La liberté de la presse, par Jean-Baptiste Say (1789)

Au début de la Révolution, le jeune Jean-Baptiste publia une brochure pour défendre la liberté de la presse. On trouvera dans le 7e numéro de Laissons Faire (décembre 2013) un article consacré à ce texte, sous le titre : La liberté de la presse selon Jean-Baptiste Say.


DE LA LIBERTÉ DE LA PRESSE

 

par M. S… [Say]

« … Il faut que l’aigle altière

Des airs à son plaisir franchisse la carrière.

Je ne plains point un bœuf au joug accoutumé ;

C’est pour baisser son cou que le ciel l’a formé.

Au cheval qui vous porte un mors est nécessaire.

Un moine est de ses fers esclave volontaire ;

Mais au mortel qui pense on doit la liberté ».

 

VOLTAIRE, Épître sur la liberté de la presse

Enhardi par les circonstances, persuadé qu’au moment où nous sommes, il suffit de vouloir le bien pour être écouté, et qu’on n’est plus persécuté pour le dire, je vais défendre la liberté de la presse.

Roi, Ministres, qui, de concert avec les événements et les lumières de ce siècle, nous avez conduits à cette époque glorieuse, recevez des récompenses dignes de votre bienfait : l’amour de la génération présente et l’admiration de celles qui lui succéderont ; jouissez de cette enivrante certitude que vos noms ne s’éteindront plus que lorsque les lumières s’éteindront.

Et nous, mes concitoyens, félicitons-nous mutuellement ; laissons éclater notre joie, notre orgueil même ; et, cessant d’être des habitants passifs d’un État despotique, pour devenir membres d’une Nation respectable, songeons que désormais les vertus et les talents de chacun doivent concourir au bonheur de tous.

Ne les enchaînons donc plus ces vertus, ces talents si utiles ; laissons circuler dans la France les idées qu’elle produit, afin que tout le monde puisse en prendre la portion qui lui est nécessaire. Oui, nécessaire : les lumières de l’esprit sont comme la lumière du jour. Aussitôt qu’elle pénètre dans nos maisons, le mouvement, le travail, les plaisirs, tout renaît ; et de là le bonheur. Mais si le jour nous quitte, ou si nous lui fermons les passages, vient le sommeil ; et au moral, ce sommeil n’est autre que la barbarie. Eh ! qui voudrait, rétrogradant au règne de Charles VI, retourner à cet état informe de l’existence humaine ?

L’invention de l’imprimerie nous en a tirés. Par elle, un homme a pu parler à tous les pays et à tous les temps ; et, par un facile échange d’idées, tout le monde s’en est enrichi. Deux hommes, qui n’en possédaient qu’une chacun, en ont possédé chacun deux ; et, par les mille voix de la presse, ils les ont communiquées à cent mille individus.

Malheureusement il n’est rien d’efficace sans abus ; et les abus que semble entraîner le libre usage de la presse ont toujours effrayé les gens même les plus persuadés des grands avantages qui peuvent en résulter.

C’est principalement à ces gens que je m’adresse. Hommes sages, ils considéreront que les lois doivent changer avec les circonstances ; qu’au temps où l’on s’égorgeait pour des mots, un mot dangereux pouvait embraser l’Europe ; mais qu’au temps où l’usage de la réflexion s’est étendu, où l’on pèse froidement le pour et le contre avant de se mouvoir, les bons raisonnements seuls peuvent avoir de l’influence ; et l’on sait que rien n’est plus tranquille que les effets du raisonnement. La censure des livres fut enfantée parmi les disputes de l’école, sous le règne du Cardinal de Richelieu ; elle doit finir sous l’empire de la raison.

Je ne m’attacherai point à démontrer combien la liberté de la presse est favorable aux lettres, à la civilisation, à l’administration des États, à cette philosophie bienfaisante, qui adoucit les mœurs en conduisant à la tolérance et à l’humanité ; je risquerais de dire à chacun ce qu’il a déjà pensé, ou ce qu’ont enseigné tous les bons écrivains ; mais je montrerai quelles sont les vexations qu’on devrait anéantir ; je rechercherai les moyens de diminuer les inconvénients, les abus de cette liberté ; et, les voies préparées, on la trouvera assez belle pour ne pas la repousser, quand elle se présentera.

Eh ! comment serait-elle repoussée en France, où tous les progrès de l’esprit humain ont été autant de pas qui nous ont conduits jusqu’à elle ? Les lettres, portées par degrés à ce point de splendeur qui a illustré pour jamais le dernier siècle, ont averti les hommes de cette faculté de penser, dont on s’est avisé si tard. Les esprits ne pouvant contenir leur activité, les sciences ont été cultivées en même temps que les lettres. Dès lors l’exercice a reculé les bornes de l’entendement ; en cultivant la littérature et les sciences, on a su mieux connaître la morale et la philosophie. Enfin on est parvenu à initier à ces lumières toutes les classes de la société ; et il en est résulté une telle masse de connaissances, que le pouvoir de comparer et de juger s’est trouvé général ; les idées du vrai et du faux, du juste et de l’injuste, sont devenues familières ; et, pour la première fois depuis longtemps, tous les hommes ont pesé leurs intérêts, analysé leurs droits ; et la balance, qui détermine leur sort, a passé dans les mains de tous.

Si jamais on a pu espérer de défendre avec succès les droits des hommes, c’est sans doute au moment où ils ont le pouvoir de les entendre, et la volonté de les respecter. Que dis-je ? Dans un semblable moment, c’est un devoir ; devoir sacré, belle tâche qu’il est bien doux de remplir.

La pensée est destinée à voler d’un esprit dans un autre et personne n’a le droit de l’arrêter au passage. Cependant, chez nous, et dans notre siècle, l’homme de génie doit encore soumettre l’élan de ses conceptions au compas d’un censeur souvent inepte, toujours mercenaire et craintif.

Il craint d’être trop indulgent ; de là une sévérité vétilleuse. Il craint de ne pas apercevoir une allusion, un sens caché ; de là mille étranges interprétations. Il craint enfin que son attention, trop peu soutenue, n’ait laissé échapper quelque trait répréhensible ; de là, pour aller au plus sûr, il proscrit tout l’ouvrage : car ce censeur, qui court plus d’un risque en approuvant un livre, n’en court aucun en le rejetant.

Et lorsqu’un écrivain n’est pas effrayé de ces obstacles, quels dégoûts renaissants n’a-t-il pas à essuyer ? Consumé dans les veilles, on lui fait perdre le temps et l’occasion, quelquefois si précieux. Souvent il faut qu’il tronque, ajoute malgré lui, et diminue jusqu’à l’insignifiance la netteté de ses expressions. Enfin il est obligé de flatter, de ménager un juge despotique, et, parfois, malgré cette déshonorante précaution, une idée seule qui déplaît à ce juge, entraîne dans sa disgrâce l’ouvrage entier ; et les méditations, les travaux de plusieurs années sont perdus par un caprice.

Et je rencontre encore un amas de considérations, de sollicitations, de formalités, barbares restes d’un siècle barbare ; entraves qui rappellent ces temps où l’on étouffait l’art de l’imprimerie encore à son berceau ; ces temps où les progrès des sciences donnaient de l’ombrage, et où Galilée souffrit dans les cachots pour avoir eu raison ; ces temps enfin, trop prolongés dans l’Espagne et dans la Turquie, où l’on pensait honorer la religion et le gouvernement en persécutant les hommes. Les malheureux ne savaient pas encore que la religion et le gouvernement n’avaient pour but que le bien de l’humanité.

Ces temps sont passés pour nous, et ces entraves subsistent encore.

Et elles repoussent, dans l’étranger, une branche de commerce qui enrichirait notre royaume ; sans elles la France, dont le langage est partout répandu, la France, justement vantée pour ses connaissances, deviendrait à la fois l’école et la bibliothèque de l’Europe.

Le barreau, parmi nous, en est dégagé : aussi, dans ces derniers temps, si des voix énergiques ont attaqué des fourbes puissants ou des abus redoutés ; si des âmes éloquentes ont plaidé pour l’humanité contre des lois sanguinaires, c’est au barreau qu’elles se sont fait entendre.

Le but de cette sage institution fut d’instruire pleinement, et sans détours, les tribunaux. Et pourquoi refuserions-nous au grand tribunal de la société le même droit d’être instruit pleinement et sans détours ? Pourquoi ne pourrait-on pas plaider à huis-ouverts les grandes causes qui intéressent tous les hommes ? Dans le moment où l’on ennoblit leur condition, c’est le premier droit qu’ils aient à réclamer.

On en craint les abus. Examinons de quelle nature ils sont, et cherchons des remèdes à ce mal.

Écrire, c’est parler aux yeux ; c’est se servir, pour exprimer les mêmes idées, de signes différents ; mais il est bien plus facile d’abuser des uns que des autres. Un homme répond de ce qu’il dit par sa personne, tandis que l’écrivailleur obscur livre son écrit, et se cache. Il s’agirait donc de rendre l’homme qui écrit aussi circonspect que celui qui parle ; et le premier moyen qui s’en présente à l’imagination, est d’exiger que tout auteur se montre à découvert. Mais où serait la ressource de celui que la modestie ou une considération quelconque oblige à garder l’anonyme ? Tâchons de la lui réserver.

Cependant, comme on ne doit jamais énoncer rien dont on pût rougir ou qu’on voulût renier, créons un tribunal qui représenterait, en France, cette nation idéale qui s’appelle la République des Lettres. Dénomination remarquable et qui, adoptée par tous les peuples civilisés, montre assez l’opinion générale sur la liberté qu’on doit laisser aux esprits. Ce tribunal, qui aurait la sanction et la confiance publiques, élirait un Secrétaire, seul dépositaire et garant du secret des auteurs ; et ceux-ci seraient obligés, par la loi, de se déclarer à lui, en livrant à l’impression leur ouvrage.

C’est devant ce tribunal qu’un simple citoyen, ou le ministère public, pourront citer tout écrivain imprimé. Là, je dénoncerai le libelle effronté, et demanderai hautement raison de ce qu’il contient contre moi, ma famille, mon roi, ma patrie. Si les juges trouvent juste ma réclamation, ils sommeront l’auteur de se défendre, et décideront entre lui et moi.

Si le libelliste coupable a imprimé sans se déclarer, il sera poursuivi et puni par la loi qu’il aura violée. La possibilité de l’enfreindre n’est point un inconvénient nouveau : et n’est-ce pas un avantage nouveau que celui de procurer à tout écrivain honnête homme, cette inappréciable sécurité de n’être point puni, s’il n’est point coupable ? Magnifique et juste apanage d’un être libre.

Je dis plus : la loi sera transgressée bien moins souvent, par la facilité de la satisfaire. Pour formalité unique, un homme s’avouera auteur d’un ouvrage, qu’avant sa publicité personne n’aura le droit de censurer. Il signera son aveu ; et l’ouvrage s’imprimera. Qui refusera de se soumettre à un règlement si équitable ? Ceux-là seulement dont l’intention ne sera pas pure ; mais leur refus suffira pour dévoiler cette intention : et quel mal, s’ils se sont démasqués eux-mêmes, pourront produire leurs écrits ? Au lieu que, sous un autre régime, ce ne sont pas eux seuls qui doivent se cacher ; mais encore (avilissante et nécessaire précaution !) ceux dont les talents, la droiture, ou la véracité peuvent blesser quelques tyrans subalternes, malheureusement vulnérables de tous côtés, lorsqu’on les attaque avec les armes de l’honneur.

On dira peut-être qu’un grande facilité de poursuivre les auteurs après l’impression, pourrait les exposer souvent à des accusations non méritées. Distinguons : s’il s’agit d’une simple opinion, énoncée comme telle, tout le monde pouvant avoir la sienne, une accusation n’est pas recevable ; c’est une réfutation qu’il faut, et la lice est ouverte à tout le monde.

S’agit-il d’avoir dit la vérité ? On peut sans doute, en la disant, s’attirer des ennemis et des malheurs, soulever contre soi tous ceux qui ont besoin du silence ou du mensonge ; mais quel est l’accusateur effronté qui osera appeler en cause celui qui aura dit la vérité ? Il s’accuserait lui-même.

Et dans le cas enfin où un écrivain se serait trompé, où il aurait involontairement offensé quelqu’un, malheur à lui si sa conscience ne le porte pas à avouer publiquement son erreur : il y sera condamné par le tribunal des lettres. Comment peut-on rougir de se tromper ? C’est rougir d’être homme.

Après avoir démontré que la presse libre n’avait rien de plus dangereux pour la société que la presse gênée par des entraves, je ne me dissimule pas que ce n’est pas assez encore. On veut sans doute que je prouve que cette liberté peut s’accorder avec l’autorité du gouvernement ; et par une induction, aussi barbare qu’elle est fausse, on va peut-être décider d’avance que si l’autorité doit subsister, la liberté doit être proscrite.

Combien il est essentiel de n’attacher aux mots que des idées justes ! En laissant aux hommes le libre usage des armes offensives, s’ensuit-il qu’on leur laisse la liberté de tuer leurs semblables ?

La liberté de la presse établie, dévoiler les secrets de conseils, attaquer calomnieusement des gens en place, décrier des actes d’administration, dont on ne peut connaître les motifs, seront des crimes, des crimes punis publiquement ; et d’autant plus abhorrés que tout le monde tiendra de plus près à la chose publique. Nous sommes dans un moment où des lois stables, consenties par la nation, vont sanctionner l’autorité légitime ; l’homme qui attaquerait cette autorité, attaquerait l’ouvrage de la nation ; il prendrait la France à partie[1].

Cette union, si désirable du prince et des sujets, n’est plus une chimère ; et je me plais à croire que ces hommes droits, qui jouissent de la confiance du souverain, lui ont souvent dit : « Sire, vous n’avez pas de meilleur ami que votre peuple ; trop loyal pour vous abandonner, trop nombreux pour tenir les rênes du gouvernement, il ne peut aspirer qu’à la liberté et au bonheur. Roi d’un peuple libre, vous serez puissant. Roi d’un peuple heureux, vous le serez vous-même ».

Ah ! si le peuple français fut distingué par l’amour qui l’attacha toujours à ses rois, combien ce tendre lien ne sera-t-il pas resserré, lorsqu’en approuvant les mesures prises par eux, il va désormais les mettre au-dessus de toute atteinte ? Non, ce n’est pas assez de mille écrits imprimés pour ébranler une machine aussi solidement établie.

« L’Olympe voit en paix fumer le mont Etna » a dit un poète. Ah ! telle est sans doute la vraie grandeur ; elle est au-dessus de tout ce qui épouvante. Oh vous, chefs de la nation, que ce soit la vôtre ; et dans la suite, nul panégyrique n’élèvera votre mémoire plus haut que ce trait de votre histoire : APPUYÉS DE L’ESTIME PUBLIQUE, ILS PERMIRENT TOUT, PARCE QU’ILS NE REDOUTAIENT RIEN. Et la génération présente alors répondra d’une voix : Quel magnifique éloge ils ont fait d’eux-mêmes !

Vous tous, qui vous joignez à présent à moi dans de si justes réclamations, envisagez nos espérances et réjouissez-vous.

Ah ! si, après avoir flatté les regards de cette consolante perspective, j’ose les ramener douloureusement en arrière ; si l’imagination veut se retracer les années qui ont immédiatement précédé le règne que nous bénissons maintenant ; disons tout, si ce triste spectacle de l’abaissement d’une grande et respectable nation ne nous révolte pas, envisageons le pouvoir arbitraire ; monstre toujours effrayant, alors avili par l’usage qu’on en faisait et les mains subalternes qui l’exerçaient ; jetons les yeux sur la longue liste de ses erreurs et de ses crimes, sur la condition des citoyens, à qui on laissait pour vertus patriotiques le soin d’échapper à l’espionnage et l’honneur de ramper devant les puissants ; et si l’image hideuse de cette inquisition politique oppresse notre cœur, agrandissons l’espace qui nous en sépare ; détruisons les vestiges qui peuvent en rester, et commençons par le plus redoutable de tous, l’esclavage de la presse.

Mais, hélas ! devrions-nous rencontrer de nouveaux obstacles !

J’entends des voix qui disent : « Si nous tolérons la licence, les mœurs vont être détruites ». Ah ! malheureux suppôts des anciennes erreurs, ces mœurs, dont vous feignez d’embrasser la défense, vous nous ôtez le seul moyen de les rétablir ! Comment manqueraient-elles de se purifier, lorsqu’elles redouteront le grand flambeau de la censure publique ? Elles ne sont perdues que parce que de misérables considérations nous forcent à ménager ce que nous méprisons.

« Et ces idées dangereuses, répliquent les mêmes voix, qui, n’ayant plus de frein, vont lever la tête, et renverser les usages les plus anciens, les plus respectés ? » De ces idées, que vous nommez dangereuses, il n’en est pas une utile que vous ayez pu étouffer. Émile brûlé, nous donne tous les jours des leçons ; et il n’en est pas une vraiment dangereuse, que vous n’ayez rendue plus dangereuse en la condamnant.

Mais, d’ailleurs, quel est votre droit ? L’être suprême a dit à l’homme en le créant « Sens, et exprime ce que tu sens ». En le douant de l’organe de la parole, il lui en a permis l’usage ; qui osera le lui défendre ? Le despotisme seul.

Introduit, et naturalisé je ne sais comment, sur quelques portions de la terre, il y a violé les lois que la nature avait prescrites et que les hommes avaient adoptées. En s’arrangeant en société, ils avaient autorisé l’usage et proscrit l’abus de leurs facultés : le despotisme s’en est joué arbitrairement ; et c’est alors seulement qu’on a connu ces ridicules restrictions : « Quand la Sultane passera, tenez vos yeux fermés ; quand vous parlerez, ne dites pas ce que vous voudrez, mais ce qu’il nous plaira » ; et par une subversion totale des droits naturels, un homme, ou peu d’hommes, par un abus de leurs facultés, ont empêché le juste usage de celles des autres. Quelle monstrueuse dépravation ! Où est le peuple éclairé qui ne frémirait d’y rester ?

Oh vous donc qui faites des lois, faites-en qui proscrivent l’abus, et rien de plus. Au nom de celui qui nous a fait le don inappréciable de la parole, que l’on puisse parler ! Si la justice, si le bon ordre demandent qu’on punisse celui qui calomnie, celui qui injurie, celui qui sape criminellement un ordre de choses légitimement établi, que celui-là soit puni seul ! Et comme imprimer n’est autre chose que parler plus haut pour être entendu d’un plus grand nombre, ne liez pas plus la main qui trace des signes que la langue qui articule des sons.

Ce n’est pas ma faible voix seule qui sollicite ce bien : à mesure que j’écris, je me sens encouragé par des patriotes éclairés. Des corps respectables, des provinces entières portent jusqu’au trône les mêmes réclamations. Enfin ce bruit confus, interprète de l’opinion générale qui se manifeste de toutes parts, soutient mes efforts. Oui, je le dis hardiment, le vœu public parle comme moi. Le mépriser, c’est impossible.

Il sera écouté.

Dès lors, que d’idées vont se montrer ! Inutiles, elles tomberont dans l’oubli ; nuisibles, dans le mépris ; mais celles qui seront salutaires, vont germer, prospérer, et répandre parmi nous tous les biens que l’esprit humain perfectionné peut produire.

***

 

Commentaire manuscrit de Jean-Baptiste,
figurant sur la page de garde de son exemplaire personnel du texte :

Cette brochure est bien médiocre ; c’est l’ouvrage d’un bien jeune homme ; de l’enflure, des expressions vagues, des apostrophes et quelques fois des incorrections et du mauvais goût. Je la fis à un âge où il m’était impossible de m’élever au-dessus de mon sujet. Mais on y voit une âme qui soupire après ce qui est beau et bon et qui est animé de l’amour du bien public. C’est là ce qui me poussa à me faire imprimer. Qu’on se reporte aux premiers mois de 1789.

L’ancien gouvernement subsistait encore avec ses formes, ses censeurs, Lieutenant de Police, etc., et cependant tous les écrivains étaient tourmentés du désir de développer leurs vues sur les réformes qu’on entrevoyait devoir arriver dans l’administration.

On était appelé à s’occuper du gouvernement et le gouvernement voulait qu’on se tût : quoiqu’il fut vrai (ainsi que le gouvernement l’a éprouvé depuis), qu’il aurait mieux valu laisser faire la Révolution par les écrivains que par la populace. C’est ce que j’entrevoyais et je voulus exciter par tous les motifs possibles les gens encore puissants, et surtout le ministère dont Necker faisait partie, à ouvrir toute son influence aux lumières.

Ce qui m’a surpris, c’est que ma mauvaise brochure fût trouvée digne d’être critiquée ; on fit imprimer une feuille volante où j’eus l’honneur d’être déchiré de toutes les manières. Je n’ai jamais pu comprendre le motif qui poussa mon censeur ; car assurément ma production n’était faite pour exciter ni la crainte, ni l’envie.

Dans cet écrit où il n’était nullement question du fond de la chose l’auteur regrette que la liberté de la presse se soit déjà étendue jusqu’à en laisser sortir mon ouvrage, comme si la censure des livres avait jamais eu pour but d’empêcher les sottises.

Il s’attache ensuite à toutes mes phrases et le plus souvent les change afin de pouvoir en dire du mal, comme si elles n’offraient pas d’assez justes sujets de critiques en les laissant telles qu’elles sont.

J’avais dit : « Hé qui voudrait, rétrogradant au règne de Charles VI, retourner à cet état informe de l’existence humaine ? »

Mon censeur dit : « « rétrogradant pour retourner à l’état informe de l’existence humaine » n’a point de sens. »

J’avais dit : « après avoir démontré que la presse libre n’avait rien de plus dangereux pour la société que la presse gênée par des entraves, etc. »

Mon censeur dit : « Il ajoute qu’il est dangereux pour la société que la presse libre ait la presse gênée par des entraves »

Le même critique s’autorise de ces exemples pour dire au sujet de ces mots : « Oui, je le dis hardiment : le vœu public parle comme moi », « Personne ne parle comme vous ! », mot qui serait plaisant s’il était juste.

Voici quelques autres exemples de ses critiques.

Il y a dans ma brochure une esquisse très rapide des progrès de l’esprit humain après la renaissance des lettres. J’y considère les succès purement littéraires du siècle de Louis XIV comme les préludes d’un effort plus mâle et plus utile des facultés intellectuelles. J’ajoute :

« Les esprits ne pouvant contenir leur activité, les sciences ont été cultivées en même temps que les lettres. Dès lors l’exercice a reculé les bornes de l’entendement ; en cultivant la littérature et les sciences, on a su mieux connaître la morale et la philosophie. Enfin on est parvenu à initier à ces lumières, toutes les classes de la société et il en est résulté une telle masse de connaissances que le pouvoir de comparer et de juger s’est trouvé général, etc. »

Voici ce que pense l’auteur de ma diatribe sur tout cela :

« « Les sciences ont été cultivées en même temps que les lettres, dès lors l’exercice a reculé les bornes de l’entendement ». Et l’exercice de quoi ? En vérité, vous avez été bien mal partagé « dans la masse des connaissances qui en est résultée » ; et cependant vous en concluez fièrement que « le pouvoir de juger s’est trouvé général » : cela serait fort plaisant ! Mais de qui, et sur quoi parlez-vous ? Car il est impossible d’y rien entendre, non plus qu’aux phrases suivantes. « La pensée est destinée à voler d’un esprit à un autre et personne n’a le droit de l’arrêter au passage. » Certes, on ne s’efforcera pas d’arrêter les vôtres. Quelle platitude ! « arrêter la pensée au passage, quand vous plaidez à huis ouverts » ».

J’ai soupçonné quel était l’auteur qui a perdu son temps, son esprit et son papier à me combattre ainsi ; mais je n’en ai jamais eu la certitude.

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[1] Chez les Anglais, la liberté de la presse, établie sans restriction, n’a jamais fait tort aux mesures du gouvernement. (note de l’original)

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