Oeuvres de Turgot – 027 (4) – Autres pensées

IV. — Autres pensées.

[Pensées 1 à 7 : D. P., III, 294. — Pensées 8 et suivantes : A. L., minute ; et, pour la pensée 8, D. P., 214, avec altérations.]

1. (Origine des sciences et des arts.) L’homme a des sens, par eux, il connaît et il jouit. Voilà l’origine des sciences et des arts, soit d’utilité, soit d’agrément. Les uns et les autres sont l’usage des dons que l’Auteur de la nature nous a faits. Quelquefois l’abus a été substitué à l’usage. Est-ce une raison pour vouloir arracher un arbre fertile parce que quelques fruits pris au hasard ont porté sur la langue une saveur âcre ? Elle aurait fait place au parfum le plus doux si l’on avait cueilli les fruits dans l’instant de la maturité.

Qu’est-ce que l’homme, avant le développement de ses idées ? Toutes ses connaissances lui viennent du dehors. Accablé, si l’on peut ainsi parler, au commencement de son existence, par la multitude de ses sensations, il apprend par degrés à les distinguer ; ses besoins l’appellent successivement ; le soleil éclaire les nuages avant de les dissiper.

2. (Les préjugés.) — Qu’une vérité soit démontrée, on sait précisément pourquoi on s’y rend, on sait la force du motif ; c’est cela, ni plus, ni moins, et bien des gens diraient volontiers : Quoi, n’est-ce que cela ? Le préjugé doit son empire à des causes moins connues, à une multitude de petites raisons qu’on n’a jamais comptées et il y gagne tout ce que l’imagination, le désir, la crainte, les passions peuvent ajouter à la force des raisons. On ne sait pas contre quoi on se révolte.

Cromwell aimait mieux gouverner l’Angleterre comme Protecteur que comme Roi, parce que les Anglais savaient jusqu’où s’étendaient les droits d’un roi, mais non pas jusqu’où allaient ceux d’un protecteur.

C’est sans doute pour cela que la raison fait si peu d’enthousiastes.

3. (Les erreurs.) — Depuis qu’il y a des hommes, il y a des erreurs, et cependant, quand on y réfléchit avec attention, on a peut-être plus de peine à concevoir qu’on se trompe, que l’on n’en aurait à concevoir une espèce d’infaillibilité dans les opérations de l’esprit humain. Ce que je dis est un paradoxe et par conséquent a besoin de développement. Si l’on considère la faiblesse de notre esprit, la dépendance où il est du corps, et le petit nombre d’idées qu’il peut embrasser, comparé avec l’immensité de la nature, on croira que les hommes seront éternellement le jouet de mille erreurs et livrés à des disputes interminables ; on sera jusqu’à un certain point fondé à le penser ; car, puisque les hommes se trompent, il faut qu’il y ait quelques raisons pour qu’ils se trompent.

À regarder les choses sous un autre point de vue on pourra désespérer moins d’acquérir des connaissances certaines ; on verra que les bornes de notre esprit ne sont un principe d’erreur que parce que nous voulons juger plus que nous ne voyons, et qu’enfin celui qui consent à beaucoup ignorer, peut parvenir à se tromper fort peu. En effet, à moins de pousser le pyrrhonisme à un excès qui ne mérite pas d’être réfuté, on convient qu’il y a des choses dont la certitude ne laisse point lieu à l’erreur. Il y a donc, en général, des moyens de distinguer ce qui est certains de ce qui ne l’est pas, et une logique exacte doit être comme un crible qui sépare la paille du bon grain.

On ne s’y trompe pas en mathématiques : si la précipitation d’un géomètre le fait tomber dans quelque erreur, il est aisé de l’en convaincre, et du moins personne n’y sera trompé après lui. J’ose croire qu’avec un peu plus de peine on peut arriver au même point dans les autres sciences ; qu’il n’est aucune dispute sur laquelle les hommes ne puissent être d’accord ; car une dispute est finie quand il est démontré qu’elle ne peut être décidée. Mais cette démonstration de l’impossibilité de décider une dispute, peut très bien n’être applicable qu’au moment où elle a lieu. Et rien n’assure que de nouvelles découvertes ou de nouveaux progrès dans l’esprit humain ne rendront pas un jour très clairs les points contestés, et ne conduiront pas sur eux à des connaissances évidentes, irrésistibles.

Qu’on ne dise point : on a toujours disputé là-dessus ; on disputera toujours. Il n’y a pas cent cinquante ans qu’on disputait encore du véritable arrangement du système planétaire. On n’en est pas moins assuré aujourd’hui du système de Copernic ; et si le temps d’en dire autant du système de Newton n’est pas encore entièrement arrivé, nous y touchons de bien près. Espérons tout ; essayons tout ; si nos efforts sont infructueux, nous ne serons pas plus reculés que nous ne sommes. À espérer trop, on ne perd pas même ce que l’on cherche inutilement ; mais il est certain qu’on n’aura jamais ce que l’on désespère constamment de trouver[1].

4. (Le mérite.) — On a grand tort de juger du mérite des actions par la difficulté apparente, et de préférer le courage d’un guerrier qui expose sa vie, à celui d’un homme qui suit la raison malgré le préjugé. On ne songe pas assez que l’effort du dernier est tout entier à lui ; il marche, et l’autre est porté. Les hommes sont des enfants qui ne peuvent faire un pas tout seuls dans le chemin le plus uni. Mais où ne les mène-t-on pas, sur quels précipices, sur quels rochers escarpés ne les porte-t-on pas avec les lisières de la mode et de l’opinion ? On peut avoir beaucoup de courage dans l’esprit et ne vouloir point s’exposer à une mort inutile. Mais ceux qui ont assez de bon sens pour ne se pas soucier d’une mort inutile, et assez de vertu pour ne pas vouloir la donner à des innocents, seront ordinairement les plus propres à la braver, à la repousser avec vigueur, à la recevoir avec noblesse, lorsqu’il s’agira réellement du service de leurs semblables et de la défense de leur pays. Croyez que le courage d’Antoine ne valait pas celui de Caton.

5. (Les jugements.) — Si un homme pouvait prévoir avec exactitude tous les événements qui dépendent du hasard, et s’il dirigeait entièrement sa conduite là-dessus, il passerait pour fou chez tous les hommes qui ignoreraient ses motifs. Quelle fausseté n’y a-t-il donc pas dans les jugements que nous formons d’après les événements heureux ou malheureux !

6. (Les empires.) — L’histoire montre que les empires sont comme des boules de savon, qui n’ont jamais tant d’éclat, et ne sont jamais plus près de crever, de se dissiper, que quand elles sont plus enflées.

Voyez Xerxès couvrant la Grèce d’un million de soldats et Annibal aux portes de Rome ; le premier, il est vrai n’était qu’un despote ; mais le second était un héros.

7. (Les pédants.) — Dans tous les temps, il y a un certain nombre ne pédants qui, pour se donner un air de gens raisonnables, déclament contre ce qu’ils appellent le mauvais goût de leur siècle, et louent avec excès tout ce qui est du siècle précédent. Du temps de Corneille, on n’osait pas soupçonner qu’il égalât Malherbe. Racine, cet admirable peintre des passions, a presque passé pour un faiseur de madrigaux. Et quand il s’agit de fixer le mérite de notre siècle, à peine paraît-on songer qu’il y ait un Voltaire. Si toutes ces critiques, qui ont autrefois attaqué les ouvrages de tant d’hommes immortels, pouvaient sortir de l’obscurité, dans laquelle elles ont été plongées presque en naissant, tous ces insectes du Parnasse qui s’enorgueillissent de piquer les plus grands hommes au talon, rougiraient de la ressemblance.

On peut apprendre, par les critiques que De Visé[2] publiait autrefois contre Molière et Racine, par celles de Scudéri[3] contre Corneille, quel sera un jour le sort de celles qu’on fait contre Mérope, contre Alzire[4], contre l’Essai sur l’Esprit des nations[5], contre tant d’autres ouvrages qui font honneur à notre siècle. Quand donc les hommes pourront-ils juger avec impartialité, et ne considérer dans les ouvrages que les ouvrages mêmes ? Avec les femmes, les absents ont quelquefois tort ; avec les littérateurs critiques, ce sont toujours les présents.

8. (Origine de l’histoire.) — Si les progrès des arts, les inventions nouvelles prouvent que le monde n’est pas éternel dans la suite même des générations humaines, la succession des causes et des effets, cet infini où elle se perd, apprend à la raison qu’il est un point où elle doit s’arrêter ; l’uniformité de cette chaîne laisse en même temps à l’imagination la liberté de l’étendre ou de la resserrer à son gré. En vain, nous interrogerions les annales des peuples ; les temps historiques ne peuvent remonter plus haut que l’invention de l’écriture ; ces siècles accumulés, cette haute antiquité dont se vantent quelques nations ne sont évidemment que des chimères inventées par l’orgueil, et les traditions plus modestes des autres peuples n’offrent pas une époque plus certaine. L’imagination des hommes a une portée déterminée comme leur vue ; les étoiles nous paraissent toutes à la même distance et la tradition seule, sans le secours de l’écriture, rapproche naturellement tous les faits à la distance d’un petit nombre de générations. Celui qui a créé l’univers peut seul nous éclairer sur ces commencements dans le plus ancien des livres dicté par lui-même à Moïse. Nous y voyons le monde sortir de ses mains, l’homme créé dans un état heureux se dégrader lui-même par son crime, les chefs des premières générations se suivre, les premiers arts naître des premiers besoins, le genre humain se multiplier et se corrompre, et bientôt enveloppé presque tout entier par la vengeance divine dans un déluge universel, se concentrer de nouveau dans une seule famille ; réparer ses pertes et bientôt se disperser enfin par la diversion miraculeuse des langues. Les nations occupent sur la terre l’espace nécessaire pour les nourrir ; les hommes répandus çà et là dans les forêts ne purent vivre que de la chasse des animaux sauvages ; ils furent contraints de s’écarter les uns des autres dans toutes les directions, et bientôt les extrémités de l’univers se trouvèrent habitées. Les hommes apprirent à conduire des troupeaux entiers d’animaux. Il fallut au même nombre d’hommes un moindre espace, les peuples devinrent plus nombreux et plus riches. L’ambition et plutôt l’avarice qui est l’ambition des barbares commença à avoir plus d’exercice. L’embarras des troupeaux ralentit la marche des nations et mit entre la promptitude de leurs mouvements et celle des hommes une inégalité ; la victoire réunit plusieurs peuples sous la puissance du vainqueur qui s’en servit pour de nouvelles victoires ; de là, toutes ces révolutions, tous ces flux et reflux des peuples qui font toute l’histoire des pays barbares, ces inondations de nations poussées les unes par les autres, qui ont si souvent ravagé la terre, qui ont mêlé en mille manières les peuples, les langages, les mœurs. Les conquérants s’étendaient jusqu’à ce qu’ils trouvassent des bornes ; les uns ont dominé sur de vastes régions ; les plus faibles et le plus grand nombre n’ont point surmonté des barrières qui n’avaient point arrêté les premiers. Entre les chaînes de montagnes, les fleuves, les mers ; entre ces barrières, les révolutions, les mélanges plus multipliés ont formé des langues générales qui partagent toutes les nations de l’univers comme en un petit nombre de classes[6].

9. (Les caractères nationaux.)[7] — Le vulgaire est très porté à donner aux caractères nationaux la plus extrême étendue. Lorsqu’une fois il a mis en principe qu’une nation est fourbe, lâche ou ignorante, il n’admet point d’exception, et il attribue le même caractère à tous les individus. Les gens sensés condamnent ces jugements trop généraux, quoiqu’ils reconnaissent en même temps, dans chaque nation, des mœurs qui lui sont propres et certaines qualités qui s’y rencontrent plus fréquemment que chez les nations voisines. Le petit peuple sûrement a plus de probité en Suisse que le peuple du même étage en Irlande, et tout homme prudent, sur cette circonstance seule, mettra quelque inégalité dans la confiance qu’il aura pour les particuliers de ces deux nations. C’est avec raison que nous nous attendons à trouver plus d’esprit et de gaîté dans un Français que dans un Espagnol, quoique Cervantès soit né en Espagne. Il est naturel de supposer qu’un Anglais a plus de connaissances qu’un Danois, quoique le Danemark ait produit Tycho-Brahé.

On donne différentes raisons de ces caractères nationaux ; les uns les attribuent aux causes morales et les autres aux causes physiques. Par causes morales, j’entends toutes les circonstances qui peuvent influencer l’âme en qualité de motifs ou de raisons et nous faire contracter certaines habitudes. De ce genre, sont la nature du gouvernement, les révolutions dans les affaires publiques, l’aisance ou la misère du peuple, la situation de la nation relativement à ses voisins, et les autres circonstances pareilles. Par causes physiques, j’entends les qualités de l’air et du climat.

10. (Caractères des différentes langues.)[8] — Le Français, moins enveloppé que l’Allemand, est moins savant, moins hérissé que l’Anglais ; il est moins profond, plus curieux que l’Italien ; il est peut-être moins agréable, plus naturel que l’Espagnol ; il évite ses écarts, mais il n’égale pas toujours ses beautés ; son talent est d’être propre à tout, mais il n’épuise rien.

Un madrigal chez l’Allemand n’est qu’une sentence d’Épictète, tandis qu’un axiome de morale n’est souvent chez l’Italien qu’une heureuse rencontre de mots joliment contrastés.

11. (La méditation.) — Celui à qui la nature a donné un génie vif et aisé ne peut voir sans une espèce de dégoût, un homme plongé dans la méditation.

12. (Fontenelle.) — Le calculateur est surpris de trouver, dans s formules, des propriétés qu’il n’y aurait-pas soupçonnées; géomètre admire toute l’étendue de ses théorèmes. Le physĩ«n ne voyait dans ses expériences qu’un jeu de la nature; de Fontenelle lui montre qu’elles peuvent servir à expliquer les mystères les plus cachés. Tels sont les avantages que le bel esprit donne au savant.

13. (La vanité.) — On a dévoré les écrits de Newton, non parce qu’il était philosophe, mais parce qu’il eût été humiliant à notre vanité de ne pas aller jusqu’à lui. La chimère des monades n’a été soutenue si sérieusement que parce qu’on voulait partager, avec les peuples du Nord, la gloire d’accréditer un système dont l’auteur était étranger. On a fait main basse sur les tourbillons, moins pour se rapprocher du vrai que pour se distinguer dans la nouvelle carrière que des savants voisins et rivaux avaient ouverte à leurs compatriotes.

14. (Le génie allemand.) — Que la Théodicée de Leibnitz serve de modèle à tous ceux qui voudront mettre à profit une vaste érudition, qu’ils sentent que cet ouvrage est moins admirable par la grande connaissance des opinions que par le jugement qu’il emporte et que, si tous ses compatriotes s’étaient également rapprochés du vrai, l’Allemagne aurait contribué plus qu’aucun autre pays à la perfection des arts.

15. (Les chronographes français.) — Huet[9], Pletau ont eu une connaissance aussi exacte des temps que les plus fameux chronographes d’Allemagne.

16. (Le théâtre danois.) — Les amateurs du théâtre doivent être obligés à M. G. Fuisman de la traduction du théâtre Danois. M. Louis Holberg, auteur de ces pièces, avoue dans sa Préface qu’il n’a pas suivi le goût moderne de Paris (et cet aveu fat honneur à son discernement) : « J’ai tâché, dit-il, de faire revivre le goût du siècle de Plaute et celui du siècle précédent. Plaute donc, parmi les anciens, et Molière, parmi les modernes, ont été mes guides ; j’ai suivi leurs traces jusque dans leurs irrégularités, car on peut dire de quelques auteurs comiques de notre temps ce que Pline dit des orateurs et des poètes : Peccant quid nihil peccant. »

17. (Les systèmes.) — Ces systèmes, qui, comme les mausolées, monuments de l’orgueil des grands et de la misère des hommes, semblent avoir rendu plus sensible le néant des choses humaines et la mort qu’ils voulaient cacher, ne servent qu’à couvrir la honte de notre ignorance. C’est une bière dont on revêtit un cadavre et qui devient elle-même le signe de la mort.

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[1] D’après Du Pont, ce fragment n’aurait été écrit qu’en 1757.

[2] Donneau de Visé (1640-1710), fondateur du Mercure.

[3] Les observations de Scudéri contre le Cid seraient aujourd’hui absolument ignorées, si, en les imprimant avec les œuvres de Corneille, on ne les eût, en quelque sorte, attachées au char de triomphe de ce grand homme, à peu près comme chez certains peuples tartares, les rois trainent après eux, dans toutes leurs courses, les cadavres des ennemis qu’ils ont vaincus, tout pourris et tombant en lambeaux ; ou comme les tombeaux de marbre enserrent les corps morts, pourris dans leur sein, et en conservent longtemps les restes hideux. (note de Turgot)

[4] Mérope et Alzire, tragédies de Voltaire.

[5] Essai sur les mœurs et l’esprit des nations, de Voltaire.

[6] Cette pensée que Du Pont a insérée, après modifications, dans le discours sur l’Histoire universelle paraît dater du temps où Turgot était à la Sorbonne.

[7] Ce fragment porte en titre : vingt-quatrième essai.

[8] Les pensées 10 à 16 ont été écrites par Turgot à la suite d’un projet de lettre au Mercure qui renferme quelques-unes des idées contenues dans l’article Étymologie, et qu’il serait sans intérêt de reproduire.

[9] Huet (1630-1721), sous-précepteur du Dauphin, et de l’Académie française.

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