Les conséquences de l’antisémitisme, par Gustave de Molinari (1897)

En 1897, M. Chmerkine publie Les conséquences de l’antisémitisme en Russie chez l’éditeur Guillaumin. Dans sa préface, Gustave de Molinari souligne l’influence que les socialistes, adversaires du « capitalisme juif », ont eu sur la diffusion de l’antisémitisme. Il explique également pourquoi, en limitant la concurrence des intermédiaires et des prêteurs, les mesures répressives contre les juifs contribuent à retarder le développement économique et à aggraver la misère des plus faibles.

Les conséquences de l’antisémitisme en Russie, par M. Chmerkine, Paris, Guillaumin, 1897

Préface de Gustave de Molinari


Préface

Si l’on analyse les causes de cette maladie sociale pour laquelle on a créé un mot nouveau, l’antisémitisme, quoiqu’elle soit ancienne, on trouve, sans aucun doute, qu’elle a eu d’abord sa source dans l’intolérance religieuse. Pendant de longs siècles, les juifs ont été persécutés au nom d’une religion dont le divin fondateur commandait cependant aux hommes de s’aimer les uns les autres. Mais, grâce aux progrès de l’esprit de tolérance et peut-être aussi de l’affaiblissement du sentiment religieux, les persécutions ont cessé, et les juifs ont été admis, dans la plupart des pays civilisés, à jouir du bénéfice du droit commun. Cette réparation d’une des grandes iniquités du passé s’était accomplie avec l’assentiment presque unanime de l’opinion et on pouvait la croire définitive lorsque les appétits du monopole sont venus raviver la passion mal éteinte de l’intolérance religieuse. Réduits à exercer un métier que l’Église, imbue du préjugé contre le prêt à intérêt, interdisait à ses fidèles, les juifs étaient devenus les dispensateurs du crédit et avaient acquis une puissance financière à laquelle leurs persécuteurs eux-mêmes étaient fréquemment obligés d’avoir recours. Cette puissance, les progrès extraordinaires de l’industrie, d’une part, la responsabilité des nations de plus en plus assurée aux emprunts d’État, de l’autre, ne pouvaient manquer de l’accroître, en imprimant un essor soudain et prodigieux au crédit industriel et commercial aussi bien qu’au crédit public. Les aptitudes professionnelles, qui s’étaient développées chez les juifs pendant la durée de la persécution, acquirent alors une valeur nouvelle et leur assurèrent une prépondérance au moins temporaire sur le marché agrandi des capitaux. Cette prépondérance et les richesses dont elle était la source pour une race naguère méprisée devaient inévitablement exciter la jalousie des concurrents moins habiles et apporter à l’intolérance religieuse le concours de l’intolérance économique. Ce fut le premier germe de la réaction antisémitique ; mais ce germe aurait probablement avorté si l’avènement du socialisme ne lui avait fourni un champ de culture particulièrement favorable. Aux yeux des socialistes de toutes les écoles, étatistes, collectivistes, communistes, anarchistes, nihilistes, le capital c’est l’ennemi. Et, dans leur ignorance de la nature même du capital, ils se le représentent uniquement sous la forme de valeurs mobilières, et le personnifient dans les notabilités du monde financer. L’antisémitisme est devenu ainsi une branche du socialisme.

Mais que veulent les antisémites ? Jusqu’à ces derniers temps, ils s’étaient bornés à ameuter les passions populaires contre le « capitalisme juif » et ils nous avaient laissé ignorer leur programme. Ils ont comblé cette lacune au congrès catholique et antisémitique qu’ils ont réuni à Lyon, au moins de nombre 1896. Les résolutions votées par ce congrès nous ont appris qu’ils se proposent, comme entrée en matière, d’exclure les juifs de toutes les fonctions publiques, et de dresser une liste des commerçants juifs, avec organisation de ligues locales, destinées à les priver de leur clientèle, en d’autres termes, à leur enlever leurs moyens d’existence et, par conséquent, à les obliger à émigrer. L’expulsion des juifs, tel est donc le but final que se propose l’antisémitisme, en employant, à défaut de la violence à laquelle répugnent nos mœurs, le procédé moderne du boycottage économique.

Nous sommes convaincu que cette campagne d’intolérance aboutira à un honteux échec, mais peut-être n’est-il pas inutile de mettre sous les yeux du public, que les meneurs de l’antisémitisme s’efforcent d’ameuter, les résultats que produiraient, au point de vue de la richesse nationale et du bien-être du grand nombre, cette expulsion d’une classe de citoyens laborieux et paisibles. Nous savons déjà ce qu’a coûté à la France la révocation de l’édit de Nantes, en faisant émigrer, avec les protestants, les industries dans lesquelles ils excellaient et dont ils dotèrent l’Angleterre et l’Allemagne. Mais nous pouvons citer aujourd’hui un exemple plus rapproché et non moins saisissant des maux que peut causer l’intolérance, en détruisant un rouage nécessaire de l’économie d’un pays. Nous voulons parler de l’expulsion des juifs des gouvernements intérieurs de la Russie, où ils avaient été tolérés sous le règne bienfaisant d’Alexandre II et où ils remplissaient la double fonction d’intermédiaires du commerce et du crédit. N’en déplaise aux socialistes qui nient l’utilité des intermédiaires, jamais cette utilité n’a été démontrée d’une manière plus frappante, jamais les théories de la science économique n’ont trouvé, dans la pratique, une confirmation plus péremptoire. Nous pourrions nous en féliciter si l’expérience qui a été faite en Russie n’avait pas coûté si cher non seulement aux malheureux juifs, victimes de l’intolérance, mais et plus encore aux populations que la destruction d’un rouage économique indispensable a vouées à toutes les horreurs de la famine et livrées à l’exploitation du plus odieux des monopoles ; si elle n’avait enfin enrayé ou, tout au moins, retardé le développement de la prospérité d’un grand pays.

On trouvera dans le livre qu’on va lire, appuyés sur des témoignages irrécusables, car la plupart proviennent de documents officiels, les résultats de cette lamentable expérience. On y verra que la famine qui a désolé une partie de la Russie, dans une année où la récolte était amplement suffisante, n’a pas eu d’autre cause que la proscription imprévoyante de la catégorie la plus active et la plus capable des intermédiaires qui ont pour fonction nécessaire de porter les subsistances des localités où elles sont abondantes et à bon marché dans celles où elles sont rares et chères. Le premier effet de l’expulsion des commerçants juifs a été de créer, au profit du petit nombre des commerçants orthodoxes, le plus dangereux des monopoles. Devenus les maîtres du marché qu’ils ne suffisaient point, d’ailleurs, à approvisionner, ils ont pu maintenir les prix à un taux exorbitant. Pendant que la famine exerçait ses ravages dans les gouvernements d’où les juifs avaient été bannis, ceux où ils continuaient à être tolérés, le gouvernement de Kherson, par exemple, où cependant la récolte avait été mauvaise, présentaient une heureuse exception, que l’empereur Alexandre III lui-même se plaisait à reconnaître.

Mais on peut trouver une preuve plus décisive encore du dommage causé, notamment aux populations agricoles, par l’insuffisance de la concurrence en matière de commerce et de crédit dans les gouvernements interdits aux juifs, en comparant la condition de ces populations à celle des populations des provinces comprises dans leur zone d’habitation et qui constituent, en quelque sorte, un vaste ghetto. Quoique la terre y soit généralement qu’une qualité inférieure, la masse des paysans y jouit d’une aisance inconnue dans les gouvernements de la grande Russie que la nature a particulièrement favorisés. À cet égard, les renseignements recueillis par M. Chmerkine sont aussi concluants que possible.

Les arriérés des impôts dans la zone juive ne dépassent pas 26 copecks par tête tandis qu’ils s’élèvent à 83 copecks dans les gouvernements de la grande Russie. Les paysans possèdent un capital d’exploitation plus élevé de moitié, un bétail plus nombreux ; ils réalisent des économies qu’ils emploient à des acquisitions de terre. Ils sont moins adonnés à l’ivrognerie et fournissent un moindre contingent à la statistique criminelle. C’est que dans la zone juive, où le rouage indispensable du commerce et du crédit a pu prendre son développement normal, où les juifs prêteurs se font une concurrence active et serrée, le paysan a cessé d’être à la merci du capitaliste ou du marchand de grains. Dans les gouvernements de la grande Russie, il est réduit à subir les conditions qui lui sont imposées par le petit nombre des prêteurs ou des marchands orthodoxes investis d’un monopole de fait aux époques de l’année où il est obligé d’emprunter ou de vendre pour s’acquitter de ses impôts et de pourvoir à ses autres charges. Dans la zone juive, la concurrence intervient pour préserver l’emprunteur et le vendeur à bout de ressources, et l’exploitation du besoin qui le presse. Ce n’est pas que le prêteur ou le marchand juif soit moins âpre au gain que son congénère chrétien. Accordons même, si l’on veut, qu’il l’est davantage, mais la concurrence le contraint à modérer ses exigences et à se contenter du prix du marché, tandis que dans les gouvernements où l’expulsion des juifs a créé un monopole au profit des prêteurs et des marchands orthodoxes la population est à leur discrétion et d’autant plus qu’elle est plus misérable. Deux chiffres donneront une idée de l’excès d’exploitation que peut engendrer le monopole : le taux des prêts agricoles dans les gouvernements d’où la concurrence juive est exclue s’élève à plus de 500 p. 100, et le blé, à l’époque de la famine, s’est vendu dans les mêmes gouvernements jusqu’à 1 rouble 70 copecks le poud tandis qu’il ne revenait pas à plus de 40 copecks aux marchands orthodoxes.

Ces résultats désastreux de la politique d’intolérance sont devenus tellement manifestes que le gouvernement s’en est ému et qu’une détente s’est opérée dans les mesures restrictives auxquelles les juifs ont été en butte. On commerce à s’apercevoir, un peu tard, que ces mesures ont occasionné des souffrances plus cruelles aux populations orthodoxes qu’aux Juifs eux-mêmes. Il est donc permis d’espérer que cette douloureuse et coûteuse expérience portera ses fruits et que l’on reviendra au régime de tolérance inauguré sous le règne réparateur d’Alexandre II.

Cependant, ce régime offrirait-il une solution suffisante de la question juive en Russie ? Aussi longtemps que les juifs seront seulement tolérés pourront-ils rendre à ce grand pays tous les services que comportent leurs aptitudes spéciales d’intermédiaires du commerce et du crédit à une époque où elles sont plus que jamais nécessaires ? Un des plus grands et des plus nobles esprits qu’ait possédés la Russie, le prince Nicolas Orloff, dont la mémoire est restée chère à la France, ne le pensait pas et il demandait déjà, dans une brochure publiée sous le règne d’Alexandre II, que les juifs fussent appelés à jouir du bénéfice du droit commun. Les résultats de la politique d’intolérance ne donnent-ils pas aujourd’hui une nouvelle force aux arguments qu’il faisait valoir alors en faveur du relèvement légal d’une race injustement proscrite ?

« Nous venions, disait-il, de terminer notre travail sur les sectes religieuses lorsque d’assez vives controverses s’élevèrent dans la presse russe au sujet des droits civils des juifs. Il nous paraît peu convenable d’engager une discussion sur les qualités morales de cette race et nous ne voyons aucun intérêt à examiner les divers arguments qui ont été proposés pour trancher la question de savoir si ses représentants doivent porter le nom de Juifs, d’Hébreux ou d’Israélites. À notre avis, il n’y a qu’un point à élucider. Faut-il laisser tous les juifs de Russie sous un régime d’exception, ou bien est-il préférable de leur appliquer le droit commun ?

« La loi qui défend aux juifs d’établir leur résidence dans les provinces de la grande Russie reposait autrefois sur des motifs politiques qui n’ont plus leur raison d’être aujourd’hui. Nous croyons que la question juive pourrait se résoudre avec une extrême facilité. Il suffirait pour cela de s’en tenir aux principes suivants :

« 1° Accorder aux juifs tous les droits personnels et tous les droits de famille dont jouissent les autres sujets russes.

« 2° Permettre aux juifs venus du dehors de se fixer en Russie et d’y établir leur domicile aux mêmes conditions que les autres étrangers.

« 3° Supprimer toutes les restrictions destinées à empêcher les juifs étrangers ou indigènes de fonder des maisons de banque ou de commerce dans les diverses parties du territoire de l’empire

« Cette dernière partie aurait pour conséquence d’attirer chez nous des capitaux qui donneraient une vive impulsion à notre industrie. Avec leur esprit d’entreprise, les juifs trouveraient en Russie un très vaste champ où leur activité pourrait s’exercer pour le plus grand profit du pays.

« Nous ne saurions nous dissimuler que de pareilles propositions ne manqueront pas de soulever de très vives critiques. En Russie, les préjugés hostiles aux juifs sont encore vivaces et il s’écoulera probablement bien des années avant qu’on accorde à cette race la justice qui lui est due. Il nous reste la consolation d’espérer que tôt ou tard la civilisation triomphera des préjugés et nous nous bornerons, en attendant, à rappeler cette parole de M. Guizot : La vérité est une, ceux qui la cherchent consciencieusement finissent toujours par s’accorder[1]. »

Espérons que ces généreuses paroles seront enfin écoutées et, pour nous servir des expressions du noble écrivain, que la justice qui est due à la race juive ne tardera plus longtemps à être rendue, à l’honneur et au profit de la Russie.

G. de Molinari

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[1] Quelques réflexions sur les sectes religieuses en Russie (Extrait de la revue historique la Rousskaia Starina, livraison de mai 1881), par le prince Orloff, ambassadeur de Russie à Paris. Brochure, chez E. Dentu, libraire éditeur, Paris, 1882.

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