Oeuvres de Turgot – 013 – Progrès et décadence des sciences et des arts

Œuvres de Turgot. 013. — Progrès et décadence des sciences et des arts


13. — RECHERCHES SUR LES CAUSES DES PROGRÈS ET DE LA DÉCADENCE DES SCIENCES ET DES ARTS OU RÉFLEXIONS SUR L’HISTOIRE DES PROGRÈS DE L’ESPRIT HUMAIN. (FRAGMENTS) [1]

[A. L., autographe.]

 

Concours de l’Académie de Soissons.

L’Académie de Soissons donnera le prix en 1749 à un discours d’éloquence sur la question : « Quelles peuvent être, dans tous les temps, les causes des progrès et de la décadence du goût dans les arts et dans les sciences ». On adressera les mémoires à M. de Beyne, président au Présidial de Soissons et secrétaire perpétuel de l’Académie de Soissons, port franc, avant le 1er février 1749. Il y aura une sentence : on indiquera une adresse pour renvoyer le récépissé, et on enverra sa procuration avec le récépissé, à une personne connue qui se chargera de recevoir le prix et de l’envoyer[2].

I. — Causes du progrès et de la décadence.

(Les hommes de génie. — La formation des langues. — Les progrès de la philosophie, des arts mécaniques et des sciences spéculatives. — L’imprimerie. — Les beaux-arts. — Le hasard.)

1. — Les causes du progrès, etc., peuvent se réduire à trois :

L’état de la langue du peuple ; la constitution du gouvernement, la paix, la guerre, les récompenses, le génie des princes, le hasard du génie : Descartes, Colomb, Newton, etc.

2. — La nature sème dans tous les temps et dans tous les lieux un certain nombre de génies, à des distances à peu près égales, que les hasards de l’éducation et des événements développent ou enfouissent dans l’obscurité.

3. — Les hasards des circonstances et des événements variant continuellement, leur action mutuelle doit à la longue s’entre-détruire et par conséquent le génie qui agit toujours doit, dans la suite des siècles, produire des effets sensibles.

4. — Il faut chercher les causes qui donnent au génie la liberté de se développer, celles qui l’aident, celles qui le bornent, celles qui en détruisent l’action.

5. — Pour que le génie puisse se développer, outre les causes particulières absolument nécessaires, il en faut de générales. Par exemple, les poètes ne s’élèvent et le goût, l’élégance dans le discours, ne commencent à se former que lorsque les langues ont acquis une certaine richesse et surtout lorsque leur analogie est fixée. Presque toutes les langues sont un mélange de plusieurs langues, et lorsqu’elles se mêlent, celle qui en résulte prend une partie de l’une, une partie de l’autre. Dans ce moment de fermentation, les conjugaisons, les déclinaisons, la manière de former les mots n’a rien de fixe, les constructions sont embarrassées et les pensées se ressentent toujours de leur obscurité. De plus, ces jargons informes changent très souvent. Les tours phonétiques cessent d’être en usage peu de temps après avoir été inventés, et la langue poétique ne s’enrichit jamais. Quand la langue est une fois formée, il commence à y avoir des poètes ; mais elle ne se fixe que lorsqu’elle a été employée dans les écrits de plusieurs grands génies, parce qu’alors seulement on a un point fixe pour juger de sa pureté. C’est peut-être un malheur pour les langues d’être trop fixées, parce qu’en changeant elles s’adoucissent et se perfectionnent toujours.

6. — Il y a aussi des causes générales nécessaires au progrès de la philosophie. La métaphysique demande dans les esprits une certaine liberté, et la physique a besoin pour ne pas dégénérer en métaphysique d’un fonds d’expériences qui ne s’accumulent qu’avec le temps. Mais, pourquoi, avant le commencement du XVIIIe siècle, n’a-t-on jamais songé à bâtir la physique sur l’expérience et pourquoi s’en est-on avisé dans ce temps-là ? Le voici : pour faire des expériences, il faut que la mécanique et les arts soient poussés à un certain degré de perfection où ils n’ont été portés que vers ce temps-là. Sans l’invention des lunettes, on n’aurait jamais connu les véritables mouvements des planètes et Newton n’aurait jamais pu en calculer les causes. Sans l’invention des pompes aspirantes, on n’aurait jamais découvert la pesanteur de l’air[3] ; en un mot la connaissance des arts tient beaucoup à celle de la matière, parce qu’ils ne sont que l’usage de la nature.

7. — Il ne faut pas croire que les arts mécaniques aient souffert la même éclipse que les lettres et les sciences spéculatives. Un art, une fois inventé et établi, devient un objet de commerce, qui se soutient par lui-même. Il n’est point à craindre que l’art de faire du velours se perde tant qu’on trouvera des gens pour en acheter. Les arts mécaniques subsisteront donc dans la chute des lettres et du goût, et s’ils subsistent, ils se perfectionneront. Le génie est répandu sur la masse des hommes comme l’or dans une mine ; plus vous prenez de mine et plus vous avez de métal. Un art quelconque cultivé dans une longue suite de siècles a, par conséquent, dû se trouver entre les mains de quelque esprit inventif.

Aussi, voyons-nous que, dans l’ignorance qui a régné en Europe et en Grèce depuis le Ve siècle, les arts ont été enrichis de mille découvertes nouvelles sans qu’aucune un peu importante se soit perdue[4]. La marine s’est perfectionnée, et même l’art du commerce. On doit à ces siècles les lettres de change, le papier de coton trouvé à Constantinople, celui de chiffon en Occident, le verre à vitres, les grandes glaces, les lunettes, la boussole, la poudre à canon, les moulins à vent et à eau, les horloges et une infinité d’autres arts ignorés de l’antiquité.

L’architecture nous donne un exemple de l’indépendance du goût et des manœuvres mécaniques dans les arts ; il n’y a point de bâtiments de plus mauvais goût que les bâtiments gothiques et il n’y en a point de plus hardis et dont la construction ait demandé plus d’habileté[5].

8. — Il ne faut donc pas confondre les arts mécaniques avec le goût des arts, et avec les sciences spéculatives. Le goût peut se perdre par des causes purement morales : un esprit de langueur, de mollesse répandu dans une nation, la pédanterie, le mépris des gens de lettres, la bizarrerie du goût des Princes, leur tyrannie peuvent le corrompre[6].

Il n’est pas de même des sciences spéculatives. Tant que la langue, dans laquelle les livres sont écrits, subsiste et qu’il s’y conserve un certain nombre de gens de lettres, on n’oublie point ce que l’on a su. On ne perfectionne point les sciences, parce qu’il y a peu d’hommes et par conséquent peu de génies qui s’y appliquent ; mais on ne les perd pas entièrement[7]. Aussi les rhéteurs grecs qui passèrent en Italie à la prise de Constantinople savaient-ils tout ce qu’on avait su dans l’ancienne Grèce ; il ne leur manquait que le goût et la critique.  Ils n’étaient que savants[8].

Il n’en fut pas de même en Occident où l’inondation des barbares, en détruisant la langue latine, fit perdre la connaissance des livres qui y étaient écrits et que nous n’aurions plus, si les moines ne les eussent conservés. Les arts subsistèrent malgré cela ; il faut pour les abattre des coups plus violents. Il n’y a que la conquête des Turcs qui l’ait pu faire[9]. Mais cela vient en partie de leur fanatisme et de leur religion destructrice, en partie de l’espèce de leur tyrannie qui n’est pas, comme la tyrannie des empereurs romains, un simple abus du despotisme. Celle des Turcs entre dans la constitution de leur gouvernement ; elle infecte toutes les parties de l’État ; elle enchaîne tous les ressorts ; chaque pacha exerce sur les peuples qui lui sont soumis la même autorité que le Grand-Seigneur a sur lui ; il est chargé seul et il est responsable de tous les tributs ; il n’a d’autre revenu que ce qu’il tire du peuple, et il est encore obligé de redoubler ses exactions pour subvenir aux présents sans nombre nécessaires pour se maintenir dans son poste ; il n’y a, dans l’empire, aucune loi pour la levée des deniers, aucunes formalités dans l’administration de la justice ; tout se fait militairement. Le peuple ne trouve point de protection à la cour contre les vexations des grands dont cette même cour partage les fruits[10]. Joignons à cela la distinction et la séparation entière des nations qui composent l’empire et qui ne forment point un seul corps, séparation qui entretient dans l’État une guerre de haine, une balance d’oppression et de révolte.

Élevés dans le sérail, séjour de la mollesse et de la cruauté, les Turcs n’ont aucune industrie et ne connaissent que la violence. Les Grecs, courbés sous le joug le plus dur, la redoutent toujours. Les Turcs amollis, les Grecs opprimés, incertains les uns et les autres de leur état, de leurs biens, de leur vie, ne peuvent songer à rendre plus douce une vie si agitée et si peu à eux. Point d’arts par conséquent, si ce n’est ceux qui sont absolument nécessaires à la vie ou le peu que le luxe du sérail a conservé est réduit à la mécanique sans goût[11].

9. — L’invention de l’imprimerie a non seulement répandu la connaissance des livres anciens, mais encore celle des arts modernes. Jusque-là, une infinité de pratiques admirables restées entre les mains des ouvriers n’excitaient point la curiosité des philosophes. Quand l’impression en eut facilité la communication, on commença à les décrire pour l’utilité des ouvriers ; par là, les gens de lettres connurent mille manœuvres ingénieuses qu’ils ignoraient et ils se virent conduits à une infinité de singularités physiques.

Ce fut comme un nouveau monde où tout piquait leur curiosité. Ils commençaient à mépriser les mots, et de là naquit le goût de la physique expérimentale où l’on n’aurait jamais pu faire de grands progrès sans le secours des nouvelles inventions de la mécanique[12].

10. — Il y a des raisons particulières pour lesquelles un peuple a réussi dans un art tandis qu’un autre avec beaucoup de soins n’a pu y réussir.

Par exemple, les Anglais depuis bien des années n’épargnent  rien pour avoir de beaux tableaux, et ils n’ont pu avoir un seul peintre de leur nation. Les Italiens, les Français et les Flamands, un très petit nombre d’Allemands et d’Espagnols ont seuls réussi dans cet art. La raison est que les Anglais ne payent que les bons tableaux ; en bannissant les images des Églises, ils se sont ôté les moyens de faire vivre les mauvais peintres et même les médiocres et, dans tout métier, où le mauvais ouvrier ne peut vivre et où le médiocre n’est point à son aise, il ne se forme point de grands hommes. Nos peintres du Pont-Notre-Dame, qui fournissent de tableaux toutes ces petites églises de village, font une pépinière de grands hommes. En commençant dans un art, on n’est guère assuré d’y réussir ; si donc il faut être sûr de réussir dans un métier pour y avoir du pain, les pères n’y mettront point leurs enfants. Voilà pourquoi, chez les Anglais, il n’y a qu’excessivement peu de peintres et par conséquent point de grands peintres.

Presque tous les peintres hollandais n’ont guère peint que des paysages ou des bambochades et je ne crois pas qu’on puisse nommer un seul peintre d’histoire un peu connu qui n’ait pas été catholique[13].

11. — Il y a outre cela bien des hasards qui contribuent aux progrès des sciences et des arts : les récompenses, le goût des princes, des ministres, un phénomène singulier qui excitera la curiosité, et surtout le hasard qui fait naître un tel génie précisément dans un tel temps.

Si Christophe Colomb et Newton étaient morts à quinze ans, on aurait peut-être été deux cents ans de plus sans connaître l’Amérique et le vrai système de l’Univers[14].

II. — Examen de quelques raisons qu’on donne de la décadence des sciences et du goût.

(L’ennui du Beau. — La Motte et Fontenelle.)

L’ennui du beau produisit le joli.

Cette raison est une satire de Fontenelle[15] contre La Motte[16] plutôt qu’une explication satisfaisante de la décadence des sciences et du goût, car le beau n’ennuie point. Examinons donc la vérité des applications qu’on a faites de cette maxime en les comparant avec les principales époques de la décadence des arts.

Je remarque, en premier lieu, qu’on ne s’est point avisé de l’appliquer à la décadence des lettres dans la Grèce. Je ne vois point qu’on ait reproché à aucun auteur grec d’avoir gâté le goût de ses compatriotes en courant après l’esprit. Il est vrai qu’on prétend que Démétrius de Phalère fut le premier, qui, s’attachant à plaire aux oreilles plutôt qu’à toucher les coeurs, rendit en Grèce l’éloquence molle et efféminée et préféra une fausse douceur à une véritable majesté. Mais on ne fait pas attention que ces reproches sont diamétralement opposés à ceux que Quintilien fait à Sénèque et qu’on a faits dernièrement à La Motte avec beaucoup d’injustice. Sénèque est un déclamateur toujours guindé et dont le ton est encore plus didactique qu’ampoulé ; et on lui reproche d’avoir perdu l’harmonie de la langue latine ! À l’égard de La Motte, né avec un esprit juste, facile et délicat, mais sans chaleur et sans force, la nature lui avait refusé le génie qui fait les poètes ; et une preuve que l’obscurité de ses vers et l’entortillement de ses constructions viennent de son peu de talent pour la versification, plutôt que d’une envie de briller mal conduite, c’est que ces défauts ne se trouvent jamais dans sa prose qui est extrêmement claire, fort simple et fort supérieure à ses vers.

Si on pouvait faire à quelqu’un de nos auteurs le reproche qu’on fait ici à Démétrius de Phalère, ce serait peut-être à Fléchier dont (ses Oraisons funèbres exceptées) la plupart des ouvrages sont mieux écrits que pensés.

M. de La Motte et M. de Fontenelle ne sont assurément pas dans le cas d’un pareil reproche : l’un et l’autre ont toujours cherché la raison ; et il serait bien plus juste de blâmer La Motte d’avoir trop raisonné et trop peu senti que de dire que l’envie de briller lui a fait négliger les choses pour s’attacher aux mots.

À l’égard de M. de Fontenelle, je ne sais pourquoi on s’opiniâtre à le comparer à Sénèque ; quoiqu’ils aient l’un et l’autre beaucoup d’esprit, jamais peut-être tour d’esprit n’a été plus différent que celui de ces deux hommes ; l’un est toujours monté sur des échasses ; il se guinde aux grandes choses, si j’ose ainsi parler ; peut-être qu’on peut reprocher à M. de Fontenelle de les rabaisser quelquefois à son niveau.

L’un, en traitant des sujets de morale intéressants, a trouvé le moyen d’être toujours didactique et souvent ennuyeux ; l’autre a su répandre les fleurs de son imagination sur les sciences les plus arides et plaire toujours même quand il semble ne chercher qu’à instruire. Ôtez-lui quelques endroits où il semble s’abandonner trop au ton de la conversation, rien ne doit empêcher de se livrer au plaisir de goûter la finesse et les grâces de son style et on le regardera toujours comme un des hommes qui a le plus fait d’honneur à son siècle[17].

III. — Origine des sciences : leur aspect mystérieux chez les Asiatiques.

Les sciences des Orientaux, après la conquête d’Alexandre, furent éclipsées par le brillant de l’érudition des Grecs. Il faut avouer que ceux-ci trouvaient dans leurs propres richesses de quoi justifier la négligence et le mépris avec lequel ils regardèrent les connaissances étrangères : ils ne se seraient pas crus récompensés par elles de la peine d’apprendre des langues barbares…

Les sciences avaient toujours été traitées mystérieusement chez les Asiatiques et, là où les sciences sont mystères, il est rare qu’elles ne dégénèrent point en superstitions. Le génie n’est point attaché à certaines familles et à certaines places ; y concentrer les sciences, c’est en éloigner presque tous ceux qui sont capables de les perfectionner. De plus, il est bien difficile que des hommes, pour la plupart médiocres, qui ont reçu la vérité comme un héritage, ne la regardent pas comme une terre et comme un fonds dont ils doivent tirer intérêt. Elle devient, dans leurs mains, l’objet d’un trafic honteux et d’un vil monopole, une espèce de marchandise qu’ils corrompent encore par le mélange absurde des plus ridicules opinions. Ce fut la destinée des anciennes découvertes faites en Orient, mises en dépôt entre les mains des prêtres ; elles s’y étaient altérées au point de n’être plus qu’un amas monstrueux de fables, de magie, et de superstitions les plus extravagantes. Toutes ces absurdités, incorporées à l’ancienne philosophie des Grecs, produisirent le pythagorisme moderne de Jamblique, de Plotin et de Porphyre[18].

IV. — La tyrannie.

Les Néron et les Caligula avaient, si j’ose le dire, plus de méchanceté qu’ils n’ont fait de mal. C’est tout le contraire dans le gouvernement des Orientaux ; sans être naturellement fort cruels, nous voyons les Sultans exercer les plus horribles barbaries. C’est que ceux-ci sont entraînés par les maximes reçues dans l’Etat.

Sous les premiers Césars, le peuple n’était point opprimé ; les provinces jouissaient d’une grande tranquillité ; la justice distributive y était exercée avec assez d’équité. Les gouverneurs n’osaient se livrer à leur avidité qui eût été punie par les empereurs. Par là, la cour tenait, entre le peuple et les grands, la balance qu’elle doit tenir dans tout gouvernement bien réglé[19].

Mais dans l’Orient, il semble que la toute-puissance du trône, celle des gouverneurs généraux, celles des subalternes soient autant de poids énormes qui ne pèsent les uns sur les autres que pour accabler le peuple de toutes leurs forces réunies.

V. — Descartes.

Descartes, en secouant le joug de l’autorité des anciens, ne s’est pas encore assez défié de ses premières connaissances, qu’il avait reçues d’eux. On est étonné qu’un homme, qui a osé douter de tout ce qu’il avait connu, n’ait pas cherché à suivre les progrès de ses connaissances depuis les premières sensations. Il semble qu’il ait été effrayé de cette espèce de solitude et qu’il n’ait pu la soutenir ; il se rejette tout aussitôt dans les idées abstraites dont il avait dû se dépouiller ; il réalise, comme les anciens, de pures abstractions ; il regarde ses idées comme des réalités ; il leur cherche des causes proportionnées à leur étendue, au lieu d’en chercher l’origine. Il est entraîné par les anciens préjugés lorsqu’il les combat. Si je n’étais retenu par le respect et la reconnaissance dus à un si grand homme, je le comparerais à Samson, qui, en renversant le temple de Dagon, est écrasé sous ses ruines[20].

Galilée et Kepler avaient déjà jeté quelques fondements de la vraie philosophie par leurs observations. Mais ce fut Descartes qui sentit la nécessité d’une révolution et qui la fit. Le système des causes occasionnelles, l’idée de tout réduire à la matière et au mouvement, constituent proprement l’esprit de Descartes et supposent une analyse d’idées dont les anciens philosophes n’ont point donné d’exemple[21].

VI. — Les métaphores. — Leurs déformations et les déformations des langues.

Voilà le seul principe de changement que je trouve dans les langues qui ne se mêlent point avec d’autres, c’est l’affaiblissement des métaphores employées par les écrivains. On sait que la plupart des mots qui expriment des objets qui ne tombent pas immédiatement sous nos sens sont de véritables métaphores prises des choses sensibles : penser, délibérer, contrition, etc. Ces mots cependant, prononcés devant nous, ne forment plus d’images ; ils ne nous paraissent que les signes immédiats de nos idées abstraites. Plusieurs ont perdu tous les rapports qu’ils avaient, dans leur origine, aux objets des sens.

Il est sûr que ceux qui ont entendu une expression pareille de la bouche de son inventeur, en ont nécessairement senti la métaphore ; leur esprit accoutumé à la lier avec les idées sensibles avait besoin d’effort pour lui donner une autre signification, mais, à force d’être répétée dans le nouveau sens qu’on lui donnait, ce sens lui devint en quelque sorte propre ; on n’eut plus besoin pour l’entendre dans sa nouvelle signification de se rappeler l’ancienne. L’exercice de la mémoire devint seul nécessaire pour la comprendre et les imaginations faibles qui sont toujours le plus grand nombre, n’y virent que le signe d’une idée purement abstraite et la transmirent à leurs successeurs sur ce pied-là[22].

J’avoue que cela peut faire craindre que toutes ces belles expressions que nous admirons dans nos poètes ne viennent ainsi à perdre leur agrément et que ces fleurs cueillies par les hommes de génie, à force de passer par tant de mains vulgaires, ne se flétrissent un jour ; alors ceux qui naîtraient avec les mêmes talents seraient contraints, pour rendre leurs idées avec la même force, d’inventer de nouveaux tours, de nouvelles expressions, bientôt sujettes à la même décadence, et dans le cours de ces révolutions, la langue de Corneille et de Racine deviendrait surannée et l’on ne goûterait plus les charmes de leur poésie.

Malgré ce raisonnement, je crois que l’exemple de la langue grecque doit nous rassurer : depuis Homère jusqu’à la chute de l’Empire de Constantinople, c’est-à-dire pendant plus de deux mille ans, elle n’a point changé sensiblement. On a toujours senti les beautés d’Homère et de Démosthène et un petit nombre de mots latins qui se sont glissés dans la langue grecque, n’en ont point altéré le fonds. Les critiques, à la vérité, distinguent à peu près le siècle où les ouvrages ont été écrits, mais ce n’est guère que par un petit nombre de mots étrangers et plus souvent encore par le fonds des choses et par les allusions que font les auteurs aux différents événements[23].

J’en dirai autant du latin, malgré le préjugé si commun qu’il s’altéra par le mélange de la langue des Romains avec celle des nations vaincues ; mais cela est si peu vrai que dans les auteurs latins qui ont écrit pendant que l’Empire a subsisté, à peine peut-on citer quelques tours ou quelques mots empruntés des langues barbares ; encore presque tous ces mots sont-ils des termes d’art ou des noms de dignités ou d’armes nouvelles qui ne sont jamais le fonds d’une langue. Il arrive trop souvent qu’on confond le génie d’une langue avec le goût de ceux qui la parlent.

Claudien avait sans doute un goût bien différent de Virgile, mais sa langue était la même. On nous dit qu’après les bons auteurs du siècle de Léon X, le Cavalier Marin[24] substitua aux grâces de la langue italienne une affectation puérile ; il est vrai que c’est là le caractère de ses ouvrages ; mais il est très faux, qu’il l’ait rendu propre à sa langue, et je suis très sûr que les Métastase, les Mafféi et tant d’autres auteurs, qui ont ramené en Italie le bon goût et l’amour de la simplicité, n’y ont trouvé aucun obstacle dans le génie italien[25].

En général, la différence du style entre les auteurs éloignés de plusieurs siècles, ne prouve pas plus la différence de leur langue que celle qui se trouve entre des auteurs du même temps et qui est souvent aussi grande. Ce n’est point la différence des mots et des tours de phrase, c’est celle du génie qui rend si inférieurs les écrivains des bas siècles[26].

Le raisonnement qui donne lieu à ces réflexions n’a de force que dans le passage des mots d’une langue à l’autre et dans les différentes révolutions d’une langue qui n’est pas encore fixée ; c’est alors que ces expressions, se transmettant de bouche en bouche, n’ont chez ceux qui les reçoivent, que le sens que leur donnent ceux qui les transmettent, sans que le sens propre soit conservé ; mais il n’en est pas de même lorsqu’une langue est fixée : les livres qui l’ont fixée subsistent toujours, et le sens propre du mot se conservant dans la langue, fait qu’on ne perd jamais le sens véritable de la métaphore[27].

Dans ce cas-ci, ce n’est point l’idée du peuple d’une génération qui se transmet au peuple de la génération suivante. Les ouvrages des bons auteurs sont un dépôt où elles se conservent toujours et dans lesquels toutes les générations iront puiser[28].

VII. — L’éloquence.

La chaire qui a porté l’éloquence au plus haut point n’a été connue que des modernes. Les grandeurs de Dieu, l’obscurité majestueuse des mystères, la pompe de la religion, le puissant intérêt d’une vie à venir ont ouvert un vaste champ au génie sublime et pathétique des Bossuet et des Saurin[29] ; la grandeur du sujet a même donné en quelque sorte du corps à un autre genre d’éloquence fleurie employée par Fléchier et Massillon, qui sont assurément bien plus éloquents que Lysias et Isocrate, sans atteindre aux grands mouvements de Bossuet[30].

On peut être surpris que les anciens Pères n’aient pas de même saisi cette occasion de faire revivre l’éloquence ; parmi les Grecs et les Romains, on trouve à la vérité dans quelques-uns et surtout dans les Grecs des traits dignes de Démosthène. Salvien, en parlant aux habitants de Trèves qui, après la révolution de leur ville, demandèrent les jeux du cirque, est aussi éloquent que Démosthène qui fait aux Athéniens un reproche assez semblable à leur amour pour les fêtes. Mais en général, ces traits sont arrachés aux Pères par la force du sujet. La forme d’homélie qu’ils donnaient à leurs discours avait toujours quelque chose de didactique, plus propre à instruire qu’à émouvoir ; souvent l’amour de la simplicité leur fit négliger la pompe des images et des autres ornements du discours. Il paraît que Saint Augustin cherche souvent à être éloquent ; il y réussit quelquefois, mais ses beautés sont noyées dans une foule de pointes et de traits d’esprit frivoles, où le mauvais goût de son siècle et celui qu’il avait puisé dans sa profession de rhéteur l’entraînent[31].

Vouloir conserver l’admiration des grands modèles, en établissant un goût exclusif des genres nouveaux, est faire comme les Turcs qui ne savent conserver la vertu de leur femme qu’en les tenant en prison. Faut-il ne savoir qu’admirer sans rien produire ? Un pareil pédantisme a perdu la Grèce[32].

Nous devons remarquer une chose sur l’éloquence, c’est que, quand nous parlons de ses progrès et de sa décadence, nous ne parlons que de l’éloquence étudiée, des discours d’apparat ; car, chez tous les peuples et dans tous les temps, les passions et les affaires ont produit des hommes vraiment éloquents. Les histoires sont remplies d’une éloquence forte et persuasive dans le sein de la barbarie. Le cardinal de Retz était plus éloquent au Parlement qu’en chaire. Voyez Segeste, Arminius, Vibulinus, dans Tacite[33].

Ce qu’on appelle enflure n’est pour ainsi dire qu’un sublime contrefait ; la véritable éloquence emploie les figures les plus fortes et les plus animées ; mais il faut qu’elles soient produites par un enthousiasme réel. On n’émeut point sans être ému, et le langage de l’enthousiasme a cela de commun avec celui de toutes les passions qu’il est ridicule, lorsqu’il n’est qu’imité, parce qu’il ne l’est jamais qu’imparfaitement.

Une flèche tirée juste s’élève jusqu’au but et s’y attache ; lancée plus haut elle retombe : image d’une figure naturelle et d’une figure outrée[34].

Je suis peu étonné de la chute de l’éloquence en Grèce et à Rome. Après la division de l’empire d’Alexandre, les royaumes qui s’établirent sur ses ruines éclipsèrent toutes ces petites républiques de la Grèce où l’éloquence avait brillé avec tant d’éclat. Alexandrie, Antioche devinrent le centre du commerce et des arts, et Athènes ne fut plus qu’une ville sans autorité dans la Grèce, une espèce d’université où on envoyait encore étudier les jeunes gens, mais où les talents ne conduisaient pas à une grande fortune. Les ambitieux étaient à la Cour des Rois où il faut de l’intrigue et non pas de l’éloquence. Les mouvements de la place d’Athènes, dirigés par les orateurs, ne donnaient plus le branle à toute la Grèce.

Qu’on lise les harangues de Démosthène et on verra qu’il n’y en a presque aucune qu’il eût pu prononcer dans les circonstances où Athènes se trouva quelque temps après sa mort. Il ne faut pas s’imaginer que, dans ces circonstances, d’habiles professeurs, quelque talent, quelque goût qu’on leur suppose, puissent conserver la véritable éloquence.

On fait faire aux jeunes gens des amplifications sur toutes sortes de sujets ; mais l’éloquence est un art sérieux qui ne joue point un personnage. On n’a point vu d’hommes de génie, pour faire parade de leur éloquence, invectiver contre Tarquin ou Sylla, ou s’efforcer de persuader à Alexandre de vive en repos. Aussi, voyons-nous qu’après la chute des républiques, il y eut des déclamateurs et point d’orateurs. À Rome, où les mêmes causes avaient produit les mêmes effets, quelques empereurs passionnés pour l’éloquence et qui ne dédaignaient pas de s’exercer à composer quelques discours, ne firent point naître de Cicéron, parce qu’ils ne firent point renaître les circonstances qui l’avait autrefois produit. On n’est point éloquent quand on n’a rien à dire ; il faut émouvoir ou convaincre[35].

Les matières politiques n’étaient plus abandonnées aux orateurs. Les anciens qui n’avaient point perfectionné l’art du raisonnement n’avaient pas la ressource que nous trouvons dans un grand nombre de problèmes philosophiques et moraux qui forment chez nous un genre d’éloquence que nous appelons académique, et qui n’étaient pour eux qu’une occasion de galimatias. Leurs pièces d’éloquence étaient de véritables amplifications d’écolier, dont les sujets peu intéressants par eux-mêmes restaient dans leur platitude naturelle ou étaient relevés par des ornements recherchés qui ne pouvaient que corrompre le goût[36].

Le barreau ne prête point aux grands mouvements de l’éloquence. Un Cicéron, qui accusait ou défendait un citoyen dans l’assemblée du peuple romain revêtue de pouvoir législatif, pouvait se livrer à son génie ; mais quand il s’agit d’examiner dans un tribunal si, selon la loi, tel héritage doit appartenir à Pierre ou à Jacques, il ne faut qu’un ton didactique assez simple, il ne faut que convaincre et un discours qui ne fait que convaincre ne saurait plaire quand on ne s’intéresse pas au sujet[37].

VIII. — Influence de la liberté sur la formation des génies.

L’attention que les esprits bornés donnent aux sciences ne peut guère servir qu’à les borner et c’est ce qui est arrivé dans presque tous les États de l’Orient.

Ils croient qu’il ne s’agit que de conserver les sciences dans l’état où elles sont, et c’est souvent perpétuer des erreurs. Tous ces examens des gens de lettres où la police chinoise daigne entrer resserrent nécessairement leur esprit dans les matières qui en sont l’objet ; on apprend et l’on n’invente pas. Pour oser ainsi tracer des routes au génie, il faut mieux connaître sa marche, et c’est ce qui est toujours impossible parce qu’on ne voit ordinairement que ce qui est découvert, et non pas ce qui reste à découvrir. Aussi, la protection donnée aux sciences dans les Royaumes de l’Orient est ce qui les a perdues, ce qui, en les transformant en dogme, a arrêté leurs progrès. La Grèce n’a devancé de si loin les Orientaux dans les sciences qu’elle tenait d’eux que parce qu’elle n’était pas soumise à une seule autorité despotique. Si elle n’eût formé, comme l’Égypte, qu’un seul corps d’État, vraisemblablement un homme comme Lycurgue ou comme Solon, en voulant protéger les sciences, eût prétendu régler les études par des détails de police. L’esprit de secte, assez naturel aux premiers philosophes, fut devenu l’esprit de la nation. Si le législateur eût été disciple de Pythagore, la science de la Grèce eût été à jamais bornée à la connaissance des dogmes de ce philosophe, qu’on eût érigés en articles de foi ; il aurait été ce qu’a été, à la Chine, le célèbre Confucius. Heureusement, la situation où se trouva la Grèce divisée en une infinité de petites républiques, laissa au génie toute la liberté dont il a besoin et qu’on ne doit jamais craindre de lui laisser. Les vues des hommes sont toujours bien bornées en comparaison de celles de la nature. Il vaut mieux être guidés par elle que par de mauvaises lois. Si les sciences ont fait de si grands progrès en Italie et dans le reste de l’Europe, elles le doivent sans doute à la situation où se trouva l’Italie au XIVe siècle, assez semblable à celle de l’ancienne Grèce[38].

On doit remarquer que la nature de notre ancien gouvernement des fiefs a affranchi notre police de tous ces détails, suite ordinaire du despotisme, et a jeté dans la vie particulière un esprit de liberté qui, joint à l’impression des livres et au commerce de toutes les nations ensemble, nous met pour jamais à couvert des inconvénients dont je viens de parler.

IX. — Diverses causes de progrès.

Il est des esprits à qui la nature a donné une mémoire capable de rassembler une foule de connaissances, une raison exacte capable de les comparer, de leur donner cet arrangement qui les met dans tout leur jour, mais à qui, en même temps, elle a refusé cette ardeur de génie qui invente et qui s’ouvre de nouvelles carrières. Faits pour réunir les découvertes des autres sous un point de vue pour les éclaircir, pour les perfectionner même, si ce ne sont pas des flambeaux qui brillent par eux-mêmes, ce sont des diamants qui réfléchissent avec éclat une lumière empruntée, mais, qui, dans une obscurité totale, resteraient confondus avec les pierres les plus viles. Ces esprits ont besoin de venir les derniers[39].

Il ne faut pas croire que, dans ces temps de barbarie et d’obscurité qui succèdent quelquefois aux siècles les plus brillants, l’esprit humain ne fasse aucun progrès ; les arts mécaniques, le commerce, les intérêts des princes, l’usage même de la vie civile font naître une foule de réflexions de détail qui se répandent parmi les hommes, qui se mêlent à l’éducation, et dont la masse grossit toujours en passant de génération en génération. Il en est comme de ces rivières qui se cachent sous la terre pendant une partie de leur cours, mais qui reparaissent plus loin grossies d’une grande quantité d’eaux qui se sont filtrées à travers les terres[40].

Ce n’est point l’erreur qui s’oppose aux progrès de la vérité, ce ne sont point les guerres et les révolutions qui retardent les progrès du gouvernement, c’est la mollesse, l’entêtement, l’esprit de routine et tout ce qui porte à l’inaction[41].

En dirigeant toutes les forces de votre esprit à découvrir des vérités nouvelles, vous craignez de vous égarer et vous aimez mieux suivre les opinions reçues, c’est-à-dire que vous ne voulez point marcher de peur de vous casser les jambes. Mais par là, vous vous trouvez dans le cas de celui qui a les jambes cassées puisque les vôtres vous sont inutiles[42].

Les Chinois ont été fixés trop tôt ; il en est d’eux comme des arbres dont on arrête la tige ; ils poussent des branches dès leur origine, mais ils restent à jamais dans la médiocrité.

Dans les nations peu nombreuses, il est impossible que l’autorité soit affermie et despotique. L’empire du chef ne peut être appuyé que sur une vénération, ou personnelle, ou relative à une famille. La révolte suit bientôt l’abus d’un pouvoir qui n’est réellement fondé que sur le consentement des sujets ; tout l’État est sous les yeux de chaque particulier ; ces troupes, cette partie de l’État qui lui est étrangère, qui n’en connaît ni les ressorts, ni les intérêts, cette partie de l’État qui n’est qu’un instrument aveugle dans les mains d’un chef, n’existe point dans une petite société ; elle n’est pas assez riche pour soudoyer à ses dépens des hommes capables de l’asservir, pour payer la trahison de ses membres. Les droits de la liberté ne se perdent pas comme dans l’immensité d’un peuple nombreux ; chacun partage immédiatement les avantages de la société et ne peut trouver un plus grand intérêt à l’opprimer, pour le compte d’un autre en général. Dans une société peu nombreuse, il n’y a pas de populace, l’égalité y règne et en chasse le despotisme ; les rois ne pourraient pas vivre séparés de leurs sujets ; leur peuple est nécessairement leur garde et leur seule cour. Aussi, n’y a-t-il pas d’exemple d’une autorité despotique chez des peuples peu nombreux, à moins qu’elle n’ait été fondée sur quelque croyance superstitieuse, comme celle du Vieux de la montagne.

X. — De Bacon à Leibnitz.

Bacon semble un homme qui marche en tremblant dans un chemin rempli de ruines[43] ; il doute, il tâtonne ; Descartes, plus hardi, médite une révolution totale ; Galilée, dans le même temps, interrogeait la nature.

On semble avoir pris à tâche d’immoler la réputation de Descartes à celle de Newton ; on a fait comme les Romains (cette idée peut servir de comparaison pour la flatterie) qui, quand un empereur succédait à l’autre, ne faisaient qu’abattre la tête de la statue du premier et faisaient servir la même statue à la tête du second. Mais dans le temple de la Gloire, il y a des places pour tous les grands hommes. On peut ériger une statue à tous ceux qui la méritent[44].

Descartes me semble avoir vu la nature comme un homme qui jette sur elle un coup d’oeil vaste, qui l’embrasse tout entière, qui en fait comme un plan à la vue. Newton l’a examinée plus en détail : il a décrit le pays que l’autre avait découvert[45]. Entre ces deux hommes est arrivé ce qui arrive toujours dans tous les genres. Un grand homme ouvre de nouvelles routes à l’esprit humain. Pendant un certain temps, les hommes ne sont encore que ses élèves. Peu à peu cependant ils aplanissent les routes qu’il a tracées ; ils unissent toutes les parties de ses découvertes ; ils rassemblent en quelque sorte leurs richesses et leurs forces jusqu’à ce qu’un nouveau grand homme s’élève, qui s’élance de nouveau du point où le genre humain est arrivé au niveau de son prédécesseur[46].

Descartes a trouvé l’art de mettre les courbes en équation. Hayghens… Galilée… Newton a tout à coup porté le flambeau de l’analyse jusque dans l’abîme de l’infini[47].

Leibnitz, génie vaste et conciliateur, voulut que ses ouvrages devinssent comme un centre où se réuniraient toutes les connaissances humaines. Il voulut réunir à la fois, et toutes les sciences, et toutes les opinions. Il voulut ressusciter les systèmes de tous les anciens philosophes. Il a voulu faire de la théodicée, comme Pierre de Pétersbourg[48], comme un homme, qui des ruines de tous les édifices de l’ancienne Rome voudrait bâtir un palais régulier[49].

Des académies s’établissaient en France dans la capitale ; bientôt les provinces devaient imiter son exemple ; l’eau du Nil distribuée dans mille canaux devait se répandre partout ; le goût, le style des hommes médiocres s’est perfectionné à l’école des grands hommes du siècle précédent. Ce sont comme des sources élevées qui fertilisent les humbles vallons.

XI. — Les génies politiques. L’équilibre européen. L’hérédité monarchique. L’esclavage. — Le hasard.

Les hommes embrassent toute l’étendue des connaissances humaines dans la naissance des choses, la sphère en est si bornée ! Des progrès plus lents les séparent ; chacun se borne à une science particulière. De nouveaux progrès et la liaison des vérités les rapprochent et ramènent l’universalité des connaissances[50].

Ces hommes, que la variété des opinions a découragés, n’ont pas vu que ce sont des tâtonnements pour aller à la vérité. Il est des héros, comme des astres, dont l’éclat même nous dérobe la figure.

Les petits royaumes de l’Asie mineure devenaient grecs par l’empire naturel des passions policées sur les barbares ; les révolutions donnèrent au royaume de Lydie une certaine supériorité ; peu à peu, il les engloutit tous, jusqu’à ce qu’enfin, — comme ces fleuves enrichis du tribut de mille autres, se réunissent à la mer — Cyrus parut et avec lui une nation nouvelle. Barbares d’abord, ils ne conservèrent sous ses successeurs que l’ambition ; bientôt la mollesse des vaincus passa aux vainqueurs ; la discipline qui seule peut en contrebalancer les effets et par laquelle la raison suppléée à la force des barbares n’était connue qu’en Grèce. La masse de la puissance des Perses vint échouer sur la Grèce[51]. Pendant ce temps-là, celle-ci se formait, même dans ses guerres intestines. Philippe, … César, aussi habile que Philippe et plus généreux, aussi caractérisé qu’Alexandre par les traits qui montrent une âme noble, mais plus égale…

Le plus grand malheur pour les princes, c’est de conserver des prétentions anciennes qu’ils ne peuvent plus faire valoir. Elles nourrissent leur orgueil et les aveuglent sur leurs intérêts ; elles les éloignent de ceux qui devaient être leurs amis et l’ennemi commun en profite[52].

Tous les successeurs d’Alexandre se disputèrent l’empire de la Grèce et cela les empêcha de s’unir contre les Romains.

Qu’il faut de génie pour savoir toujours connaître son intérêt au milieu de toutes ces circonstances qui changent ! et c’est par là que la politique de l’équilibre manquera toujours. L’Europe devient ennemie de la maison d’Autriche ; celle-ci est déjà affaiblie. L’Europe ne le voit pas encore ; l’impression de terreur agit toujours sur les esprits, comme la foudre est déjà dissipée qu’on entend encore au loin le bruit du tonnerre multiplié par les échos des nuages et des rochers ou comme l’aberration des étoiles fixes. Une puissance ne commence à connaître son intérêt que lorsqu’elle excède les autres. Il a fallu que Louis XIV, par la guerre de Hollande, réveillât l’Europe et lui apprît à le craindre. Guillaume devint l’âme de l’Europe. Un fanatisme contre la France s’établit, et lorsque l’Europe combattit pour mettre l’Espagne et l’Empire sur la même tête et fonder une puissance plus formidable que celle de Charles-Quint, elle arracha les Pays-Bas à la maison de France, et par là réunit à jamais l’Espagne à la France, et quand la reine Anne, par la paix d’Utrecht, sauva l’Europe entière encore plus que la France, son peuple l’accusa de faiblesse et de trahison[53].

Quand l’hérédité fut établie, ce qui ne se fit assurément point par la raison, mais par l’ambition, et ce qui peut seul cependant assurer la tranquillité des États, on regarda les États comme le patrimoine des princes. De là, les femmes gouvernèrent ; de là, les partages ; de là même, une partie du droit des gens par rapport aux traités, où des princes se transmettent la propriété de provinces entières comme si elles étaient à eux et non aux peuples. Les États en Europe suivirent la même loi que les fiefs[54].

Les barbares vinrent interrompre les progrès, mais cette conquête même poliça tout le nord de l’Europe ; voilà un progrès réel pour le genre humain dans la ruine apparente des sciences et des arts[55] !

Il faut faire attention que les progrès les plus pacifiques chez les anciens peuples, dans les villes de la Grèce, étaient entremêlés de guerres continuelles. C’étaient les Juifs qui bâtissaient les murs de Jérusalem d’une main et combattaient de l’autre[56].

C’est un des inconvénients de l’esclavage des anciens d’avoir diminué le commerce, d’avoir isolé les familles devenues suffisantes à elles-mêmes. La plupart des arts n’étaient point exercés et le peuple, qui se multipliait toujours par les affranchissements, était inoccupé : de là, ces populaces immenses d’Alexandrie, de Rome. Le mal fut augmenté par les distributions de blé ; le peuple ne connut que les spectacles, et les révolutions en devinrent un pour lui[57].

Faute d’Auguste de borner l’empire romain au Rhin et à l’Euphrate… Un empire n’est stable que quand il est sans ennemis.

Les hommes qui regardent une eau profonde ne peuvent en découvrir le fond ; ils n’y voient que leur image. C’est ainsi que les hommes n’ont vu dans les causes des effets sensibles que des êtres semblables à eux.

Les hasards amènent une foule de découvertes, et les hasards se multiplient avec le temps. Un jeu d’enfant découvre les télescopes, perfectionne l’optique et étend les bornes de l’univers dans le grand et dans le petit. On sait frapper des médailles et, deux mille ans après, on s’avise d’imprimer des caractères sur le papier, tant le moindre pas est difficile à faire aux hommes[58].

L’acquisition des connaissances chez les premiers hommes et la formation du goût marchaient pour ainsi dire du même pas ; de là, une rudesse grossière. Une trop grande simplicité était leur apanage. S’abandonnant à l’instinct et à l’imagination, ils saisirent peu à peu ces rapports, entre les objets et nous, qui sont les seuls fondements du beau. Dans les derniers temps où, malgré l’imperfection du goût, les esprits sont remplis de connaissances sans nombre, où l’étude des modèles et des règles avait fait perdre de vue la nature et le sentiment, il fallut, à force de réflexions, se ramener où les premiers hommes avaient été conduits par un instinct aveugle.

XII. — Causes des différences dans les esprits humains. Le hasard. — Les climats.

Quand on jette les yeux sur la terre et qu’on voit, dans la suite des âges et dans l’étendue de l’univers, un petit nombre de siècles et de régions célèbres par la connaissance des sciences et des arts briller de loin en loin, comme quelques points lumineux au milieu de l’obscurité qui couvre tout le reste, quand on compare les Grecs, les Français, avec les Indiens et les Américains, ou les Grecs du temps d’Alexandre avec ceux de nos jours, et les Français du temps de Saint Louis avec ceux du siècle de Louis XIV, on est frappé de voir l’esprit humain si différent de lui-même ; on est tenté de croire que la nature répand le génie avec plus d’abondance dans certains temps et dans certains lieux que dans d’autres, mais cette idée, si l’on veut l’approfondir, s’évanouit. Les habitants des pays barbares n’ont pas moins d’esprit que les autres pour les affaires communes. Il y a plus ; dans le même temps et chez le même peuple, une infinité de personnes bornées par le hasard des circonstances à des travaux grossiers, ne participent point à la lumière qui éclaire leur siècle ; cette lumière ne se répand que sur ceux que leur naissance met à portée de recevoir une éducation plus relevée, et comme ces hasards de la naissance sont absolument indépendants de ceux qui donnent le génie, on conçoit qu’il y a pour les peuples entiers, une espèce d’éducation générale et qu’il peut se trouver entre une nation et une nation la même différence qu’entre un homme et un homme ; on est forcé d’avouer que Corneille, né et élevé dans un village, eût mené toute sa vie la charrue. Corneille, né en Amérique ou dans le XIe siècle, n’eût jamais développé son génie[59].

Un arrangement heureux des fibres du cerveau, plus ou moins de force et de délicatesse dans les organes des sens et de la mémoire, un certain degré de vitesse dans le sang, voilà probablement la seule différence que la nature met entre les hommes. Il y a entre les âmes une inégalité réelle, mais elle nous sera toujours inconnue et ne pourra jamais être l’objet de nos raisonnements. Tout le reste est l’effet de l’éducation ; je dis de cette éducation qui résulte de toutes les sensations, de toutes les idées que nous avons pu acquérir dès le berceau, à laquelle tous les objets qui nous environnent contribuent, et dont les instructions de nos parents et de nos maîtres ne sont qu’une très petite partie. Les causes physiques qui produisent ces dispositions primitives agissent également dans les villages et dans les villes, et sont très vraisemblablement les mêmes dans tous les lieux et dans tous les temps[60].

Je sais que l’opinion de l’influence des climats sur l’esprit des hommes est très répandue. Rien de plus commun que d’entendre opposer l’imagination vive et bondissante des Orientaux à la pesanteur des peuples du Nord. L’abbé Dubos, dont l’esprit était assez de bâtir des systèmes sur les préjugés communs et de les étayer par les plus étranges paradoxes[61], a adopté cette idée sans ménagement ; il va jusqu’à expliquer les variations arrivées chez le même peuple par des variations supposées dans l’état physique du climat ; tout cela est soutenu d’une littérature immense et d’une foule de raisonnements.

Cette opinion un peu mitigée, et restreinte aux seules influences du climat toujours les mêmes, a été récemment embrassée par un des plus beaux génies de notre siècle[62].

On a cru être autorisé par l’expérience à trouver entre les différents peuples, une différence pour le cœur et pour l’esprit qui ne peut être attribuée qu’aux influences des climats, mais je répondrai premièrement qu’il faudrait au moins ne recourir à ces causes physiques qu’au défaut des causes morales ; il faudrait s’être assuré que les faits sont absolument inexplicables par celles-ci ; en second lieu, je ne vois pas qu’on ait envisagé les faits d’une manière à pouvoir juger de leurs causes ; on ne voit que le résultat de tous les éléments, si j’ose ainsi parler, qui concourent à produire les opérations de l’esprit, à former un ton de style, un caractère. Or, qu’on y prenne garde ; ce n’est point sur le résultat qui nous frappe, sur ce style, sur ce caractère, que tombe immédiatement l’action des causes physiques, ce ne peut être que sur les principes cachés qui, tous, concourent à ce résultat, et ce n’est que par une analyse très fine qu’on peut parvenir à les démêler.

On sait, et Locke l’a démontré, que toutes nos idées nous viennent des sens ; toute la différence des esprits vient donc de la différente organisation de nos sens, de la facilité que trouve l’imagination à se peindre de nouvelles sensations, de la liaison des idées, etc.

XIII. — Effets de la formation des grands États. — Les colonies. Droit des gens. — Newton. — Hérodote.

Lorsque l’Italie eut commencé à se former, la Grèce y envoya des secours ; peu à peu, il se forma une idée de patrie ; ces peuples furent saisis de la majesté de Rome.

Les guerres de Charles VIII anéantirent tous ces petits tyrans qui gênaient la liberté publique ; il n’y eut plus de petits souverains dans les campagnes ; tout fut soumis à des républiques ou à des princes puissants. Ce choc des grands princes est moins funeste que les disputes des petits. Il semble que les coups se distribuent dans une plus grande masse, que les parties soient moins agitées et conservent davantage la situation qu’elles ont les unes avec les autres.

Les colonies sont comme des fruits qui tiennent à l’arbre jusqu’à ce qu’ils en aient reçu une nourriture suffisante ; alors ils s’en détachent ; ils germent eux-mêmes et produisent de nouveaux arbres. Carthage fit ce qu’avait fait Thèbes et ce que fera un jour l’Amérique[63].

Il y a un droit des gens entre les nations, dès qu’elles ont un certain commerce ensemble, parce qu’il n’y a point de société sans lois.

Newton n’aurait peut-être pas songé, sans les expériences de Richer, que ses principes le conduiraient à donner à la terre la figure d’un sphéroïde. Le plus grand génie n’est point tenté de creuser la théorie s’il n’est excité par des faits. Rarement, les hommes se fient à des raisonnements ; il y a des génies qui ont besoin de sentir un terrain plus solide pour oser s’élancer[64].

Je n’admire pas Colomb pour avoir dit : « La terre est ronde, donc en s’élançant toujours à l’Occident je rencontrerai la terre », quoique les choses les plus simples soient souvent les plus difficiles à trouver ; mais ce qui caractérise une âme forte, c’est la confiance avec laquelle il s’abandonna à une mer inconnue sur un raisonnement. Si le courage est la connaissance de ses forces, quel doit être le génie de celui à qui la vérité connue en donne tant[65] ?

On dit que Frenicle a soupçonné que la pesanteur qui fait tomber les corps sur la terre, retenait les planètes dans leurs orbites ; mais d’une idée si vague et si incertaine à cette vue perçante, à ce coup d’œil du génie de Newton qui pénètre cet abîme de combinaisons et de rapports de tous les corps célestes, à cette intrépidité opiniâtre qui n’est effrayée ni de la profondeur des calculs, ni de la nouveauté des problèmes, qui suit jusqu’au bout ce labyrinthe immense et qui s’élève jusqu’à mettre dans la balance le soleil, les astres et toutes les forces de la nature, il y a toute la distance de Frenicle[66] à Newton[67].

Hérodote n’a écrit que quatre cents ans après Homère, et cependant qu’est-ce qu’Hérodote ? Qu’était-ce donc que ces quatre cents ans ? Qu’était-ce que le temps d’Homère ? Comment la poésie était-elle montée si haut, quand l’histoire était si bas ? Hérodote est prodigieusement inférieur dans son genre à ce qu’Homère est dans le sien, et un des grands défauts d’Hérodote, c’est de ressembler trop à Homère, d’être trop poète, de chercher partout à parer ses récits des ornements de la fable. Savoir que les hommes sont avides du merveilleux, avoir assez de génie pour l’employer agréablement, et plaire : voilà Homère ! Il a fallu d’autres réflexions, des progrès plus lents pour deviner qu’il y avait quelquefois des occasions où ce merveilleux plairait moins que la vérité toute nue, que la curiosité des hommes pouvait trouver dans la certitude des objets, un plaisir, un repos qui la dédommagerait avec avantage du nombre, de la variété, de la singularité des aventures, enfin qu’un moyen de plaire mille fois éprouvé pouvait n’être pas toujours sûr. Ces réflexions, ces progrès, étaient réservés à des temps postérieurs à Homère et quatre cents ans après lui, lorsqu’Hérodote écrivait, ces temps n’étaient pas encore arrivés ; souvent une chose qui demande moins de génie qu’une autre dans celui qui la fait, exige plus de progrès dans la masse totale des hommes[68].

______________________

[1] De nombreux morceaux de ce travail se retrouvent, avec plus ou moins d’altérations, dans les Discours sur l’Histoire universelle et sur les progrès de l’esprit humain, publiés par Du Pont, II, p. 209 et s. Ces fragments sont indiqués ici dans les notes.

[2] Note marginale de Turgot.

[3] D. P., II, 325.

[4] D. P., II, 323, 324.

[5] D. P., II, 324, 325.

[6] D. P., II, 323, 326.

[7] Ces révolutions, qui font tomber l’éloquence et le goût des beaux-arts sans effacer le souvenir des sciences, sont comme ces incendies qui ravagent quelquefois les forêts ; on voit encore quelques troncs informes demeurés sur pied, mais dépouillés de leurs branches et de leurs feuilles, sans fleurs et sans parure.

[8] D. P., II, 326.

[9] D. P., II, 326, 327.

[10] D. P., II, 242, 243.

[11] D. P., II, 327.

[12]  D.P., II, 328.

[13] D. P., II, 296 et 297.

[14] D. P., II, 264 et 265.

[15] Fontenelle (1657-1757) dont Voltaire a dit : « L’ignorant l’entendit, le savant l’admire » et chez qui le jeune Turgot allait fréquemment.

[16] De la Motte (1710-1762). Parmi ses œuvres en prose, les plus remarquées ont été ses Réflexions sur la critique en réponse à Mme Dacier.

[17] D. P., 305 à 308.

[18] D. P., II, 315 et 316.

[19] D. P., II, 241 et 242.

[20] D. P., II, 277 et 278.

[21] D. P., II, 277.

[22] D. P., II, 307 et 308.

[23] D. P., II, 308 et 309.

[24] Nom sous lequel Marini, auteur de l’Adonis, fut connu en France.

[25] D. P., II, 309 et 310.

[26] D. P., II, 310.

[27] D. P., II, 310 et 311.

[28] D. P., II, 311.

[29] Prédicateur protestant (1677-1730).

[30] D. P., II. p. 303.

[31] D. P., II, 303 et 304.

[32] D. P., II, 322.

[33] D. P., II, 300 et 301.

[34] D. P., II, 304 et 305.

[35] D. P., II, 301 et 302.

[36] D. P., II, 303.

[37] D. P., 302 et 303.

[38] D. P., II, 313 à 315.

[39] D. P., II, 322, 323.

[40] D. P., II, 323.

[41] D. P., II, 343.

[42] D. P., II, 342.

[43] D. P., II, 277.

[44] D. P., II, 279.

[45] D. P., II, 278, 279.

[46] D. P., II, 279.

[47] D. P., II, 280.

[48] Pierre le Grand, fondateur de Saint-Pétersbourg.

[49] D. P., II, 280, 281.

[50] D. P., II, 348.

[51] D. P., II, 237, 238.

[52] D. P., II, 345.

[53] D. P., II, 345, 346.

[54] D. P., II, 347.

[55] D. P., II, 343.

[56] Ibid.

[57] D. P., II, 339, 340.

[58] D. P., II, 341, 342.

[59] D. P., II, 264.

[60] D. P., II, 263, 264.

[61] Dans son Histoire critique de l’établissement de la monarchie française (1734).

[62] D. P., II, 267. Il s’agit ici de Montesquieu dont l’Esprit des lois parut en 1748. Le livre XIV est consacré aux climats.

[63] Voir la même réflexion dans le dernier discours de Turgot aux Sorboniques.

[64] D. P., II, 279, 280.

[65] D. P., II, 351, 352.

[66] D. P., II, 280.

[67] Géomètre (1605-1675).

[68] D. P., II, 274, 275.

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