Notice sur Jean-Édouard Horn, par Alphonse Courtois (1891)

Avant la réédition de son étude sur Boisguilbert, retour sur la personnalité de Jean-Edouard Horn, émigré hongrois devenu français, qui collabora avec les économistes français pour défendre l’idéal du laissez faire laissez passer.


Alphonse Courtois, Notice sur Jean-Édouard Horn,
lue lors de la réunion de la Société d’économie politique le 6 avril 1891.

« Le 5 juillet 1855, parmi les invités à la séance de la Société d’économie politique, on remarquait un homme d’une trentaine d’années, petit, au teint basané, traits énergiques, œil vif, chevelure noire encadrant un front dont le développement laissait deviner une intelligence active. Sa physionomie, quoique un peu dure comme traits, était empreinte d’une expression qui motivait rapidement la sympathie ; ses épaisses paupières recouvraient des yeux qui révélaient un esprit mélancolique. À son accent on devinait un étranger ; à son regard on comprenait un cœur affecté par le malheur. C’était, en effet, un réfugié hongrois auquel les événements interdisaient le retour dans sa patrie.

J. E. Horn (c’était son nom) naquit à Vàg-Ujhely en 1825. Lancé de bonne heure dans la politique militante, il fournissait des articles à des journaux allemands et hongrois. La révolution hongroise de 1848-49, conséquence, avec tant d’autres, de notre révolution du 24 février, trouva, chez ce chaud patriote, un enthousiaste partisan. Il s’attacha à la fortune de Kossuth et lorsque le héros magyar, après la défaite du parti national, fut contraint de se réfugier en Turquie, Horn dut également s’expatrier et alla à Leipzig où son premier soin fut d’écrire la vie du défenseur de l’autonomie hongroise, de Louis Kossuth. Cet ouvrage, à cette époque de réaction générale (1850-51) fit condamner le courageux éditeur, M. Otto Wigand, à deux ans de prison et contraignit Horn pour échapper à une extradition à gagner Bruxelles où il vécut de sa plume pendant quatre à cinq ans. De politiques ses travaux devinrent philosophiques ; c’est alors qu’il fit paraître en allemand : Les théories politiques de Spinoza, traduites en français par l’auteur lui-même sous le titre de : La vie d’un penseur.

De philosophiques, ses travaux ne tardèrent pas à devenir statistiques (Tableau statistique de la BelgiqueÉtudes démographiques — enfin Bruxelles, son passé et son présent), puis économiques, débutant par une traduction en allemand du cours d’économie politique de Michel Chevalier, dans cette voie nouvelle où il devait rendre de nombreux et si importants services.

En 1855 il se fixe à Paris et ne tarde pas à faire partie de la rédaction du Journal des Débats. Il connaissait en effet le français qu’il parlait avec aisance et écrivait purement et élégamment. D’autres recueils périodiques accueillirent avec empressement ses articles : la Presse et l’Avenir national parmi les journaux quotidiens, le Journal du Dimanche, enfin le Journal des Économistes et la Revue Contemporaine parmi les périodiques hebdomadaires ou mensuels. Grand travailleur, il avait la rédaction facile, s’assimilant rapidement les diverses idées émises par autrui et les reproduisant, après élaboration critique, avec clarté, approfondissant nettement leurs conséquences.

C’est en janvier 1859 qu’il fut admis à la Société d’économie politique et, dès février, il fut assidu aux séances, abordant les discussions les plus importantes, contribuant presque toujours, par ses improvisations claires et judicieuses, à faciliter et éclairer le débat.

Le premier en France, il fit connaître les banques populaires allemandes. De retour du Congrès des économistes tenu à Francfort-sur-le-Mein en septembre 1859, il publiait dans la Revue Contemporaine du 31 octobre suivant un article remarquable sur les associations de la création de Schulze-Delitzsch et traitait le même sujet à la séance du 6 novembre suivant de la Société d’économie politique. Disons de suite que lorsque Batbie fit paraître, en 1864, le mémoire sur les Banques populaires précédemment couronné par l’Académie des sciences morales et politiques, il jugea utile d’obtenir de Horn de faire précéder cet ouvrage d’une introduction où ce dernier économiste exposa de nouveau avec netteté et précision les principes essentiels de cet ordre d’institutions.

Avec le concours de plusieurs publicistes financiers il publiait, dès 1859, un Annuaire international du crédit public qui ne vécut que trois ans, mais que l’on consulte encore avec profit.

En 1864, à la suite d’un voyage en Égypte, il publiait une brochure qui résumait les progrès économiques accomplis en ce pays depuis sa séparation de la Turquie ; mais, désireux sans doute de ne pas créer d’obstacles au gouvernement, il s’abstenait, un peu trop peut-être, de critiques que les événements ultérieurs eussent justifiées.

Nous ne relaterons pas tous les nombreux travaux dus à sa plume féconde. Signalons-en deux seulement qui, par leur importance, méritent une mention toute spéciale.

L’année 1866 fut particulièrement active sous le rapport des travaux économiques sur les institutions d’émission. C’est en 1865-66 qu’eut lieu cette fameuse enquête qui, finalement, ne servit qu’à mieux enterrer la question. La Banque de Savoie avait eu son privilège racheté par la Banque de France ; on s’en tint là et on donna la parole à la politique extérieure, on sait hélas ! avec quel succès. Tout au moins quelques ouvrages dus à des économistes de talent durent-ils le jour à cette circonstance et, en première ligne, nous citerons La liberté des banques, de Horn. Ce titre dit assez la conclusion logique à laquelle arriva notre regretté confrère. Il sut y déployer ses qualités maîtresses : la clarté, la logique et la connaissance des faits. Son opinion se résume par ces mots empruntés à son ouvrage même : « La liberté aujourd’hui est de droit ; c’est à la restriction de se légitimer ».

L’autre ouvrage est une étude rétrospective des plus remarquables : Économie politique avant les physiocrates. L’Académie des sciences morales et politiques avait, pour l’année 1866, demandé une esquisse de la vie et des travaux de Boisguillebert. Deux mémoires furent couronnés ex aequo : l’un de Félix Cadet qui parut en 1870 sous le titre de Pierre de Boisguillebert, précurseur des économistes, l’autre de Horn, imprimé, dès 1867, sous le titre donné plus haut.

Horn y déploya une érudition qui témoignait de profondes études des maîtres de la science. Le titre de son dernier chapitre : Laissez faire et laissez passer, dit assez la conclusion qui ressortait, à ses yeux, des travaux de l’économiste rouennais.

Cette même année, 1867, ainsi que la suivante, entraîna Horn dans un genre d’activité d’un autre ordre, mais où l’économie politique avait toujours le premier pas. Le gouvernement impérial crut habile, pour préparer un changement éventuel de souverain, de laisser une certaine latitude aux réunions publiques, particulièrement en ce qui concernait les questions ouvrières au point de vue économique spécialement. Horn joua dans ces assemblées, que lui, Garnier et d’autres présidèrent à plusieurs reprises, un rôle des plus actifs. MM. Courcelle-Seneuil, Fréd. Passy, Clamageran, Henri Cernuschi, Villiaumé, etc., de la Société d’économie politique, y coopérèrent avec courage et talent.

Elles avaient lieu rue J.-J. Rousseau, dans la salle de la Redoute. Le mouvement dû en grande partie à l’initiative de Horn se propagea : à la salle du Vieux Chêne, rue Mouffetard, Édouard Laboulaye présidait ; M. Jules Simon et Horn s’y firent entendre avec succès. À la salle Molière, rue Saint-Martin et dans plusieurs autres, l’ardeur des orateurs sur les sujets économiques ne se ralentit pas. Les formes parlementaires recevaient bien parfois, dans ces réunions un peu tumultueuses, quelques atous ; mais c’était un renouveau ; la génération de cette époque avait perdu l’habitude des réunions publiques, et il fallait, à cet égard, comme à bien d’autres, laisser l’éducation populaire se faire : la liberté et le temps eussent été, dans ce cas, d’excellents professeurs. Les fautes du gouvernement impérial, fautes inévitables, vu son origine, en décidèrent autrement.

Nous ne faisons pas ici un éloge comme on l’entendait au siècle dernier. Nous honorons trop la mémoire de Horn pour ne parler que de ses qualités. Il eut, suivant nous du moins, un défaut, un défaut que l’on voudrait, sous d’autres rapports, voir plus répandu ; il cédait volontiers, trop volontiers, aux impulsions du cœur. Le sentiment l’emportait parfois chez lui sur la raison, tort grave en économie politique. Cette tendance lui fit trop facilement croire, chez la classe ouvrière, à certaines qualités que l’éducation économique et morale peut seule donner, éducation par l’expérience sans doute, mais enfin éducation et non intuition. Il s’occupa avec ardeur des sociétés coopératives, et les événements n’ont que trop prouvé qu’il eut sur ce sujet quelques illusions, croyant à la vertu de certaines formes, abstraction faite des individus appelés à les pratiquer. Passons rapidement sur ce côté faible en considération des qualités éminentes dont il fit preuve, dans la plupart des autres circonstances.

Pendant les dernières années du régime impérial français, il se passa, en Hongrie, un événement considérable. À la suite de la perte de la bataille de Sadowa, le gouvernement autrichien comprit enfin que l’ancien état de choses avait pris fin. Il appela aux Affaires étrangères, un Saxon, M. de Beust. Cet Allemand (un Allemand après Sadowa ministre de François-Joseph !) conseilla à l’empereur d’Autriche de donner pleine satisfaction aux aspirations nationales de la Hongrie. Ce conseil judicieux fut suivi et de là le dualisme de l’empire austro-hongrois dû, quant à la Hongrie, à la coopération d’un patriote magyar, entouré de l’estime publique sur l’une et l’autre rive de la Leitha ; j’ai nommé François Deak.

Par suite de cette révolution pacifique, le retour au pays natal redevenait possible pour Horn. Lors du congrès des économistes allemands de Stuttgart, en septembre 1861, où Horn voulait se rendre, il fut averti que, s’il plaisait aux autorités autrichiennes de profiter de son court séjour dans cette ville pour demander son extradition, le gouvernement wurtembergeois, aux termes des traités, ne se croirait pas le pouvoir de s’y refuser. À partir de 1867, il n’en fut plus ainsi et beaucoup de ses compatriotes, admirateurs de son beau caractère, lui témoignèrent dès lors le désir de le revoir au milieu d’eux.

En mai 1869, les chefs de l’opposition le rappelant en Hongrie avec plus d’insistance, il crut devoir quitter le pays qui, depuis 1855, était sa seconde patrie (des lettres de grande naturalisation l’avaient fait citoyen français en 1866) pour retourner en mai dans son pays natal. Il fonda alors un journal à Pesth, puis la ville de Presbourg l’envoya comme député au Parlement national. Le 13 juillet 1870, il y prononce un long discours en faveur de la France. L’enthousiasme de l’auditoire se comprend pour qui sait la sympathie que notre cause rencontre chez les populations de la rive droite de la Leitha, de la Transleithanie, pour nous servir de l’acception politique officiellement admise.

Aussi ce fut en vain que le gouvernement, aux élections législatives de 1872, mit tout en œuvre pour faire échouer la réélection de Horn au Parlement hongrois. Non seulement il retrouva son siège à la Chambre des députés grâce au vote de sa ville natale, mais devint sous-secrétaire d’État pour l’agriculture, le commerce et l’industrie et, sans sa mort arrivée à Budapest, le 2 novembre 1875, il était pourvu du portefeuille de ce ministère.

Il avait à peine 50 ans quand il quitta ce monde ; le mal qui le minait datait de loin. Il était d’une excessive sensibilité et les événements qui nous frappèrent en 1870-71, agirent énergiquement sur son organisation physique. Son séjour en France l’avait fait Français et républicain dans l’âme. Il fallut le souvenir, inoubliable pour lui, de la patrie d’origine pour le déterminer à retourner en Hongrie où nos désastres l’affectèrent autant que chacun de nous. Dès le 8 juillet 1870, il écrivait dans les journaux des lettres où débordait une affection filiale des plus ardentes pour notre pays, et, depuis cette époque, il n’a cessé de parler en notre faveur et de pousser l’Europe à s’intéresser à notre malheureux sort. Ses enfants ont pieusement traduit et réuni ses articles et discours à ce sujet et dans le volume que j’ai l’honneur d’offrir en leur nom à la Société d’économie politique, je ne compte pas moins de 60 écrits ou allocutions séparés, chacun pourvu d’une date différente, allant du 8 juillet 1870 au 20 octobre 1871. Un Français, sous l’impression douloureuse des événements qui se pressaient, n’eût pas mis plus de chaleur de cœur que Horn n’en a dépensée dans ces pages éloquentes. « Ce livre est très français et très républicain », dit M. Jules Simon, dans la préface intéressante qu’il a écrite comme introduction à ce volume.

La grande nation, tel est le titre de l’ouvrage que son fils aîné, que nous avons le plaisir de compter ce soir parmi nos invités, m’a remis pour notre bibliothèque, mérite que le souvenir de Horn reste parmi nous. Cette intelligente et belle nature y a perdu la santé ; ses co-rédacteurs ne pouvaient lire un de ses articles sans se dire entre eux : « Ah ! M. Horn a encore aujourd’hui la fièvre de Sedan ».

Ajoutons que Horn fut un modèle de désintéressement : homme d’intérieur, étranger aux dissipations qui trop souvent accompagnent les occupations politiques, ses plaisirs étaient ceux de la famille. Il aurait donc pu laisser aux siens une fortune suffisante ; mais il avait la main aussi ouverte que le cœur sensible, et malgré les fonctions multiples et importantes qu’il a occupées, soit en France, comme rédacteur publiciste, soit en Hongrie comme homme politique, il n’a laissé à sa famille, en mourant prématurément, que l’exemple d’une vie sans reproche, d’une honorabilité sans tache et d’un cœur compatissant avec toutes les souffrances imméritées. (Applaudissements unanimes.)

 

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