P. Foncin, Essai sur le ministère de Turgot (1877) – Introduction

ESSAI SUR LE MINISTÈRE DE TURGOT

INTRODUCTION


« Vous vous imaginez avoir l’amour du bien public, vous en avez la rage. »

(Paroles de Malesherbes à Turgot.)

TURGOT EN 1774.

En 1774, Turgot avait quarante-sept ans. Il était dans la force de l’âge. Dupont de Nemours, qui eut tout le loisir de le bien voir, en a tracé le portrait suivant : « Sa figure était belle ; sa taille haute et proportionnée. Ennemi de toute affectation, il ne se tenait pas fort droit. Ses yeux, d’un brun clair, exprimaient parfaitement le mélange de fermeté et de douceur qui faisait son caractère. Son front était arrondi, élevé, ouvert, noble et serein ; ses traits prononcés, sa bouche vermeille et naïve ; ses dents blanches et bien rangées. Il avait eu, surtout dans sa jeunesse, un demi-sourire qui lui a fait tort, parce que les gens qui ne le connaissaient pas, y croyaient presque toujours voir l’expression du dédain, quoiqu’il ne fût, le plus souvent, que l’effet de la naïveté et d’un peu d’embarras. Il s’en était corrigé par degrés en vivant dans le monde… Ses cheveux étaient bruns, abondants, parfaitement beaux ; il les avait tous conservés, et lorsqu’il était vêtu en magistrat, sa manière de porter la tête les répandait sur ses épaules, avec une sorte de grâce naturelle et négligée. Il avait la couleur assez vive sur un teint fort blanc et qui trahissait les moindres mouvements de son âme. Jamais homme n’a été au physique et au moral moins propre à dissimuler. Il rougissait avec une facilité trop grande, et de toute espèce d’émotion, soit d’impatience ou de sensibilité[1]. »

« Il ne pouvait dissimuler, dit Condorcet, sa haine pour les méchants, son mépris pour la lâcheté ou les bassesses ; ces sentiments se peignaient involontairement sur son visage, dans ses regards et dans sa contenance. Ce défaut d’empire sur son extérieur, qui tenait à la candeur de son âme, contribuait, autant que l’éducation contrainte qu’il avait reçue, à l’espèce de timidité et d’embarras qu’il avait dans le monde[2]. »

« Ce ministre, dit Sénac de Meilhan, avait une figure belle et majestueuse et des manières simples ; il rougissait facilement, dès qu’il fixait l’attention, et qu’il était en scène, et l’embarras qui régnait alors dans son maintien pouvait également être le produit de la timidité ou d’un amour-propre inquiet et susceptible. Son abord était froid, et son visage prenait une expression marquée de dédain, à l’instant que les personnes excitaient en lui ce sentiment par leur caractère ou leurs opinions[3]. »

« La figure de Turgot, dit Montyon, était belle, majestueuse, avait quelque chose de cette dignité remarquable dans les têtes antiques. Cependant sa physionomie n’était ni douce ni agréable, manquait d’expression décidée, et avait quelque chose d’égaré. » Et plus loin : « Les manières de M. Turgot avaient quelque chose de noble, et cependant de gêné et d’embarrassé ; il y avait de la disgrâce dans son maintien et de la gaucherie dans tous ses mouvements. Quand il était dans un cercle, il semblait être dans un élément qui lui était étranger, et il était déplacé partout ailleurs que dans son cabinet[4]. »

Les témoignages des contemporains s’accordent, on le voit, sur la beauté sévère, la timidité, la gaucherie de Turgot. Il existe, il est vrai, quelques différences d’interprétation. Cet embarras qui paraît à Condorcet l’effet de la franchise et de la candeur, pourrait bien être causé, à en croire Sénac de Meilhan, par un excès d’amour-propre, et Dupont de Nemours lit un mélange de fermeté et de douceur dans ces yeux et sur ce visage où Montyon ne voit aucune expression décidée et trouve même de l’égarement. Ces contradictions peuvent s’expliquer par la mobilité de la physionomie de Turgot. Il regardait les gens suivant qu’il les estimait ou les aimait[5]. Ceux-ci s’habituaient à le voir tel qu’il était pour eux ; ils le peignaient suivant qu’ils en étaient regardés. Il va sans dire également que chacun l’a représenté avec ce degré de partialité qui est l’effet inévitable de tout sentiment, même tempéré par la raison. Dupont de Nemours vénérait en lui un maître ; Condorcet était son ami ; Sénac de Meilhan l’admirait beaucoup, sans en être ébloui ; Montyon, bien que contraint de rendre hommage à sa vertu, haïssait ses idées.

Dès ses premières années, Turgot avait donné des preuves de cette extrême timidité physique dont parlent ses biographes. « Il avait passé toute son enfance, dit Morellet, rebuté, non pas de son père, qui était un homme de sens, mais de sa mère, qui le trouvait maussade parce qu’il ne faisait pas la révérence de bonne grâce et qu’il était sauvage et taciturne. Il fuyait la compagnie qui venait chez elle ; et j’ai ouï dire à Mme Dupré de Saint-Maur, qui voyait Mme Turgot, qu’il se cachait quelquefois sous un canapé ou derrière un paravent, où il restait pendant toute la durée d’une visite, et d’où l’on était obligé de le tirer pour le produire. » Au séminaire, « sa modestie et sa réserve eussent fait honneur à une jeune fille. Il était impossible de hasarder la plus légère équivoque sur certain sujet, sans le faire rougir jusqu’aux yeux, et sans le mettre dans un extrême embarras[6]. »

Il s’exprimait difficilement, au moins en public. « Son élocution, dit Montyon, était pénible, diffuse, obscure[7]. » Il souffrait lui-même de la difficulté de sa parole. Il avait essayé d’en triompher, et c’est pour ce motif qu’à son début dans la magistrature, il avait un instant recherché une place d’avocat[8]. Son défaut d’éloquence ne tenait point, comme chez tant d’autres, au vide de l’esprit, à l’incohérence ou à la confusion des idées. Devant ses amis, dans un cercle intime, il parlait volontiers, parfois avec une singulière chaleur, et il laissait échapper de temps en temps des pensées profondes et des idées lumineuses[9]. Toutefois, « sa conversation tournait presque toujours en dissertation. Il était rare qu’il plaisantât, et s’il se permettait une ironie, elle était plus pensée que gaie[10]. »

La goutte était héréditaire dans sa famille ; son père et son frère en moururent. Il avait ressenti lui-même les premières atteintes de ce mal à l’âge de trente-trois ans. Il est possible que cette infirmité dont il souffrit cruellement, ait contribué à rendre son humeur mélancolique, bien que, dans sa jeunesse, il est vrai, il se montrât d’une gaîté franche en mainte occasion[11], comme l’atteste Morellet. On prétend que la goutte favorise le travail intellectuel. Si la vérité de cette assertion était démontrée, Turgot pourrait être invoqué comme exemple.

Il était sérieux. Le sérieux semble avoir été de tradition chez les Turgot. Ce furent pour la plupart de graves personnages, magistrats ou intendants. « Avide de connaissances et laborieux, dit Sénac de Meilhan, il ne fut jamais distrait de l’étude par les plaisirs, ni par le soin de sa fortune[12]. » — « Il avait une mémoire prodigieuse, dit Morellet, et je l’ai vu retenir des pièces de cent quatre-vingts vers après les avoir entendues deux ou même une seule fois. Il savait par cœur la plupart des pièces fugitives de Voltaire, et beaucoup de morceaux de ses poèmes et de ses tragédies[13]. » Nous verrons qu’il fut presque universel.

L’étendue de ses connaissances n’était égalée que par sa fureur de travail. « Vous travaillez trop, lui disait Condorcet, et vous croyez que votre corps ne cherchera pas à se venger de la préférence que vous accordez à la tête ? Les corps ne sont point accoutumés à être ainsi négligés[14]. » Si beaucoup d’écrivains ont produit des œuvres plus vastes, il est peu d’hommes qui aient embrassé des travaux aussi divers et aussi étendus[15].

Dès le collège, il avait été initié par l’abbé Sigorgne à la physique nouvelle, aux découvertes de Newton[16]. À vingt et un ans, il avait adressé à Buffon, qui venait de publier sa Théorie de la terre, une lettre anonyme remplie de critiques très sérieuses et très sensées[17]. Plus tard, il avait appris la chimie avec Rouelle[18]. Il était allé en Suisse faire des observations géologiques[19]. Il avait écrit pour l’Encyclopédie l’article Expansibilité[20]. Il n’avait cessé de s’intéresser aux progrès des sciences, de fréquenter les savants, de leur écrire, de se livrer lui-même à des observations et à des expériences scientifiques[21]. Il n’avait pourtant jamais eu beaucoup de goût pour les mathématiques[22].

Il avait reçu dans sa jeunesse une éducation littéraire aussi éclairée que solide, qui joignait la connaissance des chefs-d’œuvre de l’antiquité à celle des classiques français et des ouvrages de Fénelon, de Vauvenargues, de Voltaire, de Jean-Jacques Rousseau[23].

Il avait le don des langues. Il écrivait l’anglais avec facilité et correction. Il savait l’allemand, l’italien, le grec, le latin. Il étudia l’hébreu et l’espagnol. Il fit connaître à la France les poésies de Macpherson. Il traduisit des morceaux détachés de Shakespeare, de Hume, de Tucker, de Pope, une partie de la Messiade de Klopstock, le premier livre des Idylles de Gessner, quelques scènes du Pastor Fido, le commencement de l’Iliade, une multitude de fragments de Cicéron, de César, d’Ovide, de Tacite, d’Horace, de Tibulle, de Virgile, la plus grande partie du Cantique des Cantiques. Il se moquait des traductions libres, et leur refusait le titre de traductions, pensant « qu’on pouvait à la fois traduire très littéralement et avec beaucoup d’élégance. » Il disait quelquefois : « Si je veux vous montrer comment on s’habille en Turquie, il ne faut pas envoyer le doliman à mon tailleur pour m’en faire un habit à la française. Vous n’en connaîtriez que l’étoffe. Il faut que je mette l’habit turc sur mes épaules, et que je marche devant vous[24]. »

Comme s’il avait pressenti l’importance prochaine de la Linguistique, il avait cherché et trouvé en partie la méthode qui permet de remonter à l’origine des mots. Il avait rédigé pour l’Encyclopédie l’article Étymologie[25], résumé très net et très intéressant de ses recherches philologiques. Auparavant déjà, sur les bancs de la Sorbonne, il avait analysé et commenté pour son instruction personnelle les Réflexions philosophiques de Maupertuis sur l’origine des langues[26].

Ainsi, l’étude des lettres l’attirait par ce qu’elles ont de plus extérieur et pour ainsi dire de moins littéraire, mais aussi de plus positif : la formation et la signification des mots. Les traductions avaient pour lui plus d’attrait que la libre composition, que l’art d’écrire proprement dit. Ce puissant esprit cherchait d’instinct la difficulté et l’effort. Il avait moins le génie de l’invention que celui de la critique, entendue dans le sens élevé que lui a donné notre époque.

L’imagination ne lui faisait pas absolument défaut. Mais ce n’était pas celle des vrais poètes, des grands écrivains ou des inventeurs de génie. C’était une imagination réfléchie et voulue.

Il était bien près pourtant de se croire poète, quoi qu’il ait toujours mis un soin jaloux à cacher au public ses œuvres poétiques. Mais le goût de la grammaire, la préoccupation de la précision pour ainsi dire scientifique, l’avait entraîné à un écart singulier. Reprenant une tentative du XVIe siècle, il prétendait assujettir la poésie française au rythme des anciens, et scander les alexandrins comme les hexamètres d’Homère ou de Virgile. Il essaya même, sous un nom d’emprunt, d’obtenir l’assentiment de Voltaire pour cette innovation, qu’il n’est pas d’ailleurs le seul à avoir tentée. C’est à peine si Voltaire prit garde à ses vers métriques, innocent péché d’un grand esprit[27].

Il s’occupa aussi de poésie proprement dite[28]. « M. Turgot, dit Sénac de Meilhan, avait un talent supérieur pour la poésie, qui fut pendant sa vie un secret, révélé seulement à quelques amis intimes[29]. » Nous ne sommes pas forcés de croire Sénac de Meilhan sur parole. Il paraît au moins que Turgot avait un goût véritable pour la satire, et ce qui nous est resté de lui dans ce genre mérite d’être connu. C’est Laharpe qui l’a recueilli dans sa Correspondance littéraire[30]. La pièce intitulée Michel et Michau qui fut composée de moitié avec Condorcet[31], les vers adressés à Bernis, ne manquent pas d’énergie. On en peut dire autant du portrait de Frédéric II, attribué à Turgot et que Bachaumont a conservé[32]. Mais c’est là de la versification plutôt que de la poésie.

On en jugera d’après la citation suivante. Laissons d’abord parler Laharpe ; il nous expliquera le sujet des vers satiriques adressés à Bernis :

« Les curieux d’anecdotes politiques savent que le traité d’alliance conclu par l’abbé de Bernis entre l’Autriche et la France (traité de Versailles, 1756) et la funeste guerre qui en fut la suite, eurent pour première cause le mépris déclaré du roi de Prusse pour Mme de Pompadour. Tout le monde connaît ces vers du roi de Prusse ou plutôt de Voltaire :

Évitez de Bernis la stérile abondance.

Le poète devenu ministre et la maîtresse méprisée réunirent leur ressentiment, et la France fut la victime de cet imprudent traité, ouvrage de la vanité blessée[33]. Il courut alors des vers adressés à l’abbé de Bernis, vers dont l’auteur demeura toujours inconnu. »

Ces vers étaient de Turgot. Les voici :

Des nœuds par la prudence et l’intérêt tissus,

Un système garant du repos de la terre.

Vingt traités achetés par deux siècles de guerre,

Sans pudeur, sans motif, en un instant rompus ;

Aux injustes complots d’une race ennemie.

Nos plus chers intérêts, nos alliés vendus ;

Pour cimenter la tyrannie,

Nos trésors, notre sang vainement répandus ;

Les droits des nations incertains, confondus.

L’empire déplorant sa liberté trahie ;

Sans but, sans succès, sans honneur.

Contre le Brandebourg l’Europe réunie.

De l’Elbe jusqu’au Rhin les Français en horreur.

Nos rivaux triomphants, notre gloire flétrie.

Notre marine anéantie,

Nos îles sans défense et nos ports saccagés :

Voilà les dignes fruits de vos conseils sublimes !

Trois cent mille hommes égorgés,

Bernis, est-ce assez de victimes ?

 Et les mépris d’un roi pour vos petites rimes,

Vous semblent-ils assez vengés ?

Turgot a écrit aussi une satire en prose : « Les trente-sept vérités opposées aux trente-sept impiétés de Bélisaire censurées par la Sorbonne. » Elle ne manque pas d’esprit[34].

D’ailleurs Turgot avait de l’esprit ; on cite des mots de lui qui en sont la preuve. — « L’abbé Delille, entrant dans le cabinet de M. Turgot, le vit lisant un manuscrit : c’était celui des Mois de M. Roucher. L’abbé Delille s’en douta et dit en plaisantant : « Odeur de vers se sentait à la ronde. — Vous êtes trop parfumé, lui dit M. Turgot, pour sentir les odeurs. »

« M. Turgot, qu’un de ses amis ne voyait plus depuis longtemps, dit à cet ami en le retrouvant : « Depuis que je suis ministre, vous m’avez disgracié[35]. »

Parmi les observations diverses de Turgot qui ont été recueillies quelques-unes offrent des traits de satire que La Bruyère n’eût pas désavoués.

« Un homme voit de loin un arbre, et s’en croit bien sûr. Qu’un autre lui dise que ce pourrait bien être un moulin à vent, il en rira d’abord ; mais quand deux, trois personnes lui soutiendront que c’est un moulin, son ton deviendra moins assuré, il doutera, et si les témoins sont en assez grand nombre, il ne doutera plus, il croira voir lui-même ce que les autres voient, et il dira : « Je m’étais trompé ; effectivement, je vois bien que c’est un moulin à vent. »

« Certaines gens… s’irritent sans cesse contre tout ce qu’ils voient au-dessus d’eux, parce que, intérieurement convaincus de leur propre faiblesse, ils ne peuvent se persuader qu’elle échappe à des yeux clairvoyants. Ces gens-là croient toujours lire le mépris dans l’âme des autres, et les haïssent, aussi injustes que ce bossu qui, renfermé dans un cabinet de glaces, les brisait avec fureur en mille morceaux[36]. »

Le style de Turgot manque de relief. Il a cependant des images et quelque couleur. Mais ces images ne sont pas toujours spontanées et naturelles. Elles sentent l’effort.

« On peut regarder, dit Turgot, le taux de l’intérêt comme une espèce de niveau, au-dessous duquel tout travail, toute culture, toute industrie, tout commerce cessent. C’est comme une mer répandue sur une vaste contrée ; les sommets des montagnes s’élèvent au-dessus des eaux, et forment des îles fertiles et cultivées. Si cette mer vient à s’écouler, à mesure qu’elle descend, les terrains en pente, puis les plaines et les vallons, paraissent et se couvrent de productions de toute espèce. Il suffit que l’eau monte ou s’abaisse d’un pied pour inonder ou pour rendre à la culture des plaines immenses[37]. »

Il parle ailleurs de « cette présomption aveugle qui rapporte tout ce qu’elle ignore au peu qu’elle connaît ; qui, éblouie d’une idée ou d’un principe, le voit partout, comme l’œil, fatigué par la vue fixe du soleil, en promène l’image sur tous les objets vers lesquels il se dirige[38]. »

« Les traits délicats, dit-il encore, se perdent dans le récit de l’histoire, comme la fleur du teint et la finesse de la physionomie s’évanouissent sous les couleurs du peintre[39]. »

À propos des figures de rhétorique :

« Une flèche tirée juste s’élève jusqu’au but, et s’y attache ; lancée plus haut, elle retombe, image d’une figure naturelle et d’une figure outrée[40]. »

Assurément on ne reprochera pas aux images que nous venons de citer d’être outrées. Elles ont plutôt de l’élégance, sinon de la grâce ; elles sont ingénieuses et fortes.

Turgot, ne l’oublions pas, est logicien en toutes choses. Au séminaire et en Sorbonne, il s’était rompu aux exercices et aux disputes théologiques. Il en eût remontré à plus d’un docteur sur la Somme de saint Thomas et l’interprétation des Pères de l’Église. Les questions ardues de la grâce, de la prédestination et du libre arbitre l’avaient particulièrement intéressé ; il avait entrepris d’écrire l’histoire du Jansénisme[41].

Il avait lu, en partie au moins, l’Augustinus, énorme in-folio de Jansénius. Or, parmi les plus ardents polémistes de son temps, aucun, à sa connaissance, et il l’affirme, n’avait eu le courage d’y jeter les yeux[42].

Quelle avait été sur le développement de son esprit l’influence de ces études théologiques ? Quel souvenir, quelle opinion en avait-il conservés ? C’est ce que nous apprend l’abbé Morellet, qui avait été son condisciple en Sorbonne :

« Le cours d’études du Séminaire et de la Licence, dit-il, n’était pas aussi mauvais que le disent et le pensent les gens du monde et les gens de lettres qui n’ont point passé par là. En effet, au travers des futilités dont les livres de théologie sont remplis, on trouve discutées les plus grandes questions de la métaphysique, de la morale, et même de la politique… Le cours des études de la Sorbonne se retrouve dans l’ensemble des thèses que les étudiants étaient obligés de soutenir à diverses époques avant d’arriver au doctorat… Chacune de ces thèses exigeait des études dont quelques-unes peuvent bien être regardées comme fort inutiles et peu dignes d’occuper les hommes. Mais d’abord, toutes exerçaient l’esprit. Pour soutenir avec distinction ces exercices, il fallait quelque talent de parler, quelque adresse à démêler l’objection et à y répondre. L’usage de l’argumentation est une pratique excellente pour former l’esprit et lui donner de la justesse, lorsqu’il en est susceptible. M. Turgot me disait souvent… ‘Mon cher abbé, il n’y a que nous qui avons fait notre licence, qui sachions raisonner exactement.’ Et lui et moi nous en pensions bien quelque chose. Il ne faut pas croire que les absurdités théologiques nous échappassent. La raison, obscurcie par l’éducation des collèges et des séminaires, reprend bien vite ses droits sur des esprits justes. Je me souviens qu’en nous avouant, M. Turgot et moi, notre embarras, nos doutes, ou plutôt notre mépris pour les sottises dont notre jeunesse avait été bercée, le nom de sophismes donné par les théologiens aux raisonnements par lesquels le socinien Crellius prouve que un et un et un font trois, nous faisait pâmer de rire[43]. »

Destiné à l’état ecclésiastique par sa famille, Turgot ne s’en était pas senti la vocation. Il l’avait écrit à son père, qui s’était rendu à ses raisons. Mais ses camarades, les abbés de Boisgelin, de Cicé, de Brienne, de Véry, l’en avaient fortement blâmé.

« Nous sommes unanimes à penser, lui avaient-ils dit, que tu veux faire une action tout à fait contraire à ton intérêt et au grand sens qui te distingue. Tu es un cadet de Normandie, et conséquemment tu es pauvre. La magistrature exige une certaine aisance sans laquelle elle perd même de sa considération, et ne peut obtenir aucun avancement. Ton père a joui d’une grande renommée ; tes parents ont du crédit, et en ne sortant point de la carrière où ils t’ont placé, tu es assuré d’avoir d’excellentes abbayes et d’être évêque de bonne heure. Il sera même facile à ta famille de te procurer un évêché du Languedoc, de Provence ou de Bretagne. Alors tu pourras réaliser tes beaux rêves d’administration, et sans cesser d’être homme d’Église, tu seras homme d’État à ton loisir, tu pourras faire toute sorte de bien à tes administrés. Jette les yeux sur cette perspective. Vois qu’il ne tient qu’à toi de te rendre très utile à ton pays, d’acquérir une haute réputation, et peut-être de te frayer le chemin au ministère. Au lieu que si toi-même tu te fermes la porte, si tu romps la planche qui est sous tes pieds, tu seras borné à juger des procès ; tu faneras, tu épuiseras, à discuter de petites affaires privées, ton génie propre aux plus importantes affaires publiques. »

Turgot avait répondu : « Mes chers amis, je suis extrêmement touché du zèle que vous me témoignez, et plus ému que je ne puis l’exprimer du sentiment qui le dicte. Il y a beaucoup de vrai dans vos observations. Prenez pour vous le conseil que vous me donnez, puisque vous pouvez le suivre. Quoique je vous aime, je ne conçois pas entièrement comment vous êtes faits. Quant à moi, il m’est impossible de me dévouer à porter toute ma vie un masque sur le visage[44]. »

C’est ainsi que Turgot avait quitté l’habit ecclésiastique. Seul, de tous ses amis, il avait préféré aux séductions de la richesse, des honneurs, d’une ambition légitime même, le soin de sa dignité et le respect de sa conscience. Il est hors de doute que Turgot fut croyant dans ses jeunes années. Il le fut même assez tard. Il n’y a aucune raison de penser qu’il n’ait pas écrit sincèrement ses deux discours en Sorbonne. Il avait alors vingt-trois ans. Il s’y montre chrétien convaincu. Il parle avec respect des livres saints, du déluge, de la confusion des langues, du passage de la mer Rouge, etc… Mais déjà il s’efforce d’accorder la raison avec la foi. Il discute, avec les abbés de Brienne et Morellet, la question de la tolérance. C’est aussi à cette période de sa vie que se rapporte sa conversation avec ses condisciples, et la lettre qu’il écrivit à son père pour obtenir la permission de ne pas entrer dans les ordres (1750). Sa lettre à Mme de Graffigny est tout entière celle d’un rationaliste pur. Il n’y est plus question de surnaturel et de miracles, mais seulement de la Providence et des lois de la nature, de la religion naturelle (1751). Ses rapports avec les philosophes avaient commencé dès la Sorbonne, et l’indépendance de sa pensée s’était peu à peu aguerrie au milieu d’eux. Il écrivit bientôt pour l’Encyclopédie. Il fit la connaissance de Voltaire et devint son ami (1760). D’Alembert, annonçant sa visite prochaine à Ferney, écrivait à Voltaire : « M. Turgot, plein de philosophie, de lumières et de connaissances, est fort de mes amis ; il veut aller vous voir en bonne fortune, car, propter metum Judæorum, il ne faut pas qu’il s’en vante trop, ni vous non plus[45]. » On ne s’étonnera point que Turgot ait approuvé la suppression de l’ordre des Jésuites[46]. Du reste, il ne saurait être confondu avec Voltaire et les autres philosophes de l’époque. Il haïssait l’esprit de secte, il avait une manière sérieuse et grave de penser sur toutes choses. Sincèrement incrédule, voici en quels termes il s’exprime sur la Bible à propos d’un commentaire dont lui avait parlé Condorcet : « Ce serait une chose intéressante qu’un pareil commentaire ; mais je le voudrais fait sans passion, et de façon à tirer aussi du texte tout ce qu’on peut en tirer d’utile, comme monument historique, précieux à beaucoup d’égards. L’envie d’y trouver des absurdités et des ridicules, qui quelquefois n’y sont pas, diminue l’effet des absurdités qui y sont réellement, en assez grand nombre pour qu’on n’en cherche pas plus qu’il y en a[47]. » (1772) Turgot garda jusqu’à la mort les mêmes sentiments. Sa sœur Mme de Saint-Aignan était « dévote, mais d’une dévotion douce et éclairée. Au moment où elle vit son frère en danger, on lui proposa de porter les sacrements à M. Turgot qui n’en avait pas paru jusque-là fort occupé. Elle répondit : ‘S’il n’avait pas toute sa tête, je prendrais sur moi d’agir avec lui selon mes principes ; mais puisqu’il a conservé sa raison, je n’ai pas de conseils à lui donner.’ » [48]

Turgot était philosophe comme sa sœur était dévote. Il n’attaqua jamais la religion. Il ne renia point ses anciens condisciples de la Sorbonne. Il s’efforça, dans son Intendance, de gagner les curés à sa cause et de faire tourner l’influence qu’ils exerçaient dans les campagnes au profit de son administration. Il ménagea le clergé. Il sembla même croire qu’il était possible de l’associer à ses plans de réformes. Nous verrons combien il se trompait.

La théologie l’avait conduit à la métaphysique. Il s’en occupa avec la constance qu’il apportait en toutes choses. Il prit la peine de réfuter le système de Berkeley[49]. Il écrivit pour l’Encyclopédie l’article Existence[50].

Bien qu’il ait subi l’influence évidente de la philosophie de Locke[51], il se rattacha fortement à la tradition cartésienne, et il a pu être réclamé par les spiritualistes modernes comme un de leurs précurseurs. Ajoutons que de leur côté les positivistes ont avec raison trouvé dans son deuxième discours de Sorbonne le germe d’une des idées principales d’Auguste Comte : la succession dans l’ordre des temps de trois grands systèmes pour l’explication de toutes choses : la religion, la philosophie, la science[52].

Turgot eut le respect de toutes les opinions. À peine échappé de la Sorbonne, il écrivit sur la tolérance des lettres remarquables, et un petit ouvrage très ferme : le Conciliateur. Il reconnaissait au clergé le droit de repousser « par toute la puissance ecclésiastique les erreurs qu’il désapprouve » ; mais il réclamait en même temps le droit des citoyens à jouir de la tolérance civile pour leurs opinions religieuses, et il n’admettait pas que l’État intervînt dans les querelles de foi et de dogme[53]. Nous reviendrons sur cet important sujet[54].

Bien qu’il n’ait écrit précisément aucun ouvrage d’éducation ou de morale, il avait sur ces matières des opinions très nettes et très arrêtées.

Ce qu’il a dit de l’instruction du premier âge est encore en grande partie malheureusement vrai de nos jours.

« On nous apprend tout à rebours de la nature. Voyez le rudiment : on commence par vouloir fourrer dans la tête des enfants une foule d’idées les plus abstraites. Eux que la nature tout entière appelle à elle par tous les objets, on les enchaîne dans une place ; on les occupe de mots qui ne peuvent leur offrir aucun sens, puisque le sens des mots ne peut se présenter qu’avec les idées, et puisque ces idées ne sont venues que par degrés, en partant des objets sensibles. Mais encore on veut qu’ils les acquièrent sans avoir les secours que nous avons eus, nous que l’âge et l’expérience ont formés. On tient leur imagination captive ; on leur dérobe la vue des objets par laquelle la nature donne aux sauvages les premières notions de toutes les choses, de toutes les sciences même, de l’astronomie, de la géométrie, des commencements de l’histoire naturelle.

« Un homme, après une très longue éducation, ignore le cours des saisons, ne sait pas s’orienter, ne connaît ni les animaux, ni les plantes les plus communes. Nous n’avons point le coup d’œil de la nature[55]. »

On voit que le rudiment des Jésuites de Louis-le-Grand lui avait laissé de mauvais souvenirs. Il n’aimait pas davantage les amplifications de rhétorique auxquelles on condamnait les jeunes gens de son temps. Aujourd’hui même n’en abuse-t-on pas ?

« Rien n’est plus propre, disait-il, à fausser l’esprit et même à détruire la vérité du caractère ; un cœur honnête ne s’échauffe pas à froid. L’éloquence est un art sérieux, et qui ne joue point un personnage… On n’est point éloquent lorsqu’on n’a rien à dire[56]. »

Il faut voir sur quel ton, et avec quelle élévation de pensée, dans une de ses lettres à Condorcet[57], il réfute la doctrine d’Helvétius et établit que la morale est fondée sur la justice. Il faut lire aussi, dans sa lettre à Mme de Graffigny[58], avec quelle sévérité il juge les travers et les vices de la société de son temps. En rappelant ses contemporains à l’observation des lois de la nature et du devoir, il a devancé Jean-Jacques Rousseau, et dix ans avant lui, il a résumé dans quelques pages ce qu’il y a de meilleur dans l’Émile[59]. Aujourd’hui encore, il n’y a presque rien à ajouter à ce qu’il pensait de l’éducation des enfants, du mariage et des égards réciproques que l’on se doit entre époux.

Il va sans dire qu’il avait étudié l’histoire, et d’abord il était allé comme d’instinct aux problèmes les plus élevés de la science historique. Tout le monde connaît ces discours de Sorbonne[60] qui offrent la première exposition raisonnée et suivie qu’on ait donnée de la théorie du progrès, ce dogme populaire des peuples modernes. Il avait un instant formé le projet de refaire dans un esprit nouveau, et avec une autre méthode que Bossuet, le discours sur l’histoire universelle. Nous avons le plan et quelques fragments de l’œuvre qu’il méditait[61]. Nous possédons également, en partie du moins, le plan d’un grand ouvrage de géographie politique[62] qu’il avait rédigé, sur la demande d’un de ses condisciples décidé à entreprendre ce travail. Celui-ci recula devant un tel sujet, effrayé de l’étendue que Turgot aurait voulu lui donner.

À son entrée dans le monde, Turgot avait étudié le droit. Mais il ne l’avait pas appris seulement dans les livres[63]. Comme substitut du procureur général, comme conseiller du Parlement, puis comme maître des requêtes, et enfin comme intendant, il avait dû mettre le droit en pratique, instruire des procès, trancher des différends, régler dans leurs moindres détails les affaires les plus compliquées. L’étude des codes n’avait point desséché son âme. Il n’avait point adopté comme évangile le texte d’une législation, tantôt puérile et tracassière, tantôt odieuse et barbare, rarement conforme à la justice ou même aux mœurs de l’époque. Il s’efforçait de suivre en tout l’équité.

« Forcé de juger une de ces causes, dit Condorcet, où la lettre de la loi semblait contraire au droit naturel, dont il reconnaissait la supériorité sur toutes les lois, il crut devoir le prendre pour guide de son opinion. » Il faisait les fonctions de rapporteur. Les conclusions de son rapport furent repoussées comme contraires à la loi écrite. Mais, quelques jours après, il eut la satisfaction de voir les deux parties venir à lui pour adopter une transaction conforme à ces mêmes conclusions. On préférait sa sentence à celle des juges[64].

Il entendait le droit en philosophe plutôt qu’en juriste. Il entendait la politique en législateur plutôt qu’en administrateur. Il était vivement frappé de l’énormité des abus et de la nécessité de les réformer. Peut-être n’y a-t-il pas de question importante, relative à la constitution de l’État et à l’organisation de la société, à laquelle il n’ait pensé longuement, et sur laquelle il ne soit parvenu à se former une opinion raisonnée. Nous aurons l’occasion de revenir sur cette partie capitale de l’œuvre de Turgot ; elle ne saurait être traitée avec fruit qu’après l’étude de son ministère[65]. Rappelons seulement qu’il appartenait à une famille dévouée dès l’origine à la monarchie, et qu’il avait été dès sa jeunesse royaliste convaincu. Une anecdote rapportée par Mme du Hausset mérite d’être citée à ce sujet :

« Un jour que j’étais à Paris, dit-elle, j’allai diner chez le docteur Quesnay, qui s’y trouvait aussi : il avait assez de monde, contre son ordinaire, et entre autres un jeune maître des requêtes, d’une belle figure, qui portait un nom de terre que je ne me rappelle pas [de Laulne], mais qui était fils du prévôt des marchands Turgot. On parla beaucoup d’administration, ce qui d’abord ne m’amusa pas ; ensuite il fut question de l’amour des Français pour leur Roi ; M. Turgot prit la parole et dit : ‘Cet amour n’est point aveugle, c’est un sentiment profond et un souvenir confus de grands bienfaits. La Nation, et je dirai plus, l’Europe et l’Humanité doivent à un roi de France (j’ai oublié le nom) la liberté ; il a établi les communes, et donné à une multitude immense d’hommes une existence civile. Je sais qu’on peut dire avec raison qu’il a suivi son intérêt en les affranchissant, qu’ils lui ont payé des redevances, et qu’enfin il a voulu par là affaiblir la puissance des grands et de la noblesse ; mais qu’en résulte-t-il ? Que cette opération est à la fois utile, politique et humaine.’ Des rois en général on passa à Louis XV, et le même M. Turgot dit que ce règne serait à jamais célèbre pour l’avancement des sciences, le progrès des lumières et de la philosophie. Il ajouta qu’il manquait à Louis XV ce que Louis XIV avait de trop : une grande opinion de lui-même ; qu’il était instruit, et que personne ne connaissait mieux que lui la topographie de la France ; qu’au conseil son avis était toujours le plus juste ; qu’il était fâcheux qu’il n’eût pas plus de confiance en lui-même, ou ne plaçât pas sa confiance dans un premier Ministre approuvé par la Nation. Tout le monde fut de son avis. Je priai M. Quesnay d’écrire ce qu’avait dit le jeune Turgot, et je le montrai à Madame [de Pompadour]. Elle fit à ce sujet l’éloge de ce maître des requêtes et en parla au Roi. Il dit : ‘C’est une bonne race’.[66] »

Ce récit est curieux et instructif à divers titres. Turgot louant Louis XV ! l’éloge de Turgot fait par Mme de Pompadour à Louis XV ! voilà d’étranges associations de noms et d’idées. Retenons seulement deux points : le dévouement avéré des Turgot au roi, affirmé par ce mot du roi lui-même : « C’est une bonne race. » [67] On peut s’en rapporter à Louis XV. Il connaissait les familles de sa noblesse[68]. Constatons en même temps le respect de Turgot pour l’autorité royale. Il en donna des preuves manifestes. Il « méprisait le Parlement, pour sa mesquine opposition » autant que pour « ses préjugés, sa haine contre les philosophes, et son ignorance »[69]. En 1753, il refusa de s’associer à sa résistance et à son refus de rendre la justice. Il fit partie de la Chambre royale qui remplaça pendant quelque temps les magistrats exilés. Dès que le roi eut interdit l’Encyclopédie, il cessa d’y écrire (1756)[70].

Cependant la foi monarchique de Turgot était une foi raisonnée. Elle s’appuyait sur des témoignages historiques. Ajoutons qu’elle n’était pas entièrement pure de tout alliage. Turgot, à défaut d’un bon roi, se serait contenté d’un bon ministre, d’un ministre « approuvé par la nation ». La nation dans sa pensée comptait donc, et si elle devait être appelée à approuver, c’est qu’elle avait à ses yeux le droit d’être consultée. Le royaliste Turgot était donc bien près de devenir sans le savoir un pur constitutionnel. Nous verrons, en effet, que ses idées politiques subirent avec le temps quelques modifications.

En 1774, Turgot, par ses réflexions, ses écrits, ses travaux administratifs, son expérience et sa sagesse précoce, avait les droits les plus incontestables à diriger les affaires publiques.

Il s’était trouvé aux prises dans son Intendance[71] avec toutes les difficultés que créaient à l’ancien régime une foule de lois ou d’usages détestables, et la nécessité d’y porter des remèdes partiels, sans employer le seul et unique remède décisif, qui était une réforme générale de l’État. Il s’était efforcé d’améliorer la répartition de la taille[72], ne pouvant changer le système de l’impôt ; d’adoucir la corvée[73], ne pouvant la supprimer. Il s’était ingénié à rendre moins injuste le recrutement de la milice[74], moins onéreux le régime des octrois[75]. Il avait, pendant une affreuse disette[76], soulagé la misère d’une foule d’indigents, tout en gémissant de ne pouvoir atteindre la cause même de leur misère, c’est-à-dire l’écrasante inégalité des charges publiques et les mille entraves dont souffrait l’activité naturelle de la nation.

Politique, administration, finances, industrie, commerce, il n’avait dans ses études rien négligé de ce qui peut enseigner l’art d’être utile à ses semblables ; il n’avait cessé dans ses écrits, dans son Intendance, de mettre cet art difficile en pratique. Il avait rédigé pour l’Encyclopédie l’article Fondation[77], destiné à combattre les donations perpétuelles et incommutables qui enchaînent la volonté des générations futures, alors même que le vœu du testateur demeure sans objet ou fait obstacle à l’intérêt général. Il avait réclamé en toute occasion la liberté industrielle[78]. Il avait cherché à éclaircir les principes qui doivent fixer la législation difficile de la propriété des mines et des carrières[79]. Il avait plaidé avec éloquence auprès de l’abbé Terray la cause de la liberté du commerce des grains[80]. Il s’était énergiquement prononcé en faveur de la liberté du commerce avec les colonies[81]. Il avait contribué de son mieux à éclairer l’opinion publique sur cette grave question de la liberté commerciale en donnant à l’Encyclopédie l’article Foires et Marchés[82], en traduisant le pamphlet de Josias Tucker intitulé : Questions importantes sur le commerce[83], mais surtout en appliquant au commerce les données d’une science nouvelle : l’Économie politique.

C’est principalement comme économiste, en effet, que Turgot laissera un nom dans l’Histoire. La plupart de ses ouvrages se rapportent à un objet unique : rechercher l’origine de la richesse, trouver les moyens de l’augmenter, de la distribuer équitablement, et en même temps de rendre les hommes meilleurs et plus heureux. De ses opinions en économie politique découlent tous les principes qui l’ont guidé dans ses opérations administratives. Elles expliquent à la fois l’admirable unité logique de tous ses actes comme intendant ou comme ministre, et aussi les quelques erreurs qu’il a pu commettre. Vauban, Boisguilbert, avaient deviné l’économie politique ; Quesnay et Gournay l’avaient ébauchée ; Turgot l’organisa. Dès la Sorbonne sa lettre à de Cicé sur le papier monnaie[84] révélait en lui l’économiste. Ses mémoires sur les valeurs et monnaies[85] et sur les prêts d’argent[86], mais surtout ses réflexions sur la formation et la distribution de la richesse[87], admirable traité qui est resté classique, nous montrent son génie parvenu à sa robuste et virile maturité. Neuf ans avant Adam Smith, il avait eu l’honneur d’élever définitivement l’économie politique au rang de science positive. Il peut en être considéré comme le fondateur.

Il avait, avec quelques travers, toutes les qualités d’esprit qui conviennent à l’économiste. Il avait le goût des détails, il aimait l’exactitude. « J’aime l’exactitude », écrivait-il à Condorcet, et il ajoutait modestement, « bien qu’elle soit le sublime des sots[88]. » Comme il « s’était élevé tout seul »[89], suivant l’expression de Morellet, et qu’à la maison paternelle il avait d’abord vécu dans une sorte d’isolement, il avait de bonne heure pris l’habitude de la méditation et de la réflexion. Il éprouvait aussi une certaine peine à débrouiller et à éclaircir ses idées. « Lorsqu’il se mettait au travail, lorsqu’il était question d’écrire et de faire, dit Morellet, il était lent et musard. Il perdait du temps à arranger son bureau, à tailler ses plumes, non pas qu’il ne pensât profondément, en se laissant aller à ces niaiseries, mais à penser seulement, son travail n’avançait pas[90]. » À force de creuser ses idées, il était devenu difficile jusqu’à la minutie, parce qu’il voulait donner à tout un degré de perfection tel qu’il le concevait. « Il cherchait à corriger, dit Dupont de Nemours, là où les autres ne voyaient point de défaut… Il se plaisait à retoucher sans cesse l’expression de sa pensée. Il ne s’en lassait jamais, plus sévère encore pour lui-même que pour ses amis[91]. » Aussi écrivait-il comme il parlait, avec une sorte de peine. La rédaction d’une simple minute de lettre était laborieuse pour lui. L’une d’elle, conservée aux archives de Limoges, est toute remplie de ratures et de surcharges[92]. Peut-être est-ce pour vaincre cette paresse naturelle, qu’il recherchait, avant de se mettre au travail, l’excitation physique produite par un bon repas. Il ne travaillait bien, dit-on, que lorsqu’il avait largement dîné[93].

Ce sont là des minuties. Par la réflexion et la méditation, sa raison s’était formée, mûrie, fortifiée. Son esprit, se complaisant aux recherches patientes, aux analyses rigoureuses, avait gagné en exactitude, en étendue, en profondeur. Il s’était nourri d’une foule de notions qu’il s’était assimilées pleinement, cherchant partout son bien et en composant sa substance. « Les caractères dominants de cet esprit que j’admirais, dit Morellet, étaient : la pénétration, qui fait saisir les rapports les plus justes entre les idées, et l’étendue, qui en lie un grand nombre en un corps de système[94]. » — « Il paraissait minutieux, dit Condorcet, et c’était parce qu’il avait tout embrassé dans de vastes combinaisons, que tout était devenu important à ses yeux par des liaisons que lui seul avait su apercevoir[95]. » — « Peu de ministres, dit Montyon, ont eu des idées plus vastes, des conceptions aussi hardies. Son esprit tenait de la nature du génie ; il apercevait toutes les affaires sous les plus grands rapports, en sondant les éléments, en pénétrant l’essence[96]. »

Sans cesse replié sur lui-même, pensant pour lui tout en pensant aux autres et au bonheur de l’humanité, Turgot n’avait peut-être pas assez éprouvé le besoin de classer des idées qu’il comprenait très nettement lui-même. Il s’était plus occupé de chercher la vérité que d’en présenter une exposition claire, ordonnée et méthodique. « La clarté n’était pas son mérite, dit Morellet. Quoiqu’il ne fût pas véritablement obscur, il n’avait pas les formes assez précises ni assez propres à l’instruction ; souvent un trop grand circuit, trop de développements nuisaient à ses explications. » Je n’ai pas trouvé non plus qu’il rangeât toujours les idées dans leur ordre le plus naturel, ni qu’il en suivit toujours la gradation, dont la force de son intelligence lui permettait de se passer[97]. Toutefois, ces défauts, graves chez un écrivain proprement dit, sont d’une importance secondaire chez un penseur ou un homme d’État.

On ne s’étonnera point qu’avec une intelligence si robuste, des jugements si fortement motivés pour lui-même, des idées si intimes et si personnelles, Turgot ait eu d’inébranlables convictions et une confiance parfois exagérée en ses propres théories. On ne s’étonnera pas davantage, qu’habitué à penser, à juger, à raisonner par lui-même, il ait eu peu de souci des opinions d’autrui, du mépris même pour les opinions du vulgaire, que, par conséquent, il ait été porté moins que personne à entrer dans l’esprit des autres, à les étudier, à les connaître, à les ménager. C’est ce que des observateurs superficiels prendraient aisément pour de l’orgueil. Il tenait d’ailleurs de son tempérament et de sa race une certaine rudesse de formes qui pouvait aussi tromper.

De là certains reproches adressés fréquemment à Turgot par ses contemporains, et sur lesquels il est bon de s’expliquer. Citons en premier lieu les témoignages qui lui sont le plus défavorables.

Voici d’abord son portrait d’après un pamphlet du temps, œuvre de Monsieur, frère du Roi (plus tard Louis XVIII), un de ses ennemis les plus acharnés :

« Il y avait en France un homme gauche, épais, lourd, né avec plus de rudesse que de caractère, plus d’entêtement que de fermeté, d’impétuosité que de tact, charlatan d’administration ainsi que de vertu, fait pour décrier l’une, pour dégoûter de l’autre ; du reste, sauvage par amour-propre, timide par orgueil, aussi étranger aux hommes qu’il n’avait jamais connus, qu’à la chose publique qu’il avait toujours mal aperçue. Il s’appelait Turgot[98]. »

D’Allonville, qui n’est pas un ami de Turgot non plus, tant s’en faut, reprend sous une autre forme les mêmes accusations.

« Turgot, dit-il, fut un philosophe, un savant, un homme de bien ; mais, nourri d’une invincible vanité théoricienne, il se montre dur et faible, présomptueux et sans connaissance du cœur humain… [Il fut bientôt] environné d’ennemis, dont l’âpreté de son caractère accroissait journellement le nombre… Il ne recevait qu’avec dédain, qu’avec mépris, ceux qui lui faisaient quelque représentation. [Il était] entêté parce qu’il était vertueux, médiocre parce qu’il était entêté ; totalement étranger à la connaissance des hommes…, etc.[99] »

Montyon décrit en ces termes sa manière de discuter : « Souvent [il] se refusait à la discussion… Son silence avait une expression de dédain : on entrevoyait qu’il ne répondait point à l’objection, parce qu’il estimait qu’elle ne méritait pas de réponse et qu’on n’était pas à la hauteur de ses conceptions[100]. Lorsqu’il défendait ses principes, c’était avec une aigreur offensante, et il attaquait le contradicteur plus que l’argument[101].

Besenval, non moins sévère pour Turgot que Montyon, l’appelle « un philosophe arrogant ». Il parle de sa « dureté », du « laconisme » et du « farouche de ses réponses »[102].

Voici encore, d’après Montyon, comment Turgot considérait les hommes : « Aux yeux de M. Turgot, toute l’espèce humaine était divisée en trois classes : la première, qui en composait la masse et presque la totalité, était formée de tous ceux qui ne s’occupaient point de spéculations économiques ; il n’y voyait que le résidu de la société, et lors même qu’il s’y trouvait des esprits ou des talents d’un ordre supérieur, il n’y donnait que peu d’attention, parce qu’il n’apercevait en eux qu’un mérite secondaire et hétérogène à l’objet de ses méditations. Les contradicteurs de ses opinions, qui formaient la seconde classe, lui paraissaient ou des hommes stupides ou des esprits faux ; il était même assez ordinaire qu’il leur refusât la probité et la bonne foi ; et c’était dans leur perversité qu’il croyait trouver la cause de leur dissentiment. La troisième classe, très peu nombreuse et à ses yeux la classe d’élite, était composée de ses sectateurs ; ils lui paraissaient des êtres supérieurs en intelligence et en morale ; il les croyait capables de tout, leur confiait les fonctions auxquelles ils étaient le moins propres, et si quelquefois il a eu sujet de se plaindre de leur infidélité, leur croyance l’a disposé à l’indulgence, parce qu’il portait, en administration, la superstition et le fanatisme qu’il reprochait aux sectes religieuses[103]. » Tout ce développement de Montyon tend clairement à prouver que Turgot ne connaissait nullement les hommes. Évidemment exagérées, ces accusations proférées contre Turgot par des ennemis plus ou moins déclarés contiennent pourtant quelque chose de vrai. D’autres témoignages d’ailleurs, moins suspects, les confirment en partie.

Marmontel, qui se fait l’écho des attaques dont Turgot fut l’objet sans les réfuter très chaudement, dit qu’on lui trouvait de la « roideur, l’orgueil de Lucifer, et dans sa présomption le plus inflexible entêtement »[104].

Le marquis de Mirabeau (l’ami des hommes) qui ne trouvait pas Turgot assez étroitement économiste, et lui reprochait des liaisons avec les administrateurs et les philosophes, mais savait au besoin lui rendre justice, parle de sa manière « opiniâtre et dédaigneuse » de conduire ses plans de finance[105].

Dans les Mémoires du duc d’Aiguillon, que l’abbé Soulavie rédigea d’après des notes, des extraits et des réflexions du comte de Mirabeau (l’orateur), Turgot est accusé de « ne connaître les hommes que dans les livres »[106].

Malesherbes a reproduit la même appréciation dans les mêmes termes. Il a dit de Turgot et de lui-même : « Nous ne connaissons les hommes que par les livres[107]. »

Laharpe, un de ses partisans, avoue qu’il y avait peut-être dans son caractère une sorte de roideur[108]. Il ajoute que cette roideur « nuisait au bien qu’il voulait effectuer ». « Il eût voulu mener les affaires et les hommes par l’évidence et la conviction ; mais il lui arrivait de manquer les affaires et de révolter les hommes, tandis qu’en cédant sur de petites choses, et ménageant de petites vanités, il eût pu parvenir à son but. » — « Terray fait bien le mal », disait-on plus tard, « Turgot fait mal le bien. »

Toutes les critiques mentionnées plus haut se ramènent à deux principales, qui ont entre elles des rapports étroits : 1° orgueil, présomption, roideur, dédain de l’opinion d’autrui et de l’opinion publique ; 2° ignorance du cœur humain, des passions et des vanités humaines, inexpérience des hommes.

Les panégyristes de Turgot, Condorcet et Dupont de Nemours, connaissaient ces critiques ; ils se sont efforcés d’en justifier leur ami ; mais ils laissent eux-mêmes échapper des aveux involontaires qu’il est bon de retenir.

« Tous les sentiments de M. Turgot, dit Condorcet, étaient une suite de ses opinions… Sa haine était franche et irréconciliable ; il prétendait même que les honnêtes gens étaient les seuls qui ne se réconciliassent jamais, et que les fripons savaient nuire ou se venger, mais ne savaient point haïr… On le croyait susceptible de prévention parce qu’il ne jugeait que d’après lui-même, et que l’opinion commune n’avait sur lui aucun empire. On lui croyait de l’orgueil, parce qu’il ne cachait ni le sentiment de sa force, ni la conviction ferme de ses opinions, et que, sachant combien elles étaient liées entre elles, il ne voulait ni les abandonner dans la conversation, ni en défendre séparément quelque partie isolée… [109] » Et Dupont de Nemours : « N’aimant à développer ses pensées, et n’y réussissant bien qu’avec ses amis intimes, il n’y avait qu’eux qui lui rendissent justice. Tandis qu’ils adoraient sa bonté, sa douceur, sa raison lumineuse, son intéressante sensibilité, il paraissait froid et sévère au reste des hommes. Ceux-ci, par conséquent, se contenaient eux-mêmes ou se masquaient avec lui. Il en avait plus de peine à les connaître ; il perdait l’avantage d’en être connu ; et cette gêne réciproque a dû lui nuire plus d’une fois[110]. »

Ainsi, Condorcet attribue à la fermeté de ses convictions le ton tranchant de ses paroles et son orgueil apparent ; Dupont de Nemours, avouant qu’il avait quelque peine à connaître les hommes, n’est pas éloigné de penser que son ignorance et son inexpérience à cet égard étaient surtout la suite de sa timidité et de sa réserve naturelle. Il y a certainement beaucoup de vrai dans ces explications. Il y en a plus encore peut-être dans cette appréciation nette et impartiale de Sénac de Meilhan :

« Il ne savait point composer avec les faiblesses des hommes et encore moins avec le vice. Incapable d’art et de ménagement, il allait à son but et n’avait pas assez d’égards pour l’amour-propre. M. Turgot agissait comme un chirurgien qui opère sur les cadavres, et ne songeait pas qu’il opérait sur des êtres sensibles. Il ne voyait que les choses, ne s’occupait point assez des personnes ; cette apparente dureté avait pour principe la pureté de son âme, qui lui peignait les hommes comme animés d’un égal désir du bien public, ou comme des fripons qui ne méritaient aucun ménagement[111]. »

Sénac de Meilhan nous paraît avoir bien caractérisé Turgot.

C’était, comme l’a dit plaisamment l’abbé Bandeau, « un instrument d’une trempe excellente, mais qui n’avait pas de manche[112]. » Il n’était pas maniable, se rendait difficilement à l’avis d’autrui, n’admettait pas de transaction sur les principes.

Sénac de Meilhan comprit exactement aussi, ce nous semble, quel était « le principe » de cette dureté apparente. Elle avait sa source dans l’opinion que Turgot s’était formée des hommes. Les uns étaient bons et excellents à ses yeux ; les autres étaient des fripons qui ne méritaient « aucun ménagement ». C’est que Turgot appréciait les hommes en bloc pour ainsi dire et tout d’un trait d’après leurs opinions. C’est qu’il les jugeait d’après lui-même, d’après sa lumineuse et vaste intelligence. Comme la toute-puissance de la raison lui semblait irrésistible, il n’admettait pas qu’on se dérobât à son empire. Comme il croyait fermement à l’évidence de la vérité, et qu’il pensait posséder, sinon la vérité pure, au moins un bon nombre de vérités partielles, il ne pouvait comprendre qu’on refusât de se rendre à ses avis motivés et à ses démonstrations, ou aux enseignements de la science économique. Celui qui ne se laissait pas convaincre ne lui paraissait pas sincère. Il fallait choisir : être avec lui ou contre lui. Combien furent avec lui ? À une époque éprise de grâce et d’esprit, de frivolité et de galanterie, passionnément attachée aux règles d’une exquise et futile politesse, la vertu sévère d’un Turgot n’était point de celles qu’on pût comprendre aisément.

On aurait grand tort, cependant, de se représenter Turgot comme un esprit farouche, comme un logicien rigide, perdu dans l’algèbre de ses calculs. Ce savant, ce philosophe, cet intendant sévère était doué d’une extrême sensibilité. Il la tenait, semble-t-il, de son père, le prévôt des marchands de Paris. Celui-ci, à ses débuts dans la magistrature, avait voulu appartenir à la deuxième chambre des requêtes du Palais, parce que cette chambre était exemptée du service de la tournelle, c’est-à-dire qu’elle ne jugeait pas au criminel[113]. Turgot n’était pas moins sensible que son père. L’anatomie est peut-être la seule science dont il n’ait pris qu’une notion générale. Il lui était impossible d’assister à une démonstration anatomique, et la description seule d’une opération chirurgicale le faisait souffrir[114].

La musique ne lui était nullement indifférente[115]. En 1753, lorsque les Italiens reparurent à Paris, Turgot était au nombre de leurs partisans les plus zélés, et on pouvait le voir au spectacle des bouffons (comme on appelait alors l’opéra italien) assis dans le fameux coin de la reine à côté de Diderot, d’Alembert, d’Holbach, Helvétius, Rousseau et autres enthousiastes de la musique italienne[116].

Sous une apparence ordinairement austère, Turgot cachait une âme délicate et passionnée. Sa mère avait été froide pour lui. Il s’était élevé tout seul jusqu’au jour où on l’avait enfermé comme pensionnaire au collège des Jésuites de Louis-le-Grand. Il semble s’être souvenu plus tard avec amertume de la contrainte et de l’ennui de son enfance. « Un article de notre éducation qui me paraît mauvais et ridicule, dit-il quelque part, est notre sévérité à l’égard de ces pauvres enfants… Ils font une sottise, nous les reprenons comme si elle était bien importante. Il y en a une multitude dont ils se corrigeront par l’âge seul, mais on n’examine point cela ; on veut que son fils soit bien élevé, et on l’accable de petites règles de civilité souvent frivoles qui ne peuvent que le gêner, puisqu’il n’en sait pas les raisons. On veut qu’un enfant soit grave, on met sa sagesse à ne pas courir, on craint à chaque instant qu’il ne tombe. Qu’arrive-t-il ? On l’ennuie et on l’affaiblit… On rougit de ses enfants, on les regarde comme un embarras, on les éloigne de soi, on les envoie dans quelque collège ou au couvent pour en entendre parler le moins qu’on peut. »

Et ailleurs : « Que je veux de mal à Montaigne d’avoir en quelques endroits blâmé les caresses que les mères font aux enfants[117] ! » Regret indirect d’un bonheur qu’il avait mal goûté, et qu’il n’en appréciait que mieux.

L’internat imposé à Turgot dès l’âge de huit ans et l’isolement achevèrent de lui inspirer une réserve craintive. Son cœur d’enfant, naturellement sensible et tendre, fut privé de toute expansion. Mais il reporta sur ses condisciples, sur ses maîtres, sur des êtres de raison comme ses études et ses propres conceptions, une partie de l’amour sans objet dont son âme était pleine. Il se passionna pour la justice et la vérité, pour la cause du bien public et celle de l’humanité. Il eut de nombreux amis. Il en eut au collège ; il en eut en Sorbonne ; il en eut dans le monde ; il en eut dans son administration. Il en eut aussi parmi les femmes distinguées qui recevaient alors les philosophes, les gens de lettres et les artistes, et ce ne furent pas là ses moindres affections. Il y a même quelque analogie entre le culte respectueux qu’il voua à plusieurs d’entre elles et l’amour filial qu’il n’avait qu’imparfaitement connu dans son enfance.

S’il est vrai qu’un homme se déclare et se peint lui-même dans le choix de ses amis, nul peut-être n’est plus facile à connaître que Turgot. Il serait trop long de dresser la liste et de tracer le portrait des personnages, presque tous remarquables à divers titres, qui formaient autour de lui, en 1774, une phalange compacte et dévouée. Qu’il soit permis cependant de rappeler les noms et la physionomie des principaux d’entre eux.

Ses vieux professeurs du collège du Plessis vivaient encore : l’un, l’abbé Guérin, professeur de rhétorique modèle, excellent homme, qui faisait vivre de son travail sa mère et sa sœur ; l’autre, l’abbé Sigorgne, physicien distingué, alors exilé de Paris pour une chanson qu’il n’avait point faite, et qui fut plus tard pourvu d’une abbaye par le crédit de son ancien élève, tous deux aimant à répéter qu’ils se tenaient heureux d’être nés en un siècle où vivait M. Turgot[118].

Du collège du Plessis datait aussi l’amitié de Turgot pour l’abbé Bon, homme de talent et d’énergie, admirateur enthousiaste des écrits de Fénelon, aussi bien que des œuvres de Voltaire et de Rousseau. Un peu aigri par le malheur, il fut recueilli sur ses vieux jours dans la maison de Turgot, chez qui il mourut[119].

Turgot n’était pas moins attaché à plusieurs de ses camarades de la Sorbonne : Brienne, qui l’éblouissait par l’étalage de talents dont il se sentait en partie dépourvu lui-même, la vivacité, la finesse, la connaissance rapide des hommes et des choses, la facilité, l’entrain, l’assurance poussée jusqu’à la hardiesse[120] ; Boisgelin, qui lui ressemblait au contraire en bien des points, qui était tolérant, conciliant, charitable, habile administrateur[121] ; Cicé, homme d’esprit, comme lui actif, rempli de bonnes intentions et à qui il avait dédié l’un de ses premiers ouvrages : sa Lettre sur le papier-monnaie ; Véry, « homme d’affaires, de coup d’œil juste et fin[122] », qui l’appréciait mieux que personne[123] ; enfin, le bon Morellet, doué d’un caractère droit et ferme, d’une humeur enjouée, passionné pour l’économie politique, infatigable polémiste, bien que de style un peu rude, l’un de ses lieutenants les plus zélés, le plus véridique et le plus intéressant de ses biographes. Il avait écrit pour lui, ou plutôt pour le Dictionnaire du Commerce qu’il projetait, le remarquable article Valeurs et Monnaies[124] qui date de 1769.

Turgot avait aussi commencé de bonne heure à voir le monde. En 1750, à l’âge de vingt-trois ans, étant encore à la Sorbonne[125], il s’était fait présenter à Mme de Graffigny, femme romanesque et spirituelle qui en avait alors un peu plus de cinquante-cinq et recevait chez elle beaucoup de gens de lettres. Quoique fort jeune encore, il lui donnait des conseils sur ses ouvrages, et c’est ainsi qu’en 1751 il lui avait adressé sous forme de lettre des observations éloquentes et sensées sur son roman des Lettres Péruviennes[126]. Cependant notre critique en soutane quittait souvent le salon pour aller jouer au volant avec la nièce de Mme de Graffigny, grande fille de vingt-deux ans, que l’on appelait familièrement Minette, et qui se nommait réellement Mlle de Ligneville. C’était une belle Lorraine de noble et pauvre famille. Morellet s’étonne que de cette familiarité ne soit pas née entre les deux jeunes gens une véritable passion. Quelles que fussent les causes d’une si grande réserve, il était resté de cette liaison « une amitié tendre » entre l’un et l’autre. Mlle de Ligneville, devenue Mme Helvétius, ne cessa point d’être l’amie de Turgot, et devint celle de Morellet[127]. La philosophie matérialiste de son mari n’était pas du goût de Turgot, et paraît avoir détourné Mme Helvétius de la philosophie. Elle recevait pourtant les philosophes, et leur faisait avec une grâce piquante et originale les honneurs de son salon. Veuve en 1771, elle s’était retirée à Auteuil, où sa maison était toujours l’asile des libres-penseurs de ce temps. Turgot en était l’hôte assidu[128].

Il était encore l’un des fidèles de Mme Geoffrin, alors fort âgée, mais dont le salon, quoique ouvert depuis 1749, réunissait encore la meilleure société de Paris, savants et artistes, écrivains et grands seigneurs. On connaît l’étrange vieille dame dont soixante-quinze ans n’avaient pas détruit le charme, sa modestie un peu hautaine, sa bonté un peu sèche, son langage un peu bourgeois, son tact exquis, son horreur pour le bruit et le faste, ses mystères pour courir à la messe au sortir d’une société composée des plus illustres impies, son affection toute maternelle pour ses amis, sans cesse combattue par une terrible peur d’être compromise par eux, son esprit enfin et sa haute raison. On conçoit qu’une telle femme, en dépit de quelques travers, ait inspiré à Turgot comme à bien d’autres une solide et profonde amitié[129].

La plupart des amis que Turgot eut dans le monde, faisaient partie du cercle de Mme Geoffrin. C’étaient : d’Alembert, dont la franchise, l’indépendance, le désintéressement n’allaient pas sans une froideur apparente qui cachait, comme chez Turgot, un cœur ardent et naïf[130].

Mlle de Lespinasse, bizarre et charmant tyran de ce même d’Alembert, son docile ami. Spirituelle, vive, sensible à l’excès, elle apportait en toute chose la passion dont son âme débordait ; sa correspondance témoigne d’un culte enthousiaste pour les idées et les vertus de Turgot. C’est à elle que Turgot écrivit en 1770 une curieuse lettre sur l’abbé Galiani, que Morellet nous a conservée[131].

Condorcet, qu’il ne faut pas juger d’après son style d’académicien, et qui montrait dans ses écrits intimes un cœur généreux, un dévouement absolu à ses idées, une ardeur infatigable. Il était en correspondance active avec Turgot, et le voyait souvent à Paris[132].

Le marquis de Chastellux, un de ces grands seigneurs hommes de lettres comme il y en avait beaucoup alors, plus spirituel que la plupart d’entre eux, bien que d’une intelligence peu nette ; auteur d’un ouvrage de la Félicité publique, que Voltaire osa placer au-dessus de l’Esprit des Lois ; excellent ami d’ailleurs, bienveillant, droit, et d’une grande urbanité[133].

Suard, que sa douceur, sa modestie, sa pauvreté honnête et fière, son affection pour sa femme (mérite assez rare dans la haute société du XVIIIe siècle), rendaient intéressant et cher à tous ceux qui l’approchaient[134].

Mme de Boufflers, aimable et paradoxale, prétentieuse parfois, galante à ses heures, mais savante, éloquente et sensée. En 1761 Turgot était déjà assez lié avec elle pour lui présenter Morellet. Elle avait cinquante ans en 1774[135].

L’étude de l’Économie politique ne valut pas moins d’amis à Turgot. Au premier rang il faut citer ses deux maîtres : Quesnay et Gournay. Il avait connu l’un dès 1755, et était devenu un des membres les plus exacts des fameuses réunions de l’Entresol. Il fut surtout lié avec l’autre et l’accompagna dans plusieurs de ses voyages. Il estimait les vastes connaissances, la profondeur de vues, la franchise hardie et caustique du premier, la tolérance, la bonté, l’esprit libéral, la vertu et le désintéressement du second. Il avait perdu Gournay depuis 1759. Il vit s’éteindre Quesnay en 1774.

Depuis plusieurs années, il était devenu presque chef d’école à son tour, et il avait comme des disciples qui lui étaient fidèlement et fortement attachés.

De ce nombre étaient : l’abbé Baudeau, rédacteur des Éphémérides du citoyen, petit journal des économistes de ce temps, qui avait eu l’honneur de publier à plusieurs reprises des ouvrages de Turgot, et qui, devenu suspect sous le règne de Mme Dubarry et des Jésuites, avait été supprimé par le Triumvirat en 1772. Quoique un peu oublié aujourd’hui, cet ingénieux écrivain, qui ne manquait ni de fougue ni de caractère, a rendu de véritables services à la science économique du XVIIIe siècle et prêté un concours utile à Turgot dans sa lutte contre les préjugés[136].

Mais personne ne surpassa le zèle d’un autre ami et élève de Turgot, l’infatigable Dupont de Nemours. Physiocrate fanatique et inventeur du mot même de physiocrate, il fut toute sa vie en quête d’articles à rédiger, d’erreurs à réfuter, d’études à entreprendre, et gaspillant un peu partout son esprit et ses forces, il resta jusqu’à la fin de ses jours « un jeune homme de grande espérance », suivant l’expression de Turgot lui-même. Il n’en fut pas moins son principal et son plus utile collaborateur, avant de devenir son panégyriste et l’éditeur de ses œuvres. On peut lui reprocher cependant de n’avoir pas assez clairement discerné ses opinions personnelles de celles de son maître, et de lui avoir sans doute plus d’une fois prêté ses propres idées, sous forme d’explications et de commentaires[137].

À la secte économique se rattachent encore plusieurs amis de Turgot : l’avocat Letrosne[138], dont il distribua, dans son Intendance de Limoges, un ouvrage sur le commerce des grains ; Mercier de la Rivière[139], qui réfuta Galiani ; l’étrange Mme du Marchai[140], dont l’esprit supérieur plut à un autre ami de Turgot, le comte d’Angivillers[141], qui l’épousa ; la duchesse d’Enville[142], qui plus tard emmena Turgot chassé du ministère à son château de La Rocheguyon pour l’y distraire et l’y consoler.

Dans l’administration des finances, Turgot s’était lié avec Abeille[143], auteur d’un ouvrage alors estimé sur la liberté du commerce des grains ; avec Clicquot-Blervache[144], inspecteur général des manufactures qui publia de nombreux et utiles écrits relatifs au commerce ; avec de Vaines[145], qu’il avait connu à Limoges directeur des domaines et dont il avait apprécié le mérite ; avec l’intègre Trudaine[146], directeur des ponts et chaussées, et son fils Trudaine de Montigny[147], protecteur et ami des philosophes, moins sérieux que son père peut-être et moins habile administrateur, mais plus aimable, plus répandu dans le monde.

À cette liste déjà longue, il faudrait ajouter bien des noms encore, le savant abbé Bossut[148], Lavoisier, Malesherbes[149], Voltaire[150], qui avait reçu sa visite à Ferney en 1761 et professait pour lui une admiration respectueuse qui ne se démentit jamais.

Enfin, il n’est pas indifférent de rappeler que deux jeunes amis de Turgot : Cabanis[151] et Vergniaud[152], lui durent les moyens de se faire une place dans le monde, et d’acquérir tous deux la célébrité en des genres très différents. Il les avait remarqués l’un et l’autre dans son Intendance. Cabanis, fils d’un avocat et agriculteur de Brives, cherchait encore sa voie ; il n’avait que dix-sept ans alors. Vergniaud, d’une famille peu aisée de Limoges, était plus jeune, il n’avait que quinze ans. Turgot l’avait fait entrer au collège du Plessis, devinant le grand homme dans ce petit paysan.

Il ne faut pas s’étonner que Turgot ait eu des amis si nombreux, ni qu’ils lui aient voué une sorte de vénération. Il les aimait lui-même avec la constance d’une âme forte et la chaleur d’un cœur tendre et délicat.

« L’amitié que M. Turgot a plus inspirée et surtout mieux ressentie qu’aucun autre homme que j’aie connu, dit Dupont de Nemours, a beaucoup contribué à l’emploi de son honorable vie. Il s’engageait pour ses amis à des projets dont il traçait tous les détails avec un zèle infatigable, et à des essais de rédaction très soignés. Il n’aurait jamais pris tant de peine s’il se fût agi de sa propre gloire[153]. » — « Il vécut, dit Sénac de Meilhan, au milieu d’un petit cercle d’amis dont l’attachement était un culte ; c’était être ami de la vertu que d’être ami de M. Turgot[154]. »

Il était naturellement bon. L’abbé Bandeau l’appelle « le bon Turgot ». — « La bonté était héréditaire chez les Turgot[155]. » Leur principale terre en Normandie se nommait les Bons Turgot.

Dès le collège, le jeune Turgot distribuait secrètement son argent de poche aux pauvres écoliers pour leur permettre d’acheter des livres. Il conserva toute sa vie cette pudeur[156] de la bienfaisance qui l’embellit en la voilant. « Ceux qui ont vécu dans son intimité, dit Dupont de Nemours, savent qu’ils ignorent peut-être les trois quarts du bien qu’il a fait. Tout ce qu’il a pu taire n’a jamais été connu. Et quand ses infirmités l’ont obligé à recourir à d’autres pour administrer les secours, les conseils, les services de toute espèce qu’il versait sur une foule de gens, quand ses amis sont devenus ses mains, jamais personne n’a mieux rempli le précepte de l’Évangile, qui veut que la main droite n’ait pas connaissance de ce que fait la gauche. Chacun d’eux avait son secret relatif à son caractère, à ses lumières, à ses mœurs, et chacun de ses secrets était un trésor de bonté et de sagesse[157]. »

Il poussa la bonté jusqu’à vouloir, dans les dernières années de sa vie, que ses domestiques fussent aussi bien logés que lui[158].

Sa bonté n’était point de la faiblesse. Il était courageux ; on avait du courage dans sa famille[159]. On vit un jour son père, le prévôt des marchands, se jeter bravement entre deux compagnies de soldats qui se battaient sur un quai de Paris et les séparer[160]. Turgot de même, lorsqu’il fallut plus tard réprimer les émeutes de la guerre des Farines, montra le sang-froid et la résolution d’un général d’armée.

La bonté et la force ne vont point l’une sans l’autre. Elles sont les qualités essentielles d’un grand cœur : elles furent celles de Turgot.

Cet homme sensible et généreux, délicat et passionné, connut-il l’amour ? On l’ignore. Assurément, il ne connut jamais les joies de la famille. Soit qu’il ait été retenu par quelque liaison restée secrète, soit qu’il ait eu peur de léguer à ses enfants le mal dont il souffrit avant même d’avoir atteint l’âge mûr, il ne se maria point. « M. Turgot, qui n’était pas gêné, dit Montyon, ni par son état, ni par les liens du mariage, a toujours eu une conduite décente. Il y a lieu de croire qu’il n’a pas été sans penchant et sans attachement pour le sexe ; mais les objets de ses liaisons n’ont jamais été que soupçonnés[161]. » — « Ses mœurs étaient infiniment régulières[162], dit Dupont de Nemours. Il aimait la société des femmes, et avait presque autant d’amies que d’amis ; mais son respect pour elles était celui de l’honnêteté, dont l’accent diffère un peu de celui de la galanterie. Il a manqué sans doute au bonheur de M. Turgot, dont tous les sentiments étaient approchés de la nature, et qui regardait la famille comme le sanctuaire dont la société est le temple, et la félicité domestique comme la première des félicités, il lui a manqué une épouse et des enfants. C’est une espèce de malheur public qu’il n’ait pas laissé de postérité. Mais M. Turgot avait une trop haute idée de la sainteté du mariage, et méprisait trop la façon dont on contracte parmi nous cet engagement, pour être facile à marier… C’est un des plus grands malheurs qu’ait pu éprouver son âme sensible de n’avoir point rencontré un [attachement digne de lui], ou de n’avoir pas été à portée d’en profiter, pour la douceur, le repos et la consolation de sa vie[163]. » Les soupçons de Montyon et les réticences de Dupont de Nemours n’ont pas été éclaircis jusqu’à ce jour. Quoi qu’il en soit, Turgot était bien fait pour donner à une société, dont les hautes classes étaient corrompues, l’exemple d’un heureux scandale, celui d’une union fidèle et vertueuse.

« Il y a longtemps que je pense, écrivait-il à Mme de Graffigny, que notre nation a besoin qu’on lui prêche le mariage, et le bon mariage. Nous faisons les nôtres avec bassesse, par des vues d’ambition ou d’intérêt ; et comme par cette raison il y a beaucoup de malheureux, nous voyons s’établir de jour en jour une façon de penser bien funeste aux États, aux mœurs domestiques. » Il relève vivement dans la même lettre « ce propos qui se tient, dit-il, tous les jours : Il a fait une sottise, un mariage d’inclination[164]. »

Il donne aux époux d’excellents conseils sur l’art de vivre ensemble en bonne intelligence et parfaite harmonie. Cependant Turgot, qui prêchait aux autres le « bon mariage », n’a point profité pour lui-même de ses propres avis. Singulière inconséquence ! Nous en avons cherché les raisons. La raison la plus forte de toutes fut vraisemblablement la passion qui chez lui primait toutes les autres, son ardent amour pour l’humanité. Il savait qu’il n’atteindrait pas la vieillesse, et trouvait sans doute la vie trop courte pour en enlever même une partie au soin des affaires publiques. « Je vivrai peu », disait-il souvent.

Cette passion du bien public était chez lui toute désintéressée. Il ne s’y mêlait aucune ambition personnelle, pas même l’amour de la gloire. Montyon, qui est sévère pour lui, comme on l’a vu, est forcé de le reconnaître : « M. Turgot, dit-il, né avec une fortune médiocre, bornait ses désirs à celle nécessaire à la représentation qu’exigeaient les fonctions qu’il avait à remplir ; il ambitionnait les grandes places, mais ne recherchait la puissance que comme instrument de bienfaisance. En lui, l’ambition même était une vertu. Cette affection pour l’espèce humaine, ce désir de contribuer à son bonheur était sa passion dominante et même unique ; et elle était d’une si grande sublimité, qu’il bornait ses vœux à la réalité du succès, sans que la gloire de l’avoir opéré fût pour lui une récompense nécessaire[165]. »

Condorcet, de son côté, déclare que Turgot avait « un zèle du bien public aussi dégagé de tout intérêt de gloire et d’ambition que la nature humaine peut le permettre[166]. »

Il porta au plus haut point ce qu’il y a de plus essentiel et de plus méritant chez l’homme, et surtout chez l’homme public, l’énergie morale.

C’était un grand caractère, un homme enfin.

***

Tel était Turgot en 1774. Par ses vastes connaissances, ses talents, ses vertus, les services qu’il avait déjà rendus à l’État, il semblait désigné pour les premiers rangs. Cependant son nom était encore ignoré de la foule. Son mérite, unanimement reconnu dans un petit cercle d’amis, philosophes, gens de lettres et administrateurs, n’en avait guère dépassé les bornes. L’opinion publique, déjà puissante, prenait à peine garde à lui ; la Cour ne le connaissait pas. C’est par hasard qu’il devint ministre.

________

[1] Dupont de Nemours, Mém., II, 262.

[2] Condorcet, Vie de Turgot, 283.

[3] Sénac de Meilhan, Du Gouv., 146.

[4] Montyon, Part. sur quelques Ministres des Fin., 175

[5] « Son accueil était doux et poli, mais froid », dit Marmontel, qui connaissait Turgot, était estimé de lui, mais ne fut jamais au nombre de ses amis. — Mém., XII, 178.

[6] Morellet, Mém., I, 12.

[7] Mont., Part. sur qq. Min. des Fin., 175.

[8] Dup. de Nem., Mém., I, 25.

[9] Mme du Hausset, Mém., 114.

[10] Mont, Part. s. qq. Min. des Fin., 175.

[11] Morell., Mém., I, 12.

[12] Sén. de Meilh., Du Gouv., 147.

[13] Morell., Mém., I, 12. — Pour obtenir l’exacte vérité, il faut sans doute faire la part de quelque exagération dans l’assertion du bon Morellet.

[14] Lettre de Condorcet à Turgot, 28 juin 1770. — Cond. Œuv. Ed. Arago, I, 168.

[15] Le goût des sciences et des lettres semble avoir été héréditaire dans la famille de Turgot : Turgot de Monville, proviseur du collège d’Harcourt, à la fin du XVIe siècle, fut un savant homme; — Jacques-Étienne Turgot de Soumont, intendant de Metz à la fin du XVIe siècle, a écrit des mémoires historiques sur la Lorraine et les Trois-Évêchés ; — Jacques Turgot de Saint-Clair, président à mortier au Parlement de Rouen, mort en 1639, était l’ami de l’orientaliste Bochart, et comptait parmi ses ancêtres par les femmes le célèbre Pierre Pithou ; — Michel-Étienne Turgot, prévôt des marchands de Paris, fut de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres ; il avait été élevé par son aïeul maternel, Lepeletier de Souzy, qui recevait dans sa maison Boileau, Massieu, Tourell, M. et Mme Dacier ; — un des frères de Turgot fut membre de la Société d’Agriculture, associé libre de l’Académie des Sciences ; il a laissé quelques écrits. (Éloge histor. De Turgot, le prévôt des marchands, par Bougainville. — Histoire de l’Ac. des Inscrip., XXV, 213.)

Une fois pour toutes, pour ce qui concerne la généalogie de Turgot, voir l’Histoire du canton, d’Athis, par le comte de La Ferrière. Nous devons personnellement des remerciements à M. Eug. Chatel, archiviste du Calvados, à M. le docteur Olive, de Bayeux, et à M. Le Hardy de Rots, pour leurs bienveillantes communications relatives aux ancêtres de Turgot.

[16] Morell., Mém., 1, 12.

[17] Œuvres de T. Ed. Daire, II, 782.

[18] Dup. Nem., Mém., I, 39.

[19] Id., I, 10-17.

[20] Œuvres de T. Ed. Dup. Nem., I, 155.

[21] Dup. Nem., Mém., I, 10.

[22] Morell., Mém., I, 12.

[23] Morell., Mém., I, 14.

[24] Dup. Nem., Mém., I, 14-15 ; — Œuvres de T., éd. Dup. Nem., IX, 1.

[25] Œuvres de T. éd. Daire, II, 756.

[26] Id., II, 709.

[27] Œuv. de T., éd. Daire. Lett. inéd., 811.

[28] On sait que Turgot est l’auteur du vers fameux sur Franklin :

Eripuit cœlo fulmen sceptrumque tyrannis.

M. Laboulaye, dans son excellente édition de la Correspondance de Franklin, publie une lettre du savant physicien relalive à ce vers de Turgot et l’accompagne de curieux commentaires. Voici d’abord la lettre :

Franklin à Félix Nogaret.

Passy, 8 mars 1780.

Monsieur,

J’ai reçu la lettra que tous m’avez fait l’honneur de m’écrire, et de laquelle, après m’avoir noyé d’un flot de compliments que je ne puis jamais espérer de mériter, vous me demandez mon avis sur votre traduction d’un vers latin dont on m’a fait l’application. Si j’étais (ce que je ne suis pas) assez versé dans votre belle langue pour être bon juge en poésie, je me refuserais à donner mon avis sur ce vers, puisqu’il est question de moi. Je dirai seulement qu’on me prête beaucoup trop, surtout en ce qui concerne le tyran : la révolution a été l’œuvre d’une foule d’hommes braves et capables ; c’est assez d’honneur pour moi si l’on m’y accorde une petite part…

(Corresp. Franklin, 2e vol., p. 117.)

M. Laboulaye accompagne cette lettre de la note suivante :

« C’est le vers célèbre :

Eripuit cœlo fulmen sceptrumque tyrannis.

D’Alembert l’a traduit ainsi :

Tu vois le sage courageux

Dont l’heureux et mâle génie

Arracha le tonnerre aux dieux

Et le sceptre à la tyrannie.

Nogaret traduisait :

On l’a vu désarmer les tyrans et les dieux.

M. Summer, l’éloquent défenseur de la liberté des noirs, a publié dans l’Atlantic Monthly de nov. 1813 un curieux travail sur ce vers que Turgot imita de Manilius (Astronomic, 1, 104) :

Eripuitque Jovi fulmen, viresque tomandi,

ou de l’Anti-Lucrèce, du cardinal de Polignac, I, 96 :

Eripuitque Jori fulmen. Phoboque sagittas. »

[29] Sén. de Meilh., Du Gouv., 148.

[30] XI, 380, lettre XVLVII, année 1781.

[31] Œuvres de Cond. Ed. Arago. Corr. I, 165

[32] Mém. sec., II, déc. 1767.

[33] « Opinion exagérée dont nous laissons la responsabilité à Laharpe, à Turgot et à leurs contemporains. Il n’est pas démontré que les ressentiments de Mme de Pompadour et de l’abbé de Bernis aient été la véritable ou la principale cause du traité de Versailles. Il n’est pas démontré non plus que l’alliance de la France et de l’Autriche contre la Prusse dût nécessairement nous être funeste. Frédéric II, comme on l’a justement fait remarquer, a très habilement exploité d’abord les souvenirs survivants de l’excessive prépondérance que l’ancienne maison d’Autriche avait exercée sur toute l’Europe, et plus tard les regrets de la guerre de Sept ans ; il a su mettre avec lui l’opinion des philosophes maîtres de l’esprit public, et le succès de ses armes a achevé de lui faire beaucoup de partisans. Cette sorte de popularité lui a été fort utile. » Introd. à la Corresp. secrète entre Marie-Thérèse et le comte Mercy, par MM. d’Arneth et Geffroy, XXV, ouvrage capital pour l’histoire du Ministère.

[34] Elle a été publiée par M. Tissot à la fin de son ouvrage intitulé : Turgot ; sa vie, son administration, ses ouvrages.

[35] Chamfort, Cor. et anecd.

[36] Œuvres de T. Ed. Daire, II. 777.

[37] Sur la form. et la distrib. des rich. ; Œuvres de T. Ed. Daire, I. 59.

[38] El. de Gournay ; Œuv. de T. Ed. Daire, I, 287.

[39] El. de Gournay ; Œuv. de T. Ed. Daire, I, 290.

[40] Disc. sur l’Hist. univ. ; Œuv. de T. Ed. Daire, II, 659.

[41] Œuv. de T. Ed. Daire, II, 703.

[42] Œuv. de T. Ed. Daire, II, 769.

[43] Morellet, Mém., I, 29-30.

[44] Dup. Nem., Mém., I, 15.

[45] D’Alembert à Volt. ; Œuv. de Volt., Corresp., Ed. Beuchot, IX, 156.

[46] V. sa lettre à Voltaire du 24 août 1761. — Œuv. de T. Ed. Daire, II, 794.

[47] Turgot à Condorcet, 21 juin 1772. — Œuv. de Cond. Ed Arago, I, 203.

[48] Laharpe, Cor. esp. litt., an 1781, lett. CXLIV, II, 367.

[49] Œuv. de T. Ed. Daire, II, 770.

[50] Id., II, 756.

[51] V. son discours en Sorbonne, Œuv. de T. Ed. Daire, II, 601 : « Les sens sont l’unique source des idées. »

[52] Œuv. de T. Ed. Daire, II, 675.

[53] Id., II, 688.

[54] V. liv. II, chap. IX, Mémoire au Roi sur la Tolérance et notre Conclusion sur les opinions de Turgot.

[55] Lett. à Mme de Graff. ; Œuv. de T. Ed. Daire, II, 786-787.

[56] Disc. sur l’hist. univ. ; Œuv. de T. Ed. Daire, II, 658.

[57] Id., II, 795.

[58] Id., II, 785.

[59] Turgot philosophe, économiste et administrateur, par A. Batbie, in-8°, 1861, p.103, d’après une notice de Dup. Nem., Œuv. de T. Ed. Daire, II, 785.

[60] Œuv. de T. Ed. Daire, II, 586.

[61] Id., II, 625.

[62] Id., II, 611.

[63] Cond. Vie de T., 18.

[64] Cond., Vie de T., 20.

[65] V. la Conclusion.

[66] Mme du Hausset, Mém., 114-115.

[67] Plusieurs des ancêtres directs de Turgot furent intendants et se transmirent avec le goût de l’administration la tradition monarchiste.

[68] « Il n’y a pas une seule famille titrée dont le roi (Louis XV) ne connaisse l’ancienneté et l’origine ; il n’y a pas une seule famille de ministre qu’il n’ait présente à sa mémoire. » Maurepas, Mém., IV, 22.

[69] Cond., Vie de T., 20-21.

[70] Dup. de Nem., Mém., I, 20.

[71] D’Hugues, Turgot intendant de Limoges, Thèse pour le doctorat.

[72] Œuv. de T. Ed. Daire, I, 389 et suiv.

[73] Id., II, 98.

[74] Id., II, 115.

[75] Id., II, 111.

[76] Id., II, 1 et suiv.

[77] Id., I, 299.

[78] Id., I, 353 et suiv.

[79] Id., II, 130.

[80] Id., I, 154 et suiv.

[81] Id., I, 370.

[82] Id., I, 291.

[83] Id., I, 322.

[84] Œuv. de T. Ed. Daire, I, 94.

[85] Id., I, 72.

[86] Id., I, 106.

[87] Id., I, 7.

[88] Œuv. de Condorcet, Ed. Arago, Turg. à Cond., Limoges, 23 nov. 1773.

[89] Morell., Mém., I, 12.

[90] Morell., Mém., I, 15.

[91] Dup. Nem., Mém., I, 59.

[92] D’Hugues, T. int. de Limoges. Lettre de T. à La Valette, du 4 janvier 1762. — Cependant l’écriture de T. était « fort nette » dit Dup. Nem., Œuv. de T. Ed. Daire, II, 501, note. — Nous avons pu vérifier nous-même aux Archives nationales l’exactitude de cette assertion. L’écriture de Turgot est d’une régularité, d’une fermeté remarquables, d’ailleurs très simple, et sans exagération d’aucune sorte.

Il n’est pas indifférent de mentionner ici l’opinion de Lavater. « Je l’ai vu, dit le docteur Moreau, pénétré d’une espèce de respect religieux, en parcourant l’écriture de Turgot qu’il n’avait jamais vue. » — L’Art de connaître les hommes par la physionomie, par Gasp. Lavater, pub. par le doct. Moreau, 10 v., in-8°, 1820, III, 126.

[93] Ém. Deschanel, Physiologie des écrivains et des artistes.

[94] Morell., Mém., I, 14.

[95] Cond., Vie de T., 286.

[96] Mont., Part. sur qq. Min. des Fin., 190.

[97] Morell., Mém., I, 14.

[98] Le songe de M. de Maurepas ou les Machines du gouvernement français ; le 1er avril 1776. Soulavie, III, 107. Inutile de relever les calomnies qui se trouvent mêlées, dans ce portrait, à des traits exagérés mais très réels du caractère de Turgot.

[99] D’Allonv., Mém., 83-84.

[100] Ce silence ne pouvait-il venir aussi de la timidité naturelle de Turgot ? Comme il éprouvait quelque embarras à développer ses idées en public, il est possible que, dans bien des cas, il se dérobât à la discussion en se réfugiant dans un mutisme complet. Ce silence lui pesait cependant et donnait à sa physionomie l’expression de la contrainte et de l’ennui.

[101] Mont., Part. sur qq. Min. des Fin., 177.

[102] Besenv., Mém., 171-172.

[103] Mont., Part. sur qq. Min. des Fin., 178.

[104] Marm., Mém., XII, 175-176.

[105] Lettre inédite du marquis ou bailli de Mirabeau, 29 août 1778. Mém. de Mirab., par M. Lucas de Montigny, III, x, 158.

[106] Mémoires de Mirabeau, par Luc. de Mont., III, x, 185.

[107] Paroles dites par Malesherbes à de Vaines en 1794, en prison, et conservées par l’abbé Morellet, Mém., II, 369, en note.

[108] Corresp. littéraire de Laharpe, lettre XXLIV, II, 367, 1781.

[109] Cond., Vie de T., 286.

[110] Dup. Nem., Mém., I, 26-27.

[111] Sen. de Meilh., Du Gouv., 159.

[112] Chamfort, Caract. et anec.

[113] Éloge de Michel-Étienne Turgot, par Bougainville. Hist. de l’Acad. roy. des Inscrip. et Belles-Lettres, XXV (1759), 213.

[114] Dup. Nem., Mém., I, 11.

[115] Eut-il le goût des autres arts ? Eut-il le sentiment de la nature ? On serait porté à croire que non. Rien dans ses œuvres, ni dans les témoignages de ses biographes, ne fournit toutefois d’indice à cet égard. Il serait imprudent de se prononcer.

[116] Marm., Mém., IV, 219.

[117] Œuv. de T. Ed. Daire, II, 792.

[118] Morellet, Mém., I, 12-14.

[119] Id. — Dup. Nem., I, 18.

[120] Marm., Mém., XIII, 203-204. — Mme du Deffand, Corresp., Ed. M. Levy, II, 371. — « M. Turgot, quelque temps après avoir été renvoyé du ministère, disait à un de ses amis : ‘Je serais consolé de ma disgrâce, si l’archevêque de Toulouse peut être quelque jour à ma place. » Mém. du prince de Beauveau, 129. Turgot, on le voit, se faisait d’étranges illusions sur la valeur réelle de son ami. Preuve nouvelle qu’il se connaissait peu en hommes. Il est vrai qu’il se trompait ici avec l’opinion publique, très favorable à Brienne ; Brienne était alors évêque de Rodez.

[121] Notice hist. sur S. E. le cardinal de Boisgelin, par un de ses grands vicaires (l’abbé Bausset), Paris, 1804, in-8°, p.12. Boisgelin était alors archevêque d’Aix.

[122] Morell., Mém., I, 26.

[123] Michelet, Louis XVI, 205.

[124] Il s’est peint lui-même dans ses mémoires. V. aussi Marm., Mém., VI, 303.

[125] L. Étienne, Rev. d. D.-Mondes, 15 juil. 1871, intéressante notice sur Mme de Graffigny.

[126] Œuv. de T. Ed. Daire, II, 785.

[127] Morell., Mém., I, 135-136.

[128] Id.

[129] Marm., Mém., IV, 300 ; Morell., Mém., I, 82-84 ; Diderot, Corr. inéd., I, 339 ; Walpole ; Gleichen, etc.

[130] V. son portrait par lui-même ; sa Vie, par Condorcet ; marquis d’Argenson, Mém. ; Marm., Mém. ; Voltaire, Corr. ; etc.

[131] V. ses Lettres, dont M. Gustave Isambert a donné une édition qui semble définitive. V. aussi Marm., Mém. ; Pt Hénault, Mém. ; Sainte-Beuve, Caus. du Lundi, II, 125 ; etc.

[132] On peut le juger surtout d’après sa correspondance. V. aussi Sainte-Beuve, Caus. du Lundi, II, 125.

[133] Marm., Mém., IV, 23 ; Volt., Corr. ; Morell., Mém., I, 122.

[134] Voir ses Mém., par Garat, et les Mém. de Morellet.

[135] Lettre de Mlle de Lespinasse, 21 oct. 1774 ; Morell., Mém., I, 137 ; Walp., Corr., éd. Baitton, 116-131.

[136] V. sa Chronique secrète, dans la Revue rétrosp., 1ère série, vol. III. Il s’y peint au naturel. — V. aussi Bachaumont, Mém. sec., passim.

[137] V. principalement Bachaumont, Mém. sec., passim.

[138] Dup. Nem., Mém., I, 84.

[139] Mme du Hausset, Mém., 90.

[140] Lévis, Souv. et Port., 303 ; Suard, Mém., par Garat, I, 286, 290 ; Walpole, Lett., 297-306.

[141] Suard, Mém., par Garat, I, 286.

[142] V. Mme du Deffand et Walpole, Corresp., passim.

[143] Morell., Mém., I, 16, 181. — Né à Toulon en 1719, membre de la Société d’Agriculture de Paris, inspecteur général des manufactures, secrétaire général du bureau de commerce, avait publié en 1768 des Principes sur la liberté du commerce des grains. Mort en 1807. — V. Notice, Mém. Soc. agr. Seine, t. II.

[144] A été l’objet d’une étude très intéressante et très complète : Clicquot-Blervache, économiste du XVIIIe siècle, par M. Jules de Vroil.

[145] V. Corresp. de Voltaire ; Corresp. litt. de Laharpe ; sur Mme de Vaines, Diderot, Corr., et Œuv. inédites, III, 82.

[146] Morell., Mém., I, 183, 185.

[147] Morell., Mém., I, 37 ; Corresp. de Mme du Deffand, éd. M. Lévy, I, 29. — Les fils de Trudaine de Montigny, amis d’André Chénier, conservèrent plus tard pieusement la mémoire de Turgot.

[148] Turgot fonda pour lui une chaire d’hydrodynamique à Paris.

[149] Lettres de Mlle de Lespinasse, 22 oct. 1774 ; Lettre de Condorcet à Voltaire, 12 juin 1776 ; Lévis, Souv. et Port., 341 ; d’Hugues, Turgot int., 45.

[150] V. Corresp., passim.

[151] Le père de Cabanis avait été très lié avec Turgot dans son intendance. Il s’était associé à ses efforts pour le développement de l’agriculture en Limousin.

[152] V. le beau livre consacré par M. Vatel à l’éclaircissement de tous les points obscurs de la biographie de Vergniaud.

[153] Dup. Nem., Mém., II, 166.

[154] Chr. sec., Rev. rét., 1ère série, III, 73 et autres.

[155] Tissot, Turgot, 2.

[156] Cond., Vie de T., 9.

[157] Dup. Nem., Mém., I, 120.

[158] Bach., Mém. sec., IX, 273.

[159] Il y eut parmi les Turgot un assez grand nombre de militaires, notamment : Claude Turgot, chevalier de l’ordre de Saint-Michel, député de la noblesse du baillage de Caen aux États généraux de 1622 ; son fils Jean Turgot, maréchal des armées du roi ; François-Jacques-Louis Turgot, né en 1709, capitaine de milice au bataillon de Caen ; enfin le propre frère de Turgot, aventureux et intrépide officier qui fut gouverneur de la Guyane et mourut chevalier de Saint-Louis en 1788.

Claude Turgot reçut le collier de Saint-Michel de Louis XIII, pour avoir tué, le 7 octobre 1621, le protestant Mont-Chrétien de Wateville, qui essayait d’organiser une prise d’armes en Normandie. De Wateville, qui est, on le sait, l’un de nos plus anciens économistes, périt ainsi frappé par l’un des ancêtres de celui qui fut chez nous le véritable fondateur de l’économie politique.

[160] Éloge de Turgot (le prévôt des marchands), par Bougainville, Hist. de l’Ac. des Inscrip.

[161] Mont., Part. sur qq. Min. des Fin., 176.

[162] Turgot ne se piquait pas de pruderie. Quelques passages de sa correspondance avec Condorcet prouvent même qu’il admettait très bien le langage parfois un peu libre de ses amis ; mais il méprisait la galanterie et en parlait en sage. À propos d’une discussion sur la morale, il écrivait à Condorcet : « Il ne s’est jamais agi dans nos disputes d’un capucin qui perd son temps à dompter les aiguillons de la chair, quoique, par parenthèse, dans la somme du temps perdu, le terme qui exprime le temps perdu pour les satisfaire soit vraisemblablement plus grand… » Œuv. de Cond., éd. Arago, 14 janv. 1774, I, 230. Ce passage est caractéristique.

[163] Dup. Nem., Mém., II, 266.

[164] Œuv. de T. Ed. Daire, II, 785.

[165] Mont., Part. sur qq. Min. des Fin., 177.

[166] Cond., Vie de T., 58.

Ne citons qu’un exemple. À peine nommé à l’intendance de Limoges, Turgot avait reçu du ministre l’offre d’une intendance beaucoup plus avantageuse : celle de Lyon. Il la refusa, pour ne point abandonner un travail très fatigant et très ennuyeux, mais très utile, qu’il avait entrepris pour la réforme de la taille dans sa province. Lettre de T. au contr. général Bertin, du 10 août 1762. Œuv de T. Ed. Daire, I, 511.

Dupont de Nemours se trompe lorsqu’il dit : « C’était à la fin de 1763 que M. Turgot, après avoir refusé déjà l’intendance de Rouen, refusa celle de Lyon. » Cette erreur a été relevée par M. d’Hugues, Turgot intendant à Limoges, 71.

La probité, que Turgot poussa jusqu’au désintéressement le plus entier, était héréditaire dans sa famille. « Il semble, dit Laharpe, que l’idée d’honnêteté ait toujours été jointe au nom des Turgot. » Corr. litt., lettre CXLIX, II, 367, an. 1781.

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