Jean-Baptiste Say moraliste (partie 3/3)

À la manière de La Bruyère, Jean-Baptiste Say propose dans son Petit volume des considérations morales piquantes sur la société de son temps. Composé d’aphorismes, de conseils et de développements critiques, ce texte curieux fait découvrir un moraliste et un philosophe, derrière l’économiste libéral que la postérité a reconnu comme un maître.

À l’heure où s’entame la saison des bonnes résolutions, c’est une lecture utile.


Jean-Baptiste Say,

Petit volume
contenant quelques aperçus des hommes et de la société

Troisième édition, entièrement refondue par l’auteur, et publiée sur les manuscrits qu’il a laissés,
par Horace Say, son fils

(Paris, Guillaumin, 1839)

[suite de la partie précédente]

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Les sobriquets que les beaux esprits de cour ou les historiens de collège ont ajoutés aux noms de certains princes ne peuvent plus convenir à un siècle éclairé où l’on se pique de ne plus juger sur l’étiquette du sac. Qui pourrait maintenant reconnaître dans Charles le victorieux, l’indolent amoureux d’Agnès Sorel ; et dans Louis le juste, le plat exécuteur des volontés du cardinal de Richelieu, et le bourreau du vertueux de Thou ?

Je ne sais pourquoi, mais cela porte malheur à la gloire des princes d’être salués de leur vivant du nom de grand. Alexandre-le-Grand ne passe plus que pour un grand fou ; à peine sait-on à présent que François Ier, roi de France, fut appelé généralement François-le-Grand jusqu’à sa mort ; Louis-le-Grand est redevenu Louis XIV, heureux si nos neveux ne l’appellent pas Louis-le-Fastueux ; Frédéric-le-Grand commence à redevenir Frédéric II, roi de Prusse….. Je vous fais grâce des autres. Quelques-uns n’ont pas attendu leur mort pour être dégalonnés.

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Il y a des personnes que le ciel a douées pour les grands d’une jalousie involontaire, invincible, inépuisable, que ne peuvent désarmer ni le caractère le plus noble ni les desseins les plus purs. Un grand est-il affable, humain, désintéressé, c’est une ambition cachée ; fait-il une belle action, pur charlatanisme ; un homme fait-il un bon ouvrage, ce n’est pas lui qui l’a fait. Que faut-il donc, Messieurs, qu’il fasse pour que vous soyez contents ? Il faut qu’il tombe dans l’infortune…… Je m’en doutais.

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Il y a des personnes que le ciel a douées d’une affection vive, sincère, dévouée, pour les grands. À les entendre, les dépositaires du pouvoir n’ont jamais une intention perverse ; ils ne font que de belles actions et ne disent point de sottises. Accuse-t-on devant ces personnes un homme en place de vanité, d’ambition, d’avidité sordide, de basses complaisances, c’est une calomnie à coup sûr ; ou, si le fait ne peut être nié, on aura surpris sa religion ; de mauvais conseils auront détruit le fruit de ses bonnes intentions. Ce n’est pas seulement en sa présence qu’on en dit du bien, c’est partout. Que dis-je ? on le pense dans le secret de son cœur….. Vous souriez : vous croyez, je le vois, que cette grande chaleur d’amitié qui vient à point quand la puissance arrive, et qui s’en va de même, est jouée, qu’elle est le résultat d’un calcul personnel Détrompez-vous : c’est une affection véritable ; elle est désintéressée…… Oui, désintéressée : elle a lieu pour les puissants mêmes de qui l’on n’a rien à espérer, rien à craindre. Et du moment qu’ils sont tombés, l’indifférence qu’on éprouve pour eux est réelle ; on se la reproche ; on la déguise ; mais elle y est. On affecte bien encore pendant quelque temps de l’attachement ; mais c’est par décence ; et l’on joue gauchement ce sentiment par la raison qu’au fond on ne l’éprouve plus.

Les mêmes personnes se trouvent tout naturellement animées d’une sainte colère contre les imbéciles, les téméraires, j’allais dire les coquins qui ne réussissent pas. — Mais un tel soutenait la cause de la justice et de l’humanité…… — De quoi se mêlait-il ? — Et voilà mes gens fiers de ne s’être pas compromis, précisément comme s’ils eussent fait une belle action.

Ils vous paraissent un peu bas et tant soit peu ridicules…… Hé bien ! le gros du public les approuve, et qualifie du nom de bonne conduite, une conduite qui lui est si préjudiciable.

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La perversité fait le mal, la faiblesse le permet ; l’ignorance y applaudit.

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On parvient presque toujours au pouvoir par les sottises d’autrui, plutôt que par sa propre habileté.

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En politique le plus sage et le plus sûr est de ne vouloir que ce qui est utile, juste et faisable ; mais il ne suffit pas de le vouloir : il faut le faire et le faire de bonne foi.

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Les qualités qui font réussir en administration, en affaires, sont une imagination féconde en ressources ; un jugement sain qui indique celles qu’il faut employer ; l’activité qui ne perd aucun instant et saisit l’occasion ; la persévérance qui ne se rebute pas des obstacles, et le courage qui les surmonte.

Or tous ces moyens de succès peuvent être employés dans un mauvais but, ou bien dans un bon. Celui qui les emploie à satisfaire des vues personnelles et funestes à la société, est un intrigant, quel que soit le poste où il est monté, fut-ce un trône. Celui qui les emploie pour le bien de l’humanité, ou seulement d’une nation, est un grand homme.

Les nations qui se comptent pour quelque chose, applaudissent, secondent les grands hommes et les font naître ; les autres font naître les intrigants.

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Dans les desseins méprisables, les moyens odieux font horreur. Si le but est généreux tout se pardonne. Aussi est-il plus facile de faire le bien que le mal, et bien fous sont ceux qui, placés pour le faire, en laissent échapper l’occasion.

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Les âmes élevées se mettent à genoux devant le mérite ; les âmes communes devant le succès. Pour celles-ci le succès justifie tout ; pour les autres le succès lui-même a besoin d’être justifié.

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La fortune, de même qu’un ballon aérostatique, peut bien élever un prince très haut ; mais pour être soutenu à cette élévation, il faut qu’il se pose sur une base. Or cette base, quand les nations s’éclairent, c’est la bonne foi, ce sont les intérêts nationaux. Rien de plus à craindre pour les grands, que les conseillers qui tiennent un autre langage.

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En affaires politiques, il y a deux manières de tirer parti de son talent : les uns cherchent à se faire acheter ; les autres à servir la chose publique avant tout. Le premier moyen est le plus expéditif ; le second est le plus honorable ; peut-être, à tout prendre, est-il le plus sûr.

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C’est une des sottises du vulgaire que de prêter aux grands toutes les lumières et toutes les bonnes intentions, jusqu’à ce que le contraire lui soit démontré. On met bien plus de prudence dans les relations ordinaires de la vie. Quand vous traitez avec les plus honnêtes gens, vous commencez par des stipulations qui vous mettent à l’abri de leur mauvaise foi supposée, de leurs préjugés, de leurs passions ; et quand vous remettez aux mains de ceux qui vous gouvernent, votre sort, votre fortune, le sort du pays, de votre postérité, vous ne présumez point de mauvaise foi, point de préjugés, point de passions ! vous regardez toute garantie comme un outrage ! Cessez donc de vous plaindre quand on viole vos libertés, quand on dilapide votre bien.

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Faites-moi un tyran aujourd’hui, et je me charge de vous trouver demain des avocats pour justifier ses opérations, des bourreaux pour exécuter ses ordres, et des faiseurs de madrigaux pour célébrer ses vertus.

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Qu’est-ce que la philosophie ? c’est l’art de voir les choses telles qu’elles sont. C’est pour cela qu’elle déplaît tant à ceux qui ont intérêt qu’on les voie comme il leur convient.

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L’homme qui est en dehors d’une académie est souvent bien au-dessus de celui qui est dedans.

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Le plus grand des hypocrites, c’est le public.

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Certaines personnes craignent de blâmer les méchants lorsqu’ils sont en pouvoir, et s’en font scrupule lorsque leur règne est passé. C’est une disposition que les méchants trouvent excessivement louable, et qui obtient leurs éloges en toute occasion.

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Les âmes communes ne paraissent grandes que dans le succès. Il est si facile de briller quand on a obtenu un poste éminent ou qu’on vient de gagner une bataille ! Les grandes âmes ne le paraissent jamais tant que lorsqu’elles descendent. Quelle scène majestueuse que les adieux de Washington aux officiers de son armée, lorsqu’il retourna chez lui simple particulier après la guerre de la révolution d’Amérique ! Le cœur gros d’émotion, il serra successivement la main à tous les officiers sans pouvoir proférer une parole ; et ceux-ci, étouffés par leurs larmes, ne purent exprimer davantage les sentiments dont ils étaient pleins. J’avoue que je préfère cela à une audience de cour, où des personnages de comédie viennent gravement prononcer des discours communiqués d’avance, et écouter des réponses dont ils ne croient pas un mot.

Et lorsque ce même Washington, après avoir pendant huit ans affermi la liberté de sa patrie, quitta la présidence où il avait été appelé, véritablement appelé, combien sa simplicité ne rehaussa-t-elle pas sa gloire ! Il remit solennellement dans la chambre des représentants, à John Adams, son successeur, l’exercice et les marques de son autorité ; et après s’être rendu à cette cérémonie dans un carrosse à quatre chevaux, il se perdit à pied dans une foule immense, où la reconnaissance publique eut de la peine à le découvrir, pour lui payer le tribut spontané de ses acclamations.

Auprès de cela, quelles nausées ne donnent pas ces applaudissements achetés par la police de Rome quand Néron paraissait en public.

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Sommes-nous réduits à dire toujours, comme Franklin disait une fois : « Notre nouvelle constitution est maintenant établie, et semble promettre de se consolider ; mais, hélas ! hors la mort et les impôts, qu’y a-t-il de certain dans le monde[1] ? »

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Il s’est fait plusieurs révolutions à cause des finances, à commencer par celle des États-Unis qui date de l’impôt sur le thé. Il s’en fera d’autres encore…… — Hé bien, qu’en voulez-vous conclure ? Donnez-nous un moyen de les prévenir. — Le moyen est simple ; il est tout trouvé ; mais je n’ai garde d’en parler. — Pourquoi donc ? — Parce que c’est folie de donner des conseils que personne ne veut suivre. — Mais encore ? — Tenez : il n’y a qu’un mot qui serve : on veut pouvoir consommer en faisant des sottises, ce que nous ne pouvons produire qu’à force de peines[2]. Ajoutez à cela quelques accessoires, faites passer la scène où bon vous semblera, donnez des noms aux personnages…. Aussi longtemps que certaines gens qu’on appelle des gouvernants, auront la faculté de dépenser l’argent que d’autres qu’on nomme des contribuables, auront la peine de gagner, les uns abuseront, les autres se fâcheront, et une révolution arrivera.

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En affaires, l’essentiel est de prendre un parti quel qu’il soit. Sans doute il vaut mieux prendre le bon ; mais c’est une considération secondaire. Le cachet de la médiocrité en tout genre est de ne savoir pas se décider. Ainsi, quelque paradoxale que semble la proposition, on est bon administrateur par cela seul qu’on ne laisse rien en arrière ; on est un grand prince par cela seul qu’on dit : Il faut que cela soit ainsi. Mais l’excellence, en se décidant vite, est de prendre le meilleur des partis qu’il y ait à prendre, et de savoir s’y tenir.

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Dans les affaires de politique ou de commerce, dans la vie civile, un usage modéré du crédit l’augmente, un usage immodéré l’énerve. Il est comme l’aimant ; il est comme la plupart de nos facultés physiques et morales : elles se fortifient en s’exerçant, mais s’affaiblissent lorsqu’on en abuse.

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J’ai vu des gens qui se vantaient de négliger les petites choses, et je n’ai pas vu qu’ils se tirassent beaucoup mieux des grandes.

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Les grandes entreprises se présentent de loin comme ces chaînes de montagnes que le voyageur voit longtemps à l’avance. Il n’en aperçoit pas d’abord l’âpreté et les précipices ; mais à mesure qu’il s’en approche, il en mesure avec une sorte de terreur l’escarpement et les abîmes ; il y voit des forêts coupées de ravins, des chemins bordés de profondeurs, des ponts dangereux et des descentes hasardeuses ; mais quand on est parti, que faire ? Il faut arriver.

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Quand on voit l’impéritie et l’improbité avec lesquelles les affaires sont menées à certaines époques, et au contraire le grand nombre de beaux talents et de nobles caractères qui se manifestent en d’autres temps, on serait tenté de croire que la nature est inégale dans ses dons. Rien n’annonce pourtant qu’elle se démente quand les circonstances et le climat sont les mêmes. Faut-il dire ce que j’en pense ? Aux époques où l’on apprécie les nobles qualités, elles se développent et se manifestent. Quand, au contraire, il n’y a ni pouvoir, ni fortune, ni même…. (et c’est là qu’est la honte), ni même des applaudissements pour les belles et bonnes actions, elles ne germent pas. Un champ où l’on ne cultive pas le blé, est envahi par les chardons.

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Rendre intéressants par la persécution, des hommes qui ne le seraient nullement par leur caractère, faute grossière en politique.

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Lorsque les Français s’emparèrent de Genève et détruisirent son indépendance, les aigles vivants représentés dans les armoiries de cette république et qu’on gardait dans une cage à l’entrée du port, furent lâchés et s’envolèrent : on ne voulut pas que les vainqueurs pussent en faire trophée. La liberté avait rendu ces aigles esclaves ; l’esclavage les rendit libres. Qu’avaient-ils fait pour être mis en cage ? Qu’avaient-ils fait pour être rendus à la liberté ?

Le gros des nations n’est-il pas, à certaines époques, traité de la même façon ?

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Chez l’homme inculte, le patriotisme ne s’étend pas au-delà de sa tribu, de son village. Dans cet état, il n’est pas rare de voir deux peuplades voisines se faire la guerre. Quand l’homme est plus éclairé, son patriotisme s’étend à son pays tout entier. Plus éclairé encore, il s’étend à l’humanité.

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Le bien public est toujours le prétexte, et le bien particulier le vrai motif des actions du commun des hommes. Dans leurs moments d’épanchement, ils en font tous l’aveu ; ils regardent comme autant de dupes les hommes qui véritablement sacrifient leurs intérêts à celui du public. Il faut bien que cette inculpation (que chaque parti rejette sur ses antagonistes) ait quelque fondement ; et cependant, au milieu de tout cela, le bien public se fait. Je n’en veux pour preuves que les progrès des nations. Elles sont incontestablement plus riches et plus populeuses qu’elles n’étaient : les vengeances modernes, les guerres, les punitions, sont moins féroces, les infortunes sont mieux soulagées ; et si ce n’était que l’impression des maux actuels est toujours plus vive que celle des maux anciens, on conviendrait qu’au total on est plus heureux, ou, si l’on veut, moins malheureux qu’autrefois.

Si l’intérêt privé est toujours préféré à l’intérêt général, comment le bien public est-il dans un état progressif ? C’est qu’il n’est pas toujours incompatible avec les intérêts privés ; c’est que la vivacité avec laquelle chacun soutient ses intérêts particuliers, est avantageusement balancée par le grand nombre de ceux qui s’intéressent faiblement au bien public ; c’est enfin parce que, malgré la mauvaise opinion qu’on peut avoir du genre humain, il renferme, surtout chez les peuples éclairés, plus de gens qu’on ne croit qui se trouvent être capables de s’élever à des considérations générales.

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Il n’est si mauvaise cause en faveur de laquelle on ne puisse apporter quelque bonne raison. On a fait l’éloge de la folie, de la fièvre, de Néron ; et dans tous ces éloges, il se trouve des raisons en vérité très plausibles. S’ensuit-il que ce soient de bonnes choses ? Nullement. Et pourquoi ? C’est qu’il y a des raisons encore meilleures à donner contre elles. Pour juger une question tout entière, il faut donc écouter non seulement le pour, mais le contre.

Or, dans les questions politiques, le public, qui est le juge suprême puisqu’il s’agit de lui-même et de ses intérêts, entend-il le pour et le contre ? Jamais. Ses conseillers s’arrachent la parole ; et pour avoir toujours raison, le plus adroit, ou le mieux soutenu, ôte la parole à ses adversaires. Et ce pauvre public, auquel on a persuadé que par amour pour la paix il ne fallait entendre qu’une seule bande d’avocats, comment prendrait-il un parti éclairé ! Il commet des sottises ; on le fait interdire, et cela s’appelle gouverner.

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Je ne sais pourquoi l’on représente toujours la liberté de la presse comme un avantage au profit de ceux qui écrivent ; ce n’est pas cela du tout : elle est entièrement dans l’intérêt de ceux qui lisent, car ce sont eux qu’il s’agit de tromper ou de détromper.

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Il y a des écrivains qui voudraient bien avoir le sens commun pour n’être pas sifflés par les penseurs, et qui pourtant voudraient défendre les préjugés pour prendre part au butin.

Leur embarras est quelquefois risible. Quand les temps sont bons, le public se moque de ces auteurs-là ; quand les temps sont mauvais, ils se moquent du public.

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Vive l’inquisition ! elle allait droit à son but et avait trouvé le moyen d’avoir toujours raison : c’était de brûler ses adversaires.

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On a dit que les voleurs craignent les réverbères : les usurpateurs et les tyrans les brisent. Quand l’imposture règne, la simple vérité est séditieuse.

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Comme la peur est le plus grand supplice des tyrans, le crime le plus irrémissible à leurs yeux est de leur faire peur.

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On peut faire des gorges-chaudes sur ceux qui se mêlent d’éclairer les nations. On peut même, selon l’occasion, leur faire avaler la ciguë ; mais en attendant les nations s’éclairent……

— Ah ! oui ! s’éclairent ! Vous verrez que mon cordonnier va devenir un savant, et le monde un vaste institut !

— Eh ! non, vicomte, vous avez assez d’esprit pour savoir que cela ne se peut pas. N’essayez pas de prêter des ridicules au bon sens. Pouvez-vous ne pas vous apercevoir que peu à peu l’on se forme de plus justes idées des choses, qu’on les voit mieux sous leurs véritables couleurs ! Tout homme n’est pas appelé à s’occuper de tout, mais il connaît mieux ses vrais intérêts, et jusqu’à quel point vous contribuez au bonheur de son existence. Chaque jour les charlatans sont un peu mieux mis à leur place…… Vous vous effrayez…… Rassurez-vous ; ils ont le temps d’achever leur rôle.

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Il ne laisse pas d’être humiliant pour l’homme qui a le plus d’esprit et d’instruction, de penser qu’il n’y pas de sot qui ne puisse lui apprendre quelque chose.

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Un savant est un homme qui sait de la chose dont il s’occupe tout ce qu’on peut en savoir au moment présent, qui est celui où les connaissances humaines sont le plus avancées. Un érudit sait ce qu’on en savait quand elles étaient au berceau.

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Qu’est-ce qu’un charlatan ? C’est un homme qui monte sur des tréteaux pour faire acheter sa drogue… — Monsieur, cette pensée est trop hardie ; il faut la supprimer : on va dire que par tréteaux vous entendez une chaire à prêcher, une tribune, un trône… toute espèce de situation élevée d’où l’on peut parler haut et se faire entendre au loin.

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Tout peut se dire, répète-t-on sur la foi les uns des autres ; la manière de s’y prendre fait tout passer. C’est vraiment une belle faculté, que de pouvoir hasarder en tremblant une vérité honteuse, dépouillée de ce qui fait son éclat et sa force, comprise seulement des hommes qui n’en ont pas besoin, et inattaquable par le pouvoir, parce qu’elle est hors de la portée de la sottise. Il est nécessaire cependant d’être compris des sots, la famille en est nombreuse ; et enfin, les demi-vérités sont en même temps, suivant l’expression de Chénier, des demi-mensonges.

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Un écrivain dont les idées sont faites et arrêtées, se glisse toujours entre la crainte de n’être pas assez compris et celle de l’être trop.

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De même que nous avons vu des erreurs remplacées par d’autres erreurs, elles peuvent être remplacées par des vérités ; et même beaucoup d’erreurs l’ont été ainsi. On croyait généralement autrefois que la terre était plate ; on s’imaginait que le soleil et le firmament tournaient autour de nous. Cette erreur n’existe plus et a été remplacée par la vérité. D’un autre côté, il y a des erreurs détruites qui n’ont pas été remplacées du tout. Les anciens prétendaient que le laurier écartait la foudre ; maintenant on n’attribue cette propriété ni au laurier ni à aucune autre plante. Les anciens se trompaient : voilà tout. On a donc vu des erreurs détrônées, mais non pas des vérités. Le trésor de nos lumières s’accroît tous les jours, et rien ne saurait l’empêcher.

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Un écrivain qui veut se faire estimer longtemps et au-delà de sa vie, outre le talent et les lumières, doit avoir de la conscience et de la probité ; car il lui est difficile, impossible peut-être, de les feindre longtemps avec succès. Souvent la justice du public est assez expéditive…. et l’auteur qui a manqué de bonne foi peut encore jouir de sa honte.

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La franchise de l’expression est une des qualités du grand écrivain, et déplaît aux esprits médiocres. Quand la réputation de l’écrivain est bien consacrée, qu’elle impose, on s’en plaint tout doucement : Montaigne heureusement est voilé par son vieux langage. — Voltaire aurait mieux fait, dans plusieurs de ses écrits, de parler moins nettement sur certains sujets. — J.-J. Rousseau pousse quelquefois la franchise trop loin. Mais si ces réputations n’étaient pas affermies, comme on traiterait ces pauvres grands hommes ! ou plutôt comment ne les a-t-on pas traités ! Quel cynisme ! quelle impudence ! Je ne sais si de leur vivant ils n’ont pas été traités de scélérats, dont en bonne justice on devait débarrasser la société.

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Il y a un point sur lequel il faut se résigner quand on écrit : c’est d’être lu légèrement, et d’être jugé de haut en bas.

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Les ouvrages d’un auteur qui est homme du monde et convive aimable, parviennent rarement à la postérité. Manque-t-il de connaissances, d’esprit, de talent ? Non sans doute ; mais le centre de ses combinaisons, c’est le goût de son cercle auquel il veut plaire. Remarquez qu’il en est ainsi, même quand l’écrivain est homme d’un grand mérite, et sa coterie célèbre par l’esprit et le savoir. Elle a toujours des intérêts, des affections, des opinions du moment, que chacun de ses membres a perpétuellement en vue, et auxquelles il est impossible qu’il n’attache pas plus d’importance que tout cela n’en mérite. Mais le globe tourne, la génération disparaît ; d’autres intérêts, de nouveaux rapports succèdent aux premiers. Voyez alors quel immense avantage a eu l’écrivain solitaire : il n’a reçu le reflet d’aucune lueur du moment ; il a observé, il a décrit, au moral ou au physique, la nature des choses qui ne change point, et qui intéresse toujours.

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L’homme qui médite constamment, qui vit en lui-même, tient trop de compte de ses idées et leur suppose une importance qu’elles n’ont pas toujours. Nos idées n’ont d’importance que par les applications qu’on en peut faire et l’influence qu’elles sont capables d’exercer sur notre sort ou sur celui des autres. Pour cela il faut qu’elles se rapportent tout à la fois à la nature de l’homme et aux circonstances où il se trouve. On peut faire de grandes découvertes sur la nature de l’homme en descendant en soi-même ; mais pour connaître les circonstances où l’homme peut se trouver placé, les intérêts du jour, les préjugés et les passions du temps, la méditation devient insuffisante. Il faut étudier le monde comme Vernet qui, pour peindre les tempêtes, se fit attacher au mât d’un vaisseau battu par l’orage.

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Dans un temps où il y a tant de livres, c’est déjà quelque chose qu’un ouvrage qui n’est pas fait avec l’esprit d’autrui. Si l’ouvrage est bon, c’est beaucoup ; s’il est excellent, il y a du génie.

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Lorsqu’un auteur dit que c’est pour le cercle étroit de ses amis qu’il écrit de la prose ou des vers sans prétention, le public, qui n’est pas des amis particuliers de l’auteur, dit tout bas : Pourquoi écrire des choses qui ne valent pas la peine d’être lues ? et si elles ne sont pas dignes du public, pourquoi en donner la préférence à ses amis ? À qui d’ailleurs persuadera-t-on que lorsqu’on imprime c’est pour n’être pas lu ?

Les lettres de madame de Sévigné, en partant deux fois par semaine, se succédaient peut-être un peu trop rapidement. Cela ne laissait pas aux évènements importants le temps de se présenter ; et elle envoyait souvent à deux cents lieues des récits qui ne méritaient pas de passer au-delà du château voisin. Elle le sent elle-même ; elle dit : Quand je relis mes lettres, je suis toujours tentée de les brûler en voyant les bagatelles que je mande. Mais dans ces cas-là la forme valait mieux que le fond : un fond léger faisait naître chez elle une foule d’idées, de sentiments, et la conduisait à bien des découvertes dans la nature humaine : dès lors tout devient important.

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Pour remporter les honneurs littéraires, il faut avoir peu d’idées à soi : elles heurtent trop de gens ; il faut avoir peu de caractère : il nuit à la souplesse de la conduite ; mais cependant comme il faut avoir un titre aux distinctions, il est bon d’avoir de l’instruction et de savoir la placer à propos dans des écrits communs qui ne puissent offusquer personne. Il faut en outre savoir dans l’occasion adresser un mot obligeant à l’homme qui peut être utile ; faire valoir les autres, se faire valoir soi-même sans se vanter pourtant ; obtenir par ses amis un avancement quelconque, auquel on a l’air de n’avoir pas songé ; paraître étonné des faveurs qu’on a longtemps sollicitées, au moyen de quoi on obtient une réputation profitable. Va-t-on de même à la postérité ? — Oh : non ; c’est tout autre chose.

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On faisait un reproche à un philosophe, de ce qu’on trouvait dans ses ouvrages plus de raisonnement que de sentiment. « Vous me flattez, répondit-il, c’est le raisonnement qui nous distingue des bêtes. »

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L’écrivain le plus élégant et le plus ingénieux, celui qui honore le plus son pays et sert le mieux l’humanité, ne sera jamais lu, commenté, admiré et cru autant que saint Luc ou saint Matthieu.

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Légitimité des princes, souveraineté du peuple, péché originel, sont des expressions que les sots comprennent bien plus aisément que les gens d’esprit.

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Je demandais un jour à un grand géomètre, à quoi servent les mathématiques au-delà des éléments d’Euclide et de l’arithmétique décimale. — Monsieur, me répondit-il, cela sert à faire des livres qui ne sont entendus que par une demi-douzaine de personnes ; à faire arriver leur auteur à l’Académie des sciences, et à lui procurer encore d’autres faveurs… — J’entends bien en quoi cela peut vous servir ; mais à moi, à tout autre, à quoi cela sert-il ?

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Dialogue.

 

MONDOR.

Je m’ennuie.

UN AMI.

Je le crois bien.

MONDOR.

J’ai pourtant beaucoup de richesses ; chacun est empressé de me plaire ; mes désirs sont satisfaits aussitôt que formés ; il n’y a pas un artisan qui ne mette son esprit à la torture pour flatter ma sensualité. L’artiste s’évertue pour m’amuser de sa musique, de ses peintures, de son architecture, de sa déclamation : je ne devrais pourtant pas m’ennuyer.

L’AMI.

 Pauvre Mondor !

MONDOR.

Pauvre ! Cette épithète m’est nouvelle.

L’AMI.

Vous êtes passif en tout cela.

MONDOR.

Qu’appelez-vous passif ?

L’AMI.

Vous attendez les impressions ; vous ne les faites pas naître.

MONDOR.

Sans doute ; mais n’est-ce donc pas en recevant des impressions agréables qu’on est heureux ?

L’AMI.

C’est tout le contraire : le musicien qui vous joue un air, l’auteur qui fait le roman que vous devez lire, ne s’ennuient pas, eux, parce que leurs facultés sont exercées. Le désir du succès les tient en haleine ; leur amour-propre, leur bien-être, sont intéressés à l’issue de leurs efforts. Faites, au lieu de vous laisser faire, et l’ennui épouvanté se sauvera de chez vous.

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Philosophe, soumets ton orgueil à flatter les préjugés de ta nation, comme Xénophon, qui termine son discours sur les revenus d’Athènes, en engageant les Athéniens à consulter l’oracle de Delphes sur le plan de finances qu’il leur propose, quoiqu’il sût parfaitement que l’oracle de Delphes n’était pas si bon financier que lui.

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Quand on ne sait que ce qu’on a appris, on peut être un savant et un sot. Il faut de plus savoir ce qu’on a deviné.

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Un bon esprit vaut mieux qu’un bel esprit. Je voudrais que le premier de ces mots devînt la désignation des hommes qui possèdent la chose. On dirait : Cette dame rassemble chez elle une société de bons esprits. On se réunirait chez elle plus volontiers que si elle réunissait une société de beaux esprits.

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En écrivant, ne portons pas de ces jugements que la postérité puisse infirmer. Plus on a de mérite, et plus il faut y prendre garde : si votre nom doit rester, la tache restera. Boileau, du fond de la tombe, ne peut plus effacer ce qu’il a dit de Quinault. Il faut surtout se défier de l’entraînement de l’opinion dominante au moment qu’on écrit : elle exerce toujours plus ou moins d’influence sur notre manière de sentir ; excepté chez les esprits très élevés dont l’horizon s’étend au loin.

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Quand on voit un aussi bon esprit que Montaigne affirmer que la poésie française ne peut aller au-delà de ce qu’ont fait Ronsard et du Bellay, on peut pardonner à ces gens, qui vont prêchant que nos devanciers ont tout fait en tout genre.

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Les qualités de l’observateur ne sont pas les mêmes que celles du calculateur. Pour arriver à la vérité, l’essentiel est de voir les choses, fondement de tout calcul, non telles qu’on les souhaite, mais telles qu’elles sont, au moral comme au physique. Calculez ensuite, ou raisonnez là-dessus si cela vous amuse : vous pourrez encore vous tromper ; mais vous n’aurez pas commencé par là.

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Il ne peut s’établir de solide amitié entre deux savants, deux hommes de lettres, qu’autant que l’un et l’autre cherchent la vérité de bonne foi et avec quelque capacité. La vérité est un point unique qui les rapproche sans cesse. L’erreur est multiple ; et courant après elle, ils tirent chacun de leur côté.

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Vous vous plaignez de ces auteurs qui n’ont qu’à moitié raison ; qui accordent au préjugé les mêmes égards qu’au bon sens, mais dont les intentions sont pourtant droites, et qui ont l’air de savoir à peu près tout ce qui a été dit de bon. Ayez patience, grands génies. Ne vous fâchez pas contre une espèce non moins utile que la vôtre. C’est d’échos en échos que la vérité descend sur le vulgaire. Vous est-il arrivé par hasard d’écouter un savant qui s’efforçait de faire comprendre ses intentions à des ouvriers ? Avez-vous observé ces pauvres gens, la bouche béante, avides de saisir un sens qui leur échappait ? Si l’un des leurs alors est venu, et s’est mis à traduire en leur langage l’explication du grand homme, l’interprète ignorant a fait entendre l’explication tout de suite. Vous épouvantez les gens à idées communes, tandis que les auteurs médiocres s’accommodent à leurs habitudes. Les vues faibles sont éblouies de vos lumières ; elles tremblent d’en être brûlées ; elles aiment à être guidées par des falots.

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La Rochefoucauld dit que l’hypocrisie est un hommage que le vice rend à la vertu. Ne pourrait-on pas de même dire de ces écrits, où l’on s’efforce de prouver que les préjugés sont utiles, que ce sont des hommages que l’extravagance rend au bon sens ?

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Une horloge allait mal, et son aiguille, tantôt retenue par la rouille, tantôt accélérée par des rouages défectueux, montrait au hasard toutes les heures hors la véritable. Néanmoins, fière de son assurance, elle se moquait d’une autre horloge sa voisine, vieille machine usée qui ne valait pas mieux, mais qui du moins ne marquait rien du tout. « Considère mon importance, disait la première : tout le monde me consulte ; on a recours à moi dans toutes les circonstances critiques de la journée. L’un règle son aiguille sur la mienne ; l’autre court au rendez-vous que je lui indique ; tous me rendent grâces. Mais pour toi, après qu’on a jeté sur ton cadran un regard dédaigneux, on passe son chemin. » — L’autre horloge répondit : « On peut me dédaigner, ma voisine, mais du moins je ne trompe personne. »

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Un Indien rencontre un bramine, et lui demande : Qu’est-ce donc qui supporte le monde ? — Ignorant, d’où sortez-vous ? C’est un éléphant. L’orgueilleuse philosophie vous laissait dans l’incertitude, et moi je vous dis la vérité du premier coup. — Et l’autre de remercier comme s’il y avait de quoi.

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Un moucheron voltigeait autour d’une bougie ; il était attiré par sa douce chaleur, par sa brillante clarté ; il finit par y brûler ses ailes, et se débattant à terre, il se plaignait à Jupiter. — Le maître des dieux lui répondit : Pourquoi cette plainte insolente ? N’avais-tu pas le monde entier pour prendre tes ébats ? Pourquoi te précipiter dans la flamme ? — Pourquoi ? répondit l’infortuné, pourquoi, grand Jupiter ! m’en donnas-tu l’envie ?

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La vérité a ses amants ; mais c’est une maîtresse fière qui leur accorde rarement ses faveurs, et les compromet souvent sans se compromettre jamais. Il faudrait pour ainsi dire la posséder et n’en rien dire. Mais alors à quoi l’homme serait-il bon?

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Une louange sans délicatesse répugne même à celui qui en est l’objet, pour peu qu’il ait de goût et d’élévation. Faut-il s’étonner qu’elle déplaise au lecteur indifférent ? Le public s’intéresse si peu à ceux qu’on loue, que la louange, à ses yeux, n’a de prix que par un extrême mérite dans l’exécution. On approuve alors le talent de l’auteur, la manière dont il s’est tiré d’un pas difficile, dont il a relevé par la forme l’insipidité du fond.

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Je dirais volontiers de la plaisanterie comme de la musique : un peu fait plaisir quand elle est bonne ; davantage fatigue ; et ces deux divertissements trop prolongés excèdent.

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La musique dépourvue de chant n’est que du bruit qu’on fait en mesure. Mais la musique la plus chantante, la plus belle, la mieux exécutée, fatigue toujours au bout de quelque temps…. du moins ceux qui l’écoutent. À une soirée où l’on faisait d’excellente musique, mais un peu trop prolongée, quelqu’un s’adressant à une femme connue par son esprit, lui dit : N’êtes-vous pas ravie?…. — Non, pas précisément, répondit-elle, mais je prends mon plaisir en patience.

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Ne commencez pas un discours public avec trop d’assurance : cela indispose. Il ne faut pas non plus le commencer avec trop de modestie : cela vous ferait mépriser. Montez à la tribune, si tribune il y a, avec la noble assurance d’un homme sûr de ses propres intentions et ne se permettant pas de suspecter celles des autres ; incertain du succès, mais certain, quoi qu’il arrive, d’avoir obéi à ses devoirs et de n’avoir rien dit contre sa conscience. Ensuite, lorsque la matière vous y convie, soyez insinuant, sévère, animé, fier ; soyez tout ce qu’il vous plaira d’être. On n’attribuera plus le sentiment qui vous anime qu’à l’influence de votre sujet qui vous maîtrise, et l’on ne vous saura plus mauvais gré de rien.

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Dans la conversation, pour convaincre, ce qu’il faut, ce n’est point de coordonner ses idées, mais d’en faire un système lié et gradué qui est le chef-d’œuvre de l’éloquence écrite. Dans les livres qu’on écrit, il s’agit de faire valoir ses propres idées ; dans la conversation, il faut faire valoir les idées des autres. La raison en est toute simple : ceux qui vous lisent cherchent à s’instruire ou à s’amuser ; leur vanité n’a point à souffrir du rôle qu’ils jouent. Ceux qui jasent dans un cercle, au contraire, cherchent à briller ; et leur vanité souffre à jouer le rôle d’un disciple ou d’un étudiant. Pour leur plaire, il faut savoir songer moins au sujet dont on parle qu’aux personnes à qui l’on parle ; tirer ses arguments des opinions de son interlocuteur, et lui montrer, fût-ce par des sophismes, que ce qu’on veut lui persuader est la conséquence de sa manière de voir. La conversation exige de la ruse, parce qu’on n’y a presque jamais affaire qu’à des esprits étroits, personnels et prévenus. Dans les écrits, au contraire, il faut dire de son mieux, être clair et franc, parce qu’on a pour juge le public impartial, et la postérité qui l’est encore plus.

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L’exagération dans les discours révèle la faiblesse, comme le charlatanisme décèle l’ignorance. Celui qui fait parade de ses forces s’en méfie.

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N’avez-vous point de bonnes raisons à donner contre votre antagoniste ? tirez-vous d’affaire par un trait d’esprit (si vous pouvez). Avez-vous tort ? donnez-lui un ridicule. — Voilà un précepte abominable. — J’en conviens. — Pourquoi le donnez-vous ? — Parce qu’il n’apprendra rien aux écrivains sans conscience, et qu’il émousse leurs armes.

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Tout auteur (j’entends de ceux qui écrivent d’après le monde et non d’après les livres), s’il est évidemment de bonne foi, et s’il a eu raison dans deux ou trois occasions, a le droit de n’être jamais jugé sans examen ; car on n’a pas raison trois fois uniquement par hasard.

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Ce ne sont pas les prédicateurs seulement qui prêchent d’une façon et qui agissent d’une autre : ce sont les philosophes, ce sont les littérateurs. Pourquoi ? Ils sont hommes avant d’être apôtres, penseurs ou gens de lettres. Que de belles poétiques précèdent de mauvais ouvrages ! Diderot n’a-t-il pas dit que plus la vérité est impérieuse par elle-même, plus elle doit se montrer réservée[3] ? Et quel écrivain a poussé plus loin le cynisme de l’expression ?

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On demandait en ma présence à un publiciste célèbre : De quel ouvrage vous occupez-vous en ce moment ? — D’un livre sur la vie future. Et vous, que faites-vous ?Je vais au plus pressé, je chercher à rendre la vie présente plus supportable.

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En lisant, on veut que le langage soit harmonieux, même lorsqu’on lit seul dans son cabinet. L’harmonie de Racine enchante sans qu’on prononce les mots. On se représente, je crois, le plaisir qu’on aurait à les prononcer. Un style dur, rocailleux, au contraire, fait peur de la peine qu’on éprouverait à parler ce qu’on a sous les yeux.

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On entend dire quelquefois que le talent du style n’est que celui du verbiage ; que l’essentiel est le fond des idées. Cela paraît vrai ; cela paraît incontestable ; et cela est faux : un événement est tout autre, selon qu’il vous est transmis par un homme d’esprit ou par un sot, par un égoïste ou par une âme sensible : ils en ont eux-mêmes été diversement affectés ; ils ont vu, dans le même fait, deux choses différentes. C’est pour cela qu’avec le même fond tel auteur paraît ridicule, ou bien fait bailler, ou bien révolte ; et que tel autre intéresse, charme, attire. C’est Pradon, c’est Racine.

Qu’un écrivain vulgaire vous dise : « Aux yeux des courtisans une grande fortune compense la bassesse de l’extraction, l’absence de toute éducation et de toute délicatesse. » C’est fort bien : voilà une idée commune revêtue d’une livrée commune. Mettez-la entre les mains d’un grand écrivain : il en fera ressortir la vérité, la gravera dans votre mémoire, fera sourire votre malice, et couvrira de honte ceux qui seraient tentés d’encenser trop effrontément la fortune ; enfin il vous dira : « Si le financier manque son coup, les courtisans disent de lui : C’est un bourgeois, un homme de rien, un malotru ; s’il réussit, ils lui demandent sa fille[4]. »

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Le style est à la pensée ce que la physionomie est à la figure. Il n’embellit pas une pensée fausse ; mais il rend plus vive, plus attrayante une belle pensée. Les traits communs du visage peuvent être relevés par une physionomie heureuse ; de même une pensée vulgaire reçoit du lustre de l’expression. La bonne fortune par excellence est de pouvoir prêter de la vie à ce qui est beau, rendre piquant ce qui est estimable, et donner du charme à ce qui est neuf.

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Si c’est un grand secret de savoir sacrifier à propos les idées qui ont le moins d’importance, c’en est un non moins précieux de savoir sacrifier dans l’expression tout ce qui n’est pas indispensable pour le sens. Rien ne donne au langage plus de hardiesse et de rapidité. L’esprit du lecteur veut être entraîné par un guide dont le char vole et franchit en peu d’instants une vaste étendue de pays. L’auteur qui veut tout exprimer, se traîne ; on s’impatiente à ses côtés, on bâille, on l’abandonne.

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C’est un triste avantage que la correction, toutes les fois qu’elle ôte au style l’aisance, l’originalité, la concision. Les langues sont remplies d’incorrections consacrées. C’est aux grands écrivains à faire la langue et aux grammairiens à tenir registre. Mais pour qu’une hardiesse soit enregistrée, elle doit être heureuse et nécessaire.

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Il vaut mieux lire deux fois un bon ouvrage, qu’une fois un mauvais.

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Il me semble qu’il y a quelque chose d’un peu niais à faire à tout propos l’éloge de la nature, de cette belle nature, si féconde, si variée, si majestueuse… La nature est ce qui est ; c’est ce qu’il y a de mal comme ce qu’il y a de bien ; en faire l’éloge, c’est faire l’éloge de la bruyère comme d’une verte prairie, de la pluie comme du beau temps, de la petite vérole comme d’une belle femme. Que ces auteurs donc qui, d’un parti pris, veulent vanter les ouvrages de la nature par opposition à ceux de l’art, ne disent pas : La nature fait bien, et l’art ne sait que la gâter ; mais qu’ils disent : Il y a de belles et bonnes choses dans les ouvrages de la nature, et qu’ils me laissent penser, si cela m’amuse, qu’il y en a aussi de belles et bonnes dans l’ouvrage de l’art.

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Je conçois que les araignées peuvent nommer providence le pouvoir qui leur amène des mouches à dévorer ; mais je ne sais pas comment les mouches doivent l’appeler.

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Quelle charmante imagination que le jardin d’Éden, et qu’il est préférable à l’Élysée des Grecs. Celui-ci choquait toutes les vraisemblances : il faisait partie des enfers, des lieux inférieurs ; on n’y pénétrait qu’en s’enfonçant sous terre ; et pourtant (conception baroque) on y retrouvait un air, un ciel clairs et sereins ! point d’autres habitants que des ombres, des vapeurs. Les honnêtes gens y goûtaient le repos ; mais qu’est-ce que le repos sans la fatigue ? C’est l’oisiveté, c’est l’ennui, un supplice. Le bonheur est de posséder des facultés et de les exercer avec succès. L’Éden des Hébreux était bien plus séduisant : tout ce que la terre présente de variété et de beautés s’y trouvait réuni. Les animaux que nous sommes obligés de regarder à travers des grilles, venaient s’y faire caresser. Bienveillance universelle, félicité égale, soit qu’on la sente, ou bien qu’on l’inspire ! travail modéré de rassembler des fruits, de traire les troupeaux, suffisant pour se nourrir avec volupté, pour se reposer avec délices ! Tous les biens s’y trouvaient, jusqu’à l’amour qui les vaut tous. Milton, en homme habile, a deviné le parti qu’on pouvait tirer de tout cela.

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La plus belle ode touche peu, n’apprend rien et n’amuse guère. C’est la sonate de la littérature…… Qu’est-ce donc quand elle est mauvaise ?

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Les Grecs copiaient la nature ; les Latins copiaient les Grecs ; et l’on veut, dans nos études, que nous imitions les uns et les autres. Cette méthode a eu son utilité, sans doute. Nous avons chez les anciens de beaux modèles ; ils nous ont enseigné de bons procédés ; nos études en ont été rendues plus faciles. Un jeune dessinateur peut avec profit copier un bon dessin, une bonne statue ; mais, après avoir été écoliers, il faut devenir maîtres ; après avoir été imitateurs, il faut craindre de manquer d’originalité, et ne plus copier que la nature, notre maîtresse à tous. Il faut qu’on parle de nous dans les mêmes termes que nos modèles ont fait parler d’eux.

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Sujet de prix pour une académie : Par quel moyen pourrait-on empêcher un mauvais traducteur de gâter un bel ouvrage, et un méchant écrivain de déflorer un sujet heureux ?

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En littérature, pour faire choix de certains sujets, il faut nécessairement être un sot ; pour faire choix de quelques autres, il faut être un plat.

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J’ai eu lieu de connaître un auteur de roman qui ne se piquait pas d’avoir un style correct, ni même élégant, ni de peindre avec vérité les mœurs et les caractères des hommes, ni de corriger leurs vices, leurs travers, toutes qualités dont il faisait peu de cas ; mais il se piquait d’avoir beaucoup d’imagination, car il disait qu’on en trouvait un peu dans ses ouvrages. Aussi était-ce la qualité qu’il prisait par-dessus toutes les autres. Mais y avait-il réellement de l’imagination dans ses romans ? Oh non ! L’imagination ne consiste pas à produire une foule de personnages et d’évènements ; il faut encore, quant aux évènements, avoir trouvé, sans longueurs, le moyen de les amener, de les rendre vraisemblables ; il faut qu’ils soient naturels sans être communs, intéressants sans déclamation, neufs sans bizarrerie, et tellement liés au sujet, qu’ils en fassent ressortir l’effet. Et, quant aux personnages, il ne suffit pas que leurs caractères soient atroces ou divinement parfaits, ou qu’ils aient des goûts et des travers comme on n’en a point ; mais ils doivent frapper par leur ressemblance avec la nature, être utiles à l’action, valoir la peine d’être peints, agir et parler conformément aux idées de leur temps, à leur caractère, à leur sexe, à leur âge, à leur profession. Quand il y a de tout cela dans un roman, les évènements fussent-ils simples, il s’y trouve de l’imagination, et celle-là seule est une qualité rare et précieuse.

Dans un auteur fécond, chaque situation, chaque fait rappelle une foule d’idées et de sentiments, et lorsqu’en même temps cet auteur a du goût et de l’art, ces idées, ces sentiments fortifient l’impression principale. Ainsi lorsque Camoëns, dans la Lusiade, peint le départ de Vasco de Gama et de ses compagnons pour une navigation hasardeuse, il les représente préparant leurs âmes à la mort par des prières, et accompagnés par de longues processions de religieux qui font des vœux pour eux. Il peint la foule qui couvre le rivage ; on y voit des mères, des épouses, des sœurs. Il répète le discours d’une mère à son fils qui part ; d’une épouse à son époux ; d’un sage vieillard qui démêle les causes et les suites d’une si vaste entreprise, la vanité de la gloire, les désastres qui accompagnent les conquêtes. C’est plus que de raconter un embarquement.

Dans la peinture que Virgile fait du sac de Troyes, lorsqu’Énée se rend au palais de Priam pour le défendre contre les Grecs qui l’assiègent, il y pénètre par une porte dérobée. Combien cette circonstance, qui n’est qu’explicative de la narration, se trouve relevée par l’observation qu’il fait que c’était par ce chemin que dans des temps plus heureux, Andromaque avait coutume de conduire Astyanax auprès de Priam. À l’instant le lecteur fait un rapprochement de ces moments de tranquillité et de bonheur, avec les horreurs du massacre qu’il décrit ; et cette pensée a quelque chose d’attendrissant comme tout ce qui tient aux regrets.

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On prétend qu’il est de mauvais ton de démasquer la fourberie et la méchanceté. — La bonne compagnie protège donc les fourbes et les méchants ? — Je ne dis pas cela ; mais c’est comme si elle les protégeait.

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Dans les pièces de théâtre, dans les romans, qui sont enfants de même lignage, on ne veut aucune scène, aucun trait qui ne serve à l’action. Les plus belles situations, les plus beaux vers, les plus magnifiques tirades, s’ils n’avancent pas vers le but, sont une tache, glacent le spectateur. Ainsi parlent Horace, Boileau et la raison. — La raison ! Et comment, s’il vous plaît ? Dans la nature que l’art se propose d’imiter, combien n’y a-t-il pas de paroles perdues ! L’imitation n’est pas parfaite, s’il n’y en a point de telles dans l’imitation. — Un instant : entendons-nous. Le spectateur veut bien de l’imitation ; mais il ne veut pas que tout y entre. Il n’est pas curieux de tout ce qui s’est fait, de tout ce qui s’est dit : non pas même de tout ce qui s’est fait de beau et s’est dit de bien ; mais seulement des choses qu’il désire savoir. Or, quelles sont-elles, ces choses ? Celles qui intéressent le personnage auquel il s’intéresse ; celles qui influent sur son sort ; voilà ce qu’il souhaite pour le moment, et non l’esprit de l’auteur ; ses conceptions, ses descriptions, ni même sa scrupuleuse exactitude. Que si vous n’avez pas su rendre vos personnages intéressants, c’est encore pis.

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Un bon roman n’est autre chose qu’une bonne comédie, où plusieurs actions se succèdent et s’enchaînent. Du reste, la fable, les situations, les caractères, le langage, y suivent les mêmes lois. D’où vient donc que les femmes réussissent, en général, dans les romans, tandis qu’elles échouent quand elles veulent faire des comédies ? Pourquoi les Anglais font-ils de bons romans et de mauvaises comédies, tandis que les Français font de mauvais romans et de bonnes comédies ?

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On a dit bien souvent que chaque ouvrage de littérature, une comédie, un conte, un roman, doit porter avec soi sa moralité. Cela est fort désirable en effet, quoique le but principal des beaux-arts paraisse être d’émouvoir pour plaire. Si c’est un mérite d’amuser, de plaire aux hommes en réveillant en eux le sentiment de leur existence, c’est un mérite encore plus grand que de corriger en amusant. Je voudrais seulement savoir si l’on se fait une juste idée de la moralité qui convient à un ouvrage de littérature.

Lorsque je demande ce qu’on entend par un ouvrage moral, on me répond que c’est un ouvrage où le vice finit par être puni, et où la vertu reçoit sa récompense. Cela paraît tout simple. Si pourtant cela ne corrigeait personne, où serait la moralité ? Voyez, observez, réfléchissez. Le méchant qui est dans le monde, que pense-t-il en voyant punir son confrère le méchant du théâtre ? Selon lui, c’est un sot que l’auteur a fait tomber dans un piège pour complaire à la bonhomie du public. S’il gagne quelque chose à cet exemple, c’est un peu plus d’adresse pour éviter de devenir lui-même la fable des honnêtes gens. Quant aux personnes vertueuses, lorsqu’elles voient à la fin d’un cinquième acte la vertu récompensée et le vice confondu, elles disent en soupirant : C’est bon pour le théâtre, ou bien pour les romans ; mais ce n’est pas là l’histoire du monde. Et le monde va comme devant.

Il est satisfaisant, j’en conviens, de voir, même en fiction, les méchants punis : cela réjouit l’âme ; et j’aime l’auteur qui me procure cette petite satisfaction, à défaut d’une plus réelle ; mais un littérateur habile, pour être vraiment moral, sait employer d’autres moyens.

Voyez Molière ! s’il a gâté le métier des tartufes, pensez-vous que ce soit en faisant intervenir, au dénouement, le grand monarque, qui vient comme un dieu dans une machine, retirer la famille d’Orgon du désastre où l’a plongée l’imbécillité de son chef ? Si l’échafaud n’effraie pas les voleurs, pense-t-on que les lettres de cachet feront trembler les hypocrites ? Ils savent que cette foudre ne va pas mieux que l’autre, choisir de préférence les méchants. Qui peut se vanter d’avoir rencontré des hypocrites corrigés ? Où trouverons-nous donc la moralité, l’utilité ? La voici : on ne corrige pas les tartufes, mais on diminue le nombre des Orgons. Les fourbes disparaissent comme toute espèce de vermine, faute d’aliments. Croyez-vous qu’il y eût moins de tartufes qu’autrefois, si nous avions autant d’imbéciles pour les écouter ?

Or , c’est une utilité morale bien réelle qui résulte du chef-d’œuvre de Molière. Et remarquez que l’utilité morale ici ne vient point de ce que le méchant est puni ; au contraire : il ne le serait pas, que la moralité serait bien plus forte. Qui peut nier que si Tartufe en venait à ses fins, s’il réussissait à dépouiller la famille d’Orgon, à le mettre lui-même hors de sa propre maison, et à les faire tous passer pour des calomniateurs, on ne sentît bien autrement encore le danger de laisser s’impatroniser un directeur dans sa famille ? Molière n’a pas préféré ce dénouement, non qu’il le jugeât immoral, mais probablement parce qu’il craignait que tout cela ne sortît du genre de la comédie ; et la preuve, c’est qu’il a fait un dénouement de cette espèce, dans une autre comédie où l’offense n’a pas un caractère aussi grave. Il a humilié le bon sens et le bon droit ; il a fait triompher le vice et l’imposture : Georges Dandin demande pardon à sa femme infidèle de l’avoir soupçonnée, quand ce ne sont plus seulement des soupçons qu’il a, mais une certitude. Aussi les dévots crièrent-ils à l’immoralité, et l’on ne fit pas attention que si Molière eût confondu la femme au lieu du mari, sa pièce ne montrait plus les inconvénients des mariages disproportionnés et n’avait plus aucune moralité.

Le même reproche fut fait à Voltaire au sujet de Mahomet. Les fanatiques avaient de bonnes raisons pour vouloir que Mahomet fût puni. Lorsqu’un filou est pris sur le fait et parvient à s’échapper, les autres ont soin de crier : Au voleur !

Bien fou donc qui s’imagine, par des livres, corriger les hypocrites, les femmes galantes, les conquérants, les usurpateurs, les fourbes, qui travaillent en petit, ou ceux qui travaillent en grand. Mais par des livres, ce dont on peut se flatter, c’est de corriger leurs dupes. Tel peuple est pillé, foulé par un potentat qui se dit tantôt son protecteur, tantôt son empereur, tantôt son roi, ou son père, ou tout ce qu’il vous plaira. Irez-vous corriger ce despote ? On fait vraiment grand cas d’un prédicateur à la cour ! Mais si vous dépouillez le charlatan politique de son oripeau ; si vous montrez qu’au lieu d’honorer la nation, il la déshonore, qu’au lieu de la servir il l’écrase, vous lui retirez ses points d’appui, vous brisez ses leviers. Or, qu’est-ce qu’un tyran réduit à lui-même et à ses complices ? un tartufe démasqué.

Voilà pourquoi tout ouvrage de littérature, quelles que soient sa forme ou sa couleur, qu’on l’ait fait pour la scène ou pour la méditation, est utile du moment qu’il fait bien connaître l’homme et la société, du moment qu’il arrache les masques sous lesquels se déguisent le mauvais sens et les mauvaises intentions, du moment, en un mot, qu’il donne de la sagacité à la droiture. La résignation est une vertu de brebis. La vertu des hommes doit être telle qu’il convient à une créature intelligente. Je me la représente, comme faisaient les anciens, sous les traits de Minerve : noble, sereine, douce, mais armée.

FIN.

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[1] Franklin, Correspondance, t. I, p.298.

[2] Si quelqu’un me demandait l’explication de ces mots produire et consommer, je serais obligé de le renvoyer à une petite définition en trois volumes, que j’en ai donnée, sous le titre de Traité d’économie politique, ou simple exposition de la manière dont se produisent, se distribuent et se consomment les richesses.

[3] Essai sur les règnes de Claude et de Néron.

[4] La Bruyère.

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