Lettre de Dupont de Nemours à Benjamin Franklin (1768)

Dans cette lettre, Dupont de Nemours présente ses respects au philosophe américain, qu’il a manqué de peu lors de son récent séjour à Paris. Il profite de cette correspondance pour joindre deux écrits importants, la Physiocratie, recueil de textes de Quesnay, et son petit traité De l’Origine et des progrès d’une science nouvelle. Une façon d’engager Franklin à méditer lui aussi sur la science économique et sur les questions qu’elle élève de toute part sur le gouvernement des sociétés. B.M.


Dupont de Nemours à Benjamin Franklin

10 Mai 1768

À Monsieur Francklin

 

Paris, ce 10 mai 1768.

Monsieur,

J’ai été infiniment sensible à votre bonté en apprenant par Monsieur le Docteur Quesnay que vous aviez daigné me chercher et vous informer de moi pendant votre dernier séjour à Paris. Malheureusement pour moi vous n’avez vu M. Quesnay que dans les deux ou trois jours qui ont précédé immédiatement votre départ. Je n’en ai été instruit que le jour même où vous partiez, et j’ai été privé par là de l’avantage de faire une connaissance directe avec vous.

Avant ce temps, Monsieur, je connaissais bien de vous le Savant, le Géomètre, le Physicien, l’homme à qui la nature permet de dévoiler ses secrets. Depuis ce temps Monsieur le Docteur Barbeu du Bourg mon ami a bien voulu me communiquer plusieurs de vos écrits relatifs aux affaires de votre Patrie. J’ai pris la liberté d’en traduire quelques-uns. J’y ai reconnu à chaque page le philosophe citoyen occupé avec génie du bonheur de ses frères et des intérêts les plus chers de l’humanité. Et j’ai regretté encore davantage de ne vous avoir point vu pendant le temps que vous avez passé à Paris. Si notre bonheur vous y ramène, Monsieur, je vous prie de me permettre de réparer cette perte le plus amplement qu’il me sera possible.

En attendant recevez les assurances de mon respect et l’hommage de deux écrits imprimés depuis que vous êtes retourné en Angleterre. Le premier et le plus considérable à tous les égards est un recueil des principaux traités économiques du Docteur Quesnay, où je n’ai mis de moi qu’un discours préliminaire, plusieurs avis très simples de l’éditeur, une table des matières, et quelques notes. Le second est un résumé fort court de la doctrine de ce sage Philosophe. [1]

Je souhaite que l’un et l’autre vous plaisent. L’importance de la matière les rend du moins dignes de votre attention. Mais je sens assez combien il faudrait des talents supérieurs aux miens, pour discuter cette matière immense comme elle devrait l’être et comme je désirerais qu’elle le fût. J’y invite les gens de lettres dans le Discours préliminaire de la Physiocratie. Souffrez que je vous y invite particulièrement vous-même, Monsieur, vous qui possédez des talents si rares et qui savez en faire une application si juste et si rapide aux circonstances où vous vous trouvez. C’est dans le développement évident de tous les droits de l’homme que l’on peut trouver la base et les principes d’un gouvernement à jamais prospère, également utile et sûr pour la nation qui y sera soumise, et avantageux même pour les autres nations qui environneront celle-là et qui profiteront de son amour pour la paix, pour la liberté, de la franchise et de l’immunité qu’elle donnera à son commerce, et de la distribution des richesses multipliées que son agriculture fera naître. Un Génie comme le vôtre Monsieur est manifestement fait pour rendre frappantes ces vérités si utiles au genre humain et pour hâter par là le bonheur de l’univers.

Cette lettre et les Livres que j’y joins, vous seront remis, Monsieur, par Monsieur Reboul Secrétaire perpétuel de la Société économique nouvellement formée à Aix par les États de Provence. C’est un homme de beaucoup de mérite qui me rend service en vous portant un paquet que j’étais embarrassé pour vous faire remettre, à qui je rends service en lui procurant votre connaissance dont il sent tout le prix.

Je suis Monsieur avec le plus profond respect,

Votre très humble et très obéissant serviteur

Du Pont

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[1] François Quesnay, Physiocratie, ou constitution naturelle du gouvernement le plus avantageux au genre humain. Recueil publié par Du Pont (2 vols., Leyden and Paris, 1767-68) ; et Du Pont de Nemours, De l’Origine et des progrès d’une science nouvelle (à Londres et se trouve à Paris, 1768).

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