Lettre de Dupont de Nemours à Abeille, sans date (1768)

Lettre de Dupont de Nemours à Abeille, sans date (1768)

Hagley archives, W 2 – 17

 

à Monsieur Abeille

Monsieur,

Vous devez savoir depuis très longtemps que j’aime la paix, et je m’aperçois en effet que vous ne l’ignorez pas. Je vous ai prouvé combien elle m’est chère dès l’année 1763, dès le premier moment où j’ai eu l’honneur de vous connaître, et où vous avez traité avec tant de hauteur et de mépris mon livre de l’exportation et de l’importation des grains, que le public a daigné juger plus favorablement, et que vous m’aviez si fortement conseillé de ne publier jamais. Je vous ai prouvé combien elle m’est chère, lorsque vous m’avez empêché en 1764, d’achever un traité du Luxe et ensuite un traité du Commerce que j’avais commencés ; et lorsque vous m’en avez empêché sans raison, puisque vous ne les avez pas faits vous-même, et que vous avez dédaigné l’usage du privilège exclusif que vous aviez voulu vous assurer à ce sujet. Je vous ai prouvé combien elle m’est chère lorsque vous vous êtes emparé, malgré Monsieur Quesnay, des notes qu’il a faites sur le traité du droit public de M. l’abbé de Mably, et que vous n’avez jamais voulu rendre ni à Monsieur Quesnay, ni à moi, ces notes que cet homme respectable avait faites uniquement pour moi, pour mon utilité, pour mon instruction, pour mon usage, pour me faciliter, pour me guider dans un travail dont je m’occupais alors, comme je pourrais le prouver par les lettres mêmes de M. Quesnay. Il y a cinq ans de cela, j’en avais à peine vingt-trois, je n’étais connu de personne, j’avais à tous égards le plus grand besoin d’instruction et de secours ; vous étiez homme plus que fait, votre réputation était déjà formée, vous n’aviez plus besoin d’être conduit et soutenu ; j’étais donc dans le cas de me livrer à cette sorte d’humeur qu’ont naturellement les pauvres quand ils se voient dépouillés par les riches. Je ne m’y suis point livré, Monsieur ; j’ai cru que les élèves du même Maître et les défenseurs de la même doctrine devaient se pardonner beaucoup de choses, et faire leurs efforts pour vivre en amis.

Je me suis flatté pendant quelques temps de vous avoir enfin ramené à cette façon de penser si convenable pour tous deux. En 1765 lorsque mon amour pour la vérité m’a fait perdre le Journal du Commerce, vous avez paru vous intéresser à mon sort. Vous m’avez adressé le sieur Martin, vous m’avez procuré l’occasion de faire pour lui un mémoire sur le commerce des draps de Languedoc, et vous l’avez même obligé en 1767 de remplir les engagements qu’il avait pris avec moi à ce sujet. Je vous ai laissé voir alors toute la reconnaissance dont j’étais pénétré pour ce service. J’ai entièrement oublié vos anciens procédés, je me suis abandonné au plaisir de croire que vous ne chercheriez jamais à m’en faire ressouvenir.

Avant et depuis ce temps je n’ai laissé échapper aucune occasion de vous témoigner des égards, de la déférence, et du respect, de louer vos écrits, de vanter vos lumières et vos talents. J’ignore donc absolument par où j’ai pu mériter l’espèce de persécution dont vous m’honorez aujourd’hui.

Ne pourrez-vous jamais me laisser achever un paix un ouvrage public dès que vous serez instruit de son commencement ? Que vous importe que je fasse ou que je ne fasse point une histoire abrégée des bons écrits économiques publiés en France ? Si l’histoire est mal faite, cela ne tombera que sur moi ; et vous serez toujours le maître de me démentir. Croyez-vous que je sois assez insensible pour ne pas m’apercevoir de ce qu’il y a d’insultant dans vos instances redoublées pour que je ne fasse mention ni de vous, ni de vos écrits ?

Vous avez, dites-vous, de bonnes raisons pour ne point me faire part des motifs qui vous portent à me faire cette insulte. Par cela même que vous ne voulez pas les dire, ces raisons sont d’autant plus faciles à devenir. Il est assez apparent du moins que vous cherchez une occasion de vous plaindre de moi. Celle-ci est très bien trouvée, parce que si je refuse ce que vous me demandez, vous vous plaindrez de ce que je n’aurai point eu égard à vos instances ; et si je garde le silence que vous exigez, vos amis se plaindront, m’accuseront d’injustice à votre égard et de partialité contre vous, et décrieront universellement mon ouvrage avec une apparence de raison.

Vous relevez beaucoup Monsieur la grâce que vous me faîtes de signer votre lettre et vous me marquez que je n’ai qu’à la montrer à ceux qui voudraient me faire des reproches ; mais ce n’est pas de ceux qui nous connaissent tous deux que je crains des reproches, et je n’irai pas porter votre lettre en Bretagne et la présenter à multitude de gens que je ne connais pas.

Le parti le plus raisonnable et le plus juste à tous égards, serait de m’en ternir au plan que je vous ai proposé dans ma précédente de taire votre nom et de parler de vos écrits, ainsi que j’en ai le droit, comme de tous les autres, selon qu’ils me paraissent le mériter. Vous ne le voulez pas, Monsieur ; vous vous plaindrez hautement de moi, si je le fais ; je vous cède encore une fois par amour pour la paix. Mais songez Monsieur que je ne veux point essuyer de reproches pour avoir fait ce que vous avez voulu, et s’il me revient que quelqu’un de vos amis se plaigne de ma conduite avec vous j’ai ma justification en main, je ferai imprimer notre correspondance à ce sujet.

Avant de terminer cette lettre je dois vous dire ce que j’ai fait pour me conformer à vos vues que je ne puis approuver. J’ai retardé de trois jours la publication de mon volume qui était prêt. J’ai fait réimprimer deux feuilles. Je n’ai point supprimé la notice des mémoires de la société de Bretagne parce que quelque part que [vous] puissiez avoir à ces mémoires, ils ne sont point censés votre ouvrage, ils sont l’ouvrage de la Société de Bretagne qui ne m’a point défendu de faire usage de ses écrits et que ne me l’aurait jamais défendu parce que les compagnies sont ordinairement plus civiles que les particuliers, et encore parce que les compagnies de citoyens ne dédaignent jamais les autres citoyens qui s’appliquent avec zèle à l’étude du bien public. Mais à l’époque du premier des ouvrages qui vous sont particuliers j’ai placé l’esprit de la voie que vous m’avez indiqué et j’ai passé les autres sous silence. Avec cela Monsieur je ne me flatte pas que vous soyez content de moi ; je vois trop qu’il faut que je renonce à l’espoir de vous contenter. Mais il me suffit d’avoir mis la justice de mon côté et de vous avoir prouvé jusqu’à la fin que je voudrais pour beaucoup éviter les divisions si nuisibles aux sciences, si ridicules en elles-mêmes et si couteuses pour les savants, les divisions que vous voulez faire naître et que je voudrais cacher quand vous les affichez.

Je suis avec toute la considération possible, etc.

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