Jean-Baptiste Say moraliste (partie 2/3)

À la manière de La Bruyère, Jean-Baptiste Say propose dans son Petit volume des considérations morales piquantes sur la société de son temps. Composé d’aphorismes, de conseils et de développements critiques, ce texte curieux fait découvrir un moraliste et un philosophe, derrière l’économiste libéral que la postérité a reconnu comme un maître.

À l’heure où s’entame la saison des bonnes résolutions, c’est une lecture utile.


Jean-Baptiste Say,

Petit volume
contenant quelques aperçus des hommes et de la société

Troisième édition, entièrement refondue par l’auteur, et publiée sur les manuscrits qu’il a laissés,
par Horace Say, son fils

(Paris, Guillaumin, 1839)

[suite de la partie précédente]

Après avoir pesé les biens et les maux de la vie, on a ingénieusement prouvé l’égalité des conditions ; on a prouvé ce qui n’est pas : c’est-à-dire qu’un gueux rongé d’ulcères et de vermine, manquant de tout, est aussi heureux qu’un propriétaire campagnard qui possède trente mille francs de revenu.

Pour ne point sortir du vrai dans cette question, il me semble qu’il faut se réduire à cette considération : L’homme ne jouit que par l’exercice modéré de ses facultés ; or, les facultés de chaque individu sont bornées à un petit nombre : nul n’a deux estomacs pour digérer : les plaisirs les plus délicieux ne peuvent se renouveler qu’un certain nombre de fois tous les ans ; donc les moyens de jouir sont également bornés pour tout le monde.

Mais le nombre des facultés humaines, quoique nécessairement borné, est plus ou moins étendu selon les conditions, les caractères, les talents et le degré de civilisation où l’on est parvenu. Le judicieux emploi qu’on en fait les étend ; la culture de l’intelligence les multiplie. De là des facultés nouvelles et par conséquent de nouveaux moyens de jouir. La culture des lettres, par exemple, procure des plaisirs dont le manant grossier n’a pas la moindre idée. On jouit de l’influence qu’on exerce par ses talents comme par son pouvoir. Ce sont des facultés dont l’usage est une jouissance ; et ceci nous montre en passant quel mauvais calcul c’est de faire un mauvais usage de son pouvoir et de ses talents. On sape sa propre influence et l’on altère les moyens qu’on a de jouir.

Le bonheur ne se compose pas seulement de jouissances ; il dépend aussi de l’absence des maux ; et peut-être y a-t-il plus de manières de souffrir, au moral et au physique, qu’il n’y a de manières de jouir. Aussi est-ce là, si je ne me trompe, qu’il faut chercher les plus grandes inégalités dans le sort des humains.

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L’honneur ! l’un des sobriquets de la vanité…… Au pluriel, c’est encore pis.

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Plusieurs voies conduisent aux honneurs : d’abord les actions honteuses…. — Et ensuite ?… — Laissez-moi le loisir de chercher.

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Les nations ne savent pas ce qu’elles perdent à ne pas tout simplement honorer ce qui est honorable, et mépriser ce qui est méprisable. Lorsqu’un peuple ne sait ni mépriser ni haïr, on le gouverne à coups de pied au…

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À qui les gens du grand monde pardonnent-ils une bassesse ? Est-ce à l’indigent assailli par le besoin, ou bien à l’homme qui ne manque de rien, et qui est décoré de titres pompeux, de fonctions importantes ?

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Lorsque les Confessions de J.-J. Rousseau parurent, les gens du beau monde furent horriblement scandalisés que l’auteur eût osé révéler les faiblesses de madame de Warens, qui n’existait plus, n’avait point laissé de famille, et au total composait une femme assez peu respectable ; et les mêmes personnes ne faisaient nulle difficulté de tympaniser beaucoup de femmes recommandables par leurs bonnes qualités, leur esprit et leurs alentours. On veut se faire passer pour délicat, mais on s’inquiète peu de l’être.

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Montesquieu distingue dans la société deux sortes d’hommes : ceux qui amusent, par opposition avec ceux qui pensent. Ah ! Montesquieu, la troisième espèce, celle qui ne pense ni n’amuse, que vous a-t-elle donc fait pour l’oublier ainsi ?

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Dialogue.

ALCESTE.

Je veux devenir un homme de bonne compagnie. Voyons ; que faut-il faire ?

PHILINTE.

Amuser, ne blesser aucun amour-propre.

ALCESTE.

Que faut-il de plus ?

PHILINTE.

Rien.

ALCESTE.

Vous plaisantez.

PHILINTE.

Nullement.

ALCESTE.

Un homme qui aurait malversé dans ses emplois, qui aurait sacrifié son pays pour un vil intérêt, n’est certainement pas admis dans la bonne compagnie.

PHILINTE.

Pourquoi non, s’il a eu l’adresse d’esquiver le scandale, s’il est riche, s’il a des titres, des plaques et des rubans ?…

ALCESTE.

S’il en est ainsi, vive la bonne compagnie pour faire le bonheur d’un pays !

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Le grand monde ne veut pas d’un ouvrage qui lui donne à penser : c’est trop pénible. Il ne veut pas d’un livre qui montre trop de défauts à corriger : la tâche effraie sa paresse. Que veut-il donc ? Probablement que le bien se fasse tout seul.

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Damis a lu un livre dont les idées lui ont paru neuves et justes ; Damis en convient ; il vante l’auteur comme devant faire autorité. Vous vous imaginez que Damis a adopté ces mêmes idées, qu’elles ont rectifié les siennes, qu’il en va faire la règle de ses discours, de ses actions… Il n’y a pas seulement songé ; l’instruction a passé au travers de sa tête comme le jour à travers une vitre ; rien n’est demeuré. Vous lui en faites l’observation : Tout cela est bon pour les livres, répond-il. — Tête bleu ! ce qui, dans les livres, n’est pas pour passer dans la pratique, n’est bon à rien.

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Voulez-vous connaître le degré de philosophie des personnes avec lesquelles vous êtes en rapport de société ? examinez quels nombres de sujets peuvent fournir matière à vos conversations avec elles. Plus ces sujets seront nombreux, plus ces personnes auront de philosophie, d’amour du vrai. En effet, les préjugés, qui sont des opinions acquises, non par suite des observations, des raisonnements que nous avons faits, mais de confiance et sur l’autorité d’autrui, n’admettent point de discussions ; tandis que les opinions raisonnées peuvent toujours être modifiées par de nouvelles lumières acquises. Vous pouvez parler de l’origine du monde avec un philosophe ; vous ne le pouvez pas avec un juif. Pour lui, l’origine du monde est dans la Genèse.

Cette règle s’applique à tous les sujets. Vous ne pouvez franchement chercher la meilleure forme des gouvernements, avec l’homme qui croit qu’il n’y a qu’un bon gouvernement, celui de son prince légitime ; vous ne pouvez non plus discuter sur la morale avec un autre ; l’incontinence, suivant lui, n’est pas blâmable en raison du mal qui en résulte pour la société, mais en raison de la réprobation des lois civiles et canoniques.

Dans telle maison, il y a des préjugés en musique ; dans telle autre des préjugés en littérature. On est obligé dès lors de glisser sur ces sujets-là.

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On peut dire au sujet de beaucoup de sociétés et de conversations :

C’est avoir profité que savoir s’y déplaire.

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La bonne compagnie a un mérite incontestable et qu’on peut prouver par de bonnes raisons : c’est qu’elle vaut mieux, à tout prendre, que la mauvaise.

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Il y a deux peuples à Paris : l’un qui ne vit que pour travailler et souffrir ; quand il a quelques instants de loisirs et quelque argent de reste, celui-là les dépense dans une guinguette à boire et à danser. L’autre peuple est composé de gens à la mode, qui ne rêvent le matin qu’à trouver quelque moyen de s’amuser le soir, et parmi les amusements ils donnent toujours la préférence à ceux qui les tirent hors d’eux-mêmes, et leur montrent des gens et des objets nouveaux.

Dans l’une et l’autre classe, on voit qu’il reste peu d’instants où l’âme puisse fermenter et s’élever au bouillonnement des grandes passions.

N’attendez de grandes choses que des hommes peu répandus et peu avides des amusements du beau monde.

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Manquer d’égards dans les relations sociales est le signe presque certain d’un défaut d’éducation, car la bonne éducation enseigne à étudier les convenances d’autrui. C’est pour cela qu’on a des égards bien souvent, non par intérêt pour les autres, mais par respect pour soi-même et pour se faire considérer.

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Règle générale : l’homme qui comprend une plaisanterie, a de l’esprit. Entend-il la plaisanterie, il en a encore davantage.

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Androphile a toujours procuré peu de divertissement à ceux qui ont essayé de le mystifier. Quel parti tirer en ce genre d’un homme qui regarde le monde comme une mystification perpétuelle, où les mystificateurs font, les uns le rôle de gens d’esprit, les autres celui de grands seigneurs, et tous le rôle d’honnêtes gens ?

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Un sot sans prétentions est moitié moins sot qu’un autre.

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Il me semble que tous nos moralistes ont fait injure aux femmes, en joignant ensemble dans leurs considérations, les femmes et l’amour. On dirait qu’elles ne sont bonnes qu’à faire l’amour. Certes, elles sont aussi nos mères, nos filles, nos amies de fortune et d’infortune ; elles sont une partie fondamentale de nos sociétés politiques. On a prétendu qu’il se fondait toujours dans l’amitié qu’elles nous inspirent, une autre espèce de sentiment qui tient à la différence du sexe. C’est possible, appelez cela comme vous voudrez, j’y consens ; il n’en est pas moins vrai que l’amour n’y est pour rien.

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Les femmes s’attachent aux hommes plutôt encore par le plaisir qu’elles procurent que par celui qu’elles reçoivent, de même qu’elles s’attachent à leurs enfants à proportion des soins qu’elles leur ont prodigués, et même des peines qu’ils leur ont coûtées. C’est ce qui fait que, sauf chez les personnes dépravées, on trouve de si bonnes amies chez les femmes dont on a obtenu autrefois les faveurs. Il y a au surplus dans l’humanité tout entière un sentiment analogue à celui-là, et qui fait que nous sommes animés de bienveillance en général envers les objets de nos bienfaits. Il y a plus d’attachement du bienfaiteur à l’obligé, que de l’obligé au bienfaiteur, et c’est mériter un surcroît de faveur, que de savoir se laisser obliger à propos et sans se dégrader. Lorsqu’une vanité trop susceptible s’y oppose, c’est une faute de conduite.

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Les Anglais ne font jamais de compliments aux femmes. Ils les aiment, comme on fait partout, parce qu’il est impossible de ne pas les aimer ; mais enfin ils ne leur font pas des compliments, qu’ils taxent de faussetés prétentieuses, et ils sont très fiers de cela. Ils ne sentent pas que si le compliment n’est pas une vérité, il annonce du moins le désir de plaire, et ce désir est toujours flatteur pour celle qui l’inspire. Les compliments qu’on adresse aux femmes, sont comme les civilités que se font entre elles les personnes bien élevées ; ils remplacent le sentiment, comme les civilités remplacent la bienveillance et le respect. Ils sont l’image d’une disposition qui flatte ; et comme on ne les prend que pour ce qu’ils valent, il y a dans ce commerce peu de danger et beaucoup d’agrément.

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Il y a bien peu de femmes qui aient l’esprit assez élevé pour entendre de sang-froid parler des défauts de leur sexe.

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L’amour maternel sans doute était nécessaire pour faire supporter aux mères les soins rebutants que réclame la première enfance ; mais c’est un sentiment bien aveugle ! Une mère satisfait aux caprices de son enfant avec le même dévouement qu’à ses besoins réels, et lui fait plus de mal en le gâtant, qu’elle ne lui a fait de bien en lui donnant l’existence et les soins qui l’ont soutenue ; inférieures en ce point aux femelles des animaux, qui favorisent uniquement le développement de leur progéniture, mais l’abandonnent à elle-même du moment qu’elle peut se tirer d’affaire.

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La galanterie, que je ne confonds pas avec l’amour, est un jeu où tout le monde triche : les hommes y jouent la sincérité, les femmes la pudeur, et chacun se trompe ; mais il faut que la volonté du ciel soit faite.

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De quelque manière qu’on déguise la chose, il faut avouer qu’au village, comme à la ville, comme à la cour, il y a toujours dans l’homme quelque peu de la bête féroce, et dans la femme quelque chose de l’animal domestique. — Cette vérité ne laisse pas d’être grossière. — J’en conviens ; aussi j’ai soin de la dire entre nous.

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La Sunna ou tradition orale de Mohammed recommande, par trois fois, de traiter les femmes avec indulgence. C’est une des meilleures choses qu’il y ait dans la Sunna, où l’on en trouve beaucoup de bonnes.

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Les femmes sont l’alpha et l’omega, le commencement et la fin. Quel homme n’a pas commencé et fini par elles, sans parler du reste.

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Que de misères dans l’amour malheureux ! Penchants contrariés par la fortune, par l’ambition, par la religion ; des enlèvements ; des fils déshérités ; des femmes infidèles ; des jalousies ; des querelles ; des perfidies ; des vengeances !

Que de misères encore dans l’amour heureux ! Des enfants à élever, à établir ; quelquefois à perdre ! le déchirement des séparations ; les torts de la fortune, qui souvent frappe des êtres chéris ; l’uniformité ; l’ennui !…

Hé bien, avec tout cela, il n’y a rien de si charmant que l’amour…… même l’amour malheureux.

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La jeunesse aime qu’on l’amuse, et vous tient compte de ce que vous faites dans ce but, beaucoup plus que ce que vous faites pour son utilité. Cette disposition de la jeunesse dure pour les femmes pendant toute leur vie. Les frais qu’on fait pour leur plaire, indépendamment de l’amusement, montrent l’envie de leur plaire ; et c’est ce qui excite le plus de reconnaissance.

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L’amour et l’objet aimé sont tout pour une femme qui aime. Dans un jeu où elles mettent tant du leur, elles exigent beaucoup. Si l’homme qu’elles aiment si bien, avec tant d’abandon, s’occupe de quelque chose qui ne soit pas elles, il est indifférent, il manque de confiance ; c’est un égoïste, un ingrat, on le méprise, on le déteste. Aussi voit-on souvent les hommes embarrassés de l’amour qu’on a pour eux.

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Les femmes sont rarement satisfaites de l’attachement que les hommes ont pour elles. L’amour chez les hommes est moins tendre, moins désintéressé que le leur. Elles s’en prennent à l’individu : c’est la faute de la nature ; et la nature en cela est favorable aux femmes elles-mêmes. Qui donc se mettrait en état de pourvoir aux besoins de la famille, si l’homme passait son temps à soupirer ou à chanter comme à l’Opéra :

Quand on sait aimer et plaire,

Qu’il est doux d’aimer nuit et jour ?

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L’âge des illusions, les moments d’illusion, l’âge et les moments où l’on croit vrai, non pas ce qui est vrai, mais ce que l’on désire. Les hommes ont des illusions quand ils sont jeunes ; les femmes en ont à tous les âges ; et tout le monde en a dans les temps de factions.

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Le vulgaire, c’est-à-dire presque tout le monde, reçoit ses opinions toutes faites. Quand la fabrique est mauvaise, on les reçoit mauvaises, c’est-à-dire fausses, sottes, peu favorables au bien-être de la société. Nous vivons encore en grande partie sur des opinions fabriquées dans des temps de barbarie ; nous les usons jusqu’au bout.

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Ce n’est pas une preuve de la vérité d’une opinion, que de dire qu’elle est généralement reçue. Ce fut une opinion bien générale pendant un temps que les épreuves par le duel et par les éléments, qu’on appelait jugements de Dieu, étaient la meilleure de toutes les jurisprudences, puisque Dieu, qui est la justice même et qui est tout-puissant, ne pouvait laisser condamner un innocent. Quel tribunal lisait mieux dans les cœurs ? quel plus intègre ? quel plus indépendant de l’influence des hommes ? Hé bien, y a-t-il maintenant un seul homme dans les cinq parties du monde qui veuille prendre la défense des jugements de Dieu ?

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L’usage est la loi des gens médiocres, comme les proverbes sont la morale du peuple. Mais les proverbes valent mieux que l’usage.

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C’est l’usage, est une mauvaise raison qui dispense d’en donner une bonne.

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Pour n’être surpris de rien, il ne faut pas être moins sot que pour être surpris de tout. Si un certain fonds d’instruction et de réflexions est nécessaire pour comprendre comment une chose qui paraît un prodige n’est qu’une conséquence très naturelle de la nature des hommes ou des choses ; dans d’autres circonstances il faut une profonde sagacité pour comprendre combien ce qui paraît tout simple, est au-dessus de la portée ordinaire des capacités humaines, ou enfin quel concours difficile de circonstances il a fallu pour produire un tel effet.

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Idée fixe : démence.

Parti pris, à certains égards, de manière à ne pouvoir plus consulter la raison : préjugés.

Jugement libre sur tous les points et dans toutes les conditions : sagesse.

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La plus belle pensée, la plus neuve, la plus utile, n’obtiendront jamais en public autant d’applaudissements qu’un lieu commun de morale.

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Lorsqu’on met en avant un principe incontestable, il faut s’attendre qu’il sera contesté. Il est vrai qu’ensuite il prend racine, puis grandit, puis enfin est adopté par tout le monde ; mais il n’en est pas moins constant que la vérité ne brille pas de son propre éclat. Le temps est un élément indispensable pour son triomphe.

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Il n’est pas si difficile de trouver une vérité que de la faire entrer dans les esprits.

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On ne peut devenir homme supérieur à volonté ; mais au point où nous sommes parvenus, il n’est personne qui ne puisse accroître considérablement sa capacité. Que faut-il pour cela ? De bons livres et de la réflexion. La lecture nous rend maîtres de l’expérience et des découvertes du passé, et la réflexion nous apprend l’usage qu’il en faut faire.

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Le temps éclaircit bien des questions ; mais que d’opinions deviennent problématiques avec l’âge ! La vieillesse est la mère du doute.

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On pourrait faire un essai historique assez piquant sur le danger des plaisanteries. En France surtout, c’est l’arme qui blesse le plus et qu’on pardonne le moins. Une plaisanterie sur le prince de Condé fit perdre à Saint Evremont la charge de lieutenant dans les gardes de ce prince ; une autre plaisanterie lui fit perdre sa fortune sous le ministère de Mazarin ; et une troisième plaisanterie, sur les créatures de ce cardinal, le força à s’exiler en Angleterre où il mourut.

Beaucoup de guerres n’ont eu pour cause que des plaisanteries mordantes, comme celles du roi de Prusse sur les maîtresses de Louis XV. On sait que Bonaparte n’y était pas insensible. On en peut juger par le long exil de madame de Staël, de madame de Bourdic, etc.

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La vengeance est un morceau de roi ; mais il faut y prendre garde, car c’est le morceau indigeste.

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Quand on sort de lire les Vies de Plutarque, on est fier d’être homme. Lorsqu’on vient de lire les Maximes de Larochefoucauld, on en est honteux. Larochefoucauld fut, dans sa jeunesse, un intrigant politique ; un homme de bonne société et de mœurs douces plus tard ; un homme d’esprit dans tous les temps ; un grand caractère, jamais.

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On veut être apprécié ; mais on n’aime pas à être apprécié tout juste ce qu’on vaut.

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À coup sûr, votre principal mérite, aux yeux d’un homme quel qu’il soit, est de savoir apprécier le sien. Je me trompe, vous pouvez avoir un mérite supérieur encore à celui-là : c’est de reconnaître le mérite qu’il croit avoir plutôt que celui qu’il a. Par une conséquence naturelle, votre plus grand tort à ses yeux, est de le remettre à sa place.

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Certains hommes qui ont des talents, du mérite, du génie même, ne se plaisent que dans la société de leurs inférieurs, afin d’y briller. Mauvais calcul : en se mêlant avec les sots on dégénère ; en se frottant contre des gens d’esprit, il reste quelque chose du parfum.

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On favorise la jeunesse ;

Mais avec l’âge mûr on agit de rigueur.

C’est encore dans cette malheureuse vanité humaine qu’il faut chercher la cause de cette disposition. Avec les jeunes gens, on est dans une attitude de protecteur ; on donne des avis, on est bien aise que le succès les justifie ; on compte sur leur reconnaissance. Mais, quant aux hommes faits, on les traite comme des émules, des concurrents, et souvent même comme des ennemis. On ignore que la bienveillance provoque la bienveillance, et que, dût-on rencontrer des ingrats, c’est encore un assez beau partage que de faire des ingrats.

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Il y a parmi les hommes une sorte de solidarité qui fait qu’on est fier quelquefois, et souvent honteux, d’être de l’humanité. C’est ce que sentait le comte de Montécuculi, rival de Turenne et digne de l’être, puisqu’il sut l’apprécier, lorsqu’il dit en soupirant de la mort de ce Guerrier citoyen : Il faisait honneur à l’homme. Ne dit-on pas de beaucoup d’autres qu’ils sont la honte de l’humanité ? La solidarité des hommes entre eux est plus étroite encore quand il s’agit, non de l’humanité tout entière, mais d’une nation en particulier. On est plus fier d’une qualité, on rougit davantage d’un travers, qui ne sont point partagés par d’autres nations. Cette observation est encore plus sensible de province à province, de famille à famille. La solidarité plus réduite marque davantage.

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Il existe un peuple insulaire où tout est justifié, du moment que la nation y trouve son avantage. Trouvez-vous ce caractère national beaucoup plus recommandable que celui de l’égoïste dont la justification équivaut toujours à ceci : De quoi vous plaignez-vous ? ce que j’ai fait, c’était pour mon bien.

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Milord, pensez-vous que le dédain anglais soit beaucoup plus facile à supporter que la jactance française ?

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Les hommes sont faits de même sorte, mais leur naturel se manifeste de différentes façons. La vanité du sauvage consiste à se montrer la figure et le corps bien barbouillés de taches indélébiles, avec de belles plumes à la tête, au derrière. La vanité de l’Italien consiste à placer, s’il peut, des galons sur les mêmes endroits. La vanité de l’Anglais et du Turc gît à ne point compromettre leur dignité nationale ; à s’enfoncer dans leur morgue et dans leur gravité ; et surtout à ne jamais laisser croire que vous puissiez leur être utile, ou les instruire, ou les amuser. L’orgueil national des Anglais s’attache à tout : à l’énormité de leur dette, bien qu’elle soit un malheur et une iniquité ; au nombre des criminels qu’ils condamnent, des pots de bière qu’ils avalent et des rôtis qu’ils dévorent. Ils disent et même pensent du mal des étrangers ; ce qu’il y a de louable chez les étrangers est toujours, du moins, fort au-dessous de qui se fait chez eux-mêmes ; ils affectent un silence dédaigneux, marchent par enjambées, et n’accordent nulle attention à ce qui se passe à côté d’eux. La vanité du Français n’est pas si exclusive. Sans chercher à humilier les autres, il aime à faire valoir les avantages qu’il a, quelquefois même ceux qu’il n’a pas ; et s’il est convaincu de fanfaronnade, il en rit le premier, pourvu que vous n’affectiez pas de le rabaisser. Rendez justice à sa bravoure, et tout vous sera pardonné. Quel peuple se vante du bien qu’il a fait aux autres ? aucun. Oh ! que nous sommes encore égoïstes et même un peu sauvages !

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En Angleterre la campagne offre des paysages délicieux ; on y voit des habitations propres et soignées, de jolis jardins, de beaux arbres, des fleurs ; cependant l’ensemble est triste, comme le sourire d’une personne malheureuse. Dans ce pays les réunions de plaisir, les fêtes populaires, les farces même sont tristes.

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On peut connaître qu’une nation est plus ou moins avancée dans la civilisation selon qu’elle estime plus ou moins la fermeté et la justice, et méprise plus ou moins les qualités du spadassin. De tous les hommes, c’est le sauvage qui fait le plus de cas des armes ainsi que de la force du corps, et qui a le moins d’égard pour la raison.

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Il est un pays sous le quarante-neuvième parallèle, où l’on cède de bonne grâce à la force, et où l’on dispute toujours contre la raison.

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Depuis longues années, par de profondes méditations , je cherche en vain à découvrir lequel des deux est le plus ridicule, d’un grand benêt, dans la force de l’âge, marmottant à deux genoux ses patenôtres ; ou bien d’un bourgeois affublé d’une peau d’ours sur la tête, d’une moustache postiche, et se croyant un sapeur.

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Tatouage[1] des sauvages de la mer du Sud, moustaches des sauvages d’Europe ! même chose. Hélas ! quel homme est en droit de se moquer d’un autre !

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Entre l’enfant qui bat le tambour qu’on vient de lui acheter à la foire, et l’officier qui, fier des épaulettes dont il a reçu le brevet, promène à pied ses éperons, en usant le pavé du bout de son sabre, la différence n’est pas si grande que beaucoup de gens voudraient nous le faire croire.

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Aux combats de taureaux, un boule-dogue se jette sur l’animal que son maître lui désigne et qui ne lui a fait aucun mal ; il le déchire, et la gueule ensanglantée revient tout fier demander sa récompense. Sauf que le boule-dogue ne marche pas sur deux pattes et n’a pas l’épée au côté, quelle différence trouvez-vous entre lui et un militaire ? Je ne veux pas dire un soldat : cet infortuné marche contre son gré, et s’il ne tue pas, on le tue. Je veux dire un officier, et encore mieux un maréchal qui peut rester chez lui, et déclarer nettement qu’il ne prendra nulle part à une guerre qu’il désapprouve. — C’est mon métier. Dira l’officier. Si je massacre mes semblables, c’est au péril de ma vie. — Hé ! malheureux, ne voyez-vous pas que le voleur de grand chemin peut donner la même excuse. On sent que la guerre de politique et d’ambition est la seule dont il puisse être ici question. Celle qu’une nation livre pour se défendre contre l’attaque ou les préparatifs d’un ennemi ; c’est un acte forcé, comme le coup de pistolet qu’on tire à celui qui vous demande la bourse ou la vie.

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Tout le monde entend ce que c’est que le courage militaire, ce courage qui fait braver le danger dans les combats, et même qui fait supporter les privations et les fatigues de la vie militaire. Les mots courage civil présentent des idées un peu moins claires. Celui-ci est ce courage qui, dans les diverses situations où l’on peut se trouver dans la vie sociale, nous porte à sacrifier volontairement la sûreté de notre vie, et les agréments de notre position, notre réputation, s’il le faut, nos espérances, enfin tous les avantages sociaux auxquels nous pourrions prétendre.

L’un et l’autre courages peuvent être inspirés par de nobles motifs, ou simplement par nos passions ou par nos vices. On voit des hommes hasarder leur vie dans les combats pour défendre leur pays, et d’autres pour soutenir un tyran qui les paye, d’autres encore par un point d’honneur qui n’est qu’une vanité puérile, lorsqu’il n’a point un but utile. On a vu des hommes déployer un grand courage civil dans la défense de la plus noble des causes, et d’autres par un simple esprit de parti ou par une opiniâtreté que rien ne justifiait. Le tribun Métellus s’opposant à la spoliation du trésor public par César, et Caton défendant pied à pied la liberté de Rome contre le même usurpateur, ont montré du courage civil. Sully déchirant, en présence d’Henri IV, la promesse de mariage que ce prince allait donner à Gabrielle d’Étrées, a fait preuve du même courage. Les uns et les autres étaient animés des plus nobles motifs. Le théologien Lambert, qui se fit brûler à l’appui de la thèse qu’il avait soutenue contre le roi d’Angleterre Henri III, n’était qu’un entêté.

Le courage militaire a de tout temps été plus dangereux qu’utile pour les nations. Les armées attirent la guerre. La guerre, si elle est malheureuse, vous asservit à l’étranger, et vous payez tribut ; si elle est heureuse, elle vous asservit à un chef militaire, et vous payez tribut. Pour défendre l’indépendance, il ne faut que des milices ; elles suffisent aux nations qui prétendent à être bien administrées, et qui ne veulent pas être conquérantes[2].

Le courage civil, s’il est mal entendu, n’est funeste qu’à lui-même. Il a souvent sauvé les peuples, et ne leur a jamais été contraire. Quel mal peut faire un homme dont le courage n’est pas de massacrer, de ravager, de dompter, mais de périr ?

Une société qui connaîtrait ses vrais intérêts ne distribuerait donc jamais son admiration, ses décora-lions et ses récompenses, au courage militaire, mais au courage civil.

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Vous êtes glorieux de ce que votre gouvernement lève de grosses armées, recule ses frontières, dicte des lois au loin ! Insensé ! en êtes-vous plus riche et plus heureux ? Les simples citoyens disparaissent dans ces énormes masses qu’on appelle de grandes nations. Ils ne sont plus que des gouttes d’eau entraînées dans le vaste courant d’un fleuve, et qui, bien loin d’influer sur son cours, ne peuvent pas même y être aperçues.

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Tous les gouvernements (les meilleurs comme les plus mauvais), affectent les intentions les plus pures, les plus généreuses, les plus grandes. On fait des dilapidations en parlant d’économie, des guerres en protestant de son amour pour la paix, des spoliations par respect pour la justice, et des actes arbitraires au nom des lois ! Aussi, je le vois, vous ne croyez plus à ces belles enseignes. Vous n’entrevoyez aucun moyen de juger de l’honnêteté du pouvoir. Cependant il en est un ; il est même infaillible. Rappelez-vous le vieux proverbe : Dis-moi qui tu hantes, je te dirai qui tu es. Faites-y un léger changement, un mot…. Vous n’y êtes pas ? Non. — Dis-moi qui tu places,… Ah ! vous y êtes.

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Ce n’est pas sur des mots qu’il convient de juger les princes. Un mot heureux n’est souvent que le charlatanisme d’un homme d’esprit. Quand Bonaparte répondit à un académicien qui voulait que la noblesse fût un titre pour être admis à l’Institut : Ah ! monsieur de Fontanes, laissez-nous tout au moins la république des lettres, y eut-il une seule personne douée d’assez de bonhomie pour s’imaginer que Napoléon voulût laisser subsister quelque liberté, même à l’Académie ? Notons les actions et non pas les paroles. Ce n’est pas la poule au pot qui me montre l’excellence du caractère de Henri IV : je la trouve dans cet hommage irrécusable qui lui est rendu par Sully : « J’aurais voulu que ce prince, rendant justice à ceux qui le servaient avec zèle et affection, eût refusé tout autre secours, et se fût jeté dans leurs bras. Je me persuadais qu’après cette démarche éclatante l’Angleterre, la Hollande et tout ce qu’il y a de puissances protestantes en Europe, auraient fait en sa faveur de si puissants efforts, qu’ils auraient suffi à le mettre sur le trône sans qu’il en eût eu aucune obligation aux catholiques. En cela, comme dans tout le reste, les lumières du roi étaient bien supérieures aux miennes. Il comprit, dès le premier instant, qu’un royaume tel que la France ne s’acquiert point par des mains étrangères ; et quand même il aurait jugé la chose possible, c’était le cœur des Français plus que leur couronne que ce bon prince voulait conquérir ; et il regardait comme leur bien légitime les récompenses qu’il eût été obligé, en ce cas, de donner, à leur préjudice, à ceux qui auraient été les auteurs de son élévation[3]. »

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On a vu des hommes au sommet du pouvoir ne rien faire pour l’humanité et pour la vraie gloire, parce qu’ils méprisaient l’humanité et l’opinion des hommes. Ils jugeaient l’humanité d’après eux-mêmes ou tout au plus sur de mauvais échantillons. Présentant des appâts à toutes les passions viles, toutes les passions viles ont volé vers eux ; et ce qui les entourait était pour eux le monde. Mais le monde était ailleurs que dans leur mascarade. On a pu les comparer à ce nocher qui, préoccupé de l’idée qu’il n’avait à percer qu’un nuage, est allé se briser contre un rocher.

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L’ambition, comme la colère, conseille presque toujours mal.

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Les mauvais gouvernements sont enduits d’une espèce de glu à laquelle viennent s’attacher l’avidité, la délation, le mauvais sens, tous les vices, et qui inspirent un insurmontable dégoût aux bonnes intentions, aux vues élevées, à la saine raison. Qu’arrive-t-il ? les mauvais gouvernements se font mépriser et haïr ; mais ils ont pour eux les méchants qui sont plus maniables, moins scrupuleux ; et les mauvais gouvernements, tout mauvais qu’ils sont, peuvent durer longtemps, parce qu’un changement est toujours difficile et dangereux.

Je me suis hasardé une fois de reprocher à Napoléon qu’il dépravait la nation. Il est impossible de rendre la finesse du dédain avec lequel il me répondit : Vous ne savez donc pas encore que l’on gouverne mieux les hommes par leurs vices que par leurs vertus ? Où cette prétendue habileté l’a-t-elle conduit ? Quel est l’avantage d’avoir pour soi les pervers ou les sots, dont le règne n’a qu’un temps, parce que tout l’ébranle, et d’avoir contre soi le bon sens, les lumières et la bonne foi, dont chaque nouvelle circonstance avance l’autorité, et dont le règne est le plus inébranlable, parce qu’il est fondé sur l’intérêt du plus grand nombre ?

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La simple droiture et les bonnes intentions dans les rois, quand elles se manifestent autrement que par des paroles, sont une si excellente chose, qu’elles ont suffi pour faire des grands hommes. Ôtez cela à Henri IV, et ce n’est plus qu’un officier galant et brave. Mais sans l’amour du bien public, qu’il faut de talents et de circonstances favorables pour faire, je ne dis pas un grand homme (il n’en est point sans l’amour du bien public), mais seulement un grand personnage !

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Pour peu que l’on continue à donner le nom de grands hommes aux dévastateurs de l’espèce, on va rendre ce mot odieux. Celui de héros est déjà presque ridicule. Le véritable grand homme est l’homme qui devance son siècle, en quelque genre que ce soit, qui lui fait faire quelques pas en avant. Que dirons-nous de ceux qui ne peuvent pas le suivre ?

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Acéphale prend un cocher qui le verse dans un fossé à gauche du chemin. Il se relève un peu meurtri, et change de conducteur. Celui-ci le verse à droite : Ho, ho ! dit-il… il n’y a pas de route. Acéphale, la route existe ; elle est belle ; mais tu prends de mauvais cochers.

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Le public aime un peu les gens qui sont bons, et beaucoup ceux qui pourraient être méchants, et qui ne le sont pas. Donnez-moi le pouvoir de faire du mal : en me croisant les bras je vais me faire adorer.

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Les bonnes gens disent : Le prince a de bonnes intentions ; il est seulement fâcheux qu’il soit mal conseillé. Mais on ne donne jamais aux princes que les conseils qu’ils aiment à recevoir. Ce sont les mauvais princes qui font les mauvais conseillers, et les bons princes qui font les bons. Caligula n’en a point eu de bons, et Marc-Aurèle n’en a point eu de mauvais ; et cependant de l’un de ces règnes à l’autre, la corruption des Romains avait fait des progrès. Marc-Aurèle aurait trouvé en abondance des hypocrites et des méchants s’il en avait eu besoin, témoin ceux que trouva son successeur. Les rois ne sont jamais innocents des fautes et des crimes qui se commettent sous leur gouvernement.

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C’est une chose qui m’a toujours semblé une insulte au public, que ces discours d’apparat, à la louange du prince, ou de quelque autre, où un orateur prononce en termes ronflants le contraire de ce qu’il pense, devant une assemblée qui sait le contraire de ce qu’il dit. Et que penser de ce public qui digère patiemment, sans avoir l’air d’en être trop incommodé, des bassesses auxquelles il a l’air de prendre part, des mensonges qu’il ne peut contredire, et des sottises qu’il ne lui est pas permis de siffler ?

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Ce qui devrait dégoûter de la flatterie et des flatteurs, c’est de voir que jamais les bons princes n’ont été loués autant que les mauvais. Tibère fut loué de ses mœurs, et Néron d’avoir égorgé sa mère. Ce qui valut le plus d’éloges à Louis XIV, à qui l’on en pouvait donner tant d’autres à juste titre, ce fut la révocation de l’édit de Nantes.

La vérité seule est flatteuse, de même que la seule vérité peut faire outrage. Quel magnifique éloge que le vers de Turgot sur Franklin !

Eripuit cœlo fulmen, sceptrumque tyrannis.

Rien ne peut donner une idée plus haute de la capacité de son esprit, et en même temps de l’excellence de sa morale. Mais supposez que Franklin n’ait pas en effet arraché la foudre au ciel et le sceptre aux tyrans, cet éloge est moins que rien.

[à suivre]

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[1] Peintures baroques dont se barbouillent les sauvages.

[2] De notre temps, l’Europe n’a été ravagée que par des troupes régulières, et l’indépendance des États n’a été sauvée que par des milices.

[3] Mém. de Sully, liv. v, année 1592.

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