Notice et notes sur Franklin, par Gustave de Molinari (1847)

Mélanges d’économie politique, tome 1, (vol. XIV). Notice sur Franklin, et notes sur Franklin, par Gustave de Molinari


NOTICE SUR FRANKLIN.

La Révolution américaine a été un grand fait économique, bien plus encore peut-être qu’un grand fait politique ; à une époque où le régime restrictif était partout en vigueur, où les nations, égarées par la fausse théorie du système mercantile, s’efforçaient d’isoler leurs intérêts, où les peuples qui avaient conquis des domaines dans le Nouveau-Monde déprimaient systématiquement l’industrie et le commerce de leurs colonies, la proclamation de l’indépendance des États-Unis vint brusquement substituer à cette politique commerciale, fondée sur la restriction et l’inégalité, une politique commerciale basée sur la liberté et l’égalité. C’était une grande et curieuse expérience économique. Dès leur origine, les colonies anglaises de l’Amérique du Nord avaient été soumises aux errements les plus rigoureux du système protecteur : en vertu de l’acte de navigation, non seulement elles étaient obligées de se servir des navires anglais pour leur commerce extérieur, mais encore elles ne pouvaient recevoir d’Europe aucune cargaison qui n’eut d’abord touché aux côtes d’Angleterre ; en vertu d’autres lois et règlements, il était interdit aux Américains d’établir sur leur sol des manufactures de laines, des fabriques de chapeaux, etc., et, à plus forte raison, de retirer ces objets de l’étranger ; bref, la Métropole se réservait exclusivement le commerce de sa colonie. En proclamant leur indépendance, les Américains brisèrent ce faisceau de lois oppressives, et ils rendirent le territoire de l’Union accessible au commerce du monde entier.

Un pareil changement ne pouvait manquer d’avoir des conséquences décisives : selon que le système, jusqu’alors suivi, se trouvait juste ou faux, avantageux ou funeste, l’acte d’émancipation devait diminuer ou accroître la fortune de la métropole et de la colonie. Si, comme l’affirmaient les docteurs du système mercantile, la prospérité du commerce colonial était fondée sur les règlements qui restreignaient ce commerce, si le régime de la restriction et du monopole était favorable à la fois aux métropoles et aux colonies, la destruction de ce régime allait inévitablement porter un coup funeste à la Grande-Bretagne et aux États de l’Amérique du Nord ; si, au contraire, comme le prétendaient les physiocrates et avec eux un modeste professeur de Glasgow, le docteur Adam Smith, la liberté des transactions était, pour tout le monde et en toutes circonstances, préférable à la restriction et aux monopoles, l’acte de séparation devait exercer une bienfaisante influence sur les colonies émancipées et sur la mère-patrie elle-même.

L’expérience fut, on le sait, complète, significative. À dater du jour de leur émancipation, à dater du jour où leur industrie et leur commerce purent s’épanouir en pleine liberté, les États de l’Union commencèrent à croître en fortune et en puissance, avec une rapidité jusqu’alors sans exemple ; en moins d’un siècle leur population a décuplé, et ils possèdent aujourd’hui incontestablement plus de bien-être et de liberté qu’aucun autre pays de la terre. En même temps, et contre l’attente universelle, on voyait le commerce de la Grande-Bretagne avec son ancienne colonie, ce commerce auquel on croyait que l’acte de séparation devait porter un coup mortel, prendre une extension de plus en plus rapide et plus ample ; on voyait la marine britannique, à laquelle la meilleure part de sa navigation réservée venait d’être ravie, se développer dans la même proportion que les échanges entre les deux nations ; on voyait, en un mot, la Grande-Bretagne tirer profit d’un événement qui, selon les préjugés vulgaires, devait marquer le déclin de sa grandeur.

Plus qu’aucun enseignement de la théorie, cette grande leçon de l’expérience a discrédité le système restrictif et hâté les progrès de la liberté des transactions internationales : elle a prouvé d’une manière irréfutable, par le témoignage des faits, d’abord que rien n’est autant que la liberté favorable au développement de la prospérité d’un peuple, ensuite que le commerce de concurrence est préférable au commerce de monopole, même pour les monopoleurs. Aussi doit-on un large tribut de reconnaissance aux auteurs de cette grande leçon pratique, aux hommes qui, en débarrassant leur pays des entraves du régime colonial, ont fait éclater à tous les regards les admirables résultats de la liberté économique.

Parmi ces hommes, il en est un qui mérite une place à part, non qu’il ait été le principal chef de l’insurrection américaine, mais parce qu’il en a été le plus actif et le plus influent préparateur. Benjamin Franklin a le premier répandu, popularisé en Amérique, des notions saines d’économie privée ou publique, et de politique ; il a éclairé, formé le jugement des masses, et les a rendues capables de raisonner juste sur leurs affaires et sur celles du pays. C’est lui qui a fondé la première bibliothèque publique et le premier club politique qu’aient possédés les États-Unis ; c’est à lui encore que le Nouveau-Monde est redevable d’un de ses premiers journaux, et de la meilleure Encyclopédie populaire qui ait jamais été faite, nous voulons parler de l’Almanach du bonhomme Richard. Réformateur de génie, il a préparé les masses à la liberté non point en surexcitant leurs passions, mais en développant leur bon sens, leur raison. Il a été surtout un grand économiste pratique.

FRANKLIN (Benjamin) naquit à Boston, dans la Nouvelle-Angleterre, le 17 janvier 1706. Comme il nous l’apprend dans ses Mémoires, sa famille était originaire du Northamptonshire : de bonne heure elle embrassa la religion réformée, et malgré les persécutions elle demeura inébranlable dans sa foi. « Nos ancêtres, dit Franklin, avaient une Bible en anglais, et pour la cacher et la mettre en sûreté, on l’attachait tout ouverte et retenue avec des rubans sous un escabeau. Quand mon grand-père voulait en faire la lecture à sa famille, il renversait l’escabeau sur ses genoux et tournait les pages du livre sous les rubans. Un des enfants se tenait à la porte pour avertir s’il voyait venir l’appariteur, qui était un officier de la cour spirituelle : en cas d’alarme, on replaçait l’escabeau sur ses pieds, et la Bible y restait cachée comme auparavant[1]. » Son père émigra afin de pouvoir exercer librement son culte.

Benjamin était le dernier fils d’une famille de dix-sept enfants, deux filles seulement étaient plus jeunes que lui. Sa mère, seconde femme de Josiah Franklin, se nommait Abiah Folgier. À huit ans, Benjamin fut envoyé à l’école, mais il n’y demeura que deux ans : son père qui avait une fabrique de chandelles l’en retira pour l’employer à remplir les moules de suif, à couper les mèches, etc. Ce genre d’occupation plaisait peu au jeune Benjamin ; il manifestait, au contraire, un goût prononcé pour la marine. Son père, craignant de lui voir embrasser une carrière si chanceuse, résolut alors d’en faire un imprimeur. Benjamin fut mis en apprentissage chez son frère James, qui avait une imprimerie à Boston. Le jeune apprenti employait toutes ses heures de loisir à lire ou à se former le style ; son frère ayant fondé un journal, la fantaisie lui vint d’y écrire ; mais comme il craignait que ses articles ne fussent pas reçus s’il les présentait lui-même, il s’avisa de les déposer sous la porte de l’imprimerie en prenant soin de déguiser son écriture. Les articles furent publiés et obtinrent un certain succès. L’auteur n’avait guère plus de seize ans.

Quelque temps après, des difficultés s’étant élevées entre son frère et lui, il se décida à aller chercher fortune ailleurs ; un beau matin il quitta Boston sans prévenir personne de son départ, et il se rendit à New York, où il espérait trouver de l’occupation. Il n’en trouva point, mais on lui affirma qu’il pourrait être employé à Philadelphie. Notre jeune aventurier se mit aussitôt en route pour Philadelphie. Lorsqu’il y arriva, il était à bout de ressources. Heureusement il réussit à se placer chez un imprimeur nommé Keimer. Là, Franklin fit la connaissance de sir William Keith, gouverneur de la province, qui le prit en amitié. Sir William l’engagea à se rendre à Londres pour acheter le matériel d’une imprimerie, en lui promettant de lui avancer le capital nécessaire. Il s’embarque confiant dans la parole du gouverneur, mais à son arrivée à Londres il s’aperçoit qu’il a été pris pour dupe. Néanmoins il ne se décourage pas. N’était-il pas robuste, intelligent et disposé au travail ? Il va frapper aux portes des imprimeries de Londres. Deux s’ouvrent successivement devant lui. Il y reste une année. Déjà se manifeste son esprit réformateur ; il améliore les règlements de l’atelier et il enseigne aux ouvriers à se passer de bière forte. En 1726, il retourne à Philadelphie. Après avoir été quelque temps commis, puis encore ouvrier imprimeur, il s’associe avec un nommé Méredith pour monter une imprimerie. La société ne dure pas longtemps : Méredith abandonne sa part à son associé moyennant trente livres, plus une selle neuve, et il s’enfonce dans l’intérieur des terres. C’est de ce moment que date la fortune de Franklin : grâce à son travail assidu, son imprimerie prospère rapidement, il y ajoute une papeterie, puis il se met à publier un journal et un almanach. Il en est à la fois l’imprimeur et le principal rédacteur.

Le journal acquiert une influence considérable et l’almanach devient populaire. Que fait alors l’heureux imprimeur ? La bonne réussite de ses entreprises lui avait procuré quelques loisirs, il les emploie, partie à provoquer des améliorations et à fonder des institutions utiles, partie à étudier les phénomènes de l’électricité. Il avait fondé un club où l’on discutait régulièrement des questions de politique, de morale, de science et d’industrie ; il y joint, non sans peine toutefois[2], une bibliothèque ; en même temps il provoque l’établissement d’un collège et il institue une société pour préserver la ville des incendies, il s’occupe aussi du pavage et du nettoyage des rues, et il invente un fourneau économique, sans vouloir retirer aucun profit de son invention : son influence s’accroit de jour en jour. En 1736, il avait été nommé secrétaire de l’assemblée provinciale sans voix délibérative, et l’année suivante délégué du maître général des postes à Philadelphie ; en 1747, il est élu membre de l’assemblée ; en 1748, on le charge d’une négociation avec les Indiens qui inquiétaient la frontière ; enfin, en 1753, il est nommé maître général des postes en Amérique.

Jusqu’à cette époque, les vues de Franklin n’avaient guère dépassé les limites de sa province ; à mesure que sa position s’élève il les porte plus loin. La guerre entre l’Angleterre et la France ayant éclaté de nouveau, il proposa un plan général d’union entres les colonies américaines, pour la défense commune. Ce plan ne fut toutefois pas adopté : il venait trop tôt. En Amérique, les assemblées provinciales le repoussèrent comme accordant trop à la prérogative royale ; en Angleterre, on le rejeta comme accordant trop aux assemblées provinciales. À la même époque, des troupes ayant été envoyées d’Angleterre pour la défense de la colonie, Franklin se chargea de leur fournir des moyens de transport et des vivres. Il fit même sur sa fortune privée des avances considérables dont il eut la plus grande peine à obtenir le remboursement. Les troupes anglaises allèrent attaquer le fort Duquesne, mais à quelque distance de ce fort elles éprouvèrent une défaite signalée et elles furent obligées de rebrousser chemin. Cette défaite, dit Franklin, enleva beaucoup au prestige qui jusqu’alors avait environné les troupes royales. Les colons s’aperçurent que ces belles troupes si bien disciplinées n’étaient pourtant pas invincibles, et ils se promirent in petto de leur résister au besoin. Franklin fut ensuite chargé d’organiser la défense de la forteresse du Nord-Ouest, que la défaite du général Braddock laissait découverte ; il construisit à Bethléhem trois forts pour protéger les établissements des frères Moraves, et, à son retour à Philadelphie, il fut nommé colonel de la milice.

À cette époque de sa vie, il commença à se vouer à peu près exclusivement aux affaires publiques : entouré de l’estime générale et considéré à bon droit comme la plus forte tête de la province, il se trouvait d’avance désigné pour les missions les plus épineuses. Des difficultés graves avaient surgi entre les propriétaires fonciers de la province, résidant, pour la plupart, en Angleterre, et les assemblées provinciales. Les propriétaires prétendaient que leurs domaines devaient demeurer exempts de taxes, et ils refusaient, en conséquence, de supporter leur part dans la contribution de guerre. Après de longs débats, l’assemblée résolut d’envoyer une pétition au roi, et elle confia ce message à Franklin. Il arriva à Londres le 27 juillet 1757. Par son habileté et sa fermeté tout à la fois, il réussit à amener les propriétaires à composition : ceux-ci consentirent à payer une partie de la taxe à la condition que Franklin leur donnerait sa garantie personnelle qu’ils ne seraient point imposés au delà d’une juste proportion. L’issue heureuse de cette négociation engagea les colonies des Massachusetts, de Maryland et de la Géorgie à charger Franklin de leurs affaires en Angleterre. Après cinq années de séjour à Londres, Franklin retourna à Philadelphie, où il reprit sa place dans l’assemblée de la province. De nouveaux débats surgirent encore entre les propriétaires et l’assemblée. En 1764, les propriétaires réussirent à empêcher la réélection de Franklin qu’ils considéraient comme leur plus ferme et leur plus redoutable adversaire. L’assemblée le dédommagea de cet échec, en le renvoyant à Londres avec le titre d’agent de la province. Avant son départ, il reçut également les pouvoirs du New Jersey, de la Géorgie et des Massachusetts.

Les événements allaient donner à la mission de Franklin une importance imprévue. Jusqu’à ce moment les colonies américaines avaient joui du droit de s’imposer elles-mêmes. Le ministère anglais voulut le leur enlever et attribuer au parlement où elles n’avaient point de représentants le pouvoir de les taxer. Il porta dans cette vue le fameux bill du Timbre. L’Amérique entière se leva pour protester contre les prétentions du ministre, et les colons annoncèrent d’un consentement unanime qu’ils refuseraient la taxe. Cette résistance inattendue émut l’Angleterre ; le ministère fut changé, et une enquête ordonnée. Le 3 février 1766, Franklin était appelé à la barre de la chambre des Communes pour donner des renseignements. Dans ses réponses admirables de bon sens, de justesse et de fermeté, il démontra avec une clarté et une logique irrésistibles, l’injustice des prétentions de la Métropole, il prouva que si l’on enlevait aux colons le droit de se taxer eux-mêmes, dans leurs assemblées provinciales, il fallait admettre leurs représentants au sein du parlement Britannique, sous peine de commettre à leur égard la plus monstrueuse des iniquités ; il annonça enfin l’intention ou était toute l’Amérique, où il était lui-même, de résister à un abus de pouvoir si flagrant et si détestable. L’acte du Timbre fut rapporté ; mais l’Angleterre n’ayant point franchement renoncé à ses prétentions, les esprits continuèrent à fermenter en Amérique. Un droit fut alors établi sur le thé : les Américains refusèrent de le payer, bien que Franklin eût, dans son interrogatoire, reconnu à la métropole le droit d’établir des taxes douanières. Il y eut à l’occasion de la nouvelle taxe une émeute sanglante à Boston.

À quelque temps de la Franklin se trouva mis en possession de lettres pleines de faux rapports sur la situation, et qui étaient adressées à des personnages officiels par Thomas Hutchinson, gouverneur de la colonie de Massachusetts, et par André Olivier, lieutenant-gouverneur. Il envoya ces lettres en Amérique, afin de détourner de l’Angleterre l’irritation des esprits et de les reporter sur les véritables auteurs de la mésintelligence qui divisait les deux pays. Ses amis d’Amérique ayant, malgré ses recommandations, publié cette correspondance, il s’ensuivit un duel. Sur le bruit qu’un second duel devait avoir lieu, Franklin déclara dans les journaux que lui seul avait obtenu communication des lettres et les avait envoyées en Amérique. Un procès lui fut intenté, dans lequel l’avocat de la partie adverse l’insulta grossièrement, en présence du conseil privé. La pétition de l’assemblée générale de Massachusetts, qui demandait le rappel du gouverneur, fut rejetée, et Franklin perdit sa place de maître général des postes. Quelques mois plus tard, cependant, le ministère qui l’avait laissé insulter, essaya de se rapprocher de lui. Des négociations furent entamées sous les auspices d’un tiers ; mais elles n’aboutirent point, et Franklin quitta Londres en mars 1775.

À son retour en Amérique, il fut nommé député au Congrès par la province de Pennsylvanie. Il prit la part la plus active aux travaux de cette illustre assemblée, et, l’un des premiers, il agita la question de l’indépendance. Il contribua, dit-on, à la rédaction d’un pamphlet de Thomas Payne, intitule le Bon sens, qui décida la question.

Après la déclaration de l’indépendance (4 juillet 1776), la Pennsylvanie ayant nommé une Convention pour changer la forme de son gouvernement, Franklin fut porté à la présidence de cette assemblée, et il rédigea à lui seul la plus grande partie de la nouvelle Constitution.

Franklin avait alors 71 ans. À cet âge on aspire naturellement au repos. Mais cette énergique existence utilisée de si bonne heure, devait se terminer tard. Avant de descendre dans la tombe, Franklin avait encore de nombreux services à rendre à son pays. Les États-Unis avaient besoin du concours de la France pour consolider leur indépendance naissante. On chargea Franklin d’aller solliciter l’appui de la cour de Versailles. On ne pouvait faire un meilleur choix : déjà le modeste imprimeur de Philadelphie était populaire en France ; en 1767 et en 1769 il avait séjourné à Paris, où il avait reçu l’accueil le plus cordial et le plus distingué ; en 1772, ses découvertes en physique l’avaient signalé au choix de l’Académie des sciences, qui se l’était adjoint comme associé étranger. Il accepta de grand cœur la mission qui lui était confiée ; à son arrivée en France, il alla s’établir à Passy, où il demeura pendant toute la durée de son séjour. Ses manières simples et patriarcales, son esprit plein de sagacité, de finesse et d’humour, son honnêteté devenue proverbiale, et jusqu’à son costume de cultivateur américain, contrastant avec les habits pailletés de la noblesse de cour, lui valurent un succès prodigieux : en 1778, il partageait avec Voltaire la faveur et les applaudissements du public. Ces deux apôtres de la liberté, arrivés l’un et l’autre à peu près au terme de leur carrière, eurent une entrevue qui est demeurée célèbre. Ils s’embrassèrent en versant des larmes d’attendrissement, et Voltaire bénit les deux petits-fils du patriarche américain, en s’écriant : God and liberty ! Dieu est la liberté ! C’est la devise qui convient aux petits-fils de M. Franklin ! À la cour, Franklin n’obtint pas moins de succès que dans le public : le 6 février 1778, un traité d’alliance offensive et défensive, était signé par ses soins entre la France et les États-Unis. Du fond de sa retraite à Passy, il en surveilla la bonne exécution, tout en pressant les négociations avec l’Angleterre. Le 3 avril 1783, il signait un traité de commerce entre les États-Unis et la Suède, et le 3 septembre de la même année, il avait enfin la joie de voir se conclure la paix entre la France, l’Espagne, l’Angleterre et les États-Unis, dont l’indépendance était solennellement reconnue. Il continua néanmoins à résider en France pendant deux années encore. En 1788, il était désigné, sur la demande expresse du roi, comme l’un des commissaires chargés d’examiner le magnétisme de Mesmer : il se prononça contre le mesmérisme. Le 9 juin 1785, il signait un traité entre les États-Unis et la Prusse. Ce fut le dernier acte de sa carrière diplomatique. À la fin de juillet, il quittait la France, où il laissait des regrets universels.

Toujours infatigable, il utilisa sa traversée en composant un petit écrit intitulé : Quelques vues pour l’amélioration de la navigation. Son arrivée à Philadelphie, après tant et de si glorieux services rendus à sa patrie, fut un véritable triomphe : il fut porté chez lui, au milieu des acclamations enthousiastes des populations reconnaissantes, qui saluaient en lui un des pères de la liberté américaine. Quoique affaibli par les années, souffrant de la goutte et de la pierre, il trouva encore moyen d’employer utilement la dernière période de sa vie. Nommé à l’unanimité membre du conseil exécutif suprême de Philadelphie et président de l’État de Pennsylvanie, il contribua à la révision de la constitution de cet État, et il réussit à en faire adopter les modifications d’un consentement général. Le discours qu’il prononça en cette occasion est un des plus remarquables que l’on ait de lui. Enfin, deux sociétés s’étant fondées, l’une pour soulager la misère des prisonniers, l’autre pour l’abolition de l’esclavage, il en accepta la présidence. C’était dignement couronner une si noble vie. Le 17 avril 1790, à onze heures du soir, Franklin mourut paisiblement à la suite d’une courte maladie. Il était âgé de quatre-vingt-quatre ans et trois mois. Ses funérailles eurent lieu en présence d’un immense concours de peuple ; le Congrès ordonna un deuil public d’un mois ; en France, l’Assemblée nationale décida à l’unanimité, sur la motion de Mirabeau, qu’elle porterait pendant trois jours le deuil de ce grand citoyen.

Ce qui frappe le plus dans cette carrière, une des plus belles qu’il ait été donné à un homme de parcourir, c’est la continuité des efforts, la persistance du travail : il n’y a aucune perte de temps dans la longue vie de Franklin ; toutes les heures en sont utilisées, soit pour les affaires de l’homme, soit pour celles de la nation, soit encore pour la culture et le progrès d’une science intéressant le bien-être de l’humanité. Franklin est l’homme du monde qui a le mieux connu le prix du temps. Times is money, le temps c’est de l’argent, avait-il coutume de dire, et ce proverbe de sa sagesse pratique est demeuré profondément gravé dans l’esprit de ses concitoyens. C’est en se conformant aux préceptes si simples et si féconds de la Science du bonhomme Richard, en se vouant avec persistance au travail, et en économisant sur leurs passions, qu’ils sont parvenus en moins d’un siècle à se placer au premier rang parmi les peuples.


NOTES SUR FRANKLIN

P.658-659 : Mais, demandera-t-on, tout ce monde, actuellement occupé à produire, à fabriquer, à transporter des objets de luxe, pourrait-il subsister en s’attachant à la production des objets de première nécessité ? Je le crois. Le monde est grand, et il en reste encore une grande partie sans culture. Plusieurs centaines de millions d’acres de terre en Asie, en Afrique et en Amérique, sont couverts de forêts, et on en trouve même beaucoup en Europe. Avec cent acres de ces forêts un homme pourrait devenir un gros fermier ; et cent mille hommes, tels que les cent mille perruquiers français 1, qui travailleraient à défricher chacun cent acres, auraient de la peine à défricher un coin de terre assez considérable pour être vu de la lune, à moins que ce ne fût avec le télescope d’Herschell, tant sont vastes les contrées encore sans culture.

1 « Le bon sens de Franklin était choqué de voir les Français perdre, à leur coiffure, tant d’hommes, de temps et d’argent. On lira, sans doute, avec plaisir à ce sujet l’extrait suivant d’une lettre qu’il adressait à une dame anglaise, le 8 février 1777 :

« Je sais que vous désirez me voir, mais comme vous ne le pouvez pas, je vais vous faire mon portrait. Figurez-vous un homme aussi gai que vous l’avez vu, aussi fort et aussi bien portant, seulement avec quelques années de plus, mis très simplement, portant tout plats ses cheveux gris et clairsemés qui dépassent un peu un beau bonnet fourré, sa seule coiffure, lequel descend sur le front jusqu’à une paire de bésicles. Imaginez l’effet de ce costume au milieu des têtes poudrées de Paris. Je voudrais que toutes les dames et tous les hommes, en France, eussent seulement la bonté d’adopter ma mode, de se peigner eux-mêmes comme moi, de renvoyer leurs friseurs, et de me compter la moitié de l’argent qu’ils leur paient. Vous voyez que le beau monde pourrait très bien faire ce sacrifice. J’enrôlerais alors ces friseurs qui forment au moins cent mille hommes ; avec l’argent dont j’ai parlé je les entretiendrais, et je ferais avec eux une visite en Angleterre, pour accommoder les têtes de vos ministres et de vos conseillers privés, que je crois, en ce moment, un peu dérangées. »

P.663 : LETTRE CLXIV À THOMAS CUSHING, ESQ. LONDRES. 12 SEPTEMBRE 1773. EXTRAIT DE L’ÉDIT PRUSSIEN, ETC. 1

1 Franklin fait, dans la dernière partie de cette adresse, allusion à l’édit du roi en faveur de l’état civil des protestants, enregistré, non sans difficulté, au Parlement en 1782. Cet édit avait été sollicité, l’année précédente, sur la motion du général Lafayette, par un arrêté du second bureau des notables présidé par le comte d’Artois.

Cet édit prétendu est une critique extrêmement spirituelle des mesures prises par l’Angleterre à l’égard des États-Unis. Franklin y fait ressortir avec un merveilleux bon sens tout ce qu’il y avait d’inique dans une législation qui entravait et qui grevait l’industrie et le commerce des colonies américaines, au profit de la Grande-Bretagne. Le dernier paragraphe de l’édit est relatif aux convicts que l’Angleterre avait coutume d’exporter aux États-Unis avant la déclaration d’indépendance. Ce fut comme on le sait, la privation de ce débouché qui l’engagea plus tard à fonder la colonie de Botany-Bay. En plusieurs circonstances, Franklin revint sur cette mesure pénale, qui peuplait les colonies d’Amérique avec le rebut de la population anglaise, et qui exerçait ainsi la plus désastreuse influence, non seulement sur le présent, mais encore sur l’avenir de la race américaine. Discutant un jour sur cet objet arec un membre de la Chambre des Communes, grand partisan de l’exportation des convicts. — Que penseriez-vous, disait-il, si nous exportions en Angleterre nos serpents à sonnettes ? L’édit prussien fut publié dans les journaux anglais et obtint beaucoup de succès.

___________________

[1] Mémoires, t. I, p. 8.

[2] « Il y avait alors, dit-il dans ses Mémoires, si peu de lecteurs à Philadelphie, et nous étions la plupart si pauvres que, malgré tous mes soins, il me fut impossible de trouver plus de cinquante personnes, presque tous de jeunes négociants, qui consentissent à payer d’abord quarante shellings et ensuite dix shellings par an pour cet établissement. Ce fut avec ce petit fonds que nous commençâmes ; les livres furent importés d’Angleterre ; la bibliothèque fut ouverte une fois par semaine pour prêter aux souscripteurs ceux qu’ils pouvaient désirer, sous l’obligation de payer le double de leur valeur s’ils ne les rendaient pas en bon état. On en sentit bientôt l’utilité : de pareils établissements se formèrent dans d’autres villes et dans d’autres provinces ; les bibliothèques s’accrurent par des donations particulières ; la lecture devint à la mode, et le peuple n’ayant pas d’amusements publics pour le distraire de l’étude, finit par faire, avec les livres, une connaissance plus entière. Enfin, au bout de quelques années, les étrangers reconnurent qu’il était plus instruit et plus intelligent que celui des autres pays. — Ces établissements, ajoute-t-il encore, sont devenus considérables et vont toujours en augmentant : ils ont contribué à rendre généralement la conversation plus instructive, à répandre, parmi les marchands et les fermiers, autant de lumières qu’on en trouve ordinairement, dans les autres pays, parmi les gens de la classe la plus éclairée ; peut-être même ont-ils été pour quelque chose dans la résistance vigoureuse que les colonies américaines ont apportée aux attaques dirigées contre leurs droits. »

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