La Corée et son avenir, par Léon de Rosny (1859)

Léon de Rosny, « La presqu’île de Corée et son avenir », Journal des économistes, juin 1859

Si l’ère des grandes découvertes a étendu et dévoilé l’espace du monde aux yeux des Européens, certains territoires sont restés résolument fermés, et par conséquent méconnus, jusqu’à une époque assez récente. Alors que ses voisins chinois et japonais accueillaient les jésuites dès le XVIe siècle, la Corée va rester rebelle aux observateurs extérieurs jusqu’au milieu du XIXe siècle. En 1859, illustrant ce mouvement, le Journal des économistes ouvre ses pages à Léon de Rosny, un orientaliste très en vue, pour présenter la presqu’île de Corée. L’occasion pour l’auteur, après un descriptif rapide mais plutôt positif, d’engager la France à s’intéresser à la Corée, force économique du futur. B.M.


LA PRESQU’ÎLE DE CORÉE

ET SON AVENIR

La Corée forme une grande presqu’île située dans la partie orientale de la Chine la plus voisine du Japon. Elle est resserrée entre le 34e et le 43e degré de latitude boréale, et entre le 121e et le 129e degré de longitude orientale (méridien de Paris). Ce pays, séparé de celui des Tartares-Mandchoux par le Tchhang-peh-Chan ou grand mont Blanc chinois[1], est large dans la direction du sud au nord, et étroit de l’est à l’ouest. Sa plus grande dimension est de 300 ri du midi au nord, et de 80 à 90 ri d’orient à l’occident[2].

La péninsule coréenne est appelée par les Chinois Kao-li, c’est-à-dire « la haute élégance, la très gracieuse, » ou mieux Tchao-sien, « la beauté matinale, » et par les Japonais Koraï ou Tsyo-sen. Les indigènes eux-mêmes emploient, pour désigner leur patrie, ce dernier nom, qu’ils écrivent également Tsyo-sen.

Le pays est divisé en huit provinces[3] ou (circonscriptions, cercles), désignées en coréen ainsi qu’il suit :

1° La circonscription de Kieng-kouï ou de « la cour », dans laquelle se trouve la principale ville du royaume, nommée Kieng-dsa (capitale), Han-yang ou Seoul. Vers le commencement de la dynastie impériale des Ming (en Chine), Li-tan, roi de Kao-li, fixa sa résidence dans cette ville. La province de Kieng-kouï est, avec la suivante, la patrie des Ui-mak.

2° La circonscription de Kan-uœn, ou de « la source du fleuve », est située à l’est de la précédente. C’est dans ses montagnes que le grand fleuve Han-kang prend sa source. L’ancien pays des Ui-mak comprend la plus grande partie de cette province et de la précédente.

3° La circonscription de Hoang-haï ou de « la mer Jaune », située au nord de la province royale, sur le golfe de Pé-tchi-li. C’est l’ancien pays des Kao-li et des Ma-han.

4° La circonscription de Pyœng-an ou de « la paix parfaite », est située au nord de la précédente et au nord-ouest de la péninsule coréenne, sur la frontière du pays des Mandchoux, dont elle est séparée par le fleuve Orikang.

5° La circonscription de Kyœng-kyœng, située au nord-est de la Corée, dans l’ancien territoire d’Ou-tsou. Elle confine le pays des Mandchoux au nord, et est bornée de ce côté par la grande montagne Païk-tou-san (le mont à crête blanche), et par le fleuve Tou-man-kang.

6° La circonscription de Tsyoung-tsyœng, au sud de la province royale, faisait partie de l’ancien royaume de Paiktse. Ce fut la patrie primitive des Ma-han.

7° La circonscription de Tsyœn-la, située à l’extrémité la plus méridionale de la presqu’île coréenne, est la patrie originaire des Pyœn-han. Elle est très fréquentée par les Japonais qui se rendent en Corée pour y trafiquer. L’île de Quelpart (ou de Tanra), sur laquelle vint échouer, en 1653, le navire hollandais De Sperver, et dont Hamel de Gorcum nous a donné la description[4], est située à peu de distance de la province de Tsyœn-la.

8° La circonscription de Kyœng-syang, située à l’est de la précédente et au sud-est de la Corée, fait face à la grande île du Nippon (Japon). Ce fut primitivement la patrie des Sin-han, et, à une époque moins éloignée, le royaume de Sin-ra. Dans la partie méridionale se trouve l’ancien pays de Mimana. Tsin-tsyou, la seconde ville de la Corée, se trouve dans cette province.

La Corée est aujourd’hui gouvernée par un roi qui se reconnaît vassal de l’empereur de la Chine, mais dont l’indépendance n’en est pas moins réelle. Ce roi envoie tous les trois ans, il est vrai, un ambassadeur porter un tribut à la cour de Péking[5], mais il reçoit en échange de riches présents ; et quant à ce qui touche l’organisation de son royaume, il est bien rare que le Fils du Ciel s’en préoccupe d’une manière quelconque. S’il arrive à celui-ci d’adresser par hasard une observation au roi de Corée sur son gouvernement, c’est uniquement pour conserver son titre purement nominal de suzerain et non pour intervenir dans la politique de son vassal.

Les huit provinces qui composent la monarchie coréenne sont administrées par des gouverneurs investis d’une autorité presque illimitée, mais perpétuellement responsables de leurs actes. Le reste du peuple est réparti en quatre classes : les religieux, les soldats, les artisans et les laboureurs ou paysans.

L’armée coréenne n’est guère comparable qu’à l’armée chinoise, ce qui n’est pas beaucoup dire en sa faveur. Elle se compose d’une agglomération désordonnée d’individus de tout âge et de toutes les tailles, le plus souvent déguenillés et ignorant le plus simple maniement des armes. Ces individus, fournis par chaque province à la requête du roi, doivent se rendre à la capitale équipés à leurs frais et avec assez de munitions pour tirer cinquante coups à balle[6].

Les armes ordinaires des soldats coréens sont le fusil à mèche, la lance, le sabre, l’arc et les flèches. Les armes des Japonais leur sont généralement bien supérieures. Quant à l’artillerie coréenne, elle est depuis longtemps dans le plus piteux état.

La marine coréenne se compose de jonques, ainsi que de quelques petits navires armés de canons et construits, dit-on, pour la plupart, à l’imitation des galères portugaises. Ces petits navires ont ordinairement deux mâts soutenant une voile en natte de paille attachée à une longue vergue, de telle façon qu’on peut la ferler ou la déferler sans difficulté, au moyen d’une poulie placée en travers, à l’extrémité du mât[7].

Les habitants actuels de la Corée paraissent originaires de l’Asie centrale, et le produit d’un mélange de plusieurs nations appartenant à la race mongole. Par leurs caractères anthropologiques ils se rapprochent des Chinois, et surtout des Japonais.

Les Coréens se rattachent évidemment à la race mongole par leur physionomie et par toute la configuration de leur personne. M. von Siebold, dont nous rapportons l’opinion un peu plus loin, croit avoir reconnu deux races distinctes parmi les Coréens, qu’il eut occasion de visiter dans le cours de son voyage au Japon. Ce fait est du reste parfaitement d’accord avec l’histoire coréenne, qui nous donne comme le produit d’un mélange de plusieurs races distinctes et parlant des langues différentes, le peuple qui habite actuellement la péninsule orientale du continent asiatique.

Le Coréen est d’ordinaire robuste et d’une taille supérieure à celle des Japonais. « L’ensemble de leurs traits, dit Siebold, porte en général le caractère de la race mongole : la largeur et la rudesse de la figure, la proéminence des pommettes, le développement des mâchoires, la forme écrasée de la racine nasale et les ailes élargies du nez, la grandeur de la bouche, l’épaisseur des lèvres, l’apparente obliquité des yeux, la chevelure roide, abondante, d’un noir brunâtre ou tirant sur le roux, l’épaisseur des sourcils, la rareté de la barbe, et enfin une teinte de couleur froment, rouge jaunâtre, les font reconnaître au premier abord pour des naturels du nord-est de l’Asie. » On rencontre en outre, en Corée, une race qu’il faut évidemment distinguer de la précédente, et qui, par certains traits caractéristiques, tendrait à se rapprocher du type caucasien.

La nation coréenne, contrairement aux autres nations de l’extrême Orient, est divisée en plusieurs castes.

La première, celle de la noblesse, jouit seule, par simple droit d’hérédité, de tous les privilèges, de tous les honneurs. Instinctivement attachée au gouvernement despotique qui la protège, elle s’efforce de maintenir les classes inférieures et productrices de la société dans la plus triste et la plus fatale ignorance.

La seconde caste, celle de la bourgeoisie, tient le milieu entre la noblesse et le bas peuple. Elle acquiert par le commerce des richesses dont elle jouit dans l’ombre ; et ceux d’entre ses membres auxquels la fortune devient le plus propice, parviennent à prendre rang dans la première classe de la société et à profiter des nombreux privilèges qui lui sont exclusivement réservés.

La troisième caste comprend la partie la plus laborieuse de la société coréenne, les producteurs, en un mot. L’état abject dans lequel cette malheureuse caste a été plongée par la noblesse du pays est des plus effrayants ; et tout porte à croire que tant que durera l’organisation politique actuelle de la Corée, il n’y aura pas d’amélioration possible dans le sort de cette classe extrêmement nombreuse de la population.

La condition de la femme, en Corée, parait également très infime. La polygamie y est ordinaire, et chaque homme a le droit d’entretenir autant d’épouses qu’il peut en acheter et en nourrir. Dans les classes élevées, les femmes sont renfermées dans les « appartements intérieurs », sortes de gynécées où elles sont garanties de tout contact extérieur. Lorsqu’elles sont dans la nécessité de sortir, elles se font porter dans des sortes de palanquins ou chaises à porteurs rigoureusement fermées, qui les dérobent aux regards indiscrets des passants. À la campagne et à la promenade elles portent ordinairement des ombrelles qui, à demi fermées, suffisent pour leur cacher presque tout le visage.

Dans les classes populaires, on observe beaucoup moins ces règles sévères de l’étiquette et de la bienséance coréennes.

Le commerce de la Corée a été jusqu’à présent presque exclusivement intérieur et local. Ce n’est guère qu’en Chine, en Tartarie et dans quelques ports du Japon que les Coréens ont entrepris de trafiquer ; et encore le négoce qu’ils font avec ces pays ne paraît-il pas bien considérable. Le commerce entre les provinces, au contraire, est très actif et florissant.

L’industrie est encore peu avancée en Corée, et presque tous les produits indigènes sentent l’enfance de l’art. On y fabrique des poteries et des porcelaines de très médiocre valeur ; des ustensiles de fer, des instruments tranchants et des armes blanches de qualité inférieure. La plupart des tissus du pays sont grossiers : il faut cependant en excepter des soieries d’un travail véritablement admirable, quelques bonnes cotonnades, des toiles d’ortie et de belles étoffes de crin. Le papier de Corée mérite également d’être cité avec éloges. Il est de beaucoup supérieur en solidité au papier de Chine, et, comme celui-ci, il est très propre à recevoir l’écriture tracée au pinceau.

Les animaux de la faune coréenne sont très variés. Dans les forêts, on y chasse, parmi les animaux féroces, le tigre, la panthère, l’ours, le loup et surtout le sanglier ; les lièvres, les canards sauvages, les cailles et les tourterelles y pullulent.

Les Coréens trouvent de quoi alimenter plusieurs branches de leur industrie et de leur commerce dans divers produits de provenance animale, parmi lesquels les plus importants sont : les jeunes cornes de cerf, les fourrures en peaux provenant des bêtes fauves des montagnes et des bois, les poils d’une espèce de renard avec lesquels les Chinois fabriquent leurs meilleurs pinceaux, et que, dans ce but, ils font venir de Corée, etc., etc.

La pêche est également pratiquée sur une grande échelle par les Coréens. Elle fournit une source considérable à l’alimentation du pays.

Parmi les principaux produits du règne végétal en Corée, nous citerons : le riz, qui constitue la base de la nourriture du peuple ; le maïs (zea maïz), le froment, le millet, le chanvre, l’ortie blanche (urtica nivea), le fameux jinseng des Chinois, etc…

Les arbres à fruits croissent en grand nombre dans toute la presqu’île, et leurs produits sont de bonne qualité et abondants. Parmi ceux que nous connaissons se trouvent : le cerisier, le pêcher, l’abricotier, le poirier et le pommier. La vigne se rencontre en Corée, mais elle paraît y avoir été importée de Chine, car le mot employé en coréen pour désigner le raisin est emprunté à la langue chinoise.

Les essences forestières de la Corée mériteraient une attention toute particulière. Mais, jusqu’à présent, le défaut de synonymie européenne des noms des arbres indigènes nous empêche d’en donner la liste. Les chênes, les châtaigniers, les pins et divers autres conifères, les ormes et les micocouliers, s’y remarquent fréquemment.

Le règne minéral est richement représenté en Corée. Il y existe de riches mines d’or, d’argent, de fer, de cristal de roche, de soufre, de charbon de terre, mais elles sont pour la plupart inexploitées. Les salines du pays sont également très productives.

L’esquisse rapide qu’on vient de lire de la presqu’île coréenne suffira, nous l’espérons, pour donner une idée générale de cette contrée, qui a acquis depuis peu une importance réelle dans le vaste domaine de la politique asiatique.

D’un côté, la Corée, par sa situation sur la mer Jaune, commande sur les eaux qui baignent la Chine septentrionale, et conduisent, par le fleuve Peï-ho, jusqu’aux environs de Péking. D’un autre côté, elle se présente comme une sentinelle avancée dont la mission est d’arrêter la marche sans cesse envahissante de la Russie dans l’Asie centrale.

Les principaux organes de la presse ont annoncé, il y a quelques mois seulement, que le roi de Corée avait offert à la France une concession territoriale dans ses États[8]. Sans prétendre discuter la forme plus ou moins officielle de cette proposition, nous pouvons du moins répéter avec confiance que la concession de quelques parties des côtes de Corée serait obtenue sans difficultés sérieuses par notre ambassadeur en Chine ; et qu’une telle faveur, en fournissant un nouveau motif au développement rapide de notre marine, nous ouvrirait un horizon vaste et brillant dans ces parages.

La France est donc appelée à tourner ses regards vers la Corée. L’extension de notre commerce transmaritime, la fondation sur des bases solides, de notre puissance dans les mers de l’extrême Orient ; le maintien de l’équilibre asiatique compromis par les conquêtes rapides de la Russie, le rétablissement du prestige de notre pavillon national, prestige perdu par suite des vaines menaces du gouvernement de Louis-Philippe, qui promit, mais oublia, de venger la mort des trois Français massacrés en Corée en 1839 ; toutes ces circonstances, et d’autres encore qu’il serait trop long d’énumérer ici, nous engagent à ne point négliger une entreprise dont l’avenir est incontestable, si toutefois nous n’abandonnons pas aux Anglais le soin justement envié de nous remplacer dans cette œuvre d’établissement politique, de commerce et de civilisation.

Léon De ROSNY.

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[1] Ainsi appelé à cause des neiges perpétuelles qui en couvrent le sommet.

[2] Voyez l’ouvrage japonais San-Kok tsou-ran, f° 4, r°.

[3] Ces huit provinces sont subdivisées en quarante et un districts, renfermant trente-trois villes de première classe, trente-huit de deuxième classe, et soixante-dix de troisième classe. Voy. San-kok Tsou-ran, page 4, v° et suiv. ; et le Tsyô-zen monogatari (Relation de la Corée), cité par Siebold, Archiv zur Beschreibung von Japan, tome VII, page 20.

[4] La relation originale de Hamel de Gorcum, rédacteur historiographe du bâtiment le Sperver (l’Épervier) a paru en 1663 à Rotterdam, sous le titre de Journal van de ongelukkige voyagie van’t jatch De Sperver, gedestineerd na Tayowan in’t jaar 1653.

[5] Mac-Leod, Voyage to the Yellow Sea, p. 61.

[6] Hamel, Journal van de voy. van’t jacht De Sperver, loc. cit.

[7] Siebold, Reise nach Japan (traduct. franc, de Montry et Frayssinet, t. V, p. 9).

[8] Voyez, sur ce sujet, la Revue orientale et américaine (octobre 1858), tom. I, p. 47 ; les journaux la Presse (1er février 1859), la Patrie, (10 mars 1859), et la brochure intitulée la France dans les mers asiatiques (Paris, 1858, in-8°).

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