Les États-Unis et le Mexique, par Horace Say (1854)

Horace Say, « Les États-Unis et le Mexique », Journal des économistes, août 1854

Dans un article daté du mois d’août 1854, Horace Say commente les récents développements des relations entre les États-Unis et le Mexique. Emporté par la fougue de ses pionniers, le peuple américain a des visées sur son voisin du sud. L’auteur considère que c’est le rôle de l’Américain, laborieux, industrieux, de s’annexer le Mexique pour entreprendre de le défricher et de le développer.


LES ÉTATS-UNIS ET LE MEXIQUE.

Les États-Unis grandissent de jour en jour ; bientôt leur action vive et fécondante aura mis en valeur, on peut dire en exploitation, le continent de l’Amérique du Nord tout entier, de l’un à l’autre Océan, de la mer polaire jusqu’à l’isthme de Panama. L’étude de ce développement prodigieux entre plus particulièrement peut-être dans le domaine de la science économique que dans celui de la politique pure. On y voit toutes les forces humaines, l’intelligence et le travail, appliquées à la production des richesses ; chacun sait, dans cette société nouvelle, qu’il ne peut compter que sur lui-même, mais que le fruit de son labeur sera respecté, et de l’échange des services découle le bien-être général. Il n’y a pas là de monarque puissant, maître des personnes et des choses, ayant hérité de l’ambition de ses ancêtres, pour la transmettre, toujours incomplètement satisfaite, à ses successeurs. Jamais non plus un soldat heureux ne parviendra à persuader à ces hommes positifs que toutes les forces vives du pays doivent être mises en ses mains, sous le vain prétexte que l’intérêt général se confond en tous points avec son intérêt particulier.

Chaque État de l’Union forme un tout séparé, qui s’administre par lui-même ; son territoire, une fois déterminé, ne saurait être étendu aux dépens des États voisins ; les autorités locales ne peuvent exercer aucune action au-delà de leurs frontières, et l’esprit de conquête ne saurait les animer. Le gouvernement fédéral, bien qu’il règle les rapports de l’Union avec les puissances étrangères, ne doit pas être non plus conquérant de sa nature ; le pouvoir y est exercé trop temporairement pour cela : tous les quatre ans, il peut passer des mains d’un parti dans celles d’un autre. Un président qui a précédemment commandé les armées est, par cela seul, tenu en perpétuelle suspicion, et le moindre symptôme d’ambition personnelle devient contre lui un motif de répulsion.

Cependant, il faut bien le reconnaître, le peuple américain est envahisseur par lui-même ; il gagne de proche en proche, il s’étend, comme ferait une tache d’huile. Son grand moyen de conquête est le travail, ses armes principales sont la pioche du pionnier et la hache du bûcheron ; il met incessamment en valeur le terrain qu’il trouve à sa portée, partant de ce principe que le sol est au premier qui le met en culture, que chacun a le droit de faire respecter la terre qu’il a ensemencée et de s’attribuer exclusivement le fruit de son travail. Toute peuplade indigène occupant un territoire fertile, sans savoir le mettre en culture, doit céder la place à plus habile qu’elle. Si la question d’équité est plus ou moins consciencieusement soulevée, on a toujours une réponse prête : Piochez avec nous, assimilez-vous par le travail aux hommes civilisés ; ou cédez-nous vos droits, vendez vos terres. Et, incultes qu’elles sont, elles n’ont presque aucune valeur. Le moindre prix est cependant pour l’Indien une fortune, que, du reste, il conserve peu. L’homme de la nature, comme l’entend J.-J. Rousseau, celui qui méprise le prêt à intérêt, comme un disciple de M. Proudhon, détruit bientôt le capital ; il l’échange le plus tôt possible contre des spiritueux, contre cette eau de feu, qui contribue si bien à l’extinction de sa race. On ne manque pas, en tout cas, de lui faire sentir que sa présence est importune, et il est rarement nécessaire d’insister sur ce point : l’homme indolent ne tarde guère à s’éloigner de celui qui travaille.

C’est ainsi que la race anglo-saxonne a successivement gagné de l’espace dans l’Amérique du Nord, refoulant les races indigènes de plus en plus vers l’ouest. William Penn achetait d’abord un territoire près de la mer ; ses successeurs, après avoir mis en valeur le littoral de l’Océan, ont franchi les montagnes Bleues, pour aller cultiver les vastes plaines qui avoisinent les grands lacs, puis toutes les contrées dont les eaux vont se réunir dans la grande vallée centrale du Mississipi. Une population active, ne trouvant pas de bornes à son expansion, sachant multiplier ses moyens d’existence, ne pouvait manquer de s’accroître rapidement : elle a doublé en vingt ans. Elle a justifié ainsi une des propositions de Malthus, car l’immigration est entrée pour la moindre part dans cet accroissement ; les chiffres, à cet égard, trouveront place ailleurs. C’est surtout en prenant sur ses propres familles que la population a poussé, chaque année, de nombreux essaims vers des lieux jusqu’alors inexplorés. Les nouveaux settlers, en se portant en avant, savent qu’ils ne doivent d’abord compter que sur eux-mêmes ; mais ils respectent les lois du gouvernement fédéral, ils se mettent sous leur protection, et aspirent au moment où, ayant un territoire bien délimité et suffisamment peuplé, ils pourront faire ajouter une étoile de plus à la constellation du drapeau national, en se faisant reconnaître comme État nouveau dans l’Union. De son côté, le gouvernement fédéral se considère comme propriétaire primitif du sol précédemment inculte ; il se réserve de demander, après coup, de celui qui le met en culture, un prix minime, sans doute, mais de nature à consolider pour lui la propriété de son défrichement ; c’est en quelque sorte donner une forme réelle au contrat social, jusqu’alors tacite.

Avec une marche aussi persévérante, et en dirigeant les explorations nouvelles vers le sud-ouest, les Américains ne pouvaient manquer de rencontrer un jour les anciennes colonies espagnoles. Là, le sol ne pouvait plus être considéré comme domaine exclusif des races indigènes ; si tout n’était pas encore approprié, il fallait bien cependant reconnaître, en dedans des frontières, la suzeraineté d’un gouvernement admis dans la famille diplomatique des peuples civilisés. Il faut en convenir, ces pays avaient été jusqu’alors bien incomplètement explorés ; de vastes contrées appartenaient de fait aux tribus indiennes, et quant aux descendants des colons européens, ils forment une population comparativement peu nombreuse, indolente, désunie, vivant dans la plus grande anarchie politique, et possédant peu de moyens de défense contre l’envahissement de gens actifs, travailleurs et intelligents, qui, d’ailleurs, ne se présentaient pas en ennemis.

Le mode de procéder des Américains du Nord vis-à-vis des Mexicains a beaucoup d’analogie avec leur manière d’agir à l’égard des Indiens. Voici ce qu’en dit un voyageur assez hostile, du reste, comme on s’en apercevra facilement, à cette politique : « Les Indiens, chassés devant les Américains, composent l’avant-garde de la conquête ; détruisant et pillant, suivant leur usage, ils font le vide dans le pays, désormais sans défense. Alors survient le pionnier : il a poussé l’Indien, il a acquis le fruit de ses rapines, il offre au Mexique de le débarrasser du déprédateur, moyennant mille francs pour une chevelure d’homme, ou sept cent cinquante francs pour un prisonnier ; c’est bien le moins que le sauveur généreux soit accueilli par le pays délivré ! Bientôt, suivi de l’émigrant, autre espèce de free-soiler, le pionnier plante sa tente sur le sol étranger, et occupe, de distance en distance, des espaces, en vertu de la maxime américaine bien connue, et encore plus pratiquée : Les terres libres au premier occupant. Que peut une contrée ruinée par les dévastations indiennes, et que cultive l’habitant des États-Unis ? Se vendre ou se donner, suivant l’occasion. C’est de la sorte que le Texas s’est livré, et que le Mexique a cédé deux de ses provinces, le Nouveau-Mexique et la Haute-Californie, en attendant d’être tout entier la proie volontaire ou forcée de l’Union[1]. »

La découverte des gisements d’or, faite en 1848, allait donner une direction nouvelle et un surcroît d’excitation à l’ardeur du peuple des États-Unis, pour l’exploration du continent tout entier. Il ne suffisait plus de gagner successivement du terrain vers l’ouest par des défrichements, il fallait arriver de plein saut sur les bords de l’océan Pacifique. Des aventuriers, avides de trouver de l’or et de faire une fortune rapide, partaient de tous les points, avec l’esprit de retour ; c’étaient, en général, des hommes seuls, qu’on ne doit pas considérer comme des colons sédentaires ; mais ils devaient être suivis bientôt par de nombreux travailleurs, par des cultivateurs, des commerçants, par tous ceux enfin qui ont des services, des marchandises, des articles de nourriture à offrir aux hommes qui ont trouvé un mode de paiement : sans cela, le trouveur d’or serait resté exposé à périr de froid et de faim, les mains pleines du précieux métal. La ville de San-Francisco s’est élevée comme par enchantement, et la population de la Californie s’est accrue dans des proportions dont ailleurs, et en aucun temps, on ne trouverait d’exemple. Cette population dépassait déjà 300 000 âmes en 1852, suivant les documents officiels publiés par le gouvernement de cet État[2].

Il est désormais d’un immense intérêt, pour les États-Unis, de chercher à établir des communications sûres et faciles entre le nouvel État et le reste de l’Union. D’abord, on s’était résigné à passer par le cap Horn, en faisant par mer un voyage long et pénible autour de l’Amérique méridionale ; bientôt on a eu recours aux bateaux à vapeur pour descendre au fond du golfe du Mexique ; on a traversé par terre l’isthme de Panama, et l’on a repris la navigation sur l’océan Pacifique, pour gagner San Francisco. La mise en communication des deux mers, au moyen d’une coupure formant canal pour la grande navigation à travers l’isthme, aurait trouvé dans ce cas une utilité nouvelle ; mais l’on sait ce que ce grand projet présente de difficultés, sinon d’impossibilités d’exécution. Outre les dépenses qu’entraînerait le creusement d’un pareil canal, il serait difficile de trouver des points convenables pour le départ et pour l’arrivée, par suite du peu de profondeur de l’eau, près de l’un comme de l’autre côté.

Quant à traverser par d’autres moyens, les études qui ont été faites ont montré que trois points surtout semblent présenter chacun des avantages spéciaux. Ce sont les isthmes de Panama proprement dit, de Nicaragua et Tehuantepec. Le premier est le plus étroit, mais la contrée est malsaine et le terrain très accidenté ; on y a cependant construit un chemin de fer, à peu près terminé, et c’est par là déjà que passe une grande partie du commerce entre l’Europe et le Pérou. Les deux autres points offrent plus de facilité de passage, bien que la traverse par terre soit plus longue ; mais les montagnes sont moins élevées, et les cours d’eau, le lac de Nicaragua, permettraient d’établir des canaux pour la navigation par bateaux. Dans le dernier traité échangé à Washington, le 30 juin de cette année, avec le Mexique, les États-Unis viennent de se faire attribuer le droit de passage et de surveillance sur l’isthme de Tehuantepec, où un chemin de fer est en construction pour compte américain.

Reste toutefois, comme devant être le meilleur moyen de communication entre les États-Unis et la Californie, la construction d’un chemin de fer direct. Bien des études ont été faites en ce sens ; mais, jusqu’à présent, on a reculé devant d’énormes difficultés. On ne pourra de longtemps songer à prendre le point de départ dans les affluents du Missouri ; ce serait vouloir traverser le continent dans sa plus grande largeur ; les montagnes y sont très hautes, le sol souvent déchiré ; on y trouve des parties désertes et désolées ; de plus, pendant les trois quarts de l’année, le froid y est très grand. La Californie, d’ailleurs, est en latitude de la Pennsylvanie et des Carolines : la seule bonne voie à prendre est donc par la Louisiane. Le meilleur tracé pour faire traverser la Cordillère par un chemin de fer devrait remonter l’une des vallées dont les eaux arrivent au golfe du Mexique, afin d’aller chercher le col le moins élevé de ceux qui séparent les deux versants ; on gagnerait ainsi le haut d’une des vallées qui descendent vers l’océan Pacifique. De hardis voyageurs ont tracé déjà des sentiers qui ont servi d’indications aux ingénieurs. Le south pass était encore trop exposé au froid ; on est venu plus au sud, et une brèche de la Cordillère, la Passe de Guadeloupe, a été surnommée, par les chercheurs d’or, Chemin de la bourse, parce qu’elle conduit en Californie. Lors de la dernière guerre, deux colonnes expéditionnaires, détachées de l’armée des États-Unis, ont été envoyées dans le Nord, pour se livrer uniquement à une exploration de la contrée.

Ce qui, jusqu’ici, a paru le plus praticable, serait donc de faire remonter au chemin de fer l’une des rives du Rio-Grande, ou fleuve Bravo, limite actuelle entre les États-Unis et le Mexique ; de lui faire passer le col qui, au nord de la province de Chihuahua, sépare cette vallée de celle du fleuve Gila, lequel, descendant sur l’autre versant, va se jeter dans le golfe de Californie, à peu de distance du port de Diégo sur l’océan Pacifique. Le commandant de l’un des corps expéditionnaires a représenté le passage, dans cette direction, comme exempt de toute difficulté insurmontable. Mais, pour adopter ce tracé, il fallait passer sur le territoire mexicain. C’est ce qui a porté les Américains à insister, à l’occasion du même traité qui leur concède l’isthme de Tehuantepec, sur une nouvelle cession de territoire, moyennant le prix de dix mille dollars, en faisant reporter plus au sud la ligne imaginaire de latitude qui doit servir de frontière entre eux et le Mexique.

Le résultat des dernières négociations renverse ainsi, sans doute, les projets de l’auteur de la brochure dont nous venons de transcrire un passage. Bien des fatigues auront été supportées, bien des dépenses auront été faites en pure perte ; c’est en vain qu’il aura fait appel à l’Europe. Que pouvaient, en effet, les efforts d’un simple particulier contre cette force d’expansion d’un grand peuple ?

M. Du Pasquier de Dammartin avait obtenu, en 1850 et 1851, des autorités locales, la concession de vastes terrains au nord, au 30e degré de latitude, dans les districts de Chihuahua et de Sonora, à l’effet d’y faire des entreprises de colonisation. Il ne manquait plus, pour régulariser ces concessions, que la sanction du gouvernement central du Mexique. C’est pour obtenir à cet effet l’appui de la diplomatie européenne que M. Du Pasquier avait rédigé son mémoire. Il s’appliquait à démontrer aux puissances de l’ancien monde qu’elles sont menacées dans leur influence politique et commerciale, et même dans leur prospérité intérieure, par la politique envahissante de l’Union américaine. Il disait que le seul moyen de résister à cette politique était de soutenir le Mexique, et sans doute aussi de protéger la colonisation de Chihuahua, qui deviendrait le boulevard du pays. Il engageait l’Angleterre à prendre garde à elle ; mais c’est surtout de l’intérêt de la France, de la Belgique, de l’Italie, de l’Espagne et du Portugal, qu’il s’agissait. Il voulait opposer une action puissante de ce qu’il appelle la race latine à la marche menaçante de la race anglo-saxonne. C’est une colonisation essentiellement catholique qu’il voulait développer, et cette colonie nouvelle devait garder la clef de toute communication par terre entre les deux parties de l’Amérique du Nord. Noble tâche, sans doute, mais bien difficile à accomplir.

Le Latin, dit M. Du Pasquier, est l’héritier des Grecs et des Romains ; il a une haute mission, celle de réunir le monde dans le lien commun de l’idée, tandis que la mission de l’Anglo-Saxon paraît être de l’enchaîner à ses intérêts propres. Que la France surtout y prenne garde, car les Américains procèdent à son égard comme ses rois, de Louis XI à Louis XIV, ont procédé à l’égard de l’Italie. Ces rois, après avoir accepté les produits de l’Italie, ont appelé en France ses hommes les plus distingués dans les sciences, dans les arts, dans l’industrie ; ils lui ont pris ses ouvriers, puis ils ont établi chez nous le système protecteur.

On trouvera difficile, sans doute, d’accepter cette explication donnée des causes qui ont amené la décadence de l’Italie aux seizième et dix-septième siècles. Mais une discussion à cet égard trouverait difficilement sa place ici.

Déjà, n’en continue pas moins M. Du Pasquier, l’émigration a pris des proportions gigantesques. L’émigrant, à peine débarqué, se dénationalise et devient Américain. L’Amérique avait nos produits pour modèles, elle a maintenant nos propres ouvriers pour en faire de semblables, et elle se montre chaque jour plus disposée à adopter le système protecteur dans toute sa rigueur répulsive.

À l’appui de cette dernière assertion, il mentionne le succès des publications économiques de M. Carey, et il transcrit même le passage suivant, pris à la page 33 du livre intitulé : The Harmony of interests : « L’objet du tarif de 1846, et celui du système anglais, est d’établir la concurrence et la rivalité, lesquels mènent à la destruction du pouvoir productif de l’homme ; l’objet de la protection est d’obtenir pour l’humanité la permission de combiner ses efforts pour l’accroissement de son pouvoir productif et pour l’amélioration du sort de tous. Le free-trade regarde au dehors, et tous ses mouvements tendent à la guerre et aux grandes dépenses ; la protection porte ses regards à l’intérieur, vise à la paix et à la modération des dépenses en ce qui touche aux projets politiques ; celui-là pousse à l’édification d’une grande aristocratie financière, comme celle de l’Angleterre ; tandis que celle-ci favorise le développement d’un self-government parfait. »

Il est affligeant, sans doute, d’entendre applaudir à de semblables paroles, et il est bien difficile de comprendre comment un commerce libre pourrait être une provocation à la guerre. Si M. Carey avait habité la France du temps de son dernier gouvernement, il aurait vu que, loin de conduire à l’économie dans les dépenses publiques et à la liberté politique, le système protecteur, au contraire, créait une aristocratie industrielle fort difficile à satisfaire et fort peu libérale.

Que M. Du Pasquier se rassure cependant : si le dernier président des États-Unis avait des tendances protectionnistes, son successeur, au contraire, manifeste d’autres vues. L’administration actuelle a préparé un projet de loi de douanes qui, s’il n’a pu être voté avant la fin de la session, n’en deviendra pas moins, il faut l’espérer, prochainement applicable.

Le nouveau tarif serait d’une simplicité remarquable. Les marchandises y sont groupées en trois classes seulement. La première comprend les eaux-de-vie et toutes les liqueurs alcooliques, qui payeraient 100 pour 100 de la valeur ; ce droit élevé est une concession faite aux Sociétés de tempérance, qui exercent une grande influence dans l’Union américaine.

La seconde classe est celle des articles admis en franchise ; elle embrasse outre un petit nombre d’objets fabriqués, tels que tableaux, livres, mimique, montres, faïence et poterie, la masse des matières brutes et des denrées agricoles ; on y remarque la garance, la soie brute, et particulièrement les vins de toute espèce.

On assure que la Chambre de commerce de Toulouse réclame contre cette mesure libérale ; elle craint que les vins de France ne soient trop demandés et qu’il n’en reste pas assez pour les distilleries de sa circonscription. C’est à la Chambre de Bordeaux qu’il appartient de lui répondre.

Quant à la troisième classe du nouveau tarif américain, elle comprend tous les articles qui ne sont pas énumérés dans les deux autres, et ils seraient passibles d’un droit de 25 pour 100. Tel serait le cas pour la majeure partie des articles manufacturés.

Pour quelques-uns, entre autres, qui payent seulement 20, 15 ou 10 pour 100, il y aurait aggravation ; mais, d’un autre côté, il y aurait un dégrèvement sensible pour un très grand nombre de produits qui sont aujourd’hui passibles de droits s’élevant jusqu’à 40 et 50 pour 100. Du reste, il n’est nullement question de prohibition. Certes, les libres échangistes français se féliciteraient de voir un semblable tarif appliqué à nos frontières, et l’on voit que l’intronisation du système protecteur aux États-Unis est encore peu probable.

Quant à nous, nous sommes loin de partager les craintes qu’inspirent les progrès de la race anglo-saxonne en Amérique. Elle est trop intelligente, trop laborieuse, trop juste appréciatrice des services que les hommes échangent entre eux, soit en matière d’industrie, d’administration ou de commerce, pour vouloir s’abandonner au despotisme ; pas plus au despotisme d’un soldat, qu’au despotisme d’un président d’un comité formé pour la défense du travail national. Il n’y a guère à penser que les Anglo-Saxons reviennent sur leurs pas pour conquérir l’Europe. Nous avouons donc, en toute humilité, que nous ne sommes guère plus Latins que latinistes ; nous ne chercherons pas même à dissimuler que nous sommes tant soit peu annexionistes, si ce n’est pour nous-même, au moins au point de vue mexicain. Nous nous abstiendrons de rien dire en ce qui touche Cuba, parce que, là, il se présente la grande question de l’esclavage des noirs, qui ne laisse pas que d’influer de tout son poids dans la balance. Quant au Canada, la politique libérale actuelle de l’Angleterre vis-à-vis de ses colonies préviendra toute commotion.

Que la race anglo-saxonne accomplisse donc sa destinée ! qu’elle peuple l’Amérique du Nord de 150 ou de 200 millions de travailleurs intelligents ; que son domaine s’étende jusqu’à l’isthme de Panama ! que les Indiens, que les colons espagnols s’assimilent aux travailleurs, ou bien qu’ils cèdent la place et qu’ils disparaissent, puisqu’ainsi le veut leur destinée ! que les Anglo-Saxons, partant de la côte ouest d’Amérique et traversant l’océan Pacifique, aillent donner la main aux Anglo-Saxons partis de Liverpool, pour mettre en valeur le sol de l’Australie ; qu’ils peuplent et cultivent encore ce nouveau continent ! Le règne du travail commence.

HORACE SAY.

[1] Les États-Unis et le Mexique ; l’Intérêt européen dans l’Amérique du Nord, par M. H. Du Pasquier de Dammartin ; brochure in-4 de 88 pages, avec une carte de la province de Chihuahua ; prix, 10 fr. Chez Guillaumin et Comp., à Paris.

[2] Annuaire de l’Économie politique et de la Statistique pour 1854, p. 315.

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