Lettre aux éditeurs sur les Noirs aux États-Unis, par Dupont de Nemours (1791)

Dupont de Nemours, Lettre aux éditeurs sur les citoyens de couleur aux États-Unis, Correspondance patriotique entre les citoyens qui ont été membres de l’Assemblée nationale constituante, tome II, 1791


N°. IV.

Lettre de M. Du Pont, ancien député de Nemours à l’assemblée nationale constituante, à M. Roustan, plénipotentiaire de Saint-Domingue, auprès des États-Unis d’Amérique. 11 déc. 1791.

Monsieur, vous vous êtes permis hier de parler de moi à l’assemblée nationale d’une manière injuste et disconvenable, que votre caractère diplomatique ne pourrait excuser, quand même il n’aurait pas été étouffé en naissant.

Vous m’avez accusé de calomnie, parce que les citoyens qui ont été membres de la majorité dans l’assemblée nationale constituante, dont j’imprime la correspondance patriotique, et dont je ne suis hors de l’assemblée, comme je n’étais dans son sein qu’un simple et zélé co-opérateur, ont rendu compte d’un fait consigné dans les gazettes des États-Unis d’Amérique.

Vous cherchez à deviner comment mes collègues et moi avons été instruits de vos fautes et de celles de vos commettants ; et vous inculpez mon fils, comme s’il eût révélé le secret de l’ambassade, comme s’il n’y avait eu que lui qui eût pu nous apprendre une vérité que personne n’ignore à Philadelphie, et que vous avez avouée à Paris. Mon fils s’est intéressé à votre mission ; il vous a rendu les petits services qui étaient à sa portée, qui ont dépendu de lui ; il a fait son devoir. Mais vous ne faites pas le vôtre, lorsque votre ingratitude cherche à lui nuire dans la carrière honorable qu’il a embrassée, où il porte l’application et le patriotisme dont je lui ai donné l’exemple et la leçon. Connaissez, Monsieur, ce jeune homme que vous insultez ; mon fils se ferait couper la tête plutôt que de révéler, à moi, ni à personne, un secret de l’État ou de la légation. Mais encore une fois vos pouvoirs pour traiter directement avec une puissance étrangère, chez laquelle la France entretient un ministre, ne sont point et n’ont jamais été un secret. Ce sont des nouvelles publiques sur lesquelles on peut avoir à penser ; et mon fils, à qui Franklin, trouvait l’étoffe d’un homme, qui, je l’espère, n’en démentira pas l’augure : mon fils et mon élève, qui saura veiller, travailler, combattre, vivre et mourir pour son pays, a pu et dû faire une partie des réflexions que nous faisons tous.

Vous voudriez couvrir, avec des injures, le délit commis contre la nation, par vous et par ceux qui vous ont chargé de les représenter ; délit que vous ne niez pas ; délit qu’il vous est impossible de nier ; délit dont vous avez été forcé de déposer la preuve sur le bureau de l’assemblée nationale : vos lettres de CRÉANCE.

Vous dites, monsieur, n’avoir pas traité directement, quoique vous en eussiez le pouvoir. Mais, pourquoi ne l’avez-vous pas fait ? Parce que la sagesse de M. de la Forest, la prudence et la fermeté de M. de Ternan vous en ont empêché.

Vous dites que vos pouvoirs se réfèrent à une autre pièce-jointe, dans laquelle l’assemblée coloniale déclare que St.-Domingue est une partie de l’empire français : belle grâce ! Mais, en ce cas, pourquoi cette assemblée n’agissait-elle donc point comme partie de l’empire, vis-à-vis du fonctionnaire public, chargé des affaires de l’empire ? C’est que les mœurs de l’insubordination subsistaient encore, et se traduisaient en lettres de CRÉANCE, au moment même où je suis très convaincu avec vous que le désir de l’indépendance était beaucoup affaibli ; car enfin, on commençait à s’apercevoir qu’il s’agissait de la vie ; car la terreur succédait à l’insolence ; car les supplications pour obtenir des secours étaient substituées aux menaces ouvertes contre la mère-patrie, aux insultes faites à son pavillon, à l’engagement de désobéir aux décrets de l’assemblée nationale, à celui d’assassiner les commissaires qu’elle pourrait envoyer. Et comment, monsieur, auriez-vous été reçu chez nos alliés, si, sans aucuns préliminaires, vous eussiez sollicité leur assistance, à quelque autre titre qu’à celui de français ?

Mais, si les départements du Rhin ou du Nord s’avisaient de demander directement aux princes de l’empire, ou aux archiducs gouverneurs des Pays-Bas, d’envoyer leurs troupes de ligne pour apaiser les troubles élevés sur nos frontières, que diraient, que devraient dire les représentants de la nation ?

Vous avancez, pour excuser l’assemblée coloniale, M. de Blanchelande et vous-même, qu’on ignorait à Saint-Domingue qu’il y eut un ministre de France auprès des États-Unis. Pitoyable, misérable défaite, dont la fausseté évidente saute aux yeux. Et qu’alliez-vous donc faire dans les États-Unis d’Amérique, si leurs relations politiques avec la France vous étaient inconnues ?

À qui persuaderez-vous que l’assemblée coloniale, M. de Blanchelande, et vous-même, ne sussiez pas que les États-Unis d’Amérique sont au rang de nos alliés les plus intimes, et que depuis 1778 la nation française n’a jamais cessé d’avoir auprès d’eux une légation, dont les fonctions ont toujours été remplies par un ministre plénipotentiaire, ou, dans l’intérim, par un secrétaire d’ambassade ChargÉ D’affaires ? Et si le ministre eût été faible ; si le chargé d’affaires eût été influencé ou trompé, comme le comité colonial, qui voulait gratiner les colonies d’un CongrÈs à Saint-Martin, l’habitude se serait établie, pour une partie de l’empire, se reconnaissant encore telle, de traiter avec les corps politiques étrangers, sans le concours, ni l’aveu de la souveraineté nationale : voilà votre délit public, Monsieur, celui de M. de Blanchelande, et surtout celui de l’assemblée coloniale.

Quant à vos assertions particulières, j’ai encore à montrer combien vous y portez de mauvaise foi. Pour me rendre odieux à un parti, moi qui n’adopte aucun parti que celui de la constitution, vous dites, vous criez, et malgré l’interruption et la dénégation d’un homme très instruit, vous répétez que je suis ami des noirs, et par conséquent ennemi des blancs ; ce qui n’est pas du tout une conséquence juste.

Monsieur, vous avez affirmé, en cette occasion, ce que vous ignoriez peut-être, et ce qui était faux, avec la même audace que vous mettiez à nier ce que vous saviez très bien, ce qui était vrai, ce dont vous administriez la preuve irrésistible, en présentant les lettres de créance que vous aviez reçues. Monsieur, je ne suis pas, je n’ai jamais été membre de la SociÉtÉ des amis des noirs : je ne suis pas plus ami des noirs que d’aucune autre partie du genre humain. Je suis Ami des hommes ; je suis Ennemi des tyrans ; je suis ennemi des mauvais citoyens, pour qui les lois de la patrie ne sont pas sacrées ; je suis ami des philosophes qui veulent adoucir les maux de l’humanité. Je suis contempteur des lâches qui passent de l’incivisme et de la cruauté au découragement ; qui, le jour du péril venu, méritent les reproches que leur a faits M. de Blanchelande ; qui ne savent pas fondre sur leurs ennemis, dès le premier moment, comme des aigles, qui ne songent qu’à se retirer sur leurs vaisseaux. Je crois qu’ils sont déjà détachés de leur patrie, quand je les vois agir ainsi. Des français brûleraient leurs Vaisseaux, si le danger devenait véritablement redoutable, et il cesserait alors de l’être pour eux ; il retomberait sur leurs adversaires. J’ai en horreur les perfides qui implorent des sauveurs, qui font avec eux un concordat, qui veulent le rompre aussitôt qu’ils se flattent de n’avoir plus besoin d’appui, qui osent vouloir désarmer leurs bienfaiteurs, qui demandent qu’on les dispense de tenir la parole à laquelle ils doivent la vie. Tels sont mes sentiments pour les noirs, pour les blancs de Saint-Domingue, pour les hommes de couleur, et pour vous, Monsieur. Je suis très persuadé que toute cette conduite coupable et honteuse est contraire au vœu, au désir, aux principes de la plupart des Français établis à Saint-Domingue. Mais je crois que là comme ailleurs, une minorité bruyante et corrompue, peut rendre longtemps inutiles les bons desseins d’une majorité respectable.

Je plains les colons blancs de leurs interprètes, de leurs protecteurs, de leurs orateurs et de leurs plénipotentiaires.

J’ai l’honneur d’être, etc.

Du Pont.

 

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publié.