Les remèdes ou prétendus remèdes contre le chômage (Société d’économie politique, 1909)

D’ampleur encore modeste, le problème du chômage intéresse de plus en plus les économistes en ce début de XXe siècle. Dans sa réunion du 5 novembre 1909, la Société d’économie politique se penche sur les différents remèdes proposés contre le chômage et invite les intervenants à se prononcer sur leur efficacité respective.


Les remèdes ou prétendus remèdes contre le chômage

Société d’économie politique, 5 novembre 1909 

L’Assemblée adopte sur la proposition du président le sujet inscrit à l’ordre du jour :

LES REMÈDES OU PRÉTENDUS REMÈDES CONTRE LE CHÔMAGE.

M. Paul Henry débute en indiquant que les idées qu’il va exposer sont le résultat d’une collaboration poursuivie sur ce sujet avec M. de Lavergne. Puis, abordant le sujet, il insiste sur les données numériques concernant le chômage. D’après le recensement professionnel français, de 1901, la quantité des chômeurs par rapport à la population active serait d’environ 3,40 p. 100, ce qui ferait environ 300 000 chômeurs sur 9 millions de travailleurs. Il convient de remarquer que les recensements ont lieu en mai à une époque où le chômage sévit peu dans les industries saisonnières. Ce chiffre est d’ailleurs une moyenne, et il y a des chiffres très supérieurs pour certaines professions. En temps de crise le nombre des chômeurs augmente considérablement, mais aucun recensement général n’a eu lieu en période de crise.

Le nombre des chômeurs moyen est formé en grande partie par ceux qui ne trouvent pas à travailler. Chaque jour le chômage, comme la maladie, fait des victimes, et de même que pendant les épidémies le nombre des victimes croît, de même pendant les crises, le nombre des chômeurs augmente ; mais si la maladie n’a que des conséquences individuelles, le chômage a des conséquences collectives qui paraissent imputables à l’organisation de la société. Pour la maladie, il y a des secours organisés, tandis qu’il n’y en a pas pour le chômage. Cette dernière attitude pouvait s’expliquer quand on considérait le chômeur comme un paresseux ; mais maintenant qu’on sait que ce jugement serait souvent injuste et que dans la majorité les chômeurs sont des oisifs involontaires, l’attitude devrait changer. À un mal permanent, il faudrait trouver des remèdes en quelque sorte permanents, susceptibles sinon de prévenir, au moins de réparer les maux du chômage.

Les collectivistes pensent que la réglementation fera disparaître le chômage ; mais la liberté économique disparaîtrait ; or, cette liberté, si elle a des inconvénients, a aussi des avantages ; on en bénéficie en somme plus qu’on en souffre ; il faut donc rechercher les remèdes qui sont compatibles avec elle. Ces remèdes, qui ne comportent pas de changement dans l’ordre social, peuvent être répartis en deux grandes catégories : 1° ceux qui tendent à prévenir le chômage ; 2° ceux qui tendent à diminuer les misères des chômeurs.

Les remèdes de la première catégorie sont très nombreux. L’orateur ne peut tous les citer. Il faudrait, par exemple, arrêter l’émigration des campagnes vers les villes, etc. Certains d’entre eux ne pourraient agir que très lentement.

Mais les plus modérés des socialistes prétendent qu’il suffirait de restreindre la durée de la journée de travail pour diminuer le chômage. Par cette mesure, disent-ils, vous forcerez les patrons à embaucher plus d’ouvriers. Mais cette solution, dit l’orateur, se heurterait à l’opposition des ouvriers eux-mêmes. D’ailleurs, depuis quelques années la durée du travail a décru, non seulement sous l’action de la loi, mais sous celle des mœurs et cependant le chômage n’a pas diminué.

Parmi les remèdes qui peuvent diminuer le chômage, il y a, dit M. Paul Henry, le placement. Alors que dans l’ensemble du pays il y a pénurie de main-d’œuvre, dans certains coins, il y a pléthore. Cette situation tient à l’organisation défectueuse du placement en France. Ce placement y est assuré : 1° par l’office payant, dans la mesure où il subsiste ; 2° par les offices syndicaux de patrons ou d’ouvriers ; 3° par les offices municipaux de placement. Chacune de ces catégories d’offices ne connaît la situation du marché que dans un très petit champ d’action. Suivant l’orateur, il faudrait imiter les bureaux de placement allemands composés moitié de patrons, moitié d’ouvriers, présidés par une personne indépendante choisie par l’autorité municipale et créer des relations entre les divers bureaux du pays. L’Allemagne a obtenu de bons résultats avec cette organisation et l’Angleterre a songé à l’établir.

Comme autre moyen de diminuer le nombre des chômeurs, M. Paul Henry préconise une intervention des pouvoirs publics. L’État, les grandes villes, les départements, etc., agissent brutalement, par saccades, dans leurs travaux et aussi dans leurs commandes à l’industrie. Il y a de temps à autre sur certains chantiers, une activité en quelque sorte maladive à laquelle succède une atonie parfois complète. À un moment, une grande ville, Paris par exemple, ouvre des chantiers partout, les ouvriers affluent ; mais cette activité exagérée sera éphémère, un jour viendra où les ouvriers seront licenciés.

Les grandes Compagnies de chemin de fer, dit l’orateur, contribuent aussi à accroître le chômage, en répartissant très irrégulièrement leurs commandes à l’industrie. Une année, elles vont commander seulement pour 15 millions de francs de matériel ; et une autre pour plus de 100 millions ; et c’est précisément alors que l’activité économique est le plus intense que sont faites les plus fortes commandes ; l’industrie nationale, étant débordée, une partie des commandes passe aux usines étrangères. M. Paul Henry pense qu’avec un peu plus de prévoyance on pourrait éviter ces à-coups fâcheux et il signale avec satisfaction la constitution récente par le ministre des Travaux publics d’une Commission chargée de rechercher les moyens de réglementer les commandes.

Mais, ajoute l’orateur, les remèdes pour prévenir le chômage ne peuvent avoir qu’une influence médiocre devant le développement du machinisme et de la concurrence, deux causes qui, pour lui, doivent diminuer l’emploi de la main d’œuvre.

Dans ces conditions, il faut surtout, dit-il, rechercher les moyens d’atténuer les maux du chômage et c’est à la recherche de ces moyens qu’il consacre la dernière partie de son exposé.

D’après la doctrine libérale, dit-il, l’ouvrier devrait prévoir le chômage et mettre de côté aux périodes de travail, de quoi subsister quand viendra la morte-saison. L’épargne, pour cette doctrine, est le meilleur des remèdes contre le chômage ; mais l’ouvrier n’a pas la même confiance en son efficacité et n’a pas souvent la possibilité d’y recourir. D’autres préconisent au lieu de l’épargne, l’assurance obligatoire. Mais il y aurait quelque illogisme dans un pays où l’obligation n’existe pas pour l’assurance contre la maladie ou la vieillesse, à l’établir pour un risque moins grave. D’autre part, ajoute M. Paul Henry, on ne peut pas espérer le remède de l’initiative individuelle. En France, suivant lui, l’initiative individuelle ne fait rien sans être encouragée. On objecte l’incidence de l’impôt pour combattre les encouragements budgétaires ; mais les ressources prélevées par l’impôt sont immédiatement remises en circulation et ne paraissent pas devoir restreindre la consommation. Quant à l’autre objection que les subventions énervent l’initiative individuelle, l’orateur y répond par l’exemple de la loi de 1898 sur les sociétés de secours mutuels à laquelle il fait honneur de l’essor mutualiste. Les subventions de l’État pour le chômage grèveront les contribuables, mais le budget de charité bénéficiera d’économies et si même il n’y avait qu’un déplacement de charges, il y aurait un avantage moral appréciable.

Le reproche fondamental qu’ici on adresse aux subventions est, dit M. Paul Henry, de ne pouvoir fonctionner qu’avec l’aide des syndicats. Faut-il, pour ne pas favoriser les syndicats actuels, empêcher les ouvriers de bénéficier du chômage ? Non. On pourrait créer d’autres syndicats. D’ailleurs il serait bon de donner un but à l’activité du syndicat. Parce qu’ils ont un but, les syndicats anglais sont plus sages que les syndicats français et en France le Syndicat du livre est plus pondéré que les autres ; or, il a d’autre occupation que l’agitation.

Quelque confiance qu’on ait dans l’initiative individuelle, dit M. Paul Henry en terminant, il faut constater qu’aucun progrès réel n’a eu lieu qu’après une intervention de l’État, pourquoi n’en serait-il pas de même pour le chômage ? Et il faut faire quelque chose pour éviter le reproche d’égoïsme.

M. Max Lazard développe plusieurs points de l’exposé de M. Paul Henry. Si le taux de chômage moyen paraît être de 3 à 4%, il y a entre les diverses industries des différences très grandes mais très stables. Chaque industrie a en quelque sorte son coefficient de chômage peu variable. Cette constatation n’est pas sans importance ; elle tend à montrer que le chômage a des causes professionnelles et non individuelles. Il n’en serait pas ainsi si le chômage dépendait de la paresse ou de l’incapacité ; les facteurs individuels n’ont pas le caractère prépondérant qu’on leur attribue.

Pourquoi y a-t-il moins de chômeurs dans telle industrie plutôt que dans telle autre ? Il faut chercher des causes touchant à la nature de l’industrie et cela est plutôt encourageant ; on peut, peut-être, obtenir le même état dans les industries éprouvées que dans celles qui ne le sont pas.

M. Max Lazard pense, comme M. Paul Henry, qu’en ce qui concerne le placement, il y a beaucoup à faire et comme lui, vante les bureaux de placement allemands. Il conviendrait aussi de se préoccuper de la direction professionnelle à donner à l’enfant ; il y a des villes en Allemagne où le bureau de placement surveille les enfants durant la dernière année scolaire et cela produit de bons résultats. M. Max Lazard préconise aussi les subventions et il aborde la question des travaux de secours. Ce remède, dit-il, est presque éliminé par les praticiens, M. Paul Henry n’en a pas parlé. Mais il ne faut pas le condamner et Turgot y a recouru. Les travaux de secours sont, suivant l’orateur, une forme de l’assistance publique, délicate, dangereuse même, mais parfois nécessaire. Et il termine en disant qu’il y a beaucoup de choses à faire, pratiques et économiques en ce domaine des remèdes au chômage.

M. Maurice Bellom s’étonne que M. Paul-Henry ait présenté les économistes libéraux comme opposés au principe de l’assurance, comme partisans exclusifs de celui de l’épargne ; c’est au contraire, un économiste libéral, M. Eugène Rostand, qui, en 1894, à Milan, introduisit l’assurance contre le chômage devant les Congrès internationaux d’assurance. Aussi bien l’épargne et l’assurance ne sont-elles que deux formes de la prévoyance, qui est individuelle dans le premier cas et collective dans le second.

Ce que les économistes libéraux repoussent de toute leur énergie, c’est l’assurance obligatoire. Celle-ci, d’ailleurs, en matière de chômage, n’est pas admise par tous les partisans de la contrainte, et M. Millerand, dans un rapport parlementaire, l’a jadis combattue : il était, en effet, trop soucieux de la pratique pour ne pas redouter les conséquences budgétaires d’un régime de subventions généralisé et appliqué à l’ensemble des travailleurs.

Ce régime, que M. Paul-Henry cherche à justifier contre des critiques formulées ailleurs par M. Maurice Bellom[1], ne mérite pas les éloges que le premier orateur ne lui a point marchandés. En dépit de l’argumentation de M. Paul-Henry, M. Maurice Bellom persiste à voir dans les subventions un cercle vicieux : l’impôt nécessaire à leur constitution retombe sur l’ouvrier, sinon toujours par la diminution de la capacité d’achat du consommateur, du moins par l’incidence directe qui frappe le travailleur. Sans reproduire son réquisitoire contre les subventions, M. Maurice Bellom signale qu’elles peuvent entraîner une ingérence illicite des deniers publics dans des conflits privés ; tel est le cas où les secours prolongent la période durant laquelle les ouvriers d’une usine, atteinte par la répercussion d’une grève, sont capables de supporter le chômage au lieu d’exercer une influence sur les grévistes en vue de la reprise du travail. Si, à l’heure actuelle, le régime des subventions paraît inoffensif en France, c’est qu’il ne s’applique qu’à un très faible domaine en matière de chômage : il suffirait qu’il se généralisât pour étaler au grand jour ses défauts originels : les subventions deviennent dangereuses dès qu’elles sont efficaces. En particulier, M. Maurice Bellom n’attribue point, comme M. Paul-Henry, le développement des sociétés de secours mutuels aux subventions des pouvoirs publics : il y voit, au contraire, la cause de la lenteur que ces sociétés ont mise à suivre les conseils de l’actuaire et la source de l’impuissance dont elles ont fait preuve dans la constitution des retraites : les mutualistes ont eu, en face des projets d’assurance obligatoire, un douloureux réveil dont le Congrès de Nancy a été le témoin et que justifie la discussion de la loi élaborée par les chambres françaises.

Toutefois la constatation des inconvénients des subventions n’exclut point toute aide de la collectivité M. Maurice Bellom conseille le recours à la subvention versée à titre de somme unique pour parer aux nécessités du début du fonctionnement jusqu’à ce que les primes aient fourni à la caisse d’assurance les ressources exigées par le service des allocations, la subvention joue alors le rôle de capital de premier établissement.

En résumé, M. Maurice Bellom demande que l’ouvrier reçoive un salaire aussi élevé que possible et trouve dans sa rémunération les éléments du paiement de la prime. Pour réaliser ce desideratum, ce n’est pas aux subventions qu’il convient de recourir, c’est au développement de la richesse nationale.

M. Colson ne croit pas qu’on puisse imputer, comme on l’a fait, au machinisme et à la concurrence, le développement du chômage ; pour lui, ces causes ne peuvent y contribuer que dans des circonstances exceptionnelles et transitoires. Mais il a relevé, dans l’excellent exposé de M. Paul-Henry, la constitution de ce fait, que le pays d’Europe où les associations ouvrières sont le plus développées, où la législation ouvrière a pris naissance, l’Angleterre, est aussi celui où il y a le plus de sans-travail. M. Paul-Henry a dit aussi que la législation ouvrière, souvent présentée comme un remède au chômage, ne paraît pas être un remède efficace puisqu’à mesure qu’elle s’étend et se développe, le chômage loin de diminuer s’accroît. Cela est vrai, puisque, plus encore qu’en Angleterre, semble-t-il, il y a des chômeurs en Australie, où la domination des syndicats et la rigueur de la réglementation du travail sont encore plus accentuées. Y a-t-il là une simple coïncidence ? M. Colson estime que non et croit que ces associations et cette réglementation aggravent singulièrement la plaie du chômage. À quoi tendent-elles en effet ? À uniformiser la durée du travail, à interdire ou à restreindre les heures supplémentaires et la suspension du repos hebdomadaire. Si elles les tolèrent pour répondre en partie aux inégalités saisonnières, elles n’admettent pas de différence de régime d’une année à l’autre. Cependant elles ne régularisent pas le besoin de travail ; elles n’ont aucune influence sur la demande des produits. Quand cette demande devient plus active, l’industriel, pour y satisfaire, n’a plus qu’un moyen à sa disposition l’embauchage d’ouvriers nouveaux, puisqu’il lui est interdit de demander un surcroît momentané d’efforts à ses ouvriers habituels. Puis le jour où la demande diminue d’intensité, l’industriel doit supprimer l’ouvrier supplémentaire et de ce fait il crée un chômeur. Avec la méthode des heures supplémentaires, il n’aurait en pareille occurrence qu’à revenir à la journée normale, et le trouble dans le monde du travail eût été ainsi singulièrement moins accentué. Puisque le besoin de main-d’œuvre subit ces oscillations périodiques que M. Juglar a si bien observées, l’intérêt réel de la classe ouvrière, c’est qu’il y soit fait face par des variations dans la durée du travail demandé à chaque ouvrier et non par des variations dans le nombre des ouvriers employés. Toute organisation qui, sous prétexte de protéger les ouvriers, met obstacle aux premières de ces variations, et y substitue les secondes, accentue le chômage.

Il y a deux sortes de chômage : le chômage en quelque sorte normal, permanent, celui qu’a indiqué M. Paul Henry et qui atteint 3 à 4% du nombre des travailleurs. Il est la conséquence nécessaire de ce fait que tout ouvrier qui change d’emploi est quelque temps avant de se replacer et il frappe surtout les ouvriers médiocres, qui sont ceux pour lesquels le changement est le plus fréquent. Puis il y a le chômage d’une exceptionnelle intensité, dû aux crises économiques, et qui atteint souvent les meilleurs ouvriers : c’est à celui-là, le plus grave de beaucoup, qu’on pourrait remédier en augmentant l’élasticité du travail individuel, au lieu de la restreindre constamment.

M. Colson ose espérer d’ailleurs que les enseignements de l’Économie politique en ce qui concerne la périodicité des crises auront en cette matière des conséquences heureuses. Déjà, ainsi que l’a montré M. Paul Leroy-Beaulieu, la connaissance des lois de ces phénomènes a conduit la Banque à suivre une ligne de conduite propre à en atténuer la gravité au lieu de l’accentuer. Peut-être à leur tour les industriels apprendront-ils à profiter des bas prix des périodes de dépression pour renouveler ou étendre leur outillage, de manière à se tenir prêts à profiter du retour de la période d’activité sans payer aux constructeurs les prix ruineux, qu’atteignent dans ces périodes les machines indispensables. Si quelque chose peut atténuer le chômage, c’est cette éducation économique des industriels ; c’est surtout, celle de l’État, qui loin d’être à cet égard un modèle ou un guide pour l’industrie, aggrave les crises par l’inégalité de ses commandes. Ne l’a-t-on pas vu, de 1880 à 1882, quand la métallurgie ne pouvait suffire aux besoins les plus urgents, acheter, pour les lignes nouvelles dont il poussait sans aucune mesure la construction, des rails qu’il payait 250 francs la tonne et même davantage, rail qu’il a dû ensuite, après le ralentissement forcé des travaux, utiliser peu à peu, tandis que les usines sollicitaient vainement des achats à des prix de 150 ou 160 francs pour occuper leur personnel. Et ce stock n’était pas peu de chose, puisqu’on 1894, on n’avait pas fini de l’épuiser.

Il y a deux autres remèdes, non au chômage, mais à ses conséquences, dont on a parlé.

Le premier est l’épargne, M. Colson ne croit pas qu’elle soit aussi peu à la portée de l’ouvrier qu’on le prétend ; et les encouragements qui lui ont été parfois donnés par la majoration de l’intérêt servi aux petits dépôts, lui paraît une des rares formes utiles de l’interventionnisme. Pour l’assurance c’est autre chose et il est bien à craindre que le chômage par sa nature même, n’y échappe absolument. L’assurance suppose essentiellement un risque indépendant de l’assuré et le chômage n’est pas dans ce cas. M. Colson rappelle à ce propos une ancienne séance de la Société au cours de laquelle le directeur d’une grande Compagnie d’assurance exposait que dans certains départements il avait fallu établir, pour l’assurance de maisons couvertes en chaume, des tarifs vraiment prohibitifs, parce que la proportion des incendies survenant presque aussitôt après l’assurance excédait toutes les probabilités admissibles ; il est des régions, en effet, où quand on voit un possesseur de toit de chaume s’assurer, on dit « en voilà un qui veut se couvrir en tuiles ». L’assurance du chômage serait un peu comme l’assurance des toits de chaume. Sans doute, il y a des crises générales qui frappant tout le personnel d’une industrie, bons et mauvais ouvriers. Mais à ces moments, le chômage ne présente plus ce caractère d’accident frappant une partie seulement des assurés, qui est la base même de toute l’assurance. Quant au chômage normal, il atteint surtout l’ouvrier qui ne donne satisfaction à aucun patron, ou encore celui qui quitte à chaque instant l’atelier et qui ne retrouve pas ensuite à se caser aussitôt qu’il le voudra. Il sera toujours difficile de persuader aux bons ouvriers de payer régulièrement une prime d’assurance au profit de ceux-là et il serait inique de les y obliger, que ce soit sous la forme de l’assurance obligatoire ou sous celle d’un impôt grevant toute l’industrie afin de subventionner l’assurance contre le chômage, profitable surtout aux ouvriers médiocres Pour ceux à qui leur médiocrité n’est pas imputable, c’est l’assistance qui doit intervenir. Pour les autres on ne voit pas de remède absolu.

Comme confusion l’orateur indique que suivant lui les palliatifs au chômage immérité doivent être recherchés : 1° Dans la diminution des irrégularités de la demande de travail, par suite d’une connaissance plus grande de la loi des crises ; 2° Dans la suppression des entraves légales ou syndicales qui empêchent d’adapter l’intensité de l’offre de travail à celle de la demande, en enlevant toute élasticité au travail individuel.

M. Eugène Rostand, de l’Institut, invité par le bureau, parle éloquemment des remèdes proposés à ce qu’il a appelé le manque de travail innocent et il préconise comme l’hygiène de beaucoup la meilleure, le développement libre de la production. Là où la liberté d’entreprise est gênée, dit-il, il y a chance que le chômage grandisse. L’orateur rappelle son intervention au Congrès de Milan, au sujet de l’assurance, intervention à laquelle M. Bellom venait de faire allusion. Après la théorie, dit-il, la réalité a surgi en certains pays, et le système qui s’étend le plus est celui connu sous le nom de système de Gand. Il y a dans cette ville un fonds municipal de chômage accru de dotations d’industriels. Ce fonds est géré par un homme indépendant et il majore les indemnités que le syndicat donne à ses membres condamnés au chômage. Mais comme cette institution a un caractère vraiment libéral elle majore aussi l’épargne de l’ouvrier non syndiqué et c’est un exemple dont nous pourrions nous inspirer.

L’orateur indique que les caisses d’épargne pourraient ici intervenir et il y a à leur disposition des remèdes qui, pour être modestes, ne sont pas sans efficacité. Il existe dans les caisses d’épargne italiennes des livrets sur lesquels l’épargne est affectée au chômage. Il y a aussi les petits prêts à taux très réduits inaugurés par la Caisse d’épargne de Marseille et qui sauvent souvent des chômeurs. Il y a encore l’assistance par le travail qui évite les objections qu’on lui fait si elle ne vend pas ses produits au-dessous du cours normal et si au contraire elle maintient ses salaires au-dessous du taux courant. Si on ajoute à cette assistance par le travail un service de placement ou de reclassement on peut rendre des services très réels et atténuer ce que M. Luzzatti a appelé le remords de la civilisation.

M. Leroy-Beaulieu remercie les orateurs de la contribution intéressante qu’ils ont tous apportée au débat. M. Paul-Henry, ajoute-t-il a été un peu dur pour l’économie politique libérale. Dire qu’elle a mis toute sa confiance dans l’épargne individuelle, c’est s’arrêter à l’une des faces de l’économie politique libérale et oublier qu’elle a vanté, dès les premiers temps, l’assurance libre.

Des trois moyens mis en avant pour combattre le chômage, à savoir : 1° une organisation perfectionnée du placement ; 2° l’assurance ; 3° une hygiène sociale meilleure ; le premier, aux yeux de M. Leroy-Beaulieu, est celui qui doit être préféré. Il y a, dans ce domaine du placement, beaucoup à faire. Les divers bureaux de placement qu’on possède : bureau payant, bureau syndical et bureau municipal, sont tous passifs. Ils reçoivent les offres et les demandes et s’en tiennent là ; il en faudrait d’actifs et peut-être alors, grâce à eux, pourrait-on apporter quelque atténuation au mal du chômage que les machines, contrairement à l’opinion émise au cours de la discussion, n’aggravent pas à l’heure actuelle. Les machines nouvelles ne causent plus de troubles aussi profonds qu’autrefois.

M. Luzzatti, ainsi qu’on le rappelait tout à l’heure, a dit que le chômage était le remords de la civilisation ; c’est une parole très éloquente mais qui n’est peut-être pas très exacte. Le chômage a toujours existé ; on le retrouve dans toutes les sociétés.

Si on peut espérer beaucoup de perfectionnement du placement pour atténuer le chômage, on ne peut pas fonder le même espoir sur l’assurance. Nous avons beaucoup de considération pour l’assurance, dit l’orateur, mais c’est un organisme coûteux. Ce n’est pas à dire qu’il ne faille pas y recourir ; mais il en est un peu d’elle comme du vaccin. Si on peut se faire vacciner contre la petite vérole, on ne pourrait pas se faire vacciner contre toutes les maladies pour lesquelles il existe un vaccin sans compromettre sa santé. De même, si on veut faire assurer les ouvriers contre les risques qu’ils courent, il ne leur restera rien.

Il est certain que l’uniformisation du salaire aggrave les risques du chômage. On emploierait des êtres débiles si on pouvait les payer moins que les individus capables. Comme on ne le peut pas, il est tout naturel qu’on prenne le capable de préférence au débile. L’assurance, au reste, ne diminuerait pas le chômage et elle aurait l’inconvénient des assurances nouvelles qui tendent à devenir des assistances dissimulées ; c’est une assistance plus gracieuse que l’assistance ordinaire. Elle rappelle ces gens qui disent qu’ils prêtent quand ils sont sûrs de donner, et cela afin de ne pas désobliger leur emprunteur.

La suppression absolue du chômage n’est guère possible. On peut le réduire grâce à une sorte d’hygiène sociale dont plusieurs orateurs ont parlé. De même qu’on peut conseiller d’exécuter les achats de certaines valeurs de Bourse dans les périodes de dépression économique. De même on peut conseiller de donner certaines commandes durant ces périodes. Pour certaines industries, celle de la mode, les lignes sociales d’acheteurs pourraient peut-être avoir à ce point de vue d’heureuses influences. En recourant à ces différents moyens on peut espérer, sinon supprimer le chômage, au moins réduire un peu cette plaie sociale.

La séance est levée à 11 h. 20

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[1] L’assurance contre le chômage, Larose et Tenin. Paris, 1908.

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