Le traité de commerce avec la Belgique, par Gustave de Molinari (1842)

Politique. — Le traité de commerce avec la Belgique, par M. G. de Molinari, quatrième volume, 1ère partie, p.292


LE TRAITÉ DE COMMERCE AVEC LA BELGIQUE

Paris, 30 septembre 1842.

Pour bien faire connaître toutes les vicissitudes qu’a subies la négociation de ce traité, il est nécessaire de remonter un peu haut.

Depuis douze années, la Belgique se trouve en proie à une crise industrielle.

Cette crise a pour origine la séparation de la Belgique d’avec la Hollande.

Sous le rapport des intérêts matériels, l’union de ces deux pays avait été une excellente combinaison : la Hollande, pays commercial, écoulait les produits de la Belgique, pays industriel. C’était l’association d’un fabricant avec un courtier.

La révolution de 1830[1] vint, l’union fut rompue, et la Belgique laissée à elle-même. — Tous les débouchés que lui procurait la Hollande se trouvèrent soudainement fermés. — Elle dut aussitôt songer à les remplacer ; car son industrie, privée des ressources de ce grand marché dont elle avait été maîtresse pendant quinze années, se trouvait gravement compromise.

Dans ces circonstances, la Belgique avait à choisir entre trois partis. Elle pouvait :

1° Chercher à s’unir intimement à la France.

2° — à l’Allemagne.

3° Garder entre ces deux pays une sorte de neutralité et s’efforcer d’obtenir de tous deux la plus grande somme possible d’avantages commerciaux. [2]

Ce fut au dernier parti que s’arrêta le gouvernement belge. — L’expérience a prouvé que ce choix ne valait rien. — En revanche, on ne saurait nier qu’il ne fût, pour ainsi dire, le seul possible.

Une alliance avec la Prusse aurait rencontré, de la part de la France, une vive et naturelle opposition. — En outre, une telle alliance eût été vue de mauvais œil par la plus grande partie des populations belges, dont les sympathies sont toutes françaises.

Une alliance avec la France aurait excité un grand mécontentement, non seulement en Allemagne, mais encore et surtout en Angleterre.

Nous venons de nommer l’Angleterre… On sait, en effet, quelles précautions prit cette puissance, en 1830, pour que la révolution belge ne devint point, pour la France, l’occasion d’un accroissement de territoire ou même d’influence. — On sait que ce fut pour ne pas s’aliéner cette unique et puissante alliée que la France de juillet refusa un roi à la Belgique révolutionnée. — On sait encore que les appréhensions de la politique britannique ne se calmèrent qu’après que la couronne de Belgique eut été posée sur la tête d’un prince anglais.

Placée donc, sous l’active et jalouse surveillance de ces grands intérêts rivaux, la Belgique se trouvait enchaînée. On la condamnait à contempler immobile et patiente le marasme de son industrie. On contraignait sa politique commerciale à n’être jamais qu’une politique d’atermoiements et de transactions.

Un accroissement continu et graduel du malaise de l’industrie belge, resserrée entre des barrières trop étroites, fut, au bout de quelques années, le triste résultat de cette situation. — Par intervalles, cependant, on obtenait de maigres concessions ; mais ces concessions étaient toujours chèrement achetées

Des plaintes incessantes se faisaient entendre. — Les uns se tournaient vers l’Allemagne, le plus grand nombre vers la France.

Mais l’Angleterre veillait, et le gouvernement belge, paralysé, ne répondait à ces plaintes qu’en sollicitant, çà et là, au dehors, quelques concessions timides.

Sur ces entrefaites, fut conclu le traité du 15 juillet 1840. — Les positions respectives des grandes puissances se trouvèrent soudainement changées. La France cessa d’avoir des ménagements à garder envers l’Angleterre. — La situation que M. Thiers avait faite à son pays, cependant, était grave. La France allait peut-être, comme aux jours les plus difficiles de la république, avoir à lutter contre l’Europe coalisée. Elle dut songer, sans retard, à se fortifier. Sa frontière du Nord étant la plus accessible, c’était celle-là qu’il lui importait d’abord de couvrir. En effet, depuis la forêt des Ardennes jusqu’à la mer, règne et se prolonge, parallèlement à cette frontière, une ligne redoutable de villes de guerre, obstinées, par les vainqueurs de 1815, à servir de places d’armés à la sainte alliance absolutiste contre la France constitutionnelle. — Celle-ci avait donc, en juillet 1840, un immense intérêt à ce que le canon de ces forteresses, au lieu d’être tourné contre elle, servît au contraire à la protéger. — Elle ne pouvait obtenir ce résultat qu’en gagnant complètement la Belgique à sa cause.

Ce fut alors que s’improvisa, au sein du cabinet des Tuileries, le projet d’une union douanière entre les deux pays. Certes, en de telles circonstances, ce projet se présentait comme le fruit d’une saine et habile politique. On n’achetait pas trop cher, au prix d’une union douanière, ce grand rempart des provinces belges, bastionné par les importantes forteresses d’Ypres, Menin, Courtray, Ath, Mons, Charleroy, Namur, Bouillon. — On fit bon marché des réclamations soulevées par quelques industries isolées ; et, sans doute, l’affaire aurait été conclue si, dans l’intervalle, l’orage amassé du coté de l’Orient, ne se fût peu à peu dissipé. Le traité belge subit immédiatement l’influence de ce changement. — Les chances de guerre se trouvant éloignées et les fortifications de Paris votées, on considéra comme moins urgente la nécessité de s’assurer la coopération de la Belgique. On prêta l’oreille aux clameurs des industries qui s’alarmaient à la pensée d’une concurrence à subir, et le traité fut ajourné. — Enfin, au commencement de cette année, les affaires d’Europe ayant complètement repris leur cours accoutumé, tout fut rompu.

Mais, vers la même époque, la question des lins se présenta en France, impérieuse et exigeant une prompte solution. L’industrie linière demandait, comme on sait, une protection efficace contre la concurrence étrangère, principalement contre la concurrence anglaise.

Cette question des lins était difficile à résoudre ; car, en regard de l’industrie linière, s’agitait l’industrie vinicole avec des intérêts diamétralement opposés. — Les producteurs de vins ne pouvaient-ils pas craindre en effet, avec raison, de devenir les victimes des représailles que soulèveraient de nouvelles lois restrictives accordées aux fabricants de toiles de lin ?

Il s’agissait d’accorder ces exigences ennemies. — Le gouvernement français tourna habilement la difficulté.

La France fut fermée aux lins anglais. L’industrie vinicole ne pouvait s’en plaindre, le marché anglais étant, par l’effet du traité de Methuen, dès longtemps annulé pour elle. — Mais autre chose serait advenue, si l’on eût de même refusé aux toiles belges l’accès des marchés de France. — Par représailles, la Belgique eût été inévitablement amenée à se fermer aux vins français, et à conclure avec l’Allemagne un autre traité de Methuen. Or, la Belgique reçoit, annuellement, de sa voisine du midi, 85 000 hectolitres de vins, chiffre de consommation qui est relativement considérable[3]. — On fit donc une exception en faveur des toiles belges : on continua à les recevoir aux anciennes conditions.

Mais, qui le croirait ? — On songea à se faire payer par la Belgique cette exception que l’on ne pouvait se refuser de lui accorder. — On profita de la circonstance pour l’obliger à supprimer, en quelque sorte, les droits dont elle grevait l’importation des vins de France. — La combinaison était certainement bien entendue : pour les toiles l’ancien état de choses continuait à subsister dans les deux pays ; pour les vins, on obtenait une faveur extraordinaire. On ne mécontentait point l’industrie linière, heureuse de se voir débarrassée de la concurrence anglaise, et l’on satisfaisait pleinement l’industrie vinicole en améliorant un de ses principaux débouchés.

Il est inutile de dire que la Belgique, craignant de compromettre dangereusement, par un refus, la situation, déjà précaire, d’une notable portion de sa population ouvrière, s’empressa d’accorder tout ce que l’on exigea d’elle.

Cependant, voici que le gouvernement belge, les conventions nouvelles à peine en vigueur, s’avise d’accorder aux vins allemands les mêmes bénéfices dont il venait de favoriser les vins de France.

C’était, comme on le voit, opposer à un machiavélisme d’usage en diplomatie, un autre machiavélisme.

Là-dessus, la presse française de crier à la déloyauté, la presse belge de se demander à quoi bon cette concession nouvelle que rien ne motive.

L’accusation de déloyauté n’est pas sérieuse… Mais pour n’être point déloyale, la mesure est-elle d’une bonne politique ?

Nous ne le croyons pas. — Selon nous, elle accuse une tendance déplorable. Elle prouve que le gouvernement belge est plus que jamais engagé dans sa politique de transaction et de balancement entre la France et l’Allemagne, qu’il en est toujours à solliciter auprès de ses voisins, des bribes de concessions.

Pauvre politique, qui n’a réussi, jusqu’aujourd’hui : d’un côté, qu’à faire payer double, à la Belgique, le prix de vieilles concessions ; d’un autre coté, qu’à lui faire solder d’avance une simple espérance de faveurs.

Pauvre politique, à laquelle semble présider peut-être une pensée anglaise, car, on le sait, la politique britannique joue ce double jeu d’empêcher à la fois la puissance française et la puissance allemande de s’accroître.

Mais, dira-t-on, quelle autre conduite pourrait tenir le gouvernement belge ?

Nous croyons que pour le soin de sa dignité, il ferait bien de cesser ce rôle de solliciteur ambidextre, et qu’on présence des combinaisons peu généreuses dont le cabinet des Tuileries use à son égard, il devrait ou traiter franchement de son admission dans le ZOLL-VEREIN allemand, ou s’efforcer de ramener, à l’aide d’une grande entreprise de colonisation, l’industrie belge au degré que comporte l’état actuel de ses débouchés.

Tôt ou tard, sans doute, il sera obligé d’en venir là.

***

Mais serait-il sage à la France de laisser ainsi sa jeune sœur en révolutions se séparer d’elle pour aller faire cause commune avec cette grande association allemande qui menace de s’assimiler successivement les contrées les plus riches et les plus industrieuses du continent. — Non certes. — La communauté des intérêts est le seul lien qui unisse solidement les peuples ; et, pour le soin de sa sécurité, la France ne devrait pas oublier que les plus sûres fortifications de sa capitale sont dans les sympathies de la nation qui tient la clef de sa frontière du Nord.

Il importe, en outre, que la France ne se laisse pas déborder de toutes parts et emprisonner enfin par les douanes du ZOLL-VEREIN ; il importe qu’elle se fasse de son côté un système de douanes imposant ; il importe qu’un jour elle puisse traiter, sans désavantage, avec le ZOLL-VEREIN, afin de réaliser, par une alliance qui relierait en faisceau tous les états de l’Europe occidentale et centrale, la grande pensée du blocus européen imaginé par Napoléon contre l’Angleterre[4].

Car la question est demeurée, au fond, à peu près la même qu’au temps de cet infatigable ennemi de la puissance britannique.

Pour soustraire l’Europe continentale à la suprématie politique de l’Angleterre, Napoléon voulait la rendre inaccessible à celle-ci, en l’entourant d’un mur de baïonnettes : pour ne pas demeurer plus longtemps asservie à l’industrie britannique, l’Europe songe actuellement à se murer de même contre elle, mais pacifiquement, à l’aide de lignes de douanes.

Les moyens, comme on le voit, seuls ont changé.

La conduite des nations continentales, à l’égard de la Grande-Bretagne, est, du reste, parfaitement légitime. Elle ressort du principe même de leur conservation, elle est impérieusement réclamée par le soin de leur prospérité. En effet, il est bien reconnu maintenant que les industries naissantes du continent ne peuvent subsister et se développer sans la protection d’une coalition commerciale, dirigée contre l’Angleterre, dont la supériorité industrielle, acquise par une priorité de cinquante années, les écrase.

On argue beaucoup, contre le traité belge, des intérêts lésés de quelques industries et en particulier de ceux de l’industrie métallurgique ; mais, en vérité, les exigences d’un petit nombre de propriétaires de hauts-fourneaux, doivent-ils être mis en balance avec les grands intérêts que nous venons de considérer ? — D’ailleurs, nous doutons fort, qu’en définitive, l’industrie française souffre de l’union commerciale des deux pays. — Quatre millions d’hommes en ruinent malaisément trente-deux millions. Nous croyons, au contraire, que cette adjonction d’une contrée industrieuse, à la France riche et puissante, ne pourra que servir utilement l’industrie française en la tirant de cette molle apathie dans laquelle elle dort, accroupie sous son épais manteau de prohibitions.

Espérons donc, dans l’intérêt des deux nations, que le traité de commerce avec la Belgique sera bientôt mené à bonne fin.

Gustave de Molinari

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[1] Certes, aucune révolution ne fut mieux motivée que celle-là. La Belgique, matériellement florissante, était en butte, de la part de son gouvernement, à d’intolérables exigences. On ne cherchait point tant à opérer la fusion politique des deux peuples (fusion impossible du reste, rêve irréalisable des diplomates du congrès de Vienne) qu’à organiser la suprématie d’un pays sur l’autre. Pendant quinze années, le but que poursuivit opiniâtrement le souverain des Pays-Bas, fut de dénationaliser la Belgique, de la conquérir à la Hollande, afin de faire du nouveau royaume-uni un tout homogène et Hollandais. — Tel fut le but : la langue hollandaise partout officiellement imposée, fut le moyen. — Mais ce que la conquête brutale des Francs n’avait pu introduire dans les Gaules au cinquième siècle, et celle des Normands dans la Grande-Bretagne au onzième, ce qu’enfin la domination oppressive de la Russie s’efforce vainement d’imposer actuellement en Pologne, comment la seule volonté d’un homme, ne disposant que de moyens réguliers et pacifiques, l’eût-elle obtenu en Belgique ? Le roi, Guillaume d’Orange était, néanmoins, de bonne foi, dans sa tentative de lèse-nationalité en Belgique, comme le roi Charles X l’était en France dans sa tentative anti-constitutionnelle. — Tous deux subirent la peine qui leur était due pour n’avoir pas assez écouté les enseignements de l’histoire.

[2] Il y avait bien un quatrième parti à prendre qui eût été, sans contredit, le meilleur ; mais ce parti ressortait d’un ordre d’idées dont l’application n’est pas encore devenue assez usuelle. Nous n’en dirons que quelques mots.

Il eût fallu que la Belgique fit la somme des débouchés qu’elle perdait par la rupture de son union avec la Hollande, et qu’elle songeât aussitôt à réduire proportionnellement sa production industrielle. — Le nombre des bras et la somme des capitaux, qu’une telle réduction eût laissés inactifs, auraient pu être calculés approximativement. On aurait alors utilisé fructueusement les uns et les autres par l’établissement d’une colonie.

[3] Le chiffre exact de l’importation des vins en Belgique, a été en 1841, de 86 648 hectolitres. Or, la production totale de l’industrie vinicole, varie en France d’un million à 1 200 000 hectolitres. Les importations de la Belgique forment donc environ le treizième de la production totale : de plus, en valeur, la proportion est bien plus considérable encore, la Belgique n’achetant que des qualités moyennes et supérieures.

[4] Des obstacles ressortant de considérations politiques sont les seules qui puissent être solidement opposés à l’union commerciale de la France et de l’Allemagne, car le niveau de l’industrie agricole et manufacturière de ces deux contrées ne diffère pas trop sensiblement. — Les seules nations, avec lesquelles, par des considérations d’intérêt matériel, la France ne pourra, d’ici à longtemps, contracter des alliances commerciales intimes sont la Russie et l’Angleterre : la Russie, dont les céréales, librement introduites dans ses ports, ruineraient son agriculture ; l’Angleterre, dont la concurrence industrielle ruinerait ses manufactures.

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