Fragment de Turgot sur la géographie politique (vers 1754)

Dans l’un de ses premiers écrits retrouvés sur l’économie politique, Turgot, encore jeune maître des requêtes, développe les conséquences politiques du principe de la division du travail. Il aboutit à une défense du libre-échange et à un rôle discret pour l’État dans l’utilisation des propriétés.

Extrait du premier volume des Œuvres de Turgot et documents le concernant éditées par Gustave Schelle (n°34, p.436-441)

Pour plus de lectures, voir la Bibliographie des écrits de Turgot.


34. SUR LA GÉOGRAPHIE POLITIQUE.

(Fragment)

(Le commerce national. — Paris et les provinces.
Les manufactures.)

[A. L., minute.]

Il serait à désirer sans doute qu’un État pût produire tout ce qui est nécessaire à la consommation de ses habitants, mais comme la terre n’est pas propre à toutes sortes de productions, la politique et plus encore l’intérêt des propriétaires, dicte ordinairement de faire porter à la terre la denrée qu’elle donne avec plus d’abondance ; c’est le moyen d’en tirer le meilleur parti possible, à moins que cette denrée ne soit beaucoup moins précieuse qu’une autre et que la valeur de celle-ci ne dédommage de la grande quantité de l’autre. Ainsi, une terre produit plus de bois pesant en bois taillis qu’en futaie et cependant, on peut préférer la futaie, parce que, sous un poids égal, le bois augmente de prix par la grosseur et la longueur des pièces.

Le commerce supplée à ce que l’État ne produit pas et la denrée dont il a trop se change contre celle dont il n’a pas assez. Cette diversité de productions, jointe au plus ou moins de facilité des communications, renferme presque toute la Géographie politique, par rapport au commerce : 1° de royaume à royaume ; 2° de province à province.

Le législateur, par rapport au premier article, doit avoir pour objet qu’on se passe le plus qu’il est possible de l’étranger et, par rapport au second, que l’argent soit distribué dans tout l’État, le plus également qu’il est possible, par une circulation continuelle, en sorte que les provinces riches en denrées payent tribut à l’industrie des provinces plus pauvres. Sans quoi, l’argent sortant d’une province sans y entrer, elle s’appauvrit et se dépeuple de plus en plus, parce que, ne pouvant, par sa stérilité, nourrir ses habitants qu’en achetant au dehors les denrées nécessaires à la vie, si l’argent qui en sort ne rentre pas par le moyen des manufactures, le pays ne pourra plus nourrir ses habitants. C’est ce qui arriverait à la Pologne, qui n’a point de manufactures, si elle n’était fertile en blé et c’est ce qui arrive à beaucoup de provinces dans tous les États de l’Europe.

En France, toutes celles qui ne sont pas extrêmement fertiles, ou au moins situées très heureusement par rapport au commerce, s’appauvrissent de jour en jour, parce que Paris est un gouffre où vont s’absorber toutes les richesses de l’État, où les manufactures et les bagatelles attirent l’argent de toute la France par un commerce aussi ruineux pour nos provinces que pour les étrangers. Le produit des impôts s’y dépense pour la grande partie et la petite vanité de ceux qui gouvernent, jointe à leur ignorance, ne manque pas d’y accumuler toutes les manufactures nouvelles. Une des grandes occupations d’un intendant du commerce est aujourd’hui de montrer ses manufactures et de faire admirer aux dames la beauté des bâtiments et l’agrément des ouvrages.

Une manufacture, située dans une province pauvre, serait bonne, au contraire, à enrichir le pays, à faire vivre des hommes qui n’ont point de ressources ; mais on ignorerait à qui on en est redevable. Il est vrai que les ouvriers, vivant dans une province où les denrées sont à meilleur marché, coûteraient moins à soudoyer ; qu’avec les mêmes fonds, on pourrait en employer une plus grande quantité, que les ouvrages se donneraient à un moindre prix et, par conséquent, se vendraient plus aisément chez l’étranger ; que la difficulté d’établir des manufactures semblables et de donner les marchandises à aussi bas prix, dans les commencements d’un établissement nouveau et toujours coûteux, découragerait l’étranger qui voudrait nous enlever ce commerce et l’assurerait à la France lorsqu’il serait une fois établi.

Enfin, la vanité des entrepreneurs, moins excitée par la curiosité des acheteurs, ne mettrait pas, à loger les ouvriers, superbement, des fonds qui seraient mieux employés à les multiplier, à les payer plus grandement.

Si on établissait la nouvelle Manufacture de porcelaine[1] dans le fond d’une province pauvre, près d’une forêt, sur le bord de quelque rivière du Berry qu’on rendrait navigable, on procurerait des richesses à ce pays par l’emploi de ses bois et par un nouvel emploi de l’industrie de ses habitants ; on n’augmenterait pas cette énorme consommation de bois qui se fait dans la capitale et qui augmente tous les jours, qui peu à peu épuise les provinces de proche en proche au point que les bois de construction commencent à manquer ; les fourneaux échauffés à moins de frais, diminueraient d’autant le prix de la porcelaine. Cette marchandise, précieuse sous un petit volume, se transporterait presque sans frais à Paris par le canal de Briare. En descendant la Loire jusqu’à Nantes, elle serait à portée de la mer et se distribuerait dans le Nord en remontant cette rivière ; il ne lui resterait qu’un trajet assez court jusqu’à Lyon d’où elle se distribuerait dans le Midi et en la perfectionnant, elle pourrait enlever à la Saxe ce commerce que notre luxe a rendu si important dans ces derniers temps. Mais il faut avouer en même temps que Mme de P. [2] ne serait point à portée de l’aller voir en se promenant, que ce ne serait point une occasion de songer au ministre qui en est chargé et que, peut-être, il ne serait pas si aisé de trouver des fonds capables de suffire à cet établissement. En France, on ne travaille point pour l’État, on travaille pour la Cour.

Les terres portent du blé, du foin, des vignes, des bois, des légumes, du chanvre ; on en emploie même, mais en petite quantité, à élever quelques plantes d’usage dans le commerce, surtout dans les teintures, comme le safran. Il en est d’autres qu’on ne cultive point dans ce pays et qu’on aime mieux tirer des étrangers ou de ses colonies, telles que le tabac ; d’autres qu’on est forcé d’en tirer, telles que le café, le sucre, l’indigo, etc. Le droit naturel semble laisser à chacun le soin de disposer de sa terre à son gré. C’est une suite du droit de propriété que les jurisconsultes définissent le droit d’user et d’abuser, mais malgré cette définition bonne ou mauvaise, on ne peut douter que le législateur, n’ait le droit de régler cet usage pour l’utilité générale de la société[3] ; d’empêcher par exemple qu’un homme ne substitue une magnificence stérile à une fécondité utile et qu’une terre destinée à nourrir un peuple de travailleurs ne soit plus que la promenade de quelques hommes oisifs. Il faut remonter aux premiers droits de l’humanité ; la terre a été donnée à tous les hommes ; ils sont tous fils de même père et aucun n’a été déshérité. Le partage des terres est une suite nécessaire de la nature de la société ; les inclinations particulières y conduisaient nécessairement et c’est la voie que la Providence avait tracée pour établir dans les sociétés cette inégalité de richesses d’où naît cet ordre, cette subordination, cette échelle d’états différents qui se distribuent entre les différents emplois, les différents arts nécessaires au bonheur de tous, et qui n’auraient jamais pu être exercés par des hommes toujours occupés des premiers besoins inséparables de la pauvreté et de l’égale distribution des richesses : voilà ce qui légitime le partage des terres et des droits de propriété. Un droit ne va pas plus loin que le titre sur lequel il est fondé, parce que l’effet est toujours proportionné à sa cause. Le droit de propriété est établi sur l’utilité générale ; il y est donc subordonné, et la puissance législatrice a droit de veiller à l’emploi que fait chaque particulier de ses terres ; seulement l’équité et l’intérêt public même lui prescrivent de léser le moins qu’il est possible l’intérêt du particulier ; plusieurs ordonnances rendues au sujet des bois et qui ont pour but leur conservation, montrent qu’on a su quelquefois se servir du droit.

Cette distribution des terres par rapport à leurs différentes productions peut se faire : 1° relativement au corps même de l’État comparé avec les pays étrangers ; 2° dans l’État, entre le corps de l’État et ses colonies ; 3° dans l’État lui-même, entre les différentes provinces, entre les différents cantons, les différentes paroisses, entre les différentes pièces de terre. Et dans tous ces différents regards, cette distribution doit être appuyée sur la physique et la politique combinées sur la physique, parce que chaque terre a des propriétés différentes qu’il faut toujours consulter ; sur la politique, tant pour ce qui regarde l’utilité absolue des denrées comparées entre elles et relative à leur consommation plus ou moins grande, que pour ce qui regarde leur utilité relative à la position des lieux qui en rend le débit plus ou moins aisé.

Relativement au corps de l’État, il est très possible qu’un État consente à se priver tout à fait d’une denrée, parce que la terre qu’il y destinerait lui produit une denrée plus précieuse et qu’il vend plus cher à l’étranger qu’il n’achète de lui celle dont il se prive ; il y a souvent de la folie à vouloir s’opiniâtrer à tirer tout de chez soi ; si les Anglais voulaient planter des vignes, ils se priveraient du revenu des terres qu’ils y consacreraient et n’auraient qu’une petite quantité de très mauvais vin, et qui leur coûterait bien plus cher que celui qu’ils achètent en France.

Depuis le fameux Acte de navigation des Anglais, toutes les puissances de l’Europe ont suivi l’exemple de ces républicains ambitieux et on cherche partout à se passer des autres nations. S’il était possible que chaque puissance parvînt à son but, il arriverait que tout commerce entre les nations serait détruit, parce que tout commerce est fondé sur des besoins réciproques. Cette politique est bonne quand une seule puissance s’en sert contre toutes les autres. C’est un de ces secrets qui peuvent faire la fortune de celui qui le possède et qui n’enrichit plus personne quand il est divulgué.

Aujourd’hui, toutes les nations de l’Europe sont trop éclairées pour souffrir qu’une seule puissance en fasse usage au préjudice de toutes les autres et la nécessité du commerce les forcera d’abandonner de concert une politique trop opposée à nos mœurs pour subsister. Le luxe sauvera le commerce ; ce que l’équité n’aurait pas obtenu de la politique, la folie des hommes le lui arrachera ; après tout, les nations, comme les hommes, ne sont riches que pour jouir.

Une politique plus noble peut tenir lieu de ces lois gênantes pour commerce. Si la nature du terrain qui se refuse à certaines productions, ou le plus grand avantage qu’on trouvera à faire porter à la terre des denrées plus utiles, s’oppose à ce qu’un État tire de lui-même certaines denrées, des colonies bien situées et en bon état lui fourniront ces denrées et lui procureront en même temps un débit plus prompt des siennes ; il étendra sa domination avec son commerce ; ces besoins réciproques seront un lien qui attachera la colonie à sa métropole ; le maître d’un État plus vaste, sans recourir à des lois gênantes et qu’on ne peut guère faire observer rigoureusement sans tyrannie, pourra se rendre indépendant de toutes les autres puissances et mettre entre toutes les parties de son État un juste équilibre. Cette utilité des colonies a été si sensible qu’on a été jusqu’à défendre la culture de certaines denrées dans l’État principal pour soutenir les colonies. C’est par principe qu’on fit arracher les tabacs qu’on avait permis de planter dans quelques paroisses de Guyenne ; si je ne me trompe, Melon rapporte avec éloge ce fait[4]. Mais il faut avouer que l’État n’en a guère profité ; il y a près de dix-huit ans que Melon écrivait et près de trente ans que cette opération a été faite, et encore aujourd’hui, le tabac qui se consomme en France se tire pour la plus grande partie des étrangers. Ou il fallait laisser croître le tabac en France, ou il fallait mettre nos colonies en état d’en fournir à notre consommation.

Au moyen des colonies, si elles étaient bien administrées, un État puissant serait en état de se passer entièrement des étrangers et, comme les petits États ne peuvent avoir de colonies, parce qu’il faut une certaine proportion entre le corps de l’État et les colonies, comme entre la tige et les branches, sans laquelle celles-ci sont ou trop faibles ou trop indépendantes, il soutiendra le commerce parce qu’il sera le facteur des petits États…

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[1] La Manufacture de Sèvres fut fondée en 1756.

[2] De Pompadour.

[3] Ce sont là les lois politiques, bien différentes des lois civiles, et qui doivent se combiner avec elles. Qui ne regarde que les lois politiques est un tyran ; qui ne regarde que la loi civile est un légiste ignorant.

[4] Essai politique sur le Commerce, 2e édition, p.161, 1736.

 

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