Jean-Baptiste Say moraliste (partie 1/3)

À la manière de La Bruyère, Jean-Baptiste Say propose dans son Petit volume des considérations morales piquantes sur la société de son temps. Composé d’aphorismes, de conseils et de développements critiques, ce texte curieux fait découvrir un moraliste et un philosophe, derrière l’économiste libéral que la postérité a reconnu comme un maître.

À l’heure où s’entame la saison des bonnes résolutions, c’est une lecture utile.


Jean-Baptiste Say,

Petit volume
contenant quelques aperçus des hommes et de la société

Troisième édition, entièrement refondue par l’auteur, et publiée sur les manuscrits qu’il a laissés,
par Horace Say, son fils

(Paris, Guillaumin, 1839)

AVERTISSEMENT DE L’ÉDITEUR.

Cet ouvrage a paru pour la première fois eu 1817, et dès l’année suivante il fallut en faire une seconde édition, qui fut enlevée avec la même rapidité. Depuis lors, le Petit Volume a toujours manqué dans la librairie, et l’on a souvent regretté que des travaux plus importants aient empêché l’auteur de le reproduire. Les leçons qu’il professait, les nombreuses réimpressions de son Traité, la publication de son Cours complet d’Économie politique pratique absorbaient tout son temps. Il n’oubliait cependant pas entièrement son Petit Volume ; c’était même un délassement de prédilection pour lui que d’y revenir, pour modifier quelques pensées, en ajouter de nouvelles, ou souvent aussi pour donner, par un léger changement, plus de force ou d’originalité à l’expression, plus d’image à la pensée. Il avait préparé ainsi cette nouvelle édition et comptait la livrer à l’impression, lorsqu’il a été subitement enlevé à sa famille, à son pays, et à une science qui lui a dû ses plus grands progrès, et qui a rendu son nom si justement célèbre.

PETIT VOLUME.

On a fait bien des écrits dans le genre de La Bruyère et de La Rochefoucauld ; on en fera beaucoup encore, et la matière ne sera pas épuisée. Quelle matière que l’homme et la société, nos goûts et nos travers, nos ridicules et nos vices, nos intérêts et nos actions !

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L’expérience du monde ne se compose pas du nombre de choses qu’on a vues, mais du nombre de choses sur lesquelles on a réfléchi. Combien d’hommes, après de grands voyages et une longue vie, n’en sont pas plus avancés !

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Un bel esprit qui n’a que de l’esprit, lit un opuscule, rencontre une vérité triviale et la tourne en ridicule : C’est une niaiserie, suivant lui ; tout le monde sait cela. — Cet homme qui a tant d’esprit, n’en a peut-être pas assez. Pourquoi n’essaie-t-il pas du précepte de l’abbé Galiani ? Cet abbé de bouffonne mémoire disait : Vous lisez les lignes qui sont dans mon livre ; vous n’y profiterez guère : c’est le blanc qui est entre les lignes qu’il faut lire, car c’est là que j’ai mis ce qu’il y a d’essentiel. — Une vérité non contestée a souvent des conséquences que l’on conteste beaucoup. Elles ne sont pas exprimées ces conséquences ; cherchez-les donc ; elles sont peut-être entre les lignes.

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S’élever à des considérations générales c’est, à la vue d’un fait, remonter à la loi dont ce fait n’est qu’une conséquence. Newton, assis sous un pommier, voit tomber une pomme ; bien d’autres avant lui en avaient vu autant. Le premier il rapproche ce fait, insignifiant en apparence, de la déviation de la lune au-dessous de sa tangente ; il mesure la rapidité de ces deux chutes ; il trouve qu’elles appartiennent à une loi commune que confirment toutes les autres observations ; et voilà la gravitation universelle découverte. Socrate méprise Anitus; Anitus fait condamner Socrate ; dès là, vous déplorez cette loi de notre nature, qui nous enseigne que les hommes ne pardonnent jamais le mépris.

Lorsqu’une fois on a pris l’habitude de généraliser facilement, et qu’on le fait avec un jugement passablement sain, on peut ensuite descendre de la loi générale à des faits particuliers même inconnus. C’est ainsi que Newton a prédit les aberrations des planètes qu’on n’avait pas encore observées de son temps. C’est ainsi que la connaissance de la nature humaine fait prévoir les aberrations des hommes, même avant qu’elles n’arrivent.

La fermeté de caractère, quand elle se trouve jointe à la faculté de généraliser, fait les hommes supérieurs. Ceux-là savent penser, et en même temps ils savent agir.

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À mesure que l’intelligence grandit, les considérations relatives aux personnes prises individuellement frappent moins, et les généralités davantage. Un enfant, un esprit peu cultivé comme il s’en trouve parmi le beau sexe, ne font attention qu’aux individus. Chaque personne est un être réel, qui frappe les sens ; tandis qu’une nation est un être de raison, dont les maux, les besoins, dont l’opinion ne frappent que l’esprit ; et même il faut y avoir bien réfléchi.

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Dire des vérités générales et éviter de dire des niaiseries paraît facile aux écrivains vulgaires, et fort difficile à ceux qui ne le sont pas. Exemple : Il faut éviter la douleur ; mais la mort n’est rien du tout. Niaiseries, direz-vous : et cependant ces deux propositions sont combattues par un des plus beaux génies de la France, par l’illustre Pascal. Il regardait la douleur morale ou physique comme extrêmement désirable pour faire son salut, et la mort comme le passage le plus important, parce qu’il décide de notre sort pour l’éternité. Cette opinion, pour cet excellent esprit, n’avait pas la moindre incertitude ; il l’avait méditée pendant toute sa vie ; il avait déjà écrit deux volumes pour l’appuyer ; il se proposait d’en écrire quatre dans le même but. Maintenant une moitié des hommes soutient que c’est une vérité, l’autre moitié pense que cette double assertion peut être l’objet d’un doute ; et vous prononcez que c’est une niaiserie ! Je ne suis pas si hardi.

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Nous serons tous jugés par la postérité ; ceux de nous du moins qui valent la peine que la postérité les juge ; et quand les nations se tirent de la barbarie, la postérité est très proche : les hommes qui nous succéderont immédiatement, commenceront à instruire notre procès. Ceux d’entre nous qui ont joui d’une grande influence en qualité de rois, d’hommes en crédit, de millionnaires, d’écrivains distingués, seront jugés individuellement. Une ville, une nation seront jugées aussi sur la conduite qu’elles auront tenue en telle ou telle occasion. Les circonstances, les opinions, les faits que nous ne voyons qu’imparfaitement, que nous jugeons sur des rapports incomplets, infidèles, à travers nos préventions, seront jugés aussi bien que les hommes. On ne sera plus partagé sur ce qui nous partage. Tous les arrêts seront sévères : quel motif aurait-on de nous ménager ! mais ils seront équitables ; car les hommes à venir se trouveront désintéressés dans nos affaires. Ils auront notre instruction et la leur par-dessus. Ils seront plus âgés et plus expérimentés que nous qui le sommes plus que nos ancêtres. Enfin, la postérité aura l’immense avantage de juger nos œuvres après les résultats obtenus. Aussi l’homme qui prévoit le mieux l’issue de chaque affaire, juge-t-il comme la postérité.

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Quand on cite un fait comme étant la cause d’un autre, uniquement parce qu’il l’a précédé, c’est comme si l’on disait que les Romains ont fait la conquête du monde parce qu’ils consultaient les poulets sacrés. Il faut de plus prouver rigoureusement que l’effet est lié à la cause.

Sur les frontières de la Suisse et de la Savoie, au pied du mont Salève, est un grand village nommé Chêne, dont une moitié est catholique, et dépend de la Savoie, et l’autre moitié est protestante. Il y a peu d’années le feu prit à la partie catholique et menaçait de la consumer toute. Les habitants coururent à l’église et se mirent en prières. La partie protestante accourut avec des secours, et l’incendie fut éteint. Les catholiques attribuèrent l’effet à leurs prières ; les protestants à leurs secours.

Nous raisonnons souvent de la même manière dans de plus grandes affaires et de plus vastes incendies.

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On se plaint de l’issue de tel événement : la fortune a trahi nos efforts, dit-on. C’est dire en d’autres termes : Il est arrivé un résultat sans cause. Pourquoi ces plaintes d’enfant ? ce qui est arrivé devait arriver. Votre maison s’est écroulée ; c’est parce qu’elle était mal étayée. Le peuple a couvert d’acclamations ses oppresseurs ; c’est parce que le peuple n’est pas assez avancé pour comprendre ses véritables intérêts. La Fortune n’a rien à faire là dedans. Au lieu de l’accuser, travaillez les causes, l’effet suivra. Tel est le rôle qui convient à des créatures raisonnables.

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Quand les armées de Louis XIV étaient en présence des armées de Marlborough, madame de Maintenon mettait tout Saint-Cyr en prières, et l’on perdait la bataille.

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Il me semble qu’il ne faut pas attacher trop d’importance aux petites causes. Elles amènent parfois de grands évènements ; mais c’est lorsque ces grands évènements sont mûrs pour arriver. Elles sont causes occasionnelles, et non pas efficientes, comme disent les gens de l’école. Un souffle fait tomber un fruit ; il est cause de cet événement, si vous voulez ; mais ce n’est pas le souffle qui a produit le fruit : c’est la terre, le soleil, et le temps ; le temps ! élément si important dans toutes les choses de ce monde !

Je conviens que de très petites circonstances ont eu de graves conséquences ; mais elles sont plus rares qu’on ne croit et agissent plutôt négativement que positivement. Certes, si au moment où Alexandre préparait son expédition contre la Perse, il eût avalé une arête de travers et qu’il en eût été étouffé, il est probable que la conquête de l’Asie n’eût pas eu lieu. Dès lors, point de ces royaumes grecs fondés en Syrie, en Égypte ; point de Cléopâtre ; la bataille d’Actium n’eût pas été perdue par Antoine ; Auguste ne serait pas monté sur le trône du monde, etc., mais il serait arrivé des évènements analogues, si l’univers était mûr pour eux. Pascal ne me semble pas fondé à dire que si le nez de Cléopâtre eût été plus court, toute la face de la terre était changée. César lui-même se fût-il noyé en passant le Rubicon, Rome n’évitait pas l’esclavage ; Rome devait être gouvernée par le sabre, parce que les Romains avaient été trop avides de triomphes militaires ; et si ce n’eût été par le sabre de César, ç’aurait été par un autre.

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Les athées se sont jetés dans d’inextricables difficultés, chaque fois qu’ils out cherché à expliquer comment s’est fait le monde tel que nous le voyons. Des atomes qui se rencontrent, des coups de dés multipliés à l’infini, des générations spontanées n’expliquent rien. Les théistes ne l’expliquent pas non plus, ils ne font que reculer la difficulté, car en expliquant le monde par la volonté du Dieu qu’ils se sont fait, il leur reste à expliquer Dieu lui-même et à nous dire comment, si le monde n’est pas éternel, Dieu l’ayant jugé bon à faire, il n’a pas fait plus tôt ce qu’il a jugé bon une fois. Quand on prétend expliquer le monde en disant qu’il existe de toute éternité, on n’est pas moins embarrassé, car la physique et la géologie nous prouvent que tout est récent. Mais pourquoi vouloir expliquer ce qui n’est pas explicable pour nous, et ce que chaque fondateur de secte explique à sa manière ? La philosophie qui nous manque, c’est de savoir ignorer.

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En Suisse, entre le lac de Neufchâtel et celui de Genève, on voit une fontaine[1] dont l’eau se sépare et coule partie au nord, partie au sud. L’eau du nord joint un ruisseau qui se rend dans le lac de Neufchâtel, dont les eaux vont se perdre dans le Rhin et dans la mer d’Allemagne. L’eau du sud gagne le lac de Genève, c’est-à-dire le Rhône, qui court vers la Méditerranée. Lorsque je passai près de cette fontaine, on m’instruisit du sort réservé à chaque moitié de ses eaux. Je ne pus m’empêcher alors de la considérer et de réfléchir… Quand nous arrivons dans ce monde, à quoi tient notre destinée ? À tout aussi peu de chose. Le hasard nous jette de ce côté-ci, de celui-là, comme il fait cette onde ; et notre sexe, notre condition, notre vie entière, dépendent de la droite ou de la gauche. Alors, voulant jouer le rôle du destin, je pris orgueilleusement dans ma main de l’eau qui s’échappait vers la Méditerranée, et la jetant de l’autre côté : Va y lui dis-je, va te perdre dans la mer du Nord. Et elle y alla, sans prévoir mieux que nous autres où sa route la conduisait.

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Les tribulations de la vie font valoir les hommes ce qu’ils peuvent valoir : sont-ils d’une trempe faible ? ils cherchent à s’en distraire ; sont-ils d’une forte trempe ? ils veulent les surmonter. Un homme qui a reçu de ses parents une fortune faite, et qui continue à la faire valoir, sans contrariétés, sans traverses, est un tableau sans ombre, une peinture chinoise, un insipide objet. Et telle est la misère de notre nature : cet objet insipide pour tout le monde, l’est encore pour lui-même. Il lui manque un petit malheur pour être heureux.

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Il n’est pas un homme de bon sens qui n’ait fait de très bonnes réflexions sur la conduite de la vie. Mais il y en a fort peu qui prennent pour règle le résultat de leurs réflexions. Ce qui leur manque, en général, c’est le caractère. Aussi peut-on dire que les hommes capables d’assez de résolution et de fermeté pour faire passer dans la pratique les indications d’une raison éclairée, sont marqués au coin d’une véritable supériorité.

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Le progrès lent mais infaillible de l’esprit humain, qui amène non moins infailliblement celui des institutions, ruine à la vérité les gens qui vivaient de nos vieilles sottises ; c’est ce qui doit nous porter à l’indulgence pour la mauvaise humeur que les progrès leur inspirent. Il faut les plaindre et se défendre contre leurs fureurs. Le métier des vendeurs d’indulgences est tombé, mais celui des honnêtes gens est devenu meilleur. Ce qu’il faut déplorer ce sont les criailleries des petits esprits qui, sans intérêt, mais façonnés par la routine, trop peu instruits des maux que nos pères avaient à souffrir, sont hors d’état de mesurer le prix des conquêtes de la raison, s’applaudissent de ce qui est et s’effraient de ce qui pourrait être. Ils emploient le peu d’esprit qu’ils ont à trouver des raisons pour retenir tout le monde à leur niveau. Quant à nous, qui voyons que depuis quatre siècles la condition des hommes, du moins dans notre Europe, n’a pas cessé de s’améliorer, nous qui apercevons dans les progrès mêmes que nous avons faits, le germe de progrès plus grands encore, marchons avec plus de hardiesse et de confiance dans le chemin de l’avenir.

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Quand le moraliste descend dans le fond du cœur de l’homme et qu’il fait d’affligeantes découvertes, on se plaint de lui comme si c’était sa faute. Le mal n’est pas de divulguer nos faiblesses, mais d’en éprouver les funestes effets. Si le physiologiste lorsqu’il décrit nos débiles organes en déguisait les infirmités, serions-nous plus avancés ? saurions-nous mieux prévenir nos maux ou les guérir ?

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J’ai beaucoup aimé la lecture des voyages lointains ; ils m’attristent maintenant. Ce sont des archives d’infortunes. Ils avertissent trop de la perversité native de l’homme. C’est toujours avec défiance que le voyageur se présente à des hommes nouveaux ; c’est presque toujours avec défiance qu’il est reçu d’eux. C’est un grand bonheur si l’on ne se bat pas avant de se connaître. Devient-on amis, l’on se dupe ; des mésentendus surviennent, des batailles, du sang. À la grande louange de la civilisation, les voyages sont d’autant moins funestes que le peuple qu’on visite est moins sauvage ; et nulle part on n’est plus en sûreté, ni mieux pourvu contre tous les besoins, que chez les nations où la civilisation est le plus avancée, c’est-à-dire chez celles qui savent être libres, industrieuses et pacifiques ; mais combien y en a-t-il ?

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Dans toutes les affaires de ce monde, il faut savoir prendre les hommes comme ils sont ; car si l’on ne voulait jamais les avoir que comme ils devraient être, il faudrait mettre son bonnet de nuit et s’aller coucher.

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Certains moralistes vous disent : Étouffez vos passions. Mais les passions ne s’étouffent point. Pourquoi toujours des préceptes et des semonces ? Prenez l’homme tel que la nature l’a fait, et avec l’homme, tel quel, composez une société plus supportable. — C’est impossible, dites-vous. Avant que les ballons fussent inventés, on disait de même : Il est impossible que l’homme franchisse l’espace des airs.

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Quelle sotte, imparfaite, insuffisante morale que celle qui veut contrarier la nature de l’homme et des choses ! Le vrai moraliste est celui qui ne travaille pas contre nature. Le Créateur a donné à l’homme une incurable vanité ; c’est un fait moral, comme le besoin de respirer est un fait physique ; nous n’y pouvons rien. Si le moraliste cherche à rabaisser et à détruire cette vanité, elle se reproduira jusque dans les austérités du moine et du talapoin. Mais s’il arrange les choses de manière qu’on la place à bien remplir ses devoirs envers ses concitoyens et sa famille ; à donner un but utile à tous ses travaux, à tenir ses engagements avec scrupule, à ne pas dépenser plus qu’on a, à se tenir propre de sa personne, à donner un aspect riant et soigné à son habitation, quel bien n’aura-t-il pas fait au pays ! Voilà la vraie science morale. Dites-moi les progrès qu’on y a faits jusqu’à ce jour.

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On dirait que le singe n’a été fait que pour humilier l’homme et pour lui rappeler qu’entre lui et les animaux il n’y a que des nuances.

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Rien ne choque plus les gens médiocres que le mépris qu’ils vous voient faire de quelque usage reçu. Quel crime en effet de ne pas respecter ce qu’ils trouvent si respectable ! Cela leur fait trop sentir qu’ils n’ont ni l’esprit de penser par eux-mêmes, ni, en supposant qu’ils pensent, le courage d’agir d’après leur façon de voir. C’est leur reprocher leurs infirmités, c’est leur faire une mortelle injure.

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Nous avons vu de nos jours, en France, tenter de fonder une religion nouvelle. Le climat n’y est pas favorable : ce n’est guère que dans un cercle de cinquante lieues de rayon autour de l’isthme de Suez que pareilles entreprises se font avec succès, depuis le polythéisme qui prit naissance sur les bords du Nil, et l’islamisme à la Mecque.

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Se faire illusion, c’est voir les choses comme on désire qu’elles soient. J’ai cru longtemps qu’un grand talent était toujours allié à un grand caractère : je désirais que cela fût ainsi ; cela me paraissait devoir être ainsi. Cependant, je voyais des hommes profonds dans les sciences, habiles dans les arts, pleins de tact et de goût dans les lettres, sans fermeté pour s’opposer au mal ; que dis-je ! pleins de zèle pour le servir, fourbes au besoin, avides dans tous les moments, insensibles, féroces même, et je perdais peu à peu mes illusions. Pourtant, au milieu de toutes ces vilenies, l’humanité a du bon.

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Artiste en peinture, artiste en architecture, artiste en science, artiste en théologie, c’est tout un ; ils peuvent à la rigueur se croire honnêtes gens, et travailler de leur métier pour celui qui les paie. Est-ce leur faute si l’on tourne de bonnes choses à mauvaise fin ? L’un découvre un procédé pour pétrir le salpêtre ; ce procédé est ingénieux ; il sera éternellement utile. L’inventeur peut-il empêcher qu’on ne s’en serve pour mitrailler de pauvres gens qui meurent de faim ? Un autre fait une statue qu’on lui commande ; à la vérité c’est l’image d’un mangeur d’hommes, c’est fâcheux. L’essentiel pour lui était de produire son chef-d’œuvre de l’art, et il y a réussi. Mais, quant aux littérateurs et aux philosophes, ils ne peuvent servir la tyrannie sans renoncer à leur conscience. Ce qu’on leur demande, c’est de professer ce qu’ils savent être faux, de louer ce qu’ils méprisent, et de diffamer au besoin les talents et les intentions qu’ils révèrent. Cette grâce n’est accordée qu’à fort peu d’artistes en littérature ; et à la gloire éternelle de la France, presque tous les bons écrivains français de nos jours ont refusé de servir les vues des oppresseurs de la liberté publique : Ducis, Delille, Le Brun, Collin d’Harleville, Ginguené, parmi les morts, et un plus grand nombre encore parmi les vivants.

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J’ai eu des relations avec les premiers mathématiciens du siècle, et il m’a semblé qu’il y avait presque chez tous un petit grain de folie. Les calculs ont beau ne présenter aucune erreur, ils ne justifient pas les données imparfaites : or, les données ne sont assises que sur l’observation, l’expérience et le jugement. Sur une donnée que l’on croit vraie et qui ne l’est pas, on fait des calculs en l’air. Le bon sens conduit à des résultats plus sûrs. Locke, le judicieux Locke ne savait pas les mathématiques.

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Au milieu de la foule, il se rencontre quelques personnes pour qui le bonheur des hommes n’est ni une chimère ni une question indifférente ; si elles ont quelque succès, on leur jette des pierres. Elles sont persécutées des uns parce qu’ils contrarient leurs intérêts, des autres parce qu’ils ne partagent pas leurs opinions : on en a vu monter à l’échafaud parce qu’on voulait qu’ils admirassent et qu’ils ne savaient qu’apprécier.

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Une des plus grandes preuves de médiocrité, c’est de ne pas savoir reconnaître la supériorité là où elle se trouve réellement.

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Il y a une espèce de communion entre les gens d’esprit et de mérite. Ils se comprennent tout de suite. Certaines époques de leurs vies ont eu des rapports dès avant qu’ils se soient connus. Les hommes et les évènements, sans qu’ils aient eu besoin de se parler, leur ont inspiré des réflexions pareilles ; ils se retrouvent dans les livres, dans les mémoires laissés par quelques-uns d’entre eux. Les gens médiocres n’entrent point dans cette communauté, malgré tous les efforts qu’on peut faire pour les y admettre. Ils ne la comprennent pas : c’est une rêverie pour eux : ce n’est rien.

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Une multitude de personnes et même de personnages, parce qu’ils sont au-dessous de tout, ne peuvent point comprendre qu’on soit au-dessus d’une bassesse.

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Il faut bien que ce ne soit pas une chose si difficile que de mourir ; car la plupart des hommes, qui sont d’ailleurs si médiocres, se tirent assez passablement de ce mauvais pas. Sur dix hommes que vous placerez dans des circonstances ordinaires, ce sera un bonheur s’il s’en trouve un qui ne se conduise pas comme un lâche, ou du moins par des vues étroites et personnelles qui font pitié. Hé bien, sur dix hommes, à peine en compterez-vous un qui meure comme un sot.

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Peu de gens sont en état de donner de bons conseils ; et moins de gens encore sont en état d’en recevoir.

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Le jeu, la chasse, et l’amour rapprochent les conditions et les égalisent. Cette remarque a déjà été faite ; mais a-t-on remarqué que les amours, la chasse, et le jeu égalisent aussi les esprits ? Le but qu’on s’y propose est à la portée des plus médiocres : ils n’y ont aucune infériorité ; les animaux mêmes nous y donnent des leçons.

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Les femmes et les princes prétendent toujours qu’ils aiment la vérité. Allez la leur dire, et vous verrez ce qui en est. Le plus mince apprenti dans l’art de faire sa cour, sait qu’il ne faut jamais dire que des vérités agréables. Cet art-là près des femmes a peu de danger ; leurs bienfaits ne font point de misérables ; mais à la cour c’est toute autre chose ; et c’est ce qui fait dire à Rabelais : Pourquoi, diable ! avez-vous une cour ?

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Tous les vices ouvrent la porte au repentir, hormis l’hypocrisie. Si l’hypocrite se repent, c’est de n’avoir pas assez bien joué son rôle, de n’avoir pas été assez hypocrite.

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On s’endurcit contre l’indifférence et l’injustice des hommes de même qu’on s’endurcit contre le froid. Mais le froid poussé trop loin cause la mort.

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Les vérités les plus triviales ne veulent pas qu’on les méprise. J’ai connu un homme qui osa prononcer un jour devant un personnage puissant et de beaucoup d’esprit, ces deux vers du bon Lafontaine :

Notre ennemi c’est notre maitre ;

Je vous le dis en bon français.

Le grand personnage les entendit avec dédain. De tout temps on a dit la même chose, s’écria-t-il. C’est pourtant faute d’avoir suffisamment médité ce qu’il appelait un lieu commun, qu’il est allé mourir de chagrin dans une île située aux confins du monde. Il ne comprenait point qu’en multipliant le nombre de ses sujets, même lorsqu’il les coiffait d’une couronne, il ne faisait que multiplier le nombre de ses ennemis, bien différent de Washington qui, en appelant ses semblables à l’indépendance, augmentait toujours plus le nombre de ses amis.

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Le seul moyen d’inspirer de l’intérêt aux autres hommes, c’est de paraître s’intéresser à eux ; mais ici le semblant n’est-il pas plus difficile que la réalité ; et peut-on paraître s’intéresser aux autres, si véritablement on ne s’y intéresse pas un peu ?

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Les hommes ont presque toujours quelque penchant pour un animal ou pour un autre. Les uns chérissent les chevaux, les autres aiment les chiens, d’autres les oiseaux. Je ne sais qui a fait la remarque que ceux qui aiment les chats se distinguent aussi par leur philanthropie. On serait tenté, au premier abord, de prendre cela pour une plaisanterie ; mais plusieurs exemples confirment cette remarque, il faut donc qu’elle ait quelque fondement.

En observant les hommes et leurs divers caractères, on en voit qui ne se plaisent qu’au commandement et à la domination. Ils veulent que les goûts, les besoins des autres, cèdent toujours à leurs vues personnelles ; et ils sont en état d’inimitié, de guerre même, avec tous ceux qui leur résistent, qui veulent seulement conserver leur indépendance. C’est-à-dire qu’ils sont en guerre avec l’humanité presque entière, car parmi les autres hommes il en est peu qui soient disposés à faire le sacrifice de leurs propres prétentions et de leurs droits.

Ce caractère, selon moi, fait les misanthropes, les haïsseurs de l’espèce humaine ; car de donner ce nom à ceux qui, comme l’Alceste de Molière, fuient les hommes dont ils sont mécontents, et les laissent tranquilles, c’est une injustice.

Un autre caractère relativement aux qualités sociales, est celui qui n’est point blessé que chacun cherche son bien-être à sa manière ; qui, sans vouloir sacrifier sa propre indépendance, sait respecter celle des autres ; qui trouve bon que chaque homme ait ses goûts et veuille les satisfaire, ait ses opinions et s’efforce de les soutenir. Ce caractère forme les véritables philanthropes.

Maintenant observons quels animaux peuvent convenir à ces deux caractères généraux, quels inférieurs doivent être préférés par eux ? Ne pensez-vous pas que l’homme qui cherche des esclaves, doit s’accommoder de préférence du chien, animal rampant qui n’emploie les facultés dont le ciel l’a doué qu’au service d’un maître ; qui se soumet aux caprices, et lèche la main de l’injustice comme celle de la bienfaisance ? Ne trouvez-vous pas que l’autre caractère peut seul s’accommoder de l’indépendance, de l’égoïsme du chat, animal qui n’est point malfaisant quand il n’est pas poussé à bout par la faim ou par les mauvais traitements, mais qui conserve l’indépendance de ses goûts plus que tout autre domestique ?

Buffon fait un crime au chat d’aimer ses aises, de chercher les meubles les plus mollets pour s’y reposer et s’ébattre, c’est tout comme les hommes ; de n’être sensible aux caresses que pour le plaisir qu’elles lui font, c’est encore comme les hommes ; d’épier les animaux plus faibles que lui pour en faire sa pâture, c’est toujours comme les hommes ; d’être ennemi de toute contrainte, c’est comme les hommes encore.

Partant il faut avoir bien de la philanthropie pour aimer les chats.

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Le talent de voir consiste à donner une dose d’attention suffisante aux occurrences que présente le cours ordinaire de la vie ; soit que ces occurrences soient sensibles ou intellectuelles, relatives aux personnes ou aux choses, à nous-mêmes ou aux autres.

C’est ce qui nous fournit dès notre enfance une riche collection de connaissances et de réflexions.

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Le meilleur traitement pour les aliénés et la meilleure éducation pour les enfants, sont fondés sur les mêmes principes. Les enfants, comme les fous, ne jouissent pas de toute leur raison ; il faut leur faire sentir qu’ils ont besoin d’être conduits, et qu’on ne veut pas être victime de leur démence. S’ils veulent s’affranchir, il faut qu’ils sachent qu’ils n’y parviendront qu’en apprenant à raisonner, c’est-à-dire à lier les causes avec leurs effets, à savoir d’où provient un fait, et quelles en seront les conséquences. Guérir la folie, c’est une éducation à refaire. Faire une éducation, c’est donner de la raison à un insensé. La dernière besogne est la plus facile, parce que la faiblesse de l’enfance nous en rend maîtres plus aisément ; chaque jour l’instrument du raisonnement se fortifie et se perfectionne, et par là seconde les efforts de l’instituteur. Dans l’un et l’autre cas, il convient de faire marcher de front le traitement physique et le traitement moral.

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C’est à juste titre qu’on a fait chez les enfants de la docilité une vertu. En effet, quand on n’a ni l’expérience, ni le jugement formés ; qu’on n’a presque rien appris, rien éprouvé, et qu’on ne peut presque rien prévoir, qu’a-t-on de mieux à faire que de s’en rapporter à ceux dont le temps a été le maître ? Louis XIV, dans les Mémoires qu’il fit pour l’instruction de son fils, lui donne ce sage conseil, parmi beaucoup d’autres : « Si vous n’écoutez pas les ordres de ceux que j’ai préposés pour votre conduite, comment suivrez-vous les conseils de la raison quand vous serez votre maître ? »

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Un préjugé ne fausse pas le jugement sur un seul objet, mais sur tous. Si malgré le témoignage de ses sens j’enseigne à un enfant qu’un lapin est aussi grand qu’un mouton, et que par tous les moyens que me fournit l’habitude de l’obéissance, l’ascendant de l’âge, de l’instruction, de la force, des menaces mêmes, je parviens à le lui faire croire, son jugement est faussé, non seulement par rapport à la taille des moutons et des lapins, mais sur tout le reste. Il ne peut plus s’en rapporter au témoignage de ses sens, à son jugement. Rien ne lui paraît plus ni prouvé, ni vrai en soi-même ; son esprit est devenu plus timide, plus porté à admettre des faussetés.

Le jugement, comme toutes les autres facultés, se perfectionne par l’exercice. Veut-on l’avoir bon ? Il faut s’habituer à juger par soi-même. Un tireur d’arc, pour acquérir le coup-d’œil, demande-t-il à une autre personne où est le but ? Le jugement gagne même lorsqu’il se trompe ; comme un enfant apprend l’équilibre, même lorsqu’il le perd. Voulez-vous rendre un enfant judicieux ? Laissez-le juger ; ne lui donnez pas des jugements tout faits. Les peuples deviennent judicieux par des procédés analogues.

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Vous vous plaignez que les enfants ont des idées fausses ; c’est que vous les leur avez données telles. J’ai entendu un enfant demander : À qui sont les nuages ? et la mère répondre : Au bon Dieu.

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Il y a deux manières de gâter les enfants : l’une est de faire toutes leurs volontés, l’autre est de les reprendre à tout propos. Les deux manières tendent à leur donner une trop haute idée de leur importance. Quoi de plus important en effet que l’être dont on s’occupe sans cesse ? Parmi beaucoup d’autres inconvénients de l’Émile de Rousseau, c’en est un fort grand que d’en faire un personnage de si haute dimension. Il n’y a eu de bons princes que ceux qui n’avaient pas été élevés pour l’être ; et cette cause a suffi même pour gâter ceux qui étaient devenus princes sans avoir été faits pour cela.

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Je le vois d’ici, Damoclète, vous êtes fier de l’éducation que vous donnez à vos enfants ; vous vous applaudissez de leur avoir caché la perversité des hommes ; vous croyez les avoir laissés purs : j’ai peur…. — De quoi ? — Que vous ne les ayez rendus niais. — Ho !…. — Daignez m’écouter : Savez-vous ce qui donne tant d’avantage à l’intrigue pour surprendre la bonne foi des honnêtes gens ? c’est votre principe d’éducation. Je vous estime heureux même si quelqu’un de vos enfants se trouve avoir un caractère assez ferme pour ne pas se dire à une certaine époque : Mon père a fait de moi une dupe. Je croyais à la bonne foi ; il n’y en a point sur la terre. Bien fou qui ne fait pas comme les autres.

Ne vous méprenez pas sur mes intentions, Damoclète, je ne vous dis pas : Enseignez le vice ; mais ne le dissimulez pas. Présenté de cette manière, le vice n’offre qu’un spectacle salutaire, qui montre les difformités en même temps que les attraits, et les suites déplorables à côté des préliminaires séduisants. S’agit-il de vos rapports avec le monde, vous gardez pour vous seul vos soupçons et vos découvertes ; vous déguisez à vos enfants les précautions que vous êtes forcé de prendre contre la mauvaise foi, la cupidité, la corruption des hommes ! mais, dites-le moi, Damoclète, quelle science plus utile et d’une plus constante application pouvez-vous leur enseigner ? Quelle est plus efficace pour porter le découragement chez les méchants ?

Je conviens que cette méthode vous oblige à marcher vous-même dans le sentier de la vertu ; sans cela vous vous dénonceriez au mépris de vos élèves ; raison de plus pour vous la recommander.

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Le plaisir du spectacle, quand on s’en fait une habitude, accoutume trop les jeunes gens à se laisser amuser, c’est-à-dire à s’amuser difficilement.

Le spectateur n’y met rien du sien ; l’auteur et les acteurs en font seuls les frais. Quant à l’influence morale je laisse J.-J. Rousseau et les dévots invectiver à leur aise. Quant à moi, j’estime qu’une représentation des actions, bonnes ou blâmables, donne aux unes et aux autres un relief qui est plus favorable aux premières qu’aux secondes. Les représentations dramatiques sont pour beaucoup de gens les seules leçons d’histoire et de littérature qu’ils recevront jamais. On y prend une connaissance des hommes et des affaires auxquelles il n’est pas bon de rester étranger, et d’autres distractions ont de plus graves inconvénients.

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La dissipation, les plaisirs dispendieux, bruyants, qui exigent le secours de beaucoup de monde et beaucoup de mouvement, doivent être rares, même pour les jeunes gens. C’est d’abord parce que ce genre de plaisirs fait paraître les autres insipides. Toutes les personnes que j’ai été à portée d’observer et auxquelles on avait procuré dans leur jeunesse de ces plaisirs-là, ne se montraient animées que dans des occasions semblables. Dans leur vie ordinaire, elles étaient ennuyées, boudeuses, à charge à elles-mêmes et aux autres.

Les divertissements fréquents, en outre, rendent inattentifs et inappliqués aux occupations utiles et aux affaires. Lorsqu’on y réussit malgré cela, c’est parce que l’aptitude et le talent l’emportent. Ce cas est bien plus rare chez les femmes que chez les hommes, parce que le talent chez elles a en général moins de vigueur : aussi est-il presque impossible qu’une jeune personne dissipée devienne une femme de mérite.

Enfin, la dissipation entraîne dans des dépenses fort sensibles pour les petites fortunes et les familles nombreuses : il faut nécessairement alors que quelque chose reste en souffrance dans la famille, ou que le chef qui est chargé de fournir l’argent fasse des bassesses pour s’en procurer.

Ce sont les sots qui disent que l’âge de la jeunesse est fait pour qu’on s’amuse : le jeune âge est fait pour qu’on y prenne de bonnes habitudes qui puissent être utiles pendant tout le reste de la vie. C’est à cela qu’il convient de songer avant tout, d’autant plus que le bonheur n’est point incompatible avec le bon emploi de la jeunesse ; bien au contraire : les jeunes gens dont la vie est un mélange d’occupations et de plaisirs simples, ont en somme plus de jouissances que les jeunes gens les plus dissipés. C’est la vie simple, ce sont les occupations utiles, qui font goûter les moindres délassements, tandis que les divertissements ne sont autre chose qu’une broderie sur un fond d’ennui.

Une mère qui cherche toutes les occasions d’amuser ses enfants me paraît entendre mal leurs intérêts et les siens, pareille à celle qui leur donne des indigestions avec des gâteaux pour les régaler. L’instinct qui nous porte à procurer du bien-être à nos enfants est nécessaire à la conservation de l’espèce en général ; mais s’il est aveugle, c’est un instinct de brute, souvent funeste à l’individu. La nature s’embarrasse peu des individus ; c’est à nous de chercher quel est l’intérêt bien entendu de ceux qui nous intéressent, et de subordonner l’instinct à la raison. C’est un des plus beaux privilèges de notre espèce.

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Un père disait à son fils de dix-huit ans : Cherche toujours à pénétrer l’intérêt qui fait agir les autres ; demande-toi : Que peut-il désirer dans la situation où il se trouve ? Quel peut être son motif dans la démarche que je lui vois faire ? Que sentirais-je, que souhaiterais-je à sa place ? Ensuite, si tu es pour quelque chose là-dedans, conduis-toi suivant la découverte que ta recherche intime t’aura fait faire. Tu te tromperas quelquefois sur l’intérêt et le motif qui font agir les autres. N’importe, n’abandonne pas pour cela cette méthode : pour une fois qu’elle t’égare, elle te servira dix. Et à mesure que l’âge et l’observation mûriront ton expérience, elle te trompera moins.

Ce n’est pas que je prétende que tu te jettes dans les conjectures. La manie des conjectures consiste au contraire à récuser le motif le plus simple, le plus présumable, pour en supposer un extraordinaire, far-fetched, comme disent les Anglais, loin cherché. Ce que je veux, c’est du jugement et non de l’imagination ; de la sagacité et non des soupçons. Si tu ressembles à ces gens qui ne savent que haïr et soupçonner, tant pis pour toi : cette disposition, cette passion te trompera, tandis qu’un jugement sain te servira mieux.

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Il est dangereux d’avoir une trop bonne opinion des hommes ; ils ne vous soutiennent point quand on a droit de compter sur eux. Il est dangereux d’en avoir une trop mauvaise ; ils valent mieux que ceux qui les méprisent.

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Un homme sans principes se rencontre avec un homme qui a des principes. Ils causent ensemble ; ils se méprisent tous les deux. Quel est celui qui a le plus de mépris pour l’autre ? Vous croyez que c’est celui qui a des principes ? Vous vous trompez : c’est celui qui n’en a pas.

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Tenir à un parti pris parce qu’il est pris, c’est opiniâtreté ; y tenir parce qu’il n’y en a pas de meilleur à prendre, c’est fermeté.

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Pourquoi les principes qu’on professe influent-ils si peu sur la conduite qu’on tient ? c’est parce qu’il faut une fermeté extrême pour agir d’après les principes qu’on s’est faits. Or, la fermeté est une qualité rare. Le commun des hommes agit selon l’instinct du moment, ou selon l’habitude qui est l’instinct de tous les moments.

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On peut définir le vice, le sacrifice de l’avenir au présent.

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Plusieurs moralistes ont dit qu’il y a plus de chances défavorables dans le vice que dans la vertu ; et que, tout bien considéré, quand on s’engage dans un mauvais sentier, on fait tout simplement un mauvais calcul. Les méchants ne paraissent point convaincus de cette vérité. Pourquoi ? c’est que l’avantage du vice est plus proche ; il se dessine nettement à leurs yeux ; son danger est plus éloigné et paraît moins certain, mais on ne compte pas le temps indéfini que le châtiment a pour venger la vertu : peu d’instants suffisent pour commettre le crime, et la morale a en sa faveur une multitude d’instants pour le punir. Un homme manque à sa parole quand il peut le faire impunément ; s’il est en pouvoir, il en abuse pour opprimer la faiblesse et le bon droit, etc. On voit en effet quelques hommes parvenir au faîte de la fortune par ces honteux moyens ; mais connaît-on tous ceux qui échouent ? Les succès frappent tous les regards ; on n’entend pas parler des revers, des inconvénients, des maux, qui ont accompagné une conduite coupable. Les punitions éclatantes qui malheureusement sont rares, ont seules frappé ; les punitions secrètes ont échappé, sans être moins réelles. Or, une plus juste appréciation des choses montre, je crois, que, tout compensé, et si l’on met en ligne de compte à la charge d’une mauvaise conduite, outre les punitions directes qu’elle attire quelquefois, la mauvaise réputation qu’elle donne, les portes qu’elle ferme à la fortune et aux jouissances de la vie, les soucis, les tracas, qu’il faut se donner pour cacher ce qui ne doit pas être su, défendre ce qui peut être attaqué, se mettre à couvert enfin, et les risques de ne pas réussir ; si l’on compare, si l’on pèse en somme tous les heureux et tous les mauvais résultats du vice et du crime, je n’hésite pas à prédire qu’en fait, dans le plus grand nombre des cas, l’avantage est pour la vertu.

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Toute la morale est dans ce vieux proverbe : Qui mal veut, mal lui arrive.

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Un loup, je ne sais pas trop comment, eut un chien pour ami. Ils firent route ensemble et devisèrent assez franchement, car les loups mêmes ont leurs instants de bonhomie. Mais à toute minute la conversation s’arrêtait ; au moindre bruit, quand une feuille tombait, quand l’ombre d’un oiseau venait à passer, mon loup dressait son oreille effrayée. Toujours il se préparait au combat ou bien à la fuite. « Quelle mortelle inquiétude t’agite ? lui dit le chien. Je ne te vois pas un instant de repos. Marchons tranquillement et libres de soucis. — Je ne le puis, lui répondit l’animal féroce ; j’ai pour ennemi tout le monde. — Ah ! je comprends : tu ne sais faire que du mal. »

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Les philosophes moralistes paraissent croire que l’amour de soi, l’intérêt dirige les actions des hommes plus que ne le fait l’amour-propre, la vanité. Je serais tenté de croire au contraire que la vanité exerce sur eux plus d’empire, généralement parlant, que l’amour de soi. Il suffit d’observer dans combien de cas les hommes agissent par vanité d’une manière opposée à leurs intérêts. C’est là le rien important qui nous mène, depuis l’enfant qui, blessé d’une mortification qu’on lui a fait essuyer, boude contre son ventre, jusqu’au potentat qui détruit son pays, c’est-à-dire le fondement de sa puissance, pour se venger d’une insulte de gazette.

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Il est bon de songer à soi : il est odieux de ne songer qu’à soi.

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Vous vous étonnez de tant de dispositions testamentaires faites en faveur d’un confesseur, d’un directeur de conscience, ou, ce qui est la même chose, en faveur de ceux qu’ils protègent et dont ils sont protégés ; vous voudriez qu’on fît de semblables dispositions en faveur d’une belle action, ou d’un livre utile, ou d’une découverte importante, d’actions, en un mot, dont la société ferait longtemps son profit. Hommes injustes ! vous voulez qu’un malade, à l’instant de sa mort, songe au bien public, lui qui n’y a songé de sa vie ! Faites attention, je vous prie, que l’homme utile n’obsède point les mourants ; il travaille ; tandis que le confesseur est là, au coin du feu, au chevet du lit ; qu’il ne demande au moribond que les biens de ce monde, dont celui-ci ne peut plus faire usage, et qu’il lui donne en échange ceux du paradis.

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La peur de l’enfer a produit plus de sottises que de belles actions. Archimède ne demandait qu’un point d’appui, hors du monde, pour remuer le monde. Les jésuites ont résolu le problème d’Archimède,

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Les dévots et les philosophes, chacun dans leur langage, ont terriblement anathématisé les richesses, ou l’argent qui en est l’expression la plus simple. Ces pauvres richesses, objets de tant de déclamations, sont bien innocentes, ou plutôt en elles-mêmes ce sont de fort bonnes choses. Il n’y a de coupable que les mains qui en font la distribution. Si l’argent ne servait pas à récompenser des services honteux, l’amour du pouvoir, la mauvaise foi, l’hypocrisie, qu’auriez-vous à en dire ? Ce sont donc les mains qui salarient l’hypocrisie, le mauvais sens et les mauvaises intentions qu’il faut accuser. À qui donc, en bonne politique, faut-il laisser la distribution des avantages sociaux ? Le plus qu’on peut à la société elle-même. Voyez comme le public est bien servi quand il s’agit de procurer à la société les produits de l’agriculture et des arts. Elle les obtient en abondance et au meilleur marché ; c’est qu’elle les achète elle-même.

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On voit dans le monde beaucoup de personnes qui ont trop de respect pour l’argent, et cela dégoûte. On en voit aussi qui en ont trop peu, et elles tombent dans la misère. Que n’a-t-on pour l’argent tout le respect qu’il mérite, et rien de plus ?

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Quand on ne désirerait pas l’aisance pour son propre bien-être, on devrait la désirer par vertu. Il faut n’être pas réduit à prendre conseil du besoin.

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Vous vous plaignez que chacun n’écoute que son intérêt ; je m’afflige du contraire. Connaître ses vrais intérêts est le commencement de la morale ; agir en conséquence est le complément.

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L’estime est contagieuse, ainsi que toutes les autres affections de l’âme.

[à suivre]

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[1] La fontaine de Bonpaple.

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