en particulier, envers ce digne bienfaiteur ; elle désire de mériter sa protection en laquelle ils mettent leurs espérances.

La chose mise en délibération, il a été unanimement arrêté que jeudi prochain, 8 du présent mois, il y aura, aux fins ci-dessus, un feu de joie dans la place de Tourny, auquel assistera la milice bourgeoise et qui sera suivi d’un feu d’artifice à 9 heures du soir. Qu’aux mêmes fins, M. Romanet, écuyer, M. Pétiniaud, échevin, demeureront députés pour se rendre incessamment auprès du Seigneur Turgot, Contrôleur général[8]. Signé : ……

Vu par nous, subdélégué de la généralité de Limoges, la délibération ci-dessus prise par MM. les Officiers municipaux…

Nous avons homologué et autorisé la dite délibération, ordonné en conséquence qu’elle sera exécutée suivant sa forme et teneur.

Fait à Limoges ledit jour, 3 septembre 1774.

DE BEAULIEU, subdélégué.

8. MONTHYON. Particularités. — « L’abbé Terray était un être fort extraordinaire et heureusement d’une espèce rare. Son extérieur était dur, sinistre, et même effrayant : une grande taille voûtée, une figure sombre, l’œil hagard, le regard en dessous, avec indice de fausseté et de perfidie ; les manières disgracieuses, un ton grossier, une conversation sèche, point d’épanouissement de l’âme, point de confiance, jugeant toute l’espèce humaine défavorablement, parce qu’il la jugeait d’après lui-même ; un rire rare et caustique. En affaires, il ne discutait pas, ne réfutait point les objections, en avouait même la justesse et la reconnaissait au moins en paroles, mais ne changeait pas. Sa plaisanterie ordinaire était une franchise grossière sur ses procédés les plus répréhensibles. Jamais peut-être il n’exista d’âme plus glaciale, plus inaccessible aux affections, excepté celles pour des jouissances sensuelles ou pour l’argent comme moyen d’acquérir ces jouissances, et aussi pour la réputation, quand elle pouvait conduire à l’obtention de l’argent… Nul principe de morale, nul respect pour la justice, nulle honte de chercher à tromper : telle était l’habitude qu’il avait contractée du mensonge, qu’il disait sans rougir ce qu’il était impossible qu’on crût…

Son jugement était d’une grande rectitude ; l’exposition de ses opinions était lucide : il avait le talent d’écarter les faits épisodiques et de saisir la véritable difficulté. C’était un des meilleurs conseillers qui jamais ait été dans le Parlement…

« Rien n’annonce qu’il ait jamais eu un plan ni des idées arrêtées sur la nature des impôts, leur rectification, leur recouvrement, sur une base de crédit, et une économie systématique. Il eut du moins la conscience de son ignorance et, pour ses déterminations dans les affaires particulières, il consulta ses sous-ordres, et quelque fois ne choisit pas mal ses conseils. Cependant, presque toujours ses déterminations étaient viciées par un excès de fiscalité… Et ce n’est qu’à cette fiscalité qu’il a dû une réputation d’habileté, accréditée par les gens de finances, en faveur de qui étaient presque toujours ses décisions. »

III. — Réception de Turgot à la Chambre des Comptes et à la Cour des aides.

1. CHAMBRE DES COMPTES. — 31 août. — L’usage était que le Contrôleur général, à son entrée en fonctions, rendit visite à la Chambre des Comptes et fût installé par elle. Turgot fit à cet occasion un discours qui fut très applaudi. Journal historique, 3 septembre.

Baudeau a, dans sa Chronique, donné le résumé ci-après de la séance :

« Les gens de finance se jettent à la tête du contrôleur général, qui a été reçu ce matin à la Chambres des Comptes ; il a promis de l’économie dans les dépenses et de l’ordre dans les recettes à l’effet, 1° de soulager le peuple de ce qu’il y a d’onéreux dans l’impôt ; 2° de remplir avec une fidélité inviolable les engagements du Roi ; 3° d’éteindre peu à peu la dette nationale. Le discours a plu. Dieu veuille que les trois points soient bien remplis, Amen. »

D’après le Journal historique, le premier président, de Nicolaï, répondit à Turgot[9] :

« M., votre réputation et vos succès vous précèdent dans le ministère. Une naissance distinguée, la mémoire d’un père toujours cher à cette capitale qu’il a embellie par tant de monuments ; des qualités personnelles et rares, qu’on a vu se développer pour le bonheur d’une grande province ; l’unanimité des regrets, en vous perdant, étaient vos titres.

« La sagesse de notre auguste monarque en les consacrant par un choix aussi applaudi, devient un nouveau témoignage de son amour pour son peuple.

« Balancer la dépense et la recette, annoncer des vues, se servir de moyens faciles et simples dans toutes ses opérations, n’avoir d’autre base que la bienfaisance, la justice et l’économie, voilà, M., ce que l’on espère de votre administration.

« Vous trouverez dans les magistrats de cette compagnie des lumières, du zèle et du désintéressement. Leurs fonctions les associent à vos travaux. Toutes les fois qu’on a voulu les en dépouiller ou porter atteinte à leur juridiction, on n’a malheureusement fait éclore que des abus.

« Diminuer les impôts, respecter nos propriétés, maintenir inviolablement les engagements du prince avec ses sujets ; telle est, M., la mesure des obligations que vous allez remplir. Telle est la dette sacrée du ministre des finances.

« Votre génie fécond multipliera pour vous les ressources dans la proportion des besoins.

« Quel puissant encouragement n’aurez-vous pas, M. ! Notre reconnaissance vous attend. La Gloire, seule récompense qui puisse flatter un ministre vous appelle, et vous devenez aujourd’hui comptable et garant de la félicité publique. »

2. COUR DES AIDES. — Lettre de l’abbé Morellet à Lord Shelburne. — 26 novembre. — « Je n’ai rien de nouveau à vous marquer d’ici ; si ce n’est que M. de Malesherbes a fait lundi dernier, à la première assemblée de la Cour des Aides, un autre discours si touchant, si éloquent que tout son auditoire était en larmes, et Turgot, en particulier a pleuré comme un enfant ».

IV. — Appointements du contrôleur général. Pot de vin de son prédécesseur.

Les appointements du Contrôleur général étaient au total de 142 000 livres.

En entrant en place, Turgot les régla à 80 000 livres et ne demanda rien pour ses frais d’installation[10].

Les autres ministres furent moins modérés. Ils reçurent pour frais d’installation :

Maurepas                     60 000 livres

Vergennes                   100 000

Miromesnil                  100 000

Du Muy                       110 000

Malesherbes                165 271

Saint-Germain             344 000

La coutume s’était introduite que les Fermiers généraux donnassent au Contrôleur général sous le ministère duquel ils commençaient leur bail, 100 000 écus sous forme de présent. Quelques Contrôleurs généraux, observant qu’il était rare de l’être pendant six années et trouvant peu convenable que leur prédécesseur emportât à lui seul une sorte de rétribution plus attachée à la place qu’à l’homme, avaient transformé ce présent en une gratification annuelle de 50 000 l. Leurs successeurs n’en avaient pas moins cru que le don de 100 000 écus devait toujours être donné pour la signature du bail. La facilité des mœurs se prêta à ces arrangements devenus par l’habitude et l’opinion, une sorte de droit. Turgot, qui ne trouvait en tout cela de noblesse ni dans les mots, — ce présent s’appelait pot de vin, — ni dans les choses et qui voyait clairement que, sans cette convention tacite, les baux seraient de 300 000 l. plus chers, crut devoir abolir l’un et l’autre usage d’une manière assez marquée pour qu’il fut impossible de les renouveler. Les 100 000 écus déjà fournis furent distribués aux curés de Paris pour être employés à former les avances d’un travail de filature et de tricots dont les ouvrages seraient vendus, ce qui perpétua les moyens d’occuper les pauvres. (Du Pont, Mém.).

D’après la Correspondance Métra (6 octobre), les 100 000 écus avaient été déjà encaissés par l’abbé Terray ; Turgot lui communiqua l’intention du Roi ; l’abbé voulut se défendre d’y satisfaire et ne se rendit qu’à une seconde injonction très sérieuse ; le Roi témoigna sa satisfaction du procédé de Turgot en disant aux courtisans qu’il ne l’étonnait pas.

Mlle de Lespinasse dit aussi dans une lettre du 30 septembre que l’abbé avait encaissé le pot de vin et que Turgot le réclama.

D’après l’abbé de Véri[11], les 100 000 écus n’auraient pas encore été encaissés par Terray ; mais Turgot les fit verser au Trésor par les fermiers et l’abbé Terray les réclama.

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[1] Le 24 août, la nomination de Turgot fut notifiée aux Intendants par Circulaire du Contrôleur général datée de Compiègne (A. Marne. — Neymack, II, 384).

[2] Président de la Chambre des Comptes.

[3] Lecteur de Marie-Antoinette. Né en 1735, fils de paysans picards, il était devenu bibliothécaire au Collège Mazarin. C’est là que le prit Choiseul, sur la recommandation de Brienne, pour aller à Vienne perfectionner Marie-Antoinette dans la langue française. Marie-Thérèse qui reconnut en lui un honnête homme voulut le faire nommer confesseur de la Dauphine ; l’Archevêque de Paris s’y opposa ; il fut seulement nommé lecteur, au traitement de 12 000 livres et eut ensuite une abbaye de 12 000 autres livres dans le Perche. Il remplit plutôt le rôle d’éducateur de Marie-Antoinette que de lecteur, car il commentait ses lectures dans des conversations qui duraient quelquefois deux heures.

Il chercha à exciter l’ambition de Marie-Antoinette, afin de vaincre sa légèreté et lui fit entendre que Louis XVI était incapable. Ne s’étant lié à personne, n’étant affilié à aucun parti et étant très dévoué à la princesse, il eut beaucoup d’influence sur son esprit, car elle craignait en lui les remontrances de sa mère.

Trois fois en 1773, en 1775, en 1776, il voulut se retirer ; il avait eu successivement pour ennemis le duc de la Vauguyon, Maurepas, les jeunes favoris de Marie-Antoinette. Jusqu’en 1773, Louis XVI ne lui avait jamais adressé la parole et c’est seulement alors qu’il se décida à lui dire quelques mots. Vermond réussit à faire prendre son frère comme accoucheur de la Reine et, par là, eut encore plus d’influence sur elle. Il perdit cette influence en 1780. À la Révolution, il était très impopulaire et dut se retirer à Vienne.

[4] Le comte Charles, fait maréchal en 1775.

[5] Fils du comte de Toulouse et le dernier descendant des bâtards légitimés de Louis XIV.

[6] C’est-à-dire de Malesherbes et non, comme il a été imprimé dans l’édition Henry : Letteignaut de Bréville.

[7] Dès que les habitants de la ville de Limoges eurent appris que le Roi avait nommé à la place de contrôleur général M. Turgot, leur ancien intendant, ils ont fait éclater leur joie par une fête publique. Les officiers municipaux précédés de la bourgeoisie en armes ont fait tirer le huit de ce mois un feu d’artifice terminé par un soleil tournant au milieu duquel on lisait : Vive Turgot ! Le peuple y a applaudi par de vives acclamations.

Le sieur Laforest, chef de la manufacture royale de la même ville, s’est empressé à donner des marques particulières de sa reconnaissance au protecteur de son établissement. On voyait au centre de l’illumination qu’il avait fait placer sur la principale porte d’entrée les armes de Turgot avec cette inscription : Restaurat ori (Mercure de France, octobre 1774).

[8] Il fut remboursé aux Sieurs Romanet du Caillaud et Pétiniaud pour frais de voyage à Paris, 78 livres (A. Haute-Vionne, C. 90).

[9] Dans une première note, ce journal (3 septembre) avait prétendu que Nicolaï avait insinué au nouveau ministre combien l’esprit de système était dangereux dans l’administration des finances ; quelques jours plus tard (6 septembre) le chroniqueur a reproduit le discours du premier président où ne figure aucune épigramme.

[10] Condorcet, Vie de Turgot, p.112. — Correspondance secrète (Métra). 9 novembre.

[11] Voir ci-après la note de l’abbé de Véri.

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