Œuvres de Turgot – 027 (1) – Progrès et la décadence des sciences et des arts

27. — FRAGMENTS DIVERS.

I. — Pensées et fragments pour l’un des ouvrages sur l’Histoire Universelle ou sur les Progrès et la décadence des Sciences et des Arts[1].

[D. P., II, 339.]

1. (Le surnaturel.) — Lorsque la physique était ignorée, les hommes ont attribué la plupart des phénomènes dont ils ne pouvaient pénétrer la cause à l’action de quelques êtres intelligents et puissants, de quelques dieux dont ils ont supposé la volonté déterminée par des passions semblables aux nôtres. Cette idée a beaucoup retardé le progrès des sciences. Quand un homme regarde une eau profonde, fût-elle claire, il lui est impossible d’en découvrir le fond, s’il n’y voit que sa propre image.

2. (La discipline.) — La discipline et la subordination peuvent l’emporter sur la force corporelle, sur la valeur exaltée, sur la liberté même, comme on l’a vu dans les guerres contre les barbares. Ils n’ont vaincu l’empire romain que divisé, abattu, mal gouverné, et jamais les légions romaines dans la vigueur de la discipline. Ces légions, au temps de la plus grande liberté, ont connu la discipline la plus sévère.

Mais la république fut asservie dès que le commandement des armées fut continué aux proconsuls pour plusieurs années, et qu’ils purent conserver sous le drapeau les mêmes soldats. Il se forma pour lors entre le proconsul et ses soldats une sorte d’association, un nouveau corps politique, une nation nouvelle, si l’on peut ainsi dire ; et, pour la république, cette nouvelle nation ne ressemblait pas mal à un peuple barbare qui serait survenu. L’autorité annuelle des consuls, leurs légions de nouvelle levée, ne pouvaient guère résister à ces proconsuls devenus princes par le dévouement personnel de leurs vieux soldats.

3. (Le progrès depuis les invasions.) — Les moines conservèrent quelques livres, partant quelques lumières ; les princes et les magnats quelque faste, partant quelques arts.

Les croisades elles-mêmes rendirent un grand nombre de serfs à la liberté que leurs seigneurs leur vendirent ; et elles rapportèrent de l’Asie quelques notions de médecine, de mathématiques, d’astronomie et de commerce.

Lorsque les Grecs, chassés de Constantinople, se réfugièrent en Italie, ils y trouvèrent une terre préparée.

La majesté de Rome n’était pas entièrement oubliée ; il lui restait ses monuments et des pompes religieuses. Les Italiens furent poètes et politiques ; ils se formèrent des idées de patrie. Les guerres de Charles VIII anéantirent tous les petits tyrans qui gênaient la liberté publique et opprimaient les campagnes. Le pays resta partagé entre des républiques et des princes puissants. Le choc des grands princes est moins funeste que les disputes des petits. Au milieu de leurs guerres, une partie du territoire peut encore être paisiblement cultivée. L’effort partant d’une plus grande masse, et ses coups frappant sur des masses plus grandes aussi, chaque partie souffrait un peu moins, et toutes conservaient davantage leurs situations respectives.

Ce qui s’était fait en Italie fut répété dans l’Europe entière sous de plus grandes proportions. L’Italie fournit aux autres peuples l’exemple et les moyens, les savants, les artistes, les ingénieurs, les militaires habiles, les politiques, les hommes d’État.

On arriva où nous sommes, et d’où nous pouvons aller beaucoup plus loin.

4. (Le droit.) — Il y a eu un droit des gens entre les nations dès qu’elles eurent un certain commerce ensemble, comme des règles morales entre les hommes dès qu’ils se sont rencontrés, parce qu’il n’y a point de société sans lois.

Mais le droit des gens, quoique toujours fondé sur des principes de justice, a varié selon les idées qu’on s’est formé de ce qui constituait le corps social d’une nation.

On respecte le droit ; l’embarras est de savoir qui a droit.

5. (Le gouvernement des femmes.) — Les femmes ont été appelées au gouvernement dans la plupart des pays où elles pouvaient succéder aux fiefs. Elles servaient leurs fiefs par des militaires qu’elles choisissaient bien et qu’elles envoyaient à la guerre à leur place. Elles ont gouverné leurs royaumes par des ministres assez généralement bons, car elles ne sont pas mauvais juges du mérite. Quelques-unes ont montré un grand caractère : la volonté n’est pas ce qui leur manque, ni même le courage. Mais aucune reine, aucune impératrice n’a jamais pris une autre femme pour ministre, pour ambassadeur, pour général.

6. (Les législateurs.) — C’est surtout relativement à la législation que la marche des lumières est le plus sensible. À la naissance d’une société politique, elle a encore peu de rapports extérieurs et intérieurs. Un homme de génie peut en concevoir l’ensemble, et y assujettir d’une manière systématique son plan de législation ; les autres hommes qui manquent de lumière ou d’autorité ne songent guère alors à lui opposer aucune résistance. Pythagore, Charondas, Lycurgue furent obéis. Le dernier, qui était le moins juste et le moins raisonnable, le fut même bien longtemps après sa mort. Et, dans nos temps modernes, les législateurs du Paraguay, très médiocres, et Guillaume Penn, dont le principal pouvoir était sa vertu, n’éprouvèrent presque aucun embarras. Solon, avec beaucoup plus d’esprit, trouva plus de difficultés, et fit un ouvrage moins durable, parce que sa nation était plus avancée et plus vaniteuse. Il se vit obligé, comme il le disait, de lui donner non pas les meilleures lois, mais les meilleures de celles qu’elle pouvait supporter.

Dans l’état actuel de l’Europe, les devoirs du législateur et le degré d’habileté qu’il lui faut sont d’une étendue qui intimide l’homme capable de la discerner ; qui fait trembler l’homme de bien ; qui exige les plus grands efforts, l’attention la plus soutenue, l’application la plus constante de la part de l’homme de courage que son penchant y conduit, que sa position y dévoue[2].

Il faut une sagacité prodigieuse, et une adresse non moins grande pour qu’aucune des décisions particulières qui toutes paraissent entraînées et maîtrisées par des circonstances spéciales, ne soit néanmoins en désaccord ni avec les principes fondamentaux, ni avec le plan général.

Cependant, il est si vrai que les intérêts des nations et les succès d’un bon gouvernement se réduisent au respect religieux pour la liberté des personnes et du travail, à la conservation inviolable des droits de propriété, à la justice envers tous, d’où résulteront nécessairement la multiplication des subsistances, l’accroissement des richesses, l’augmentation des jouissances, des lumières et de tous les moyens de bonheur, que l’on peut espérer qu’un jour tout ce chaos prendra une forme distincte, que ses parties se coordonneront, que la science du gouvernement deviendra facile et cessera d’être au-dessus des forces des hommes doués d’un bon sens ordinaire. C’est à ce terme qu’il faut arriver[3].

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[1] Date incertaine. Sous ce titre, Du Pont a réuni des fragments qui se trouvent pour la plupart dans le manuscrit de Turgot : Recherches sur les causes des progrès et de la décadence des sciences et des arts, publié ci-dessus au numéro 13. Nous ne reproduisons que les fragments qui n’y sont pas compris.

[2] Voir ci-dessous un autre fragment relatif aux législateurs.

[3] Le dernier paragraphe semble plutôt de Du Pont que de Turgot.

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