Bulletin littéraire Agnès de Méranie, par Gustave de Molinari (1842)

Bulletin Littéraire Agnès de Méranie , etc., par M. G. de Molinari troisième volume, 1ère partie, p.275


Bulletin Littéraire.

AGNÈS DE MÉRANIE, Tragédie en cinq actes,

Par M. Amédée de Cesena[1].

Dans quelques lignes placées en guise de préface en tête de cette pièce, — que MM. du Théâtre-Français n’ont point jugé à propos d’honorer de leurs suffrages, — l’auteur en explique à la fois la conception et la publication.

La conception :

« Je voyais, dit-il, un puissant attrait dans la grandeur des intérêts politiques, soulevés par la double lutte que la royauté soutient contre la féodalité qu’elle écrase enfin, et contre la papauté qui la domine encore. »

La publication :

« Cette publication n’est pas une protestation contre le jugement des comédiens ordinaires du roi. Loin de là… J’ai seulement voulu me donner, en renonçant à la tragédie, la satisfaction très innocente de constater la tentative que j’ai faite dans cet ordre de conceptions. »

Dans la même préface, l’auteur convient encore que le caractère, plutôt épique que dramatique de sa tragédie, ne devait point lui laisser espérer de succès à une époque où règne sans partage le drame aux fortes et poignantes péripéties, aux évènements nombreux et précipités. — Nous avons lu AGNÈS DE MÉRANIE, et nous sommes de son avis. — C’est une pièce dont le profil classique est assez pur et assez sévère, mais froid, mais légèrement monotone. La versification en est généralement facile, parfois négligée, souvent élégante. — Certains dialogues sont artistement découpés. — Quelques tirades se font remarquer par des allures toutes chevaleresques. — Mais encore une fois c’est de la poésie épique et non de la poésie dramatique.

M. de Cesena a choisi son sujet dans une de nos époques historiques les plus intéressantes, — dans celle que signale la double lutte de la royauté contre la féodalité et la papauté. — Philippe-Auguste, le héros de notre poète, et l’une des plus hautes personnalités de la monarchie française, bat la première à Bouvines, — mais contre l’autre, — que figure dans le lointain la puissante silhouette d’Innocent III, — il demeure impuissant ; — ou plutôt, il est vaincu dans la lutte. — La revanche de cette défaite ne devait guère être prise qu’un siècle plus tard par Philippe IV, mais cette revanche fut complète, sanglante….

On sait l’histoire d’Agnès de Méranie : — Philippe-Auguste avait épousé Ingelburge, fille du roi de Danemarck, mais le jour même de ses noces, il s’était dégoûté de sa jeune femme, pourtant fraîche, blonde et jolie, et il n’avait point tardé de la répudier. Toutefois bientôt, lassé de son quasi veuvage, il s’éprit d’Agnès, fille du duc de Méran ou de Méranie, et malgré l’opposition du souverain pontife, il la prit pour femme. — Le pape voyant, par ce fait, sa suprématie temporelle gravement compromise, — après quelques négociations inutiles, — mit le royaume de France en interdit, c’est-à-dire qu’il y fit cesser les offices divins, fermer les églises, etc. ; et comme le roi ne cédait point encore devant cette calamité qui frappait son peuple, le pontife le menaça lui-même de l’anathème. Philippe alors, craignant d’avoir le dessous dans la lutte, se hâta de renvoyer Agnès, — laquelle en mourut de chagrin un peu plus tard, — et de reprendre la délaissée Ingelburge.

M. de Cesena a suivi, à peu près, ces données historiques. — Toutefois, usant de son privilège de dramaturge, il a mêlé les évènements qui concernent Agnès de Méranie, à ceux de la coalition féodale dissipée à Bouvines, bien que quelques années séparent ces évènements les uns des autres. — Il a personnifié l’esprit féodal en Renaud de Dammartin, un de ces fiers seigneurs, indépendants et indomptables, de la race de ceux dont Goethe a retracé, d’une façon si poétique et si originale, les traits dans son Goëtz de Berlichingen. — Un légat audacieux, au ton hautain et impératif, représente l’esprit de l’église de Rome. Il parle en maître, s’inspirant de la pensée d’Innocent III, absent.

La suprématie universelle du souverain pontife, voilà l’idée au service de laquelle s’est voué ce prêtre.

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Être seul entre tous, seul, n’avoir point d’égal !

Les petits et les grands prosternés dans le temple !

Un seul homme à l’autel que l’univers contemple !

.     .     .     .     .     .     .     .     .     .     .     .     .

L’audace d’un Capet devant toi s’est placée.

Il compte sur le glaive… et toi, sur la pensée.

De la tête ou du bras qui devra l’emporter ?

La tête… Contre toi qui donc pourrait lutter?

Règne dans ta terreur, règne dans ta vengeance,

Car l’empire du monde est à l’intelligence.

La physionomie de Philippe-Auguste est mâle, vigoureuse, et ne manque point d’une certaine noblesse chevaleresque. Il aime avec passion cette France qu’il veut dominer seul, et lorsqu’il en parle, son langage est plein d’animation et de chaleur.

.     .     .     .     .     .     .     .     .     .     .     .     .

Ta France, ô Charlemagne, hélas ! où donc est-elle ?

.     .     .     .     .     .     .     .     .     .     .     .     .

Ah! je voudrais la rendre à mon tour si puissante,

Et si vaste et si riche, et si resplendissante,

Qu’elle devînt un jour la reine, le soutien,

La gloire, le flambeau de l’univers chrétien.

Je voudrais que Paris, notre ville natale,

Superbe, rayonnante et fière capitale,

Par l’éclat de sa force et l’éclat de ses arts,

Pût effacer enfin la Rome des Césars.

La figure d’Agnès de Méranie ne nous a point plu autant. — Elle est un peu froide et nous a rappelé cette belle lady Rowena d’IVANHOÉ, laquelle, malgré sa pâle et noble physionomie saxonne, perd un peu au voisinage de la juive Rebecca. — À vrai dire, il n’y a point de Rebecca dans la tragédie de M. de Cesena. — Quoi qu’il en soit, parfois cette Agnès de Méranie s’anime, et quand le rouge lui est monté au visage, elle devient vraiment belle à voir. — Ceci lui arrive, par exemple, pendant un tête-à-tête avec le légat, dans lequel celui-ci veut la contraindre d’abandonner son mari.

AGNÈS.

Mon mariage est saint ; un prêtre l’a béni.

LE LÉGAT.

Ce prêtre s’est trompé, le roi n’était pas libre.

AGNÈS.

Innocent III le dit ; mais des rives du Tibre,

Sa voix ne pourra pas arriver jusqu’ici.

LE LÉGAT.

Un peuple entier qui souffre et meurt, le dit aussi.

AGNÈS.

Dois-je payer pour tous, moi qui suis innocente ?

Rome doit être juste autant qu’elle est puissante.

LE LÉGAT.

Plus innocent que vous, pour désarmer le ciel,

Le Christ n’a-t-il pas bu le calice de fiel ?

AGNÈS.

Le Christ était un Dieu ; je ne suis qu’une femme.

LE LÉGAT.

C’est dans le dévouement qu’est la force de l’âme.

Qu’il serait grand et beau de vous sacrifier.

À l’ombre des autels faites-vous oublier.

Chacun vous dit partout pieuse autant qu’aimante.

Que la chrétienne enfin triomphe de l’amante.

AGNÈS.

Vous qui m’offrez le deuil avec le déshonneur,

Laissez-moi… Je ne puis renoncer au bonheur….

LE LÉGAT.

Le bonheur est au ciel et non pas sur la terre.

AGNÈS.

Pourtant je suis heureuse.

LE LÉGAT.

                 Au prix d’un adultère,

Les flammes de l’enfer, pendant l’éternité,

Vous feraient expier cette félicité.

AGNÈS.

Ah ! je perdrai, s’il faut, pour demeurer sa femme,

Mon honneur dans ce monde et dans l’autre mon âme.

Ce dialogua est simple, vif et concis. Il est taillé sur le modèle de l’un des plus beaux de Polyeucte.

Quelques scènes ne sont point non plus dépourvues d’un certain air de grandeur. — Dans ce nombre, nous comprendrons celle de l’interdit prononcé par le légat dans l’église de Notre-Dame, de même que celle du champ de bataille de Bouvines, dans laquelle l’implacable prélat n’hésite point à menacer d’anathème Philippe-Auguste victorieux.

En résumé, nous croyons que la tragédie de M. de Cesena, venue vingt ans plus tôt, aurait pu obtenir un succès très encourageant pour son jeune auteur. — Venue trop tard, elle est la victime de notre engouement actuel pour le drame. — Maintenant, cet engouement est-il ou non justement fondé ? Les nombreuses et poignantes péripéties du drame moderne sont-elles préférables à l’agencement correct et pur, à l’admirable versification de la tragédie classique ? À nos yeux, cette question se réduit aux mêmes termes que celle qui en peinture est perpétuellement pendante entre le dessin et la couleur. — On admire le premier, on se passionne pour la seconde. Celui-là charme l’esprit, celle-ci émeut les sens. De là la diversité des jugements portés : l’alliance des deux serait la perfection. — Or, l’idéaliste Raphaël et le sensualiste Rubens se sont quelquefois rencontrés. En poésie dramatique, cette perfection aussi a été atteinte — et de même par deux hommes, par Shakespeare dans le drame, par Molière dans la comédie.

La tragédie de M. de Cesena est essentiellement classique. — Si maintenant on la compare à une pièce bâtie d’après le système rival, à une pièce exclusivement dramatique, laissant de côté le goût, la mode du jour, il est certain qu’Agnès de Méranie sera trouvée avoir plus de valeur réelle, positive, que maint drame dont le succès fait grand fracas.

Gustave de Molinari

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[1] Paris, chez Abel Ledoux, Éditeur, 9, rue Guénégaud. In-12.

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