atlas_by_decoechoes-d6vleq3Ayn Rand est largement considérée comme l’un des auteurs les plus influents et les plus controversés du XXe siècle. L’opus magnum de Rand, Atlas Shrugged, a été publié en 1957. Trente-cinq ans plus tard, une enquête de la bibliothèque du Congrès a révélé qu’Atlas Shrugged était le deuxième livre le plus influent jamais écrit – après la Bible.

Pendant des décennies, les livres d’Ayn Rand ont inspiré des millions de gens tout en suscitant des débats vigoureux sur la vie sociale et politique.

Ce qui a fait qu’Atlas Shrugged résiste à l’épreuve du temps et continue à se vendre chaque année, c’est que le message du livre rejoint ce que vivent les gens aujourd’hui. Étonnamment, il semble décrire notre XXIe siècle.

Atlas Shrugged raconte l’histoire fascinante d’un pays dont le système économique est sur le point de s’effondrer. Alors que l’économie passe de plus en plus sous le contrôle des bureaucrates, des hommes et des femmes brillants et intègres, des artistes, des savants, des industriels, disparaissent mystérieusement. À travers ses personnages et les événements de son roman, Ayn Rand fait le lien entre le collectivisme politique et la tyrannie, illustrant le fait que l’un mène immanquablement à l’autre. Dagny Taggart, Hank Rearden et l’énigmatique John Galt, représentent la philosophie objectiviste de Rand. Elle place au point culminant du livre un speech de 60 pages par John Galt, dans lequel elle détaille sa propre théorie.

Après sa publication initiale, Ayn Rand aspirait à mettre en scène Atlas Shrugged dans un film. Par peur de l’échec ou par manque de courage, Hollywood n’a jamais été intéressé. Jusqu’en 2010, date à laquelle John Aglialoro et Harmon Kaslow ont commencé la production de la trilogie.

Atlas S. part IIICe troisième épisode du film reprend là où le deuxième épisode s’était arrêté, avec un plan sur le crash en avion de Dagny Taggart et l’arrivée imminente de John Galt pour lui porter secours. Le spectateur voit Dagny gisante sur le sol jouée par une troisième actrice. Le changement d’acteurs et d’actrices dans les trois films est un peu perturbant. Les producteurs ont tenté d’en atténuer l’impact en écrivant le nom et le rôle de chaque personnage sur l’écran, depuis le début de l’histoire.

A lire :

Articles sur la partie I et II :

http://nicomaque.com/2011/04/13/atlas-shrugged-au-cinema-partie-i

http://nicomaque.com/2012/10/13/atlas-shrugged-part-ii

part III

 

UAF_Abt__854_Nr__1226_OPPENHEIMER__FranzA lire en intégralité ici

Préface de Fabrice Ribet

Franz Oppenheimer, né le 30 mars 1864 à Berlin et mort le 30 septembre 1943 à Los Angeles, était un sociologue et économiste politique allemand. Il est pour l’essentiel connu pour le présent ouvrage Der Staat, paru en 1908, dans lequel il développe des théories majeures sur l’origine de l’État, et qui bénéficieront d’une longue postérité.

Oppenheimer étudie la médecine à Fribourg-en-Brisgau et à Berlin. Il pratique ensuite à Berlin entre 1886 et 1895. Il s’intéresse progressivement à l’économie politique et à la sociologie. Il devient à partir de 1895 rédacteur en chef de Die Welt am Morgen.

En 1909, il obtient un doctorat en économie à l’université de Kiel, avec une thèse sur David Ricardo, dont les idées exercèrent une grande influence sur lui. Entre 1909 et 1917, il est Privatdozent (professeur non rémunéré) à l’université de Berlin, puis occupe une chaire entre 1917 et 1919. Cette année, il part à l’université Goethe de Francfort sur le Main, occuper la première chaire de sociologie ouverte dans le pays. Il y dirigera en particulier la thèse de Ludwig Erhard, soutenue en 1925. Il eut aussi le célèbre ordo-libéral Wilhelm Röpke comme élève.

Juif, il part en 1934-1935 enseigner en Palestine. L’année suivante, il est fait membre honoraire de la société américaine de sociologie. En 1938, il émigre définitivement, au Japon puis aux Etats-Unis, s’y installant sur la côte Ouest. Il participe entre autres au lancement de l’American Journal of Economics and Sociology. Il enseigna également à l’université de Kobe.

  • 1 « Moyen économique » et « moyen politique »
  • 2 Etat-ours et Etat-apiculteur
  • 3 La conception libérale de la lutte des classes
  • 4 La postérité de L’Etat
  • 5 Notes

« Moyen économique » et « moyen politique »

Pour Oppenheimer, il y a deux manières, exclusives l’une de l’autre, d’acquérir de la richesse ; la première est la production et l’échange volontaire avec les autres – la méthode du marché libre, qu’il appelle « la voie économique ». L’autre manière est plus simple parce qu’elle n’exige pas la productivité ; c’est la manière de l’accaparement des marchandises d’une autre personne, ou de ses services, par l’utilisation de la force et de la violence. C’est la méthode de confiscation unilatérale, du vol de la propriété des autres. C’est la méthode qu’Oppenheimer nomme « la voie politique » d’accroissement de la richesse. Comme l’écrit Murray Rothbard dans L’Anatomie de l’Etat, il devrait être clair que l’utilisation pacifique de la raison et de l’énergie dans la production est la voie « naturelle » pour l’homme : ce sont les conditions de sa survie et de sa prospérité sur cette terre. Il devrait être également clair que le moyen coercitif et exploiteur est le contraire de la loi naturelle ; il est parasitaire car, au lieu d’ajouter à la production, il en soustrait. « La voie politique » siphonne la production au profit d’un individu ou d’un groupe parasite et destructeur ; et ceci réduit non seulement le nombre des producteurs, mais abaisse également l’incitation du producteur à produire au-delà de sa propre subsistance. En fin de compte, le voleur détruit même sa propre subsistance en réduisant ou en éliminant la source de son propre approvisionnement[1].

Etat-ours et Etat-apiculteur

Oppenheimer retrace l’histoire universelle de la constitution de l’Etat, indépendamment des races, des époques, des ethnies, des religions, des croyances, des latitudes. Il observe un cheminement qui, plus ou moins lent, plus ou moins systématique, est le lot de toutes les civilisations et de toutes les époques. La première étape de l’Etat, c’est le vol, le rapt, le meurtre lors de combats frontaliers, échauffourées sans fin, que ni paix ni armistice ne peuvent faire cesser.

Peu à peu, le paysan, victime principale de ces hordes barbares, accepte son sort et cesse toute résistance. C’est alors que le berger sauvage, nomade et hostile, prend conscience qu’un paysan assassiné ne peut plus labourer, et qu’un arbre fruitier abattu ne peut plus rien porter. Dans son propre intérêt, donc, partout où c’est possible, il permet au paysan de vivre et épargne ses vergers. La tribu de nomades perd peu à peu toute intention de pratiquer le vol et l’appropriation violente.

Les pilleurs ne brûlent et ne tuent plus que dans la stricte mesure du « nécessaire », pour faire valoir un respect qu’ils estiment salutaire, ou pour briser une résistance isolée. Mais en général, le berger nomade ne s’approprie désormais que l’excédent du paysan. Il laisse au paysan sa maison, son équipement et ses provisions jusqu’à la prochaine récolte.

Dans une métaphore saisissante, Oppenheimer démontre que le berger nomade, qui était jadis comme l’ours, qui, pour voler la ruche, la détruit, devient progressivement, dans un second temps, comme l’apiculteur, qui laisse aux abeilles suffisamment de miel pour les mener jusqu’à l’hiver. Alors que le butin accaparé par la tribu de bergers nomades n’était qu’une pure et simple spoliation, où peu importait les conséquences, où les nomades détruisaient la source de la richesse future pour la jouissance de l’instant, désormais, a contrario, l’acquisition devient rentable, parce que toute l’économie est basée sur la retenue face à la jouissance de l’instant en raison des besoins de l’avenir. Le berger a appris à « capitaliser ». La société est passée de l’ « Etat-Ours » à l’ « Etat-apiculteur ».

TheStateDustJacketLa conception libérale de la lutte des classes

Par ailleurs, Oppenheimer montre que l’histoire de toutes les civilisations est celle du combat entre les classes spoliatrices et les classes productives. Il inscrit son analyse de la formation de l’Etat dans le cadre de cette théorie libérale de la lutte des classes.

Cette théorie fut d’abord l’œuvre de Charles Comte au XIXe siècle , l’auteur du journal Le Censeur Européen et l’un des maîtres de Bastiat[2]. Selon Comte, l’homme a le choix entre deux alternatives fondamentales : il peut piller la richesse produite par d’autres ou il peut travailler pour produire lui-même des richesses. On retrouve cette idée chez Bastiat aussi : « Il y a donc dans le monde deux espèces d’hommes, savoir : les fonctionnaires de toute sorte qui forment l’État, et les travailleurs de tout genre qui composent la société. Cela posé, sont-ce les fonctionnaires qui font vivre les travailleurs, ou les travailleurs qui font vivre les fonctionnaires ? En d’autres termes, l’État fait-il vivre la société, ou la société fait-elle vivre l’État ?[3]  ». Comme l’a fait justement remarquer Ralph Raico, la similarité entre cette analyse et celle d’Oppenheimer dans L’Etat est frappante. Sa genèse de l’Etat s’oppose frontalement à celle du gentil-Etat-protecteur, dans la tradition du contractualisme des Lumières, et inspirera Max Weber (« L’Etat, c’est le monopole de la violence physique légitime »).

De plus, L’Etat d’Oppenheimer est un excellent complément au livre de Bertrand de Jouvenel, Du pouvoir, Histoire naturelle de sa croissance (1945). Là où Oppenheimer écrit, en effet : « Qu’est-ce, alors, que l’Etat comme concept sociologique ? L’Etat, dans sa genèse (…) est une institution sociale, imposée par un groupe victorieux d’hommes sur un groupe défait, avec le but unique de régler la domination du groupe victorieux sur le groupe défait, et de se protéger contre la révolte intérieure et les attaques de l’étranger. Téléologiquement, cette domination n’a eu aucun autre but que l’exploitation économique du vaincu par les vainqueurs. », Bertrand de Jouvenel ajoute, comme en miroir : « l’Etat est essentiellement le résultat des succès réalisés par une bande des brigands, qui se superpose à de petites et distinctes sociétés[4]. ».

La postérité de L’Etat

Parmi les auteurs grandement inspirés par Franz Oppenheimer, on trouve indubitablement Murray Rothbard. Dans L’Ethique de la liberté, il considère qu’Oppenheimer définit « brillamment l’Etat comme « l’organisation des moyens politiques ». C’est que l’Etat est d’une essence criminelle. »

Plus encore, sa définition de l’Etat n’est qu’un prolongement des écrits d’Oppenheimer. « L’État, selon les mots d’Oppenheimer, est l’ « organisation de la voie politique » ; c’est la systématisation du processus prédateur sur un territoire donné. Le crime, au mieux, est sporadique et incertain ; le parasitisme est éphémère, et la ligne de conduite coercitive et parasitaire peut être contestée à tout moment par la résistance des victimes. L’État fournit un canal légal, ordonné et systématique, pour la prédation de la propriété privée ; il rend certain, sécurisé et relativement « paisible » la vie de la caste parasitaire de la société[5] ».

De plus, Oppenheimer pointe du doigt une idée reprise et confirmée par nombre d’auteurs : comme la production doit toujours précéder la prédation, le marché libre est antérieur à l’état. L’État n’a été jamais créé par un « contrat social » ; il est toujours né par la conquête et par l’exploitation. Une tribu de conquérants, qui pille et assassine les tribus conquises, et décide de faire une pause, car elle se rend compte que le temps de pillage sera plus long et plus sûr, et la situation plus plaisante, si les tribus conquises étaient autorisées à vivre et à produire, les conquérants se contentant d’exiger comme règle en retour un tribut régulier.

Carl Schmitt ajoute : « Alors que la conception de l’Etat propre au XIXe siècle allemand, systématisé par Hegel, avait abouti à la construction intellectuelle d’un Etat situé loin au-dessus du règne animal de la société égoïste, et où régnaient la moralité et la raison objectives, [chez Oppenheimer] la hiérarchie des valeurs se trouvent à présent inversée, et la société, sphère de la justice pacifique, se place infiniment plus haut que l’Etat, dégradé en zone d’immoralité et de violence[6] ».

D’autre part, la distinction sociologique entre ceux qui vivent du pillage (spoliation) et ceux qui vivent de la production marquera aussi profondément les premiers intellectuels américains de la Old Right au XXe siècle : Albert Jay Nock[7] et Frank Chodorov.

Enfin, il est indéniable qu’Oppenheimer exerça une influence majeure sur nombre de libéraux allemands et américains, comme Ludwig Erhard, père du miracle économique allemand, Benjamin Tucker, Kevin Carson ou Albert Jay Nock. Si ces personnalités ont des idées si éloignées, c’est non seulement à cause des thèses éclairantes de l’auteur, mais aussi parce que l’on peut tirer deux conclusions de celles-ci : soit que l’Etat est une organisation aux fondements injustes et dont on doit se débarrasser ou limiter le pouvoir du nuisance (perspective minarchiste ou libertarienne), soit que l’on doive lutter contre ces injustices, y compris par l’utilisation de l’État et la modification des attributs de ce dernier. C’est la voie choisie par Oppenheimer, pour qui les libéraux doivent accepter une phase de transition durant laquelle le pouvoir politique rétablirait une situation juste. En particulier, pour Oppenheimer, c’est la répartition de la propriété foncière qui est injuste, répartition dont est responsable le pouvoir politique. Il convient d’y remédier en luttant contre les excès du pouvoir politique, qui maintient une société de classes. Pour cela, l’Etat doit être transformé, de moyen de conservation des privilèges et des monopoles à l’adversaire de ces derniers. Ainsi sera possible la transition entre un régime capitaliste non libéral et une vraie économie de marché, dans laquelle l’intérêt général sera atteint par la liberté économique[8].

Mais surtout, de cette lutte ancestrale entre le moyen politique et le moyen économique, le vainqueur apparaît clairement aux yeux d’Oppenheimer. Et c’est bien cela le plus important de sa pensée. En effet, si la tendance de l’évolution de l’Etat se révèle comme la lutte constante et victorieuse du moyen économique contre le moyen politique, le droit du moyen économique, le droit d’égalité et de paix, héritage des conditions sociales préhistoriques, était à l’origine borné au cercle étroit de la horde familiale. Autour de cet îlot de paix l’océan du moyen politique et de son droit faisait rage.

Or, peu à peu, ce cercle s’est de plus en plus étendu : le droit de paix a chassé l’adversaire, il a progressé partout à la mesure du progrès économique, de l’échange équivalent entre les groupes. D’abord peut-être par l’échange du feu, puis par l’échange de femmes et enfin par l’échange de marchandises, le territoire du droit de paix s’étend de plus en plus. C’est ce droit qui protège les marchés, puis les routes y conduisant, enfin les marchands qui circulent sur ces routes. L’Etat, ensuite, a absorbé ces organisations pacifiques qu’il développe. Elles refoulent de plus en plus dans son territoire même le droit de la violence. Le droit du marchand devient le droit urbain. La ville industrielle, le moyen économique organisé, sape par son économie industrielle et monétaire les forces de l’Etat Féodal, du moyen politique organisé : et la population urbaine anéantit finalement, en guerre ouverte, les débris politiques de l’Etat Féodal, reconquérant pour la population entière avec la liberté le droit d’égalité. Le droit urbain devient droit public et enfin droit international.

De là découle la conclusion optimiste du présent ouvrage : « Nous sommes enfin mûrs pour une culture aussi supérieure à celle de l’époque de Périclès que la population, la puissance et la richesse de nos empires sont supérieures à celles du minuscule Etat de l’Attique.

Athènes a péri, elle devait périr, entraînée à l’abîme par l’économie esclavagiste, par le moyen politique. Tout chemin partant de là ne peut aboutir qu’à la mort des peuples. Notre chemin conduit à la vie ! »

Et nous pouvons dès lors faire nôtres les dernières phrases de L’Etat :

« L’examen historico-philosophique étudiant la tendance de l’évolution politique et l’examen économique étudiant la tendance de l’évolution économique aboutissent au même résultat : le moyen économique triomphe sur toute la ligne, le moyen politique disparaît de la vie sociale en même temps que sa plus ancienne, sa plus tenace création. Avec la grande propriété foncière, avec la rente foncière, périt le capitalisme.

C’est là la voie douloureuse et la rédemption de l’humanité, sa Passion et sa Résurrection à la vie éternelle : de la guerre à la paix, de la dissémination hostile des hordes à l’unification pacifique du genre humain, de la bestialité à l’humanité, de l’Etat de brigands à la Fédération libre. »

Fabrice Ribet

Notes

  1. ^ Murray N. Rothbard, L’Anatomie de l’Etat, in Egalitarianism as a Revolt Against Nature and Others Essays, Auburn, Mises Institute, 1974, pp. 55-88, trad. F. Ribet, brochure libéraux.org, disponible sur internet.
  2. ^ Voir notamment : Considérations sur l’état moral de la nation française, et sur les causes de l’instabilité de ses institutions, vol. 1, pp. 1-2, 9.
  3. ^ Tome VII de l’édition Guillaumin des Œuvres complètes de Bastiat, texte 60.
  4. ^ Du Pouvoir, p. 100-101.
  5. ^ Murray N. Rothbard, L’Ethique de la liberté, trad. F. Guillaumat et P. Lemieux, Les Belles Lettres, 1991.
  6. ^  Carl Schmitt, La notion de politique, 1932.
  7. ^  Albert Jay Nock a écrit vivement que « l’Etat clame et exerce le monopole du crime (…) Il interdit le meurtre privé, mais lui-même organise le meurtre à une échelle colossale. Il punit le vol privé, mais lui-même fait main basse sans scrupule sur tout ce qu’il veut, qu’il s’agisse de la propriété d’un citoyen ou d’un étranger. », Nock, On Doing the Right Thing, and Other Essays (New York, Harper and Bros., 1929), p. 143 ; cité in Jack Schwartzman, « Albert Jay Nock—A Superfluous Man, » Faith and Freedom (December, 1953) : 11.
  8. ^  Franz Oppenheimer, « Praktische Ökonomik und Volkwirtschafspolitik », Annalen der Naturphilosophie, 12, 1913, p.22, cité par N. Goldschmidt, p. 966.

galtFidèle à sa vocation de formation intellectuelle, l’Institut Coppet vous propose une vidéo pédagogique sur l’épistémologie. Voici comment Ayn Rand présente l’épistémologie et montre la nécessité de s’y intéresser :

Quelle que soit la conclusion à laquelle vous parveniez, vous serez confrontés à la nécessité de répondre à une autre question, corollaire : Comment le sais-je ? L’homme n’étant pas omniscient ni infaillible, vous devez découvrir ce que vous pouvez prétendre savoir et la façon d’établir la validité de vos conclusions. L’homme acquiert-il la connaissance par un processus rationnel — ou par révélation soudaine de par une puissance surnaturelle ? Est-ce que la raison est la faculté qui identifie et intègre la matière fournie par les sens de l’homme — ou se nourrit-elle d’idées innées, implantées dans l’esprit de l’homme avant sa naissance ? La raison est-elle compétente pour percevoir la réalité — ou l’homme possède-t-il quelqu’autre faculté cognitive qui est supérieure à la raison ? L’homme peut-il atteindre la certitude — ou est-il condamné au doute perpétuel ?
La mesure de votre confiance en vous-même — et de votre succès — variera, selon l’ensemble de réponses que vous aurez fait vôtre. Ces réponses constituent la province de l’épistémologie, la théorie de la connaissance, qui étudie les moyens de cognition de l’homme.

(…) Maintenant demandez-vous : si vous n’êtes pas intéressés aux idées abstraites, pourquoi vous sentez-vous (comme tous les hommes) forcés d’y faire appel ? Le fait est que les idées abstraites sont des intégrations conceptuelles qui reprennent un nombre incalculables de choses concrètes — et que sans ces idées abstraites vous ne seriez pas capables de traiter de problèmes réels, particuliers, concrets. Vous seriez dans la situation d’un nouveau né, pour qui chaque objet est un phénomène unique, sans précédent. La différence entre son état mental et le vôtre réside dans le nombre d’intégrations conceptuelles que votre esprit a effectuées.
Vous n’avez pas le choix quant à la nécessité d’intégrer vos observations, vos expériences, votre savoir en idées abstraites, c’est-à-dire, en principes. Votre seul choix est entre des principes vrais ou faux, qui représentent vos convictions rationnelles, conscientes — ou un tas informe de notions prises au hasard, dont les sources, la validité, le contexte et les conséquences vous sont inconnus, des idées que, le plus souvent, vous abandonneriez bien vite si vous saviez.
Mais les principes que vous acceptez (consciemment ou inconsciemment) peuvent entrer en conflit ou se contredire l’un l’autre ; eux aussi doivent être intégrés. Qu’est-ce qui les intègre ? La philosophie. Un système philosophique est une vue intégrée sur l’existence. En tant qu’être humain, vous n’avez pas le choix quant au fait que vous avez besoin d’une philosophie. Votre seul choix est entre définir votre philosophie par un processus de pensée conscient, rationnel, discipliné et par une délibération scrupuleusement logique — ou de laisser votre subconscient accumuler un tas d’ordure de conclusions infondées, de fausses généralisations, de contradictions indéfinies, de slogans non digérés, de vœux non identifiés, de doutes et de peurs, rassemblés au hasard, mais intégrés par votre subconscient en une sorte de philosophie bâtarde et fusionnés en un seul poids écrasant : le doute de soi, comme une chaîne et un boulet là où les ailes de votre esprit auraient dû pousser. Vous pourrez dire, comme de nombreuses personnes, que ce n’est pas toujours facile d’agir selon des principes abstraits. Non, ce n’est pas facile. Mais n’est-il pas beaucoup plus difficile d’agir selon ces principes sans savoir desquels il s’agit ?
The philosophy, who needs it? Extraits dans la traduction de François-René Rideau.

Ce cours en vidéo porte sur la théorie de la connaissance. Il explique pourquoi un tel domaine d’étude est né et examine certaines des questions posées par l’épistémologie comme : quelle est la nature de la connaissance rationnelle ? Quels sont les obstacles à l’acquisition de la connaissance ? Qu’est-ce-qui peut être connu ? Et en quoi la connaissance rationnelle diffère-t-elle de l’opinion ou de la croyance ?

Affiche séminaire

L’Institut Coppet organise le 28 mai un séminaire intitulé : La renaissance du libéralisme classique au XXème siècle. Une histoire controversée.

Mais il n’y a que 100 places alors inscrivez-vous vite !

Isep, 28 Rue Notre-Dame des Champs, 75006 Paris. De 19h à 22h, ouverture à 18h30.

Entrée 15 euros, buffet compris. Tarif étudiant 10 euros.

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Vous pouvez aussi faire un don pour nous aider à organiser l’événement (le don vaut pour une inscription au séminaire). Merci de votre générosité !

Le séminaire en deux parties traitera de l’histoire controversée de la renaissance du libéralisme. Le fameux colloque Lippmann est parfois représenté par les anti-libéraux comme un complot, de même que la société du Mont-Pèlerin. Ce séminaire racontera la véritable histoire du libéralisme au XXème siècle.

 

laissons faire

 

Il est pour nous évident que le savoir des siècles passés ne mérite nullement de vieillir dans les rayons d’obscures bibliothèques ; que les économistes français du passé ne doivent pas être des références éloignées, mais des conseillers quotidiens ; qu’ils ne méritent pas de demeurer à l’écart de nos préoccupations contemporaines, mais doivent accompagner la marche d’une époque qu’ils ont, plus que tant d’autres, aidé à faire naître ; que les lumières de leur science, enfin, ne nous éclaireront que si nous faisons l’effort de nous rapprocher d’elles. C’est cet éclairage éminemment utile que nous souhaitons fournir avec cette publication.

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or-lingot-riche_346Par Soufiane Kherrazi

Aujourd’hui, il ne fait aucun doute que les crises économiques et financières survenues ces dernières années, en l’occurrence la crise des subprimes aux États-Unis et la crise des dettes souveraines en Europe, ont suscité et continuent de susciter une multitude de questionnements et d’interrogations autour du socialisme monétaire. En effet, ces crises révèlent un défaut majeur dans la forme et la nature du système monétaire international (SMI), adopté après la Seconde Guerre mondiale et fondé sur une démagogie de redistribution inspirée de la social-démocratie. Ce dernier consiste, entre autres, à confier la gestion des affaires monétaires à une entité étatique, dirigiste et planificatrice, la Banque Centrale, à travers laquelle l’État possède un monopole de la monnaie et, par conséquent, se voit conférer la gestion de tout un facteur de production, à savoir le capital. → Read more

Liberté et droit. “Parmi les croyances politiques profondément ancrées de notre époque, il y a toujours celle selon laquelle, parce que la législation est adoptée par les parlements et parce que ces derniers sont élus par le peuple, celui-ci serait la source du processus législatif et que la volonté populaire, ou du moins cette partie de la population qui constitue l’électorat, prévaudra en dernier ressort sur tous les sujets que doit déterminer le gouvernement, comme aurait pu le dire Dicey.

J’ignore dans quelle mesure cette doctrine a toujours une quelconque validité si nous la soumettons à des critiques telles que celles émises, au début du siècle, par mes célèbres concitoyens Mosca et Pareto, dans leurs célèbres théories sur les minorités dirigeantes, ou bien, comme l’aurait dit Pareto, sur les élites (…). En dépit de la conclusion que nous pouvons tirer de ces théories, le “peuple” ou l’ “électorat” est un concept qui n’est pas facilement réductible, ou même compatible avec celui de la personne individuelle en tant que citoyen particulier agissant selon sa propre volonté et étant donc “libéré” de la contrainte, au sens que nous avons accepté ici. La liberté et la démocratie ont été des idéaux concomitants pour les pays occidentaux depuis les époques des Athéniens de l’antiquité. Mais plusieurs penseurs ont souligné par le passé, tels que Tocqueville ou lord Acton, que la liberté individuelle et la démocratie peuvent devenir incompatibles à chaque fois que des majorités sont intolérantes ou que des minorités sont insubordonnées et, en général, à chaque fois qu’il y a au sein de la société politique ce que Lawrence Lowell aurait appelé des groupes “irréconciliables”. Rousseau était conscient de cela quand il a souligné que tous les systèmes majoritaires doivent être fondés sur l’unanimité si l’on veut pouvoir dire qu’ils reflètent la “volonté générale”, du moins en ce qui concerne l’acceptation de la loi de la majorité.

Si cette unanimité n’est pas seulement une invention des philosophes politiques, mais qu’elle doit avoir également une signification réelle dans la vie politique, nous devons admettre qu’à chaque fois qu’une décision prise par une majorité n’est pas librement acceptée, mais seulement subie par une minorité, tout comme des individus peuvent subir des actes coercitifs pour éviter quelque chose de pire de la part d’autres personnes tels que des voleurs, la liberté individuelle, au sens de l’absence de contrainte exercée par d’autres personnes, n’est pas compatible avec la démocratie conçue comme étant le pouvoir hégémonique du plus grand nombre.

Si nous considérons qu’aucun processus législatif ne se produit au sein d’une société démocratique sans dépendre du pouvoir du pouvoir du plus grand nombre, nous devons en conclure que ce processus est probablement incompatible avec la liberté individuelle dans de nombreux cas.”

 

LEONI Bruno, La liberté et le droit, Les belles lettres, 2006, ch. V, page 167-168.

f-a-von-hayekLa démocratie et l’Etat de droit selon Hayek

Sur le site de Jean-François Revel

Partant du triste constat de la décadence des démocraties représentatives,  Hayek envisage une nouvelle architecture institutionnelle du pouvoir politique et du Droit.

1 – La décadence des démocraties représentatives.
Hayek relève que la démocratie est devenu un fétiche sur lequel il est désormais devenu interdit de s’interroger.
Initialement les démocraties étaient bien encadrées par une Constitution ou la coutume, mais peu à peu les pouvoirs d’intervention politique sont devenus illimités:

Par une déviance reposant notamment sur une interprétation discutable du concept de nation ou de peuple, les gouvernants se sont reconnus la possibilité de tout faire, sous le prétexte que la majorité est souveraine.
La majorité a ainsi remplacé la Loi.
Derrière les programmes électoraux, il n’y a plus que l’attente semée dans les esprits de l’électeur de la générosité plus ou moins grande du futur législateur.

Le gouvernement est devenu une institution de bienfaisance exposé aux chantages des intérêts organisés. L’homme politique n’est plus le représentant de l’intérêt général mais le gestionnaire d’un fonds de commerce.
D’un point de vue social, cette situation fausse l’ordre spontané et est ainsi non optimale.

Mais surtout, les démocraties sont devenues immorales, injustes et tendent à devenir totalitaires.
Les citoyens ont cessé d’être autonomes, libres pour dépendre des bienfaisances d’un état supposé capable de faire le bonheur de tous, en réalité conduisant à terme à l’appauvrissement général et au malheur.
La démocratie s’est lentement pervertie par confusion de l’idéal démocratique et de la tyrannie de la majorité.

2 – Une nouvelle architecture institutionnelle.
Afin de retrouver l’idéal démocratique, il faut une organisation politique nouvelle mettant le pouvoir à l’abri de l’interventionnisme. Cela implique un relecture de la théorie de la séparation des pouvoirs.

Il faudrait selon Hayek, si le gouvernement est conçu comme l’exécutif de la majorité d’une assemblée élue, que les fonctionnaires soient interdits de participer à l’élection des membres de cette assemblée gouvernementale.

Il s’agit de dissocier totalement la fonction législative de la fonction gouvernementale exécutive. Ainsi l’interventionnisme économique sera limité puisque les interventions du gouvernement ne pourront être traduites en lois.

3 – Une nouvelle conception de la loi:
Il faut distinguer les sources réelles du Droit des sources formelles.
La législation, comme la jurisprudence, (droit positif), ne sont que des sources formelles du droit.
Elles devraient n’être que des procédés techniques de constatation du Droit.
Le Droit réel est antérieur au droit positif. C’est le produit des forces sociales spontanées. Ce doit être l’œuvre de la société et non pas de l’Etat.

Dans ce système, les règles juridiques élaborées par l’Etat n’auront d’autre fonction que de traduire dans le langage du droit positif les normes produites par les forces sociales.

En conséquence, le rôle de l’assemblée législative sera limité à transcrire en législation le droit produit par l’ordre spontané. Elle devra assurer le respect du régime général applicable à tous, indépendamment de la connaissance des circonstances concrètes et particulières qui motiveront leur application.

De fait son activité sera extrêmement faible. La société génère elle-même le droit nécessaire à son fonctionnement.

eco et charlatans rothbardChapître 5 de “Economistes et Charlatans”

Traduit par François Guillaumat. 

Une des plus importantes questions philosophiques posées au cours des derniers siècles consiste à savoir si l’éthique est une discipline rationnelle, ou au contraire un ensemble purement arbitraire et non scientifique de jugements de valeur subjectifs (1). Quel que soit le bord que l’on est amené à choisir dans ce débat, on peut généralement se mettre d’accord sur le fait que la théorie économique ou praxéologie – ne peut pas en elle-même suffire à fonder une doctrine normative, ni personnelle ni politique. La théorie économique en tant que telleest donc une science wertfrei, qui ne se permet pas de prononcer des jugements de valeur. Alors que les économistes sont généralement d’accords pour soutenir cette dernière proposition en ces termes mêmes, on peut néanmoins admirer l’énergie qu’ils ont dépensée pour tenter de justifier – d’une manière tortueuse, prétendument scientifique et wertfrei -nombre d’activités et de dépenses Etatiques. La conséquence est que, dans des exposés de théorie économique ostensiblement wertfrei, on voit introduire, en fraude et en masse, des jugements normatifs acceptés sans examen ni justification.

Ceux qui veulent voir les hommes de l’Etat intervenir et fournir certains services ont deux arguments favoris, d’apparence scientifique : a) celui des “externalités positives” ; et b) celui des “biens collectifs” ou des “besoins collectifs”.

Débarrassé de ses colifichets aux allures scientifiques, ou mathématiques, le premier argument se réduit à l’affirmation que Untel, Trucmuche et Chose ne semblent pas pouvoir faire certaines choses sans qu’elles profitent à Tartempion, qui risque de vouloir échapper à “sa juste part” du paiement. Nous allons discuter cet argument, avec d’autres également liés aux “externalités positives”. L’argument des “biens collectifs” semble encore plus scientifique; l’économiste suppose purement et simplement qu’il existe des biens ou des services qui, par nature, doivent être fournis “collectivement”, et que par conséquent “l’Etat” doit les fournir avec l’argent des impôts.

Cette affirmation, simple et purement descriptive en apparence, recèle en fait un grand nombre de présuppositions politico-éthiques. Tout d’abord, même s’il existait des “biens collectifs”, cela ne prouverait en rien 1) qu’ils doivent être fournis par une organisation unique ; et 2) que tous les membres de la collectivité doivent être forcés de les payer. En d’autres termes, si X est un “bien collectif” , dont presque tout le monde a besoin, et qu’on ne peut fournir qu’à tout le monde à la fois, cela n’implique pas que tous ceux qui le reçoivent doivent être forcés de financer sa production dont, incidemment, il se peut qu’ils n’aient même pas envie. En fait, nous sommes carrément revenus au problème des externalités positives, dont nous allons discuter plus loin. On découvre finalement à l’analyse que l’argument des “biens collectifs” se réduit à celui des “externalités positives”. Enfin, même s’il ne devait y avoir qu’une seule organisation pour assurer cette production, on n’a pas prouvé que ce soient les hommes de l’Etat qui devraient le faire, et non une organisation volontaire ou même une entreprise privée.

Deuxièmement, le concept de “biens collectifs” est en lui-même éminemment suspect. Comment, tout d’abord, peut-il exister des besoins, des pensées, des actes d’un “collectif ” ? Il n’existe dans la réalité aucun référent qui corresponde à ce “collectif”, censé d’abord désirer, et ensuite recevoir, les biens en question. De nombreuses tentatives ont néanmoins été faites pour sauver le concept d’un bien “collectif” , et fournir aux actions des hommes de l’Etat des rationalisations en apparence solides et “scientifiques”. Molinari, par exemple, essayant de faire passer la défense pour un bien collectif, affirmait : “Une force de police sert tous les habitants du quartier où elle opère, alors que le simple établissement d’une boulangerie ne suffit pas à apaiser leur faim.” Mais c’est tout simplement faux : rien n’oblige une force de police à défendre chacun des habitants dans une zone, ni même à leur fournir le même degré de protection. De plus, un pacifiste, un partisan de la non-violence absolue, ne jugerait pas du tout que la police le protège, ni lui offre des services de défense. Au contraire, il évalue les opérations de la police dans sa région comme un tort qui lui est fait. Par conséquent, la défense ne peut pas être considérée comme un “bien collectif” ni comme un “besoin collectif”. II en est de même pour de grands projets tels que les barrages, dont on n’a tout simplement pas le droit de supposer qu’ils profitent à tout le monde dans la région.

Antonio De Viti Di Marco distinguait deux catégories de “besoins collectifs” : ceux qui naissent quand un individu n’est pas isolé, et ceux qui résultent d’un conflit d’intérêts. Pourtant, la première catégorie est si vaste qu’elle risque d’englober la plupart des produits du marché. Cela n’aurait aucun sens, par exemple, de monter des pièces de théâtre, à moins d’attendre la venue d’un certain nombre de spectateurs, ou de publier des journaux s’il n’y a pas assez de lecteurs. Est-ce une raison pour que les hommes de l’Etat nationalisent ou monopolisent toutes ces activités ? La deuxième catégorie est censée s’appliquer à la défense. Cela aussi, cependant, est incorrect. La défense en elle-même ne reflète pas un conflit d’intérêts mais une menace d’invasion, contre laquelle il est nécessaire de se défendre. En plus, il est assez déraisonnable d’appeler “collectif”  un besoin qui a précisément le moins de chances d’être commun, puisque les agresseurs sont les derniers à le désirer. D’autres économistes écrivent comme si la défense était nécessairement collective, parce que c’est un service immatériel, alors que le pain, les autos, peuvent être matériellement divisés et vendus à des individus; mais les services immatériels surabondent dans une économie de marché. Faut-il que les hommes de l’Etat monopolisent la tenue de concerts parce qu’il s’agit de services immatériels ?

Le professeur Samuelson nous a offert sa propre définition des “biens de consommation collective” dans une prétendue théorie “pure” des dépenses publiques. Les biens de consommation collective, à en croire Samuelson, seraient ceux “dont tout le monde jouit en commun, de telle manière que la consommation de ce bien par chaque individu ne conduit pas à retrancher quoi que ce soit de la consommation du même bien par un autre individu”.

Pour une raison ou pour une autre, ce sont là (au moins) les biens que les hommes de l’Etat devraient fournir à la place des producteurs honnêtes. Le concept de Samuelson a été mal reçu, à juste titre. Le professeur Enke, par exemple, a fait remarquer que la plupart des services monopolisés par les hommes de l’Etat n’entrent tout simplement pas dans sa catégorie: les routes, les bibliothèques, la justice, la police, les pompiers, les hôpitaux, et la protection militaire. On pourrait en fait aller plus loin et faire remarquer qu’il n’y a en réalité aucunproduit qui puisse jamais entrer dans la définition des “biens de consommation collective” que donne Samuelson. Par exemple, Margolis, tout en critiquant ce dernier, accepte d’y inclure la défense nationale et les phares. Mais la “défense nationale” n’est en aucun cas un “bien” indivisible, qui ne pourrait être offert qu’en bloc. Elle consiste en des ressources spécifiques affectées d’une manière particulière et concrète. Un réseau de défense autour de New York, par exemple, réduit le nombre de bases possibles autour de San Francisco. D’un autre côté, un phare ne brille que sur une zone délimitée. Non seulement l’entrée d’un bateau dans cette zone peut en empêcher d’autres d’y entrer, mais la construction d’un phare restreint les ressources disponibles pour en construire un ailleurs. La réalité est que si un bien était “collectif” au sens de Samuelson, il ne s’agirait pas d’un bien du tout, mais d’une condition générale de l’existence humaine, comme l’air l’est aujourd’hui, et qui surabonde au point que personne ne ressent la nécessité d’en marquer la possession. En fait, ce n’est pas lephare mais l’Océan lui-même, lorsque les routes maritimes ne sont pas encombrées, qui est le “bien de consommation collective” et quipar conséquent demeure sans propriétaire. On n’a pas normalement besoin de quiconque pour produire ni posséder l’Océan.

Tiebout, concédant qu’il n’y a pas de manière “pure” de définir un niveau optimum de dépenses publiques, essaie de sauver la théorie en la limitant à l’administration locale.

Se rendant bien compte que l’impôt et même le vote majoritaire interdisent toute démonstration d’un choix volontaire dans le domaine de l’action publique, il avance que la décentralisation et la liberté de migration interne rendent les dépenses publiques locales plus ou moins proches de l’optimum – du moins dans la mesure où l’on peut dire que les dépenses des entrepreneurs sur un marché libre sont “optimales” -, puisque les résidents peuvent entrer et sortir comme ils veulent. Il est certainement vrai que les gens s’en trouveront mieux s’ils peuvent quitter facilement une communauté lourdement taxée pour une autre où les impôts sont bas. Cependant, le consommateur n’améliore son sort que partiellement; cela ne résout pas le problème des dépenses publiques, qui à part cela demeure inchangé. Dans le choix par une personne de son lieu de résidence, il entre bien d’autres facteurs que l’Etat, et il est bien possible que, pour une raison ou pour une autre, suffisamment de gens soient attachés à une région donnée pour y permettre aux hommes de l’Etat d’y commettre de grandes déprédations avant qu’ils n’émigrent. En outre, un problème majeur est que la surface de la Terre est fixe, que les hommes des Etats s’en sont universellement emparés, et c’est donc universellement qu’ils s’imposent à ses habitants.

Nous en venons maintenant au problème des externalités positives – pour les économistes, la rationalisation majeure des actes des hommes de l’Etat. Là où les gens ne profitent qu’à eux-mêmes par leurs actions, un grand nombre d’auteurs sont prêts à admettre qu’on peut laisser le marché fonctionner tranquillement. Cependant, il arrive souvent que l’action productive des hommes profite aux autres, même sans qu’ils le fassent exprès. Quoiqu’on puisse plutôt y voir une raison de se réjouir, les critiques accusent ce fait de produire des maux en abondance. Un échange libre, où Tartempion et Trucmuche y gagnent tous les deux, c’est bien joli, disent ces économistes; mais si Tartempion décide de faire quelque chose qui profite à Trucmuche, sans que Trucmuche paie rien en échange (3)?

A partir de cette position partent deux lignes d’attaque contre le marché libre. Pris ensemble, ces arguments contre l’action volontaire et pour l’intervention des hommes de l’Etat s’annulent l’un l’autre, mais on peut, pour être accommodant, les traiter séparément. Le premier type de critique consiste à dénoncer Tartempion parce qu’il n’en ferait pas assez pour Trucmuche. On reproche en fait au bienfaiteur de ne tenir compte que de ses propres intérêts égoïstes, et de négliger ainsi le bénéficiaire indirect potentiel qui espère silencieusement dans la coulisse. La deuxième ligne d’attaque contre le marché libre dénonce Trucmuche parce qu’il profite de Tartempion sans le payer de retour. Le bénéficiaire est taxé d’ingratitude et quasiment traité de voleur pour avoir reçu l’avantage gratuit. Ainsi le marché libre est-il accusé de fausser la justice par ces deux groupes d’adversaires: les uns estiment que l’égoïsme de Tartempion est tel qu’il n’en fera jamais assez pour Trucmuche, les autres pensent que Trucmuche recevra trop d’”avantages indus” sans les payer. Dans un cas comme dans l’autre, naturellement, ce sont les hommes de l’Etat qu’ils appellent à la rescousse pour mettre fin au scandale: qu’ils usent donc de violence, dans le premier cas pour forcer ou inciter Tartempion à adopter une conduite qui profite davantage à Trucmuche, dans le second pour forcer Trucmuche à payer Tartempion!

En général, ces jugements de valeur sont drapés dans l’idée “scientifique” que dans ces cas-là, n’est-ce pas, l’action sur un marché libre n’est plus “optimale”, mais doit être ramenée sur le droit chemin de l’”optimalité” par une action correctrice des hommes de l’Etat. Cette conception ne comprend absolument pas au nom de quoi la science économique peut se permettre d’affirmer que le marché libre est optimal. Il l’est bel et bien, mais ce n’est pas du point de vue des jugements de valeur personnels de l’économiste; c’est parce qu’il consiste dans les actions libres et volontaires des personnes, et qu’il satisfait les besoins que les consommateurs ont librement exprimés par leurs choix effectifs. L’ingérence des hommes de l’Etat, par conséquent et par nécessité, éloignera toujours de l’optimum ainsi défini (4).

On peut trouver amusant que, alors que chacun de ces genres de critiques est assez répandu, il est tout à fait possible de réfuter l’un à partir des principes de l’autre. Prenons par exemple le procès fait au bienfaiteur : dénoncer le bienfaiteur et appeler sur lui les punitions de l’Etat pour n’avoir pas assez fait le Bien implique d’affirmer que le bénéficiaire aurait des “droits” sur son bienfaiteur. Ce n’est pas le propos de ce livre que de débattre des valeurs ultimes (5), mais il faut bien comprendre qu’adopter cette position revient à dire que Trucmuche a un droit absolu à exiger de Tartempion qu’il le serve sans rien recevoir en retour. Nous n’avons pas besoin d’aller aussi loin dans la démonstration pour le second type de critique (le “passager clandestin”), mais nous pouvons peut-être dire que c’est une grande présomption de la part du passager clandestin que de réclamer un “droit” à ce pouvoir de domination. En effet, ce que le premier argumentaire affirme, c’est purement et simplement le droit moral de Trucmuche d’exiger des cadeaux de Tartempion, par la force si nécessaire.

L’apologie de l’épargne forcée, ou les reproches faits aux épargnants potentiels parce qu’ils n’épargnent et n’investissent pas davantage, sont des exemples de ce type d’attaque. Une autre consiste à s’en prendre à l’utilisateur d’une ressource naturelle susceptible d’épuisement. Quiconque fait le moindre usage d’une telle ressource “prive” de son utilisation quelque descendant à venir. Par conséquent, les “conservationnistes” appellent à faire aujourd’hui un moindre usage de ces ressources, en vue d’une plus grande utilisation ultérieure. Non seulement ce cadeau, en général forcé, est un exemple du premier type d’argumentaire, mais si on l’adopte, on ne devrait logiquement jamais se servir d’une ressource capable de s’épuiser. En effet, lorsque la génération à venir atteint sa majorité, elle aussi doit tenir compte d’une autre génération à venir. C’est dire l’absurdité totale de l’approche toute entière.

Comme on l’a vu, le deuxième type d’attaque va dans l’autre sens : il consiste à dénoncer celui qui “bénéficie de l’avantage”. Il est dénoncé comme un “passager clandestin”, dont le vice consiste à jouir des “avantages indus” que lui vaut l’action productive d’autrui. C’est une forme de critique tout aussi bizarre. En fait, l’argument ne tient vraiment que contre la première critique, à savoir contre le passager clandestin qui veut forcer les autres à le prendre à bord. Mais là, nous avons une situation où les actions de Tartempion, qu’il a choisies uniquement parce que lui-même y trouve son avantage, ont aussi l’heureux effet de profiter à quelqu’un d’autre. Faut-il nous indigner parce que le bonheur se propage dans l’ensemble de la société? Devons-nous nous renfrogner parce qu’il y a plus d’une personne à profiter des actions de quelqu’un? Après tout, ce “passager clandestin”-là n’a même pas demandé à monter à bord. On l’a reçu sans qu’il le demande, parce que Tartempion est content de ce qu’il a décidé de faire. Si l’on croit au deuxième type d’”externalités positives”, il faut appeler les gendarmes avec un gros bâton parce qu’il y a trop de gens heureux dans la société. En d’autres termes, faut-il que je paie un impôt pour profiter du jardin bien tenu de mon voisin?

Un exemple du second argumentaire assez répandu aux Etats-Unis constitue l’essentiel du message de l’économiste Henry George: c’est une critique de l'”avantage indu” obtenu lors de l’accroissement de la valeur capitalisée d’un terrain. A mesure que l’économie progresse, la rente du sol augmente en même temps que les salaires réels, conduisant à un accroissement de la valeur capitalisée des terrains. Le développement de la structure du capital, de la division du travail et de la population conduit à augmenter la rareté relative du terrain, et par conséquent, à accroître sa valeur. L’argument des partisans de Henry George est que le propriétaire terrien n’est pas moralement responsable de cet accroissement, qui lui vient d’événements indépendants de sa gestion de la terre; et pourtant, c’est lui qui en profite. Le propriétaire terrien serait donc un “passager clandestin” et sa “plus-value indue” appartiendrait de droit à “la société”. Laissant de côté la réalité de la “société” et la question de savoir si “elle” peut posséder quoi que ce soit, nous avons là une attaque de nature morale contre une situation de passager clandestin.

La difficulté de cette argumentation est qu’elle en met beaucoup trop en cause. Existe-t-il en effet un seul d’entre nous dont le revenu pourrait ressembler à ce qu’il est aujourd’hui, n’étaient les avantages “indus” que nous devons à l’activité d’autrui? En particulier, la masse des biens de capital accumulés aujourd’hui est un héritage de l’épargne nette de nos ancêtres. En leur absence, nous vivrions dans une jungle primitive, quelles que soient nos qualités morales. Le capital financier hérité de nos ancêtres n’est, bien sûr, fait que de parts de propriété sur cette structure de capital. Nous sommes tous, par conséquent, des passagers clandestins sur la production du passé. Nous sommes aussi des passagers clandestins de la production présente, puisque nous profitons continuellement du capital que nos congénères maintiennent en circulation, ainsi que des talents particuliers qu’ils offrent sur le marché. I1 est certain que si une telle imputation pouvait être faite, la plus grande partie de nos salaires réels serait attribuée à cet héritage dont nous profitons sans l’avoir payé. Le propriétaire terrien n’en tire pas plus d’”avantages indus” que n’importe lequel d’entre nous. Faudra-t-il donc que nous soyons tous victimes de confiscations, et qu’on impose une taxe sur notre bien-être commun? Et qui donc recevra le butin? Nos ancêtres peut-être, dans leurs tombes, puisque ce sont eux qui ont investi le capital dont nous profitons aujourd’hui?

Un cas important d’externalités positives consiste dans les “économies externes” que l’on pourrait obtenir en développant certaines industries, alors qu’elles ne se traduiraient pas par un gain pour les entrepreneurs. I1 n’est pas nécessaire de s’attarder sur les nombreuses discussions qu’on trouve dans les textes scientifiques, sur la portée réelle des économies externes en question, quoiqu’elles paraissent finalement négligeables. On a surtout mis en avant l’idée que les hommes de l’Etat devraient subventionner en permanence ces activités de manière que “la société” puisse profiter des économies externes en question. C’est l’argument de Pigou pour la subvention aux économies externes, aussi bien que le bon vieil argument toujours triomphant des “industries naissantes”, pour justifier les tarifs protectionnistes.

L’appel à la subvention des hommes de l’Etat pour la promotion des économies externes constitue une troisième colonne d’assaut contre la liberté des contrats. Elle consiste à dire qu’on doit forcer les Trucmuche, les bénéficiaires potentiels, à payer une subvention aux bienfaiteurs Tartempion, pour les inciter à leur fournir les avantages en question. C’est l’antienne favorite de tous les économistes qui voudraient des barrages ou des terrains subventionnés par les hommes de l’Etat (les bénéficiaires étant taxés pour payer les avantages qu’ils reçoivent), ou l’enseignement obligatoire (“les contribuables finiront par bénéficier de l’éducation donnée à autrui”), etc. Encore une fois, ce sont les bénéficiaires qui paient les impôts pour financer la politique imposée; mais là, on ne les critique plus pour des avantages indus. Désormais on les “sauve” d’une situation où ils n’auraient pas profité des avantages en question. Comme ces avantages, ils n’auraient pas été prêts à les payer, on a de la peine à comprendre au juste à quoi on les fait échapper. La troisième colonne rejoint donc la première dans ses attaques contre le marché libre en ce qu’elle le juge également incapable, du fait de l’égoïsme des hommes, de produire suffisamment d’externalités positives; mais elle fait aussi jonction avec la deuxième en ce qu’elle fait porter l’obligation sur les bénéficiaires, étrangement réticents. Si la subvention est versée, alors il est clair que les bénéficiaires ne sont plus des passagers clandestins : en fait, on les force tout simplement à payer des services qu’ils n’auraient pas payés si on leur avait laissé le choix.

On peut rendre patente l’absurdité de cette troisième approche en se bornant à demander qui profite de la politique proposée. Le bienfaiteur, Tartempion, reçoit une subvention, cela est vrai; mais on peut souvent douter qu’il en profite, parce qu’il aurait gagné autant d’argent à investir ailleurs en son absence. Les hommes de l’Etat n’ont fait que compenser les pertes qu’il aurait subies, et ont ajusté ses recettes pour lui permettre de recevoir le manque à gagner. Par conséquent, Tartempion ne fait pas de profit. Quant aux “bénéficiaires”, ils sont forcés par les hommes de l’Etat à payer des services dont ils n’auraient pas voulu. Comment peut-on dire qu’ils en “bénéficient” ?

On répond en général que ceux qui reçoivent le service “n’auraient pas pu” en bénéficier s’ils avaient voulu le financer volontairement. Le premier problème en l’occurrence est d’identifier par quel procédé mystérieux les critiques “savent” qu’ils auraient voulu acheter ce “service”-là. Le seul moyen que nous ayons de connaître le contenu des échelles de préférences est de les voir s’exprimer dans les choix concrets. Puisque le choix était concrètement de ne pas acheter le service, aucun observateur extérieur n’a la moindre justification pour prétendre que les préférences de Trucmuche étaient en fait différentes de celles révélées par son action.

Deuxièmement, on ne voit pas pourquoi les bénéficiaires supposés n’auraient pas pu acheter le service. Un service peut toujours être vendu à la valeur marchande que lui attribuent ses acheteurs. Le fait que la production du service n’aurait pas profité à son producteur indique que les consommateurs ne lui attribuent pas autant de valeur qu’ils en donnent à d’autres manières d’utiliser les facteurs non spécifiques de production. Si les coûts de production sont plus élevés que les prix de vente envisagés, cela signifie que les facteurs non spécifiques rapportent davantage quand on les affecte à d’autres formes de production. En outre, au cas où certains consommateurs trouveraient insuffisante la production du service pour le marché, ils ont parfaitement la possibilité de la subventionner eux-mêmes volontairement. Une telle subvention volontaire équivaudrait à payer un prix plus élevé pour le service, et révélerait qu’ils sont prêts à payer ce prix. Le fait que cette subvention n’a pas eu lieu élimine toute justification pour une subvention forcée, imposée par les hommes de l’Etat. Loin de fournir un avantage aux “bénéficiaires” qu’elle taxe, la subvention forcée leur impose en fait une perte, puisqu’ils auraient pu dépenser l’argent eux-mêmes pour des biens et des services auxquels ils donnaient plus de valeur.

Notes de François Guillaumat

(1) Pages 883-890 de Man, Economy and State. Titre original : Collective Goods and External Benefits : Two Arguments for Government Activity.

La théorie des “biens publics” présente la caractéristique intéressante d’avoir été immédiatement réfutée, notamment par ce texte, et d’êtrenéanmoins enseignée comme “scientifique” dans la plupart des facultés d’économie aujourd’hui, c’est-à-dire vingt-cinq ans après que son auteur l’avait lui-même explicitement abandonnée. La théorie des “biens publics” n’est en fait qu’un avatar de la théorie des “externalités positives”, qui est elle-même contradictoire, comme Rothbard le démontre brillamment.

(2) C’est au moins une indication du fait que l’expression “biens collectifs” est dans tous les cas incorrecte, puisqu’il n’y a que certainsservices qui posent ce problème, de ne pouvoir être fournis aux uns sans être offerts aux autres.

(3) L’incohérence de ce raisonnement est exposée en annexe, à propos de la différence entre valeur à la marge et services rendus par des “classes” de produits.

(4) Notons ici la contradiction essentielle des économistes mathématiciens qui prétendent fonder leurs rationalisations de l’Etatisme sur le critère d’optimalité de Pareto. L’intervention de l’Etat est censée rapprocher des conditions de 1″`équilibre général”, lequel serait conforme au critère de Pareto (s’il était seulement réalisable). Or, il suffit d’appliquer directement le critère de Pareto à l’intervention de l’Etat pour constater qu’elle ne peut jamais se conformer au critère parétien. En effet, ce critère indique qu’un changement améliore l’utilité sociale si une personne au moins s’en trouve mieux, les autres ne s’en trouvant pas plus mal. Or, l’intervention de l’Etat implique toujours une agression (fiscale ou réglementaire), dont la victime au moins se trouvera plus mal. L’intervention de l Etat est donc en toutes circonstances contraire à l’optimum de Pareto.

(5) Cf. Murray N. Rothbard, L’éthique de la liberté, Paris, Les Belles Lettres, 1991. Traduction en français de The Ethics of Liberty,Humanities Press, Atlantic Highlands, N.J., 1982.

Revolte-des-masses-193x300L’État contemporain est le produit le plus visible et le plus notable de la civilisation. Il est très intéressant et révélateur de remarquer l’attitude qu’adopte devant lui l’homme de la masse (hombre-masa). Il le voit, il l’admire, il sait que l’État est là, qu’il garantit sa survie ; mais il n’est pas conscient de ce que l’État est une création humaine, inventée par certains hommes, et soutenue par certaines vertus, certaines hypothèses qui ont eu cours autrefois parmi les hommes et qui pourraient s’évanouir demain. D’autre part, l’homme de la masse voit dans l’État un pouvoir anonyme, et comme il se sent anonyme à lui-même – vulgaire, si l’on préfère – il croit que l’État est à lui. Imaginez que survienne dans la vie publique d’un pays une difficulté quelconque, un conflit, un problème : l’homme de la masse tendra à exiger que l’État le prenne à son compte immédiatement, qu’il se charge directement de le résoudre, avec ses gigantesques et incontestables moyens.

C’est le principal danger qui menace aujourd’hui la civilisation : l’étatisation de la vie, l’interventionnisme de l’État, l’absorption de toute spontanéité sociale par l’État ; c’est-à-dire l’annulation de la spontanéité historique, qui, en définitive, soutient, alimente, pousse en avant le destin des hommes. Lorsque la masse connaît quelque infortune, ou simplement quelque ardent désir, cette possibilité permanente et assurée d’obtenir tout – sans effort, sans lutte, sans risque ni doute, il n’y a qu’à presser le ressort de la machine – est une grande tentation. La masse se dit : « L’État, c’est moi », ce qui est une parfaite erreur. L’État et la masse sont identiques seulement dans le sens où l’on peut dire de deux hommes qu’ils sont identiques parce qu’ils portent le même prénom. L’État contemporain et la masse ne coïncident qu’en ce qu’ils sont tous deux anonymes. Mais le fait est que l’homme de la masse croit effectivement être l’État, et il tendra de plus en plus à la faire fonctionner sous n’importe quel prétexte, à écraser toute minorité créatrice qui le perturberait – et qui le perturberait dans n’importe quel domaine : la politique, les idées, comme l’industrie.

 Le résultat de cette tendance sera fatal. La spontanéité sociale sera violemment réprimée, en l’une ou l’autre occasion, par l’intervention de l’État ; aucun nouveau ciment ne pourra fonctionner. La société devra vivre pour l’État ; l’homme devra vivre pour la machine gouvernementale. Et comme au final il n’est rien d’autre qu’une machine, dont l’existence et la conservation dépendent de la vitalité de son environnement, l’État, après s’être nourri aux mamelles de la société, restera étique, squelettique, mort comme une machine meurt de la rouille, d’une mort plus cadavérique encore que celle de l’organisme vivant.

José Ortega y Gasset, La révolte des masses, ch. XIII, p. 196, Les Belles Lettres, 2010.

Et aussi, p. 72 :

« À considérer dans les grandes villes d’aujourd’hui ces immenses agglomérations d’êtres humains, allant et venant par les rues ou se pressant dans des fêtes ou des manifestations publiques, une pensée prend corps en moi, obsédante : comment un homme de 20 ans pourrait-il aujourd’hui se faire un projet de vie qui ait une figure individuelle et qui par conséquent, puisse être réalisé de sa propre initiative et par ses efforts personnels. Lorsqu’il essaiera de développer imaginairement cette fantaisie, ne s’apercevra t-il qu’elle est, sinon irréalisable, du moins fort improbable, puisque l’espace manque pour la loger, pour se mouvoir à son gré. Il constatera bientôt que son projet se heurte à celui du voisin, il sentira combien la vie du voisin opprime la sienne. Le découragement le portera à renoncer, avec la facilité d’adaptation propre à son âge, non seulement à tout acte, mais encore à tout désir personnel ; il cherchera la solution contraire et imaginera alors pour lui-même une vie standard, faite des desiderata communs à tous ; il comprendra que pour obtenir cette vie, il doit la demander ou l’exiger en collectivité avec les autres. Voilà l’action en masse.

C’est une chose horrible ; mais je ne pense pas qu’il soit exagéré de dire qu’elle représente la situation effective dans laquelle presque tous les Européens commencent à se trouver. Dans une prison où sont entassés beaucoup de prisonniers qu’elle n’en doit en contenir, personne ne peut changer de position de sa propre initiative ; le corps des autres s’y oppose. Dans de telles conditions, les mouvements doivent être exécutés en commun ; même les muscles respiratoires doivent fonctionner au rythme du règlement. Voilà ce que serait l’Europe convertie en termitière. Si encore ce tableau cruel était une solution ! Mais la termitière humaine est impossible, car ce fut ce qu’on a appelé l’individualisme qui a enrichi le monde et tous les hommes au monde ; et c’est cette richesse qui a si fabuleusement multiplié la plante humaine. Si les restes de cet « individualisme » disparaissaient, la famine gigantesque du Bas-Empire ferait sa réapparition et la termitière succomberait, emportée par le souffle d’un dieu haineux et vengeur. Il resterait beaucoup moins d’hommes, mais qui le seraient un peu plus. »

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Le mythe utopique du bon État. Par Ron Paul*

Traduit par Manon Guillotin, Institut Coppet

Limitation des excès gouvernementaux versus le peuple moral et vertueux

Notre Constitution, destinée à limiter le pouvoir étatique et ses abus, a échoué. Les Fondateurs ont averti qu’une société libre dépendait d’un peuple vertueux et moral. La crise actuelle montre que leurs préoccupations étaient justifiées.

La plupart des politiciens et des experts sont conscients des problèmes auxquels nous faisons face, mais passent leur temps à essayer de reformer l’État. Le plus triste, c’est que les réformes suggérées mènent presque toujours à moins de liberté et l’importance du peuple vertueux et moral est ou bien ignorée, ou bien incomprise. Les nouvelles réformes servent uniquement à bafouer la liberté chaque fois un peu plus. Cette combinaison a donné une constante érosion de liberté et l’expansion massive de la dette. La vraie question à se poser est : si c’est la liberté que nous recherchons, l’accent doit-il être mis sur la réforme étatique, ou sur le fait d’ essayer de comprendre ce qu’un « peuple vertueux et moral » signifie vraiment et comment le promouvoir ? → Read more

419FCdqIZVLPar Virginia Postrel*

Le socialisme n’est plus la vraie menace

Dans sa forme la plus pure, l’essence du socialisme est de transformer par la nationalisation des activités. Jusque dans le milieu des années 1980, ce genre de socialisme ” dur ” était largement répandu, non seulement dans les pays communistes, mais aussi bien dans ce qu’on appelait alors le monde libre. Aujourd’hui il n’y a plus guère que quelques pays extrêmes qui y demeurent fidèles. Dans le reste du monde, la liste des industries qui sont encore nationalisées est de plus en plus courte. Ces formes traditionnelles de socialisme ” dur ” ont disparu si rapidement, tant comme pratique politique que comme idéal philosophique, que nous avons maintenant tendance à oublier un peu vite à quel point tout cela paraissait normal il n’y a encore pas si longtemps. C’est pourquoi nous continuons à nous faire peur en nous inquiétant par exemple des ” menaces du socialisme rampant “. Cela avait un sens dans les années cinquante, lorsque l’expression est née, et que le socialisme avait réellement le vent en poupe. Cela n’en a plus beaucoup aujourd’hui.

L’autre forme de socialisme est celle de la ” sociale démocratie “, de l’Etat redistributif. Elle correspond au modèle suédois dont la caractéristique est de pratiquer une redistribution massive qui mêle matraquage fiscal et subventions pour modifier les résultats économiques du marché. Mais l’objectif reste en fait toujours le même : une distribution plus juste des ressources. On reste dans le cadre d’une idéologie d’égalitarisme économique.

Ayant passé quelques temps récemment en Suède, j’ai du mal à admettre qu’on puisse dire du socialisme suédois qu’il soit en expansion, où que ce soit. La vérité est que le système suédois connaît aujourd’hui de grosses difficultés. L’économie suédoise ne crée plus d’emplois . La population y est de plus en plus hostile aux réfugiés et aux immigrants qu’elle considère désormais comme des parasites concurrents dans la distribution des subsides de l’Etat providence. La générosité du discours sur les droits de l’homme des années 1960 et 1970, a disparu. La plupart des suédois sont ouvertement pessimistes. Ils ne voient pas comment leur système pourrait survivre, mais en même temps ils se sentent incapables de surmonter les résistances politiques qui empêchent de le faire évoluer.

La version ” sociale démocrate ” du socialisme se heurte à la dynamique politique des démocraties modernes. Avec l’ouverture croissante des marchés, la logique du fonctionnement de la démocratie est en effet de s’éloigner des débats et préoccupations abstraites sur des objectifs de justice, pour les remplacer par la rivalité très concrète d’intérêts pratiques défendus par des groupes de pression en concurrence. Les démocraties occidentales, la Suède en premier, ont à juste titre choisi de ne pas sacrifier leurs libertés individuelles et politiques, ni leur prospérité économique, sur l’autel de la défense de leurs idéaux socialistes. Par exemple, ils n’ont pas entrepris d’empêcher leurs citoyens de quitter le pays, ou même, dans la plupart des cas, d’exporter leur argent à l’étranger. La sauvegarde de ces libertés a renforcé la légitimité politique des régimes sociaux-démocrates européens, mais en même temps elle ruine leur capacité à rester fidèles à leurs buts socialistes.

Une idéologie sans avenir

Ainsi que le note Hayek dans La route de la servitude : ” Il y a de multiples manières de pratiquer le planisme économique ; mais, pour se maintenir, toutes impliquent que l’organisme central de planification puisse effectivement se protéger de toute influence extérieure. Le résultat d’une telle idéologie économique est dès lors d’amener inévitablement à l’accumulation de toute une série de restrictions portées non seulement au libre mouvement des biens et des capitaux, mais également celui des hommes “. La morale de cette observation d’Hayek est que tout pays qui se dit socialiste, mais qui réussit plus ou moins bien à préserver la liberté de mouvement des biens, des capitaux et des gens, est pris dans une contradiction qui le conduira inévitablement à abandonner ses ambitions socialistes. Tout régime socialiste dépend, pour survivre, du maintien d’un pouvoir monopolistique qui ne peut résister aux forces de la concurrence une fois que celles-ci sont laissées libres de se manifester. L’après guerre s’est traduit par un mélange d’idéaux libéraux, de pragmatisme économique, et de calculs stratégiques complexes justifiés par la guerre froide, qui ont conduit non pas à l’accumulation de restrictions aux libertés individuelles que prévoyait Hayek, mais au contraire à un triple processus d’ouverture des marchés internationaux, de libéralisation des mouvements de capitaux, et de liberté des mouvements de population, grandement facilité par la révolution moderne des moyens de transport et de communication.

Dès lors, ce qui caractérise notre monde d’aujourd’hui, n’est pas la menace d’un ” socialisme rampant “. Ce n’est plus du tout notre problème. Parce que nous sommes habitués à combattre le socialisme à partir d’arguments, de tactiques et d’alliances conçus par rapport à un monde où cette menace était encore vraie, il est naturel que nous continuions à voir la main tentaculaire du socialisme derrière tout ce qui tend à accroître encore la redistribution ou l’emprise des réglementations d’Etat. Il est normal que nous continuions de plaquer l’étiquette socialiste à toute politique qui tend à accroitre le rôle de l’Etat. Mais, ce faisant, en perpétuant une définition trop large et imprécise de ce qui constitue l’essence du socialisme, nous risquons de nous priver du moyen de déceler à temps ce que sont, aujourd’hui, nos véritables adversaires et ennemis, et donc de la capacité à leur répondre efficacement.

Le danger, aujourd’hui, vient de la mode des idées ” fixistes “

Les processus de marché font beaucoup plus que simplement déterminer qui finalement aura le contrôle de telle ou telle ressource. Ceci signifie que le socialisme n’est pas la seule idéologie susceptible de s’en prendre au marché, et, à l’inverse, que les conservateurs anti-socialistes ne constituent pas la seule force politique à laquelle les libéraux puissent s’allier pour défendre les libertés économiques.

Les marchés exercent de nombreuses fonctions. Ils sont ce qui permet aux gens d’exprimer individuellement leur propre quête du bonheur. Ils contribuent à assurer la dissémination des idées. Ils introduisent le changement dans la manière dont les gens vivent et travaillent, ainsi que dans les traits de caractère qui sont les plus appréciés. Ils font éclater et recombinent tous les modes de classement qui conduisent à regrouper les gens en catégories sociales, économiques, artistiques, etc… Ils encouragent la quête permanente de l’innovation, mais soumettent toute nouvelle idée au test brutal et sans sentiment de la concurrence. Les marchés évoluent par un mécanisme d’essais et d’erreurs qui s’appuie sur des processus d’expérimentation et de rétroactivité. Ils échappent à tout contrôle en particulier, et leurs résultats sont impossibles à prédire. C’est cette dynamique intrinsèque des marchés – leur nature de système de changement et de découverte ” ouvert ” et décentralisé – qui aujourd’hui attire les attaques idéologiques les plus nombreuses et les plus fortes.

Le défi auquel les marchés et les idées libérales doivent désormais faire face, n’a plus rien à voir avec des problèmes de justice. Il s’agit de problèmes de stabilité, de sécurité, de contrôle – non pas dans l’organisation et la gestion de nos vie individuelles, mais par rapport à la Société et aux choix politiques auxquels elle doit faire face en tant que Tout. L’argument central est que les marchés sont des éléments de perturbation , qui introduisent le chaos, et qui servent trop de valeurs différentes pour orienter la société vers ” le bon choix “. Le plus important de tous les défis auxquels le marché est aujourd’hui confronté n’est pas l’idéologie socialiste, mais l’idéologie du fixisme – en grec, la stasis, l’idée que la ” bonne société ” est une société non pas de changement permanent et imprévisible, mais une société faite essentiellement de stabilité, une société prévisible, une société ” sous contrôle “. Dans cette optique, le rôle de l’Etat n’est pas tant de redistribuer la richesse que de diriger, d’endiguer, de discipliner, de contrôler tout ce que l’évolution spontanée des marchés comporte d’imprévisible.

Ceux qui partagent cette vision n’aiment pas le marché parce que la nature décentralisée de ses processus d’évolution n’apporte pas seulement le changement, mais des changements d’un type particulier. En servant les multiples désirs les plus divers des individus, et en récompensant les innovateurs qui trouvent des choses nouvelles pour lesquelles on découvre ensuite de vastes débouchés, les marchés rendent impossible la définition d’une vision unitaire de ce à quoi l’avenir devrait ressembler. Ils ne permettent pas d’établir un pont entre le présent et le futur – un pont qui permettrait de définir en toute sécurité une route du point A au point B. Au contraire, ils n’arrêtent pas de multiplier les carrefours, les embranchements et les détours dans la marche vers un ensemble de futurs qui se présentent sous la forme d’une matrice de chemins de plus en plus complexes et difficiles à discerner. Les processus de marché empêchent la société de se rassembler autour d’un idéal statique – que ce soit l’idéal d’une forme traditionnelle de vie, celui du statu quo, ou encore l’idéal de la ” bonne société ” du futur tel que conçu par un planificateur génial et désintéressé.

Le marché, obstacle à la réalisation de la ” bonne société “

En conséquence, ces nouveaux ennemis du marché se retrouvent sur l’ensemble de l’échiquier politique, tant à droite qu’à gauche, ou même au centre – un mode de classification essentiellement déterminé par la manière dont nous nous positionnons par rapport aux objectifs classiques du socialisme. Prenez par exemple l’émission de la chaîne CNN Crossfire ; une émission dont l’idée de base est de mettre droite et gauche sur un pied d’égalité et ne jamais s’engager plus au profit d’un côté que de l’autre. En y dénonçant les excès de l’économie de changement, son invité de droite, Pat Buchanan, s’est de fait retrouvé plus d’une fois sur le même terrain que son adversaire de gauche, le célèbre Jeremy Rifkin, connu pour la manière dont il fait le procès de la technologie. De la même manière, il s’est récemment retrouvé en complète communion avec le vieil ennemi des grandes entreprises, Ralph Nader. Tous trois s’accordent pour admettre que l’essor du commerce international, l’accélération du progrès technologique, la mondialisation financière, les restructurations industrielles, l’essor de nouvelles activités et le déclin d’autres – en un mot, tout ce qui exprime la dynamique concurrentielle et créatrice du monde économique d’aujourd’hui – nous annonce un terrible avenir. Tout trois étaient également d’accord, au moins au niveau du principe, pour demander que l’Etat intervienne pour endiguer, canaliser, le dynamisme des marchés. Cette exigence n’est pas moins interventionniste que l’appel socialiste à l’intervention de l’Etat. Mais, au sens strict, elle n’est certainement pas socialiste. Elle est d’une autre nature. Elle n’est pas redistributive, mais ” fixiste ” (stasist), en un mot : conservatrice, au sens propre du terme.

Cette nouvelle façon d’attaquer le marché, de quelque côté de l’échiquier politique qu’elle provienne, se fonde sur l’utilisation de deux tactiques classiques, très différentes des vieux arguments utilisés par le socialisme. Tout d’abord, elle pose que nous ne devrions pas laisser les gens libres de tester de nouvelles idées qui pourraient entraîner des conséquences négatives. C’est l’application du fameux ” principe de précaution “, aujourd’hui pierre de touche des mouvements écologiques.

Le ” principe de précaution ” jete l’anathème sur les processus de marché

Le principe de précaution ne tient le décompte que des effets négatifs imputables aux idées nouvelles, mais n’accorde aucune attention aux avantages potentiels. Ceux-ci ne comptent pas. Et il passe totalement sous silence les coûts associés au maintien d’un statu quo. Il n’accorde aucune valeur à la découverte ou à l’apprentissage, autant comme processus d’évolution sociale que comme instruments de satisfaction personnelle. Dès lors les dés son jetés. Les processus de marché ne pourront jamais satisfaire aux exigences du principe de précaution puisque l’incertitude est constitutive de leur essence même. Par construction le principe de précaution conduit à jeter l’anathème sur les processus de marché.

L’autre manière d’attaquer le marché est tout aussi dévastatrice. C’est l’argument des externalités. La plupart d’entre nous avons admis qu’il se pose effectivement des problèmes d’externalités dans des domaines tels que la pollution de l’air, et nous recherchons des moyens d’y porter remède tout limitant autant que possible les effets pervers que cela pourrait avoir sur le bon fonctionnement des marchés. Mais, à partir de là, il n’est pas difficile de généraliser et de considérer que tout marché comporte potentiellement des risques d’externalités. En donnant au concept une acception indéfiniment élastique, il n’en faut pas plus pour retourner le langage de l’analyse économique des marchés contre le marché lui-même et en faire une machine de guerre contre l’essence même des relations de commerce et d’échange. C’est bel et bien ce que nous voyons de plus en plus avec l’utilisation de l’argument des externalités non plus seulement contre les producteurs, la cible traditionnel des économistes, mais également contre les consommateurs eux-mêmes. Selon cette nouvelle manière de penser, le français qui va au cinéma voir un film américain participe d’un phénomène de pollution culturelle. Mon choix d’un emballage que je juge plus pratique contribue à aggraver la pollution de l’environnement. La manière dont je peint ma porte et mes fenêtre impose une ” externalité ” à mes voisins qui n’aiment pas la couleur que j’ai choisie. Le plaisir que j’éprouve à faire les magasins, et le fait surtout que j’aime à en parler à mes amis, aggravent une soif inutile de consommation dont finalement tout le monde est victime… Comme l’essence même du marché est l’interactivité de l’ensemble des décisions de choix individuelles, il en résulte que, selon cette manière de voir, toutes nos actions auraient naturellement vocation a être étroitement contrôlées puisqu’elle entraînent toutes des effets sur les tiers. C’est sans fin. Il n’y a pas de limite.

Ceux qui pensent ainsi ne se contentent pas de faire tactiquement alliance avec la droite, ou avec la gauche, selon les questions en jeu. Fondamentalement, ils partagent une même conception du monde, ainsi qu’une même manière de raisonner et de parler. Ceux qui viennent de la gauche ont de plus en plus tendance à reléguer au second rang leur traditionnelle critique du marché au nom de ses conséquences distributives. C’est ainsi que chez les verts, les préoccupations traditionnelles de justice sont de plus en plus souvent remplacées par un discours en faveur d’une économie ” soutenable ” fondée sur le concept d’ ” état stable “. La critique que de plus en plus d’anciens gauchistes portent au marché n’est pas de rendre les pauvres encore plus pauvres, mais d’encourager le développement de consommations ostentatoires ” socialement ” inutiles. Un sociologue comme Richard Sennett, dont l’enfance fut bercée par la lecture de tous les ouvrages de la bibliothèque léniniste, condamne aujourd’hui le capitalisme de la flexibilité “, non parce qu’il exploite les travailleurs ou ne les paie pas assez, mais parce qu’il donne une prime à ceux qui se révèlent les plus instables et qui font preuve des capacités d’adaptation les plus grandes…

Le rêve de ” l’état stable “

Le docteur Daniel Callaghan, un spécialiste de la bioéthique, mais aussi un égalitariste impénitent, dénonce la logique de quête infinie du progrès médical qui, selon lui, est produite par la logique interactive de la triple dynamique des marchés, de l’innovation médicale, et de la liberté d’expression des désirs individuels des malades. Il plaide pour une ” médecine stabilisée “, ainsi que la mise en place de limites à la recherche d’une santé toujours meilleure. Bien que la socialisation de la médecine soit une manière d’atteindre cet objectif, ses arguments n’ont en soi rien à voir avec une approche socialiste quelconque.

Passons maintenant à ce qu’on appelle le centre. Nous y trouvons des gens qui sont encore plus critiques de la nature dynamique du marché que leurs collègues de droite ou de gauche – parce que le caractère décentralisé des processus de découverte du marché est fondamentalement incompatible avec leur conception du rôle du politique. Les exemples d’une telle position sont nombreux en Europe, sous une forme particulièrement virulente. Notamment lorsque les européens s’amusent à dénoncer la trop grande ouverture des américains à l’égard d’Internet. Mais on en rencontre aussi en Amérique. Un exemple est Arthur Schlesinger Jr. A l’occasion de son 75ème anniversaire, il vient d’écrire dans Foreign Affairs un article où il dénonce les effets de rupture du capitalisme. Il s’inquiète des conséquences entraînées par la dynamique de la mondialisation et des nouvelles technologies. ” L’ordinateur, écrit-il, transforme le marché en une vaste foire d’empoigne mondiale qui efface les frontières, amoindrit le pouvoir fiscal ainsi que la capacité de réglementation des états, réduit à néant leur maîtrise des taux d’intérêt et des taux de change, aggrave les écarts de revenus et de richesses tant entre les nations qu’à l’intérieur des pays, affaiblit les protections de la législation du travail, dégrade l’environnement, prive les nations de la possibilité de déterminer elles-mêmes leur propre avenir, leur substitue une économie mondiale sans entité politique correspondante, responsable devant personne “.

La fonction perturbatrice des marchés

A droite, la dynamique des marchés suscite deux principales objections. Comme à gauche, on y attaque la liberté des échanges, l’immigration, la technologie, la grande distribution, tous les éléments de la dynamique des marchés qui remettent en cause les habitudes et les positions acquises. Ces conservateurs n’hésitent pas à faire alliance avec les écologistes qui poursuivent les mêmes fins. Parfois, il est relativement facile de distinguer ce qui relève d’une idéologie de droite ou de gauche. Par exemple, Pat Buchanan est clairement un homme de droite. Mais ce n’est pas toujours aussi simple. Je placerais certainement le Prince Charles plutôt à droite, en tant qu’héritier d’une grande lignée aristocratique, mais ses considérations sur la technologie le classeraient plutôt dans une version gauchiste de l’écologie.

L’une objections les plus communes à droite, du moins aux Etats-Unis, est que le marché, en se mettant principalement au service des désirs individuels, quels qu’ils soient, détruirait l’idée même de l’existence d’un ” bien commun “. C’est ainsi que certains conservateurs réclament un programme d’actions fédérales qui permettraient de promouvoir l’idée d’un grand projet national. De manière plus générale, ce que ces conservateurs reprochent à la dynamique des marchés est de laisser se développer des produits, des comportements ou des institutions qui ne correspondent pas à leur conception de la bonne société – qu’il s’agisse par exemple de la violence au cinéma ou de la procréation assistée.

Cette tension est visible même sur le terrain de la politique de l’éducation où les conservateurs sont pourtant en principe favorables à une doctrine de libre choix. L’appel à la liberté du choix leur va bien lorsqu’il s’agit d’un instrument d’action politique dans leur combat contre les syndicats d’enseignants, ou pour échapper à la discipline laïque des écoles publiques. Mais ses corollaires qui s’appellent variété des programmes, concurrence des enseignements, tolérance des autres, entrent souvent en conflit avec leur vision conservatrice d’une ” bonne éducation “… L’éducation est un domaine où ces conservateurs ne reconnaissent aucune légitimité au processus de découverte et d’innovation.

Il y a toutefois une bonne nouvelle. Elle tient dans le fait que de la même manière que la chute du socialisme a suscité l’émergence d’alliances inédites contre le marché, elle entraîne aussi des rapprochements inattendus mais favorables au marché. Que les marchés produisent non pas un chaos de ruptures, mais un ordre émergent à caractère positif est une idée qui progresse aujourd’hui dans certains milieux qui, il y a parfois moins d’une génération, étaient encore des fanatiques du socialisme, ou du moins d’une conception planiste de l’ordre social. Savez-vous par exemple qui a écrit ceci : ” Quelle est, de nos jours, la chose la plus importante qu’il faut retenir d’un cours d’économie ? Ce que je me suis efforcé de transmettre à mes étudiants est l’idée simple mais forte que la main invisible du marché est toujours plus forte que la main cachée de l’autorité. Pas besoin de direction, de contrôles, de planification. Tel est le consensus désormais parmi les économistes. C’est l’héritage d’Hayek “. Qui est l’auteur, je le répète, de ce plaidoyer en faveur de la dynamique de marché ? Réponse : Larry Summers, aujourd’hui secrétaire d’état américain au Trésor, et qui passe pourtant le prototype même de l’économiste Cambridgien classique.

Les nouveaux alliés du libéralisme

Si l’hystérie de Schlesinger est représentative de l’attitude ” fixiste ” des critiques centristes, l’optimisme de Summer exprime l’émergence d’une nouvelle coalition centriste favorable au dynamisme des marchés. Cela ne fait pas de Summer un vrai libéral, au sens classique du terme. Cela en fait simplement le type d’allié des libéraux qu’étaient autrefois les conservateurs anti-socialistes, avant qu’ils ne passent dans le camp des opposants au marché les plus acerbes. En Amérique, le centre – mais je pense que cela est également vrai du nouveau travaillisme britannique – est aujourd’hui plein de technocrates qui en sont venus à admettre que l’interventionnisme de l’Etat avait des limites, et reconnaissent les avantages pratiques des solutions de marché.

Il y a aussi tous ces ” modérés ” – des journalistes, des chercheurs, des scientifiques, des ingénieurs, des artistes et des hommes d’affaires, tous bien moins connus que Summers – qui éprouvent un sincère intérêt intellectuel pour tout ce qui tourne autour de la logique des systèmes auto-organisés parce qu’ils s’intéressent aux théories de la complexité, à la logique décentralisée du fonctionnement d’Internet, aux processus de la découverte scientifique, à l’écologie scientifique, aux mécanismes d’échanges culturels, à la théorie des organisations. Par formation, il s’agit de gens qui sont sensibles aux problématiques de la dispersion du savoir et de l’évolution par des processus de tâtonnement, et qui donc font d’emblée preuve d’une compréhension plutôt ouverte à la théorie moderne des marchés. On ne peut dire qu’ils préfèrent toujours systématiquement le marché à l’Etat, mais c’est plutôt généralement le cas. Eux au moins ne sont pas conditionnés par le réflexe qui conduit tant de gens à considérer automatiquement que seul l’Etat peut apporter la réponse à leurs problèmes. Ils sont plus ouverts à la recherche de solutions qui passent par l’innovation, la concurrence, la liberté des choix, le jeu des rétroactions. L’un des problèmes de notre vocabulaire politique est que le terme de modéré ne permet pas de distinguer entre ceux dont la modération se traduit par une certaine considération pour les processus de marché, et ceux pour lesquels l’expression signifie exactement l’inverse : le choix de solutions impliquant une addition presque infinie de petites interventions locales en lieu et place d’un Etat central.

Les valeurs communes du marché et de la contre-culture

Mais c’est encore au sein de ce qui fut la gauche que les oppositions sont les plus remarquables. Alors que des gauchistes comme Sennett continuent de s’en prendre à tout ce qui a un relent d’économie libérale, beaucoup d’anciens de leurs collègues ont retrouvé dans le marché nombre des valeurs d’innovation, d’ouverture et d’expression personnelle caractéristiques de leur contre-culture. Pour la plus grande consternation tant des gauchistes impénitents qui vouent une véritable haine au commerce et aux affaires, que des conservateurs épris de traditionalisme culturel, celle-ci s’est métamorphosée en une véritable culture de l’entreprise et de l’innovation. La gauche qui nous a donné le socialisme n’est pas la même que celle qui s’est investie massivement dans l’informatique et toute la nouvelle presse consacrée à l’industrie des ” micro-entrepreneurs “. Qu’il s’agisse d’Internet ou de cette nouvelle presse d’affaires, il est incontestable que tant l’un que l’autre ont été lancés par des gens qui, tant par leur histoire personnelle que par leurs idées politiques, se considéraient eux-mêmes comme étant partie intégrante d’une extrême gauche systématiquement critique à l’égard des institutions existantes. Ces individus qui n’éprouvaient que mépris pour ” le marché ” tant que celui-ci n’exprimait qu’une conception statique d’un univers dominé par de grandes organisations commerciales privées à caractère hiérarchique et bureaucratique, ont au contraire épousé avec enthousiasme l’idée du marché vu comme un ensemble de systèmes ouverts dont les multiples interactions créent un terrain favorable à la diversité des expressions et des épanouissements personnels. Les mêmes éléments qui soulèvent aujourd’hui l’opposition des ” conservateurs ” de tous bords, de gauche comme de droite, contre les marchés, ont servi de ferments à l’émergence d’une nouvelle coalition de gens, le plus souvent venant de l’ancienne gauche, sensibles, eux, aux vertus dynamiques des processus de marché. Sur l’ancien échiquier politique, être socialiste voulait dire être de gauche. Cela impliquait que plus vous vous définissiez comme un adversaire du socialisme, pour quelque raison que ce soit, plus vous êtiez classé à droite. Dans l’ancienne classification politique, les libéraux étaient classés à droite ; ce qui en fait l’aile droite de cette nouvelle coalition.

Les vertus d’une société dynamique et ouverte

Il n’est pas du tout indifférent de savoir si le véritable but des libéraux, aujourd’hui, est de continuer de s’opposer en priorité au socialisme, ou plutôt de défendre et promouvoir une vision des avantages liés à la présence d’une société dynamique et ouverte. Si, à partir d’un préjugé essentiellement anti-socialiste, nous continuons de considérer que nos ennemis traditionnels sont ” à gauche “, cependant que nos alliés sont ” à droite “, nous risquons de ne pas saisir l’importance du phénomène que représente aujourd’hui la naissance d’une alliance gauche-droite contre les marchés. Nous resterons incapables de comprendre toute la symbolique, ainsi que les enjeux qui se trament autour de débats d’idées aussi essentiels que ceux qui concernent actuellement les biotechnologies, la protection des expressions culturelles, la mondialisation des échanges, ou encore la régulation d’Internet. Nous abandonnerons des domaines entiers de réflexion, de recherche et d’innovation pour le seul bénéfice de rester amis avec des gens qui n’accepteront de réduire les impôts qu’un tout petit peu, et encore seulement pour les familles de contribuables qui ont des enfants. Nous laisserons passer la chance qui s’offre à nous d’aider ceux qui n’ont pas toujours le bon pedigree politique d’approfondir quand même leur connaissance du marché, et d’en tirer de bonnes raisons pour préférer les marchés à l’Etat. Nous sacrifierons la liberté de demain pour sauvegarder les habits du passé.

Ainsi, oui, ma réponse à la question sur ” le socialisme rampant ” est résolument optimiste. Nous devons bien sûr rester sur nos gardes. Le monde est encore plein de restes d’idéologie socialiste qui ne peuvent faire que le jeu des adversaires de la dynamique des marchés. Mais le socialisme est bel et bien mort en tant qu’idéal, et il est mourant en tant que politique. Les défis du 21ème siècle seront bien différents. Il s’agira de défendre les valeurs d’une dynamique de changement et d’évolution, et de construire une nouvelle coalition politique autour d’elles.

* Virginia Postrel est une journaliste libertarienne, lauréat du Bastiat Prize 2011. Cet article a été publié dans le magazine Reason, Vol. 31, No. 6, sous le titre : After Socialism. Voir son blog et sa bio.

Madame-de-StalPar Anne-Louise-Germaine, baronne de Staël.

Dans ce texte, Madame de Staël ne condamne pas un certain type de suicide qu’elle renvoie à « l’antique beauté du caractère des anciens », faisant ici allusion aux stoïciens. Mais, à la suite de Socrate, elle juge l’acceptation des épreuves de la vie, comme un comportement moralement supérieur.

L’excès du malheur fait naître la pensée du Suicide, et cette question ne saurait être trop approfondie; elle tient à toute l’organisation morale de l’homme. Je me flatte de présenter quelques aperçus nouveaux sur les motifs qui peuvent conduire à cette action et sur ceux qui doivent en détourner. Je discuterai ce sujet sans malveillance comme sans exaltation. Il ne faut pas haïr ceux qui sont assez malheureux pour détester la vie ; il ne faut pas louer ceux qui succombent sous un grand poids: car s’ils pouvaient marcher en le portant, leur force morale serait plus grande.

Les personnes qui d’ordinaire condamnent le suicide, se sentant sur le terrain du devoir et de la raison, se servent souvent, pour soutenir leur opinion, de certaines formes méprisantes, qui peuvent blesser leurs adversaires; elles mêlent aussi quelquefois d’injustes attaques contre l’enthousiasme en général à la censure méritée d’un acte coupable. Il me semble, au contraire, que c’est par les principes mêmes du véritable enthousiasme, c’est-à-dire, de l’amour du beau moral, qu’on peut aisément montrer combien la résignation à la destinée est d’un ordre plus élevé que la révolte contre elle. (…)

En traitant de la dignité morale de l’homme, je prononcerai fortement la différence qui existe entre le suicide et le dévouement ; c’est-à-dire, entre le sacrifice de soi aux autres, ou ce qui est la même chose, à la vertu; et le renoncement à l’existence, parce qu’elle nous est à charge. Les motifs qui déterminent à se donner la mort, changent tout à fait la nature de cette action; car lorsqu’on abdique la vie pour faire du bien à ses semblables, on immole, pour ainsi dire, son corps à son âme, tandis que, quand on se tue par l’impatience de la douleur, on sacrifie presque toujours sa conscience à ses passions. (…)

D’ordinaire le dévouement conduit plutôt à recevoir la mort qu’à se la donner; cependant il y a chez les Anciens des Suicides de dévouement. Curtius se précipitant au fond de l’abîme pour le combler, Caton se poignardant pour apprendre au monde qu’il existait encore une âme libre sous l’empire de César, de tels hommes ne se sont pas tués pour échapper à la douleur: mais l’un a voulu sauver sa patrie, et l’autre offrir à l’univers un exemple dont l’ascendant subsiste encore: Caton passa la nuit qui précéda sa mort à lire le Phédon de Socrate, et le Phédon condamne formellement le Suicide, mais ce grand citoyen savait qu’il s’immolait non à lui-même, mais à la cause de la liberté; et selon les circonstances cette cause peut exiger d’attendre la mort comme Socrate ou de se la donner comme Caton. (…)

Socrate, ce saint des sages, refusa de se sauver de sa prison lorsqu’il était condamné à mort. Il crut devoir donner l’exemple de l’obéissance aux magistrats de sa patrie, quoiqu’ils fussent injustes envers lui. Ce sentiment n’appartient-il pas à la véritable fermeté du caractère? Quelle grandeur aussi dans cet entretien philosophique sur l’immortalité de l’âme, continué avec tant de calme jusqu’à l’instant où le poison lui fut apporté! Depuis deux mille ans les penseurs, les héros, les poètes, les artistes ont consacré la mort de Socrate par leur culte; mais ces milliers de Suicides causés par le dégoût et l’ennui, dont les annales de tous les coins du monde sont remplies, quelles traces ont-ils laissées dans le souvenir de la postérité?

Si les anciens s’enorgueillissent de Socrate, les chrétiens, sans compter même les martyrs, peuvent présenter un grand nombre d’exemples de cette force généreuse de l’âme auprès de laquelle l’irritation ou l’abattement qui portent à se tuer ne sont dignes que de pitié. Thomas Morus, chancelier d’Henri VIII, pendant une année entière enfermé dans la Tour de Londres, refusa tous les jours les offres qu’un roi tout-puissant lui faisait faire pour rentrer à son service en étouffant le scrupule de conscience qui l’en tenait éloigné. Thomas Morus sut mourir pendant une année et mourir en aimant la vie, ce qui redouble encore la grandeur du sacrifice.

Nous croyons avoir montré que le Suicide dont le but est de se défaire de la vie [Note : ici Madame de Staël distingue ce type de suicide de celui qui a pour but le dévouement à une cause] ne porte en lui-même aucun caractère de dévouement et ne saurait par conséquent mériter l’enthousiasme.

Inscriptions ici : http://depasserlademocratie.eventbrite.fr

Frank-Karsten-démocratie2

manentExtrait de : Histoire intellectuelle du libéralisme, Hachette, Pluriel, 1987.

Hobbes s’est trouvé confronté à une difficulté centrale : peut-on définir et construire un pouvoir humain de manière à le rendre, de droit et de fait, invulnérable à toute objection, à toute critique ? Or ce qui fonde le point de départ de son raisonnement reste le fondement de son point d’arrivée : la peur de la mort. Ultimement les sujets se conduisent pacifiquement parce qu’ils craignent le souverain. Pourquoi les nécessités de la conservation de l’individu imposent-elles qu’on lui reconnaisse un droit sur toutes choses ? Parce qu’il est sans cesse menacé, réellement ou potentiellement, par tous les autres individus, parce que la relation qui le lie à tous les autres individus est l’hostilité. C’est parce que l’hostilité est universelle que la conservation de soi est le seul principe de toutes les actions de chacun.

Mais les individus de l’état de nature ne sont pas vraiment des individus titulaires de droits à eux intrinsèquement attachés, et le pouvoir ainsi construit n’est pas vraiment protecteur de leurs droits puisqu’il ne peut les protéger que parce qu’il peut les menacer. Le libéralisme interprétera l’individu de l’état de nature de manière à pouvoir lui attacher des droits intrinsèques, et on concevra le pouvoir de façon à ce qu’il puisse seulement protéger les droits individuels, non les attaquer. Telle sera la démarche de Locke.

Alors que pour Hobbes la mort est menaçante sous les espèces de l’autre homme hostile, pour Locke, la mort est menaçante sous les espèces de la faim. Car Hobbes est remarquablement discret sur la place et le rôle de la faim dans l’état de nature, même s’il note comme allant de soi que les hommes y sont “pauvres”. A partir du moment où la crainte engendre la crainte, où la guerre se nourrit d’elle-même, la question des “origines” de la guerre semble secondaire. Elle a pourtant selon Hobbes deux origines : la rivalité pour la possession des biens d’une part, mais surtout la rivalité pure, fondée sur le désir de pouvoir. Cette seconde cause est primordiale. Là réside l’ambiguïté morale de la vision hobbienne : des hommes définis explicitement comme des “aristocrates” (en lutte pour le pouvoir, l’honneur et le prestige), qui se conduisent au moment décisif comme des “bourgeois” (ils veulent assurer d’abord leur sécurité).

A cette contradiction Locke apporte une simplification, une “réduction”. L’homme dont il parle est plus simple, plus pauvre que l’homme hobbien. Mais en simplifiant Hobbes, il le rend plus cohérent : celui qui est mû par la faim est mû simplement par le désir de fuir le mal. Et ce même si, bien évidemment, l’intention de Locke n’était pas d’abord de rendre Hobbes cohérent, mais d’attacher directement les droits à l’individu solitaire de l’état de nature.

Si chacun avait dû attendre le consentement des autres pour s’approprier les fruits de la terre, l’humanité aurait disparu depuis longtemps. Mais à partir de quand l’homme est-il légitimement propriétaire ? Réponse : quand il a détaché les prunes du domaine commun pour les employer à satisfaire ses besoins, autrement dit, quand il les a cueillies. La propriété entre dans le monde du travail, et chaque individu a en lui-même la grande source de la propriété car il est travailleur et propriétaire de lui-même, donc de son travail.

De cette simple analyse, Locke établit deux propositions considérables :

1. Le droit de propriété est essentiellement antérieur à l’institution de la société, il ne dépend pas du consentement d’autrui ou de la loi politique. La propriété est naturelle, nullement conventionnelle.

2. Le rapport de l’homme à la nature se définit comme travail. L’homme n’est pas naturellement un animal politique ; c’est un animal propriétaire et travailleur, propriétaire parce qu’il est travailleur, travailleur pour être propriétaire.

Pour autant le droit de propriété est limité par deux obligations. D’une part, je n’ai pas le droit de m’approprier plus que je puis consommer ; ce serait gaspiller. D’autre part, je dois en laisser aux autres, de telle sorte qu’ils puissent s’approprier à leur tour les fruits de la terre en aussi grande quantité et d’aussi bonne qualité.

« La société est le produit de nos besoins réglés par la raison ; l’Etat est le produit de nos vices. » Thomas Paine

(…) La “société”, ou du moins des éléments essentiels de la société naissent avant l’institution politique. Car l’état de nature lockéen est à la fois plus “individualiste” et plus “social” que celui de Hobbes : les droits, sous l’espèce du droit fondamental de propriété, sont attachés à l’individu solitaire, et cet individu noue avec les autres des relations positives.

(…) Il est absurde de s’interroger sur la justice du droit de propriété, puisque l’idée même de justice présuppose la propriété. La seule discussion concevable sur la justice ne fait qu’un avec le débat qui fixe le taux d’échange des propriétés sur le marché, débat dont l’issue est toujours “juste” puisque fondée sur le consentement des deux parties. Hayek poursuit cette inspiration originelle du libéralisme en considérant comme dépourvue de sens la notion de “justice sociale”.

(…) Une difficulté se présente alors : si l’état de nature n’est pas état de guerre, si les hommes peuvent y devenir propriétaires, y développer la production et les échanges, pourquoi en sortiraient-ils ? Locke répond que si l’état de nature n’est pas essentiellement état de guerre, il tend à le devenir. Chacun est juge en sa propre cause. Par conséquent, les droits de chacun sont en perpétuel danger. Mais la solution qu’il propose est dirigée directement contre celle de Hobbes. Transmettre tous ses droits à un souverain absolu, ce n’est pas sortir de l’état de guerre, c’est l’aggraver. Sous couleur de se fabriquer un protecteur, on arme un ennemi. Le motif de l’institution politique est la préservation de la propriété mise en danger par les désordres inévitables de l’état de nature. Pour sortir de cet état, il faut instituer un “pouvoir suprême” qui ait le droit d’exiger l’obéissance ; simultanément, pour que ce pouvoir ne puisse pas dépouiller à volonté les sociétaires de leur propriété ou de leur liberté, il faut qu’il soit lui-même soumis aux lois qu’il édicte. Seul un corps législatif représentatif et souverain remplit cette double condition. Quant à l’exécutif, il se verra accorder une prérogative, une latitude suffisante pour faire face aux impondérables, et pour adapter les lois elles-mêmes à ce qu’exige le bien public.

Ainsi dans tout corps politique remplissant sa mission, c’est-à-dire la protection de la propriété, il y a un pouvoir souverain, le pouvoir législatif. Le pouvoir exécutif en est dérivé et lui est essentiellement subordonné.

Pierre Manent, Histoire intellectuelle du libéralisme, Hachette, Pluriel, 1987.

bébinPar Alain Laurent

            Après la parution en tout début d’année de France Orange mécanique de Laurent Obertone, celle, toute récente, de Quand la justice crée l’insécurité (Fayard) par Xavier Bébin prolonge efficacement le salutaire travail critique ainsi entrepris sur le scandale permanent et croissant qu’est le (dys)fonctionnement de l’institution judiciaire française. Le tableau qu’il dresse de l’état des lieux est accablant – de la libération irresponsable et occulte de délinquants dès que la moitié de leur peine est accomplie à la multiplication des pseudo-peines dites « alternatives », du problème posé par l’activisme idéologique de certains juges syndiqués (depuis, la stupéfiante affaire du « mur des cons » a achevé de jeter une lumière crue sur la nature, la réalité et l’ampleur de cette forfaiture) à la volonté de ne pas accorder une juste place aux victimes ou de faire de l’incarcération un « ultime recours » car elle est dans certains milieux judiciaires devenue une sorte de crime contre l’humanité.   Mais le secrétaire général du renommé Institut pour la Justice ne s’en tient pas à ce constat objectif de l’étendue des dégâts. Il propose une réflexion de choc sur les causes profondes du naufrage judiciaire français et l’on ne peut que souscrire à sa pertinence au demeurant politiquement incorrecte. Se contenter de faire état de « dysfonctionnements » et plus encore de « manque de moyens » est viser (volontairement ?) à côté de la plaque. X. Bébin pointe à juste titre la responsabilité d’un « système » de plus en plus axé sur un délibéré « refus de punir » et idéologiquement dominé par ce qu’il appelle le « dogmatisme pénal » (ce que personnellement j’aurais plutôt dénommé « dogmatisme anti-pénal…).

            Sur un plan plus positif, l’auteur de cette charge (au ton serein et judicieusement exempt d’imprécations) soigneusement documentée et bienvenue plaide pour que la justice pénale  adopte une « politique pragmatique », d’orientation « conséquentialiste », avant tout soucieuse d’ « utilité publique » et des « bienfaits produits pour la société ». Ce qui le conduit à prendre acte de « l’abandon de la philosophie rétributive punitive » et du fait que « l’idée qu’un criminel mérite le châtiment est définitivement passée de mode ».

Mais je n’adhère pas à cette approche qui exclut la primauté de la justification morale de la nécessité de punir et selon laquelle il n’est « pas nécessaire d’être dans une logique purement punitive pour comprendre l’intérêt d’une justice rigoureuse ». Si X. Bébin peut effectivement constater que « la position rétributive, propunitive de Kant, longtemps dominante, a considérablement décliné dans les milieux juridiques, politiques, médiatiques et intellectuels, au point d’être désormais quasiment absente des débats publics sur la justice », on ne saurait oublier que cette éviction est intervenue sous la pression idéologique tyrannique de la bien-pensance  laxiste et gauchisante qui a infecté les milieux en question (le récent épisode du « murs des cons » en a été l’illustration caricaturale !), pour lesquels l’objectif a depuis longtemps été de transformer criminels et délinquants en malheureuses « victimes » sociologiques vouées à être prise en charge par  l’ingénierie sociale d’un État-providence toujours plus tentaculaire. Raison pour laquelle la justice française actuelle crée non seulement de l’insécurité, mais aussi de l’immoralité.

            Je crois d’autre part que comme cela a été le cas aux États-Unis avec le retour en force de l’éthique rétributive du « just desert » – fort bien théorisée par un auteur objectiviste et libertarien comme Robert Bidinotto (lire le remarquable ouvrage paru en 1995 sous sa direction : Criminal Justice – The Legal System vs Individual responsability ), il est grand temps qu’on en (re)vienne en France à une philosophie rétributive et punitive améliorée, conférant la priorité au moralement juste, nécessaire et sévère sur l’utile tout en étant attentive aux conséquences souhaitables qui peuvent ou doivent en découler, en particulier pour les victimes ou l’impact dissuasif. C’est la meilleure manière d’en finir avec cette justice « bisounours » (1) que l’on nous concocte en haut-lieu avec la future loi pénitentiaire estampillée Taubira, qui officialisera la substitution des  pseudo-peines dites de « probation » aux peines-planchers qui s’efforçaient d’encadrer la tendance de certains juges à pratiquer allègrement la « culture de l’excuse » (Aux États-Unis, Bidinotto parlait d’ « excuse-making industry »).

            Quoi qu’il en soit et bien que ce débat rétributivisme/pragmatisme soit intellectuellement d’une importance cruciale et ne demeure pas sans incidence concrète, l’essentiel est qu’en l’occurrence on aboutisse au même diagnostic sur ce qui fait qu’il y a quelque chose de pourri dans le royaume de la justice française (de même qu’Hamlet jugeait qu’il y avait quelque chose de pourri au royaume de Danemark…) et sur les meilleurs moyens d’en venir à une plus saine conception de la sanction pénale et de son application.

                                                                                   Alain Laurent

 (1)   Je la prendrai à mon tour dans le collimateur en publiant un ouvrage intitulé En finir avec l’angélisme pénal au tout début de la prochaine rentrée.

By Stéphane Geyres

According to Matt Zwolinski, libertarians should drop the Non-Aggression Principle.  He raises six objections.

http://www.libertarianism.org/blog/six-reasons-libertarians-should-reject-non-aggression-principle

On the contrary, I think libertarians should support the NAP (Non-Aggression Principle):

1. Prohibits All Pollution – As I noted in my last post, Rothbard himself recognized that industrial pollution violates the NAP and must therefore be prohibited. But Rothbard did not draw the full implications of his principle. Not just industrial pollution, but personal pollution produced by driving, burning wood in one’s fireplace, smoking, etc., runs afoul of NAP. The NAP implies that all of these activities must be prohibited, no matter how beneficial they may be in other respects, and no matter how essential they our to daily life in the modern industrialized world. And this is deeply implausible.

Industrial pollution (IP) does not violate the NAP, the point is more subtle than that. IP violates >property rights< themselves, which is a very different matter. Polluting is indeed an aggression of my or someone’s property. But this is a mere application of the NAP, not its violation. The only cases in our society that seem to be difficult are those where such rights are in fact not or poorly defined – there is ample literature making the point that the best way to reduce or fight pollution is by privatizing every single bits of Mother Nature.

- Personal pollution (PP): On PP, he is simply forgetting what property means. When I smoke or get smoked by the wood I burn in my fireplace, I am >not< aggressing my property and myself. I am not because I chose my own acts and therefore the smoke that harms my lungs is only a result of my free will, not of any coercion like a violated NAP would require. Thus, there is no such thing as PP.

- External pollution (EP): He might have gone even one step further with the example of noise pollution, an example of EP. When my neighbour runs his mower overnight, or runs some noisy engine, one might argue that the NAP is challenged. But noise can be music or loud explosions. Some will find it nice when others will find it harmful. It is not an objective property aggression, nor is it a coercion. Therefore, my property is not violated, formally speaking, and the NAP is safe.

Obviously, I may well want to negotiate with my neighbour, or maybe I may end up moving to a quieter place, but unless there was a contract binding my neighbour to silence, there is nothing else I can do. Even in this case, the NAP is safe, because simply out of scope.

2. Prohibits Small Harms for Large Benefits – The NAP prohibits all pollution because its prohibition on aggression is absolute. No amount of aggression, no matter how small, is morally permissible. And no amount of offsetting benefits can change this fact. But suppose, to borrow a thought from Hume, that I could prevent the destruction of the whole world by lightly scratching your finger? Or, to take a perhaps more plausible example, suppose that by imposing a very, very small tax on billionaires, I could provide life-saving vaccination for tens of thousands of desperately poor children? Even if we grant that taxation is aggression, and that aggression is generally wrong, is it really so obvious that the relatively minor aggression involved in these examples is wrong, given the tremendous benefit it produces?

This is missing the whole point of the relevance of the NAP versus any utilitarian approach like this text is promoting. The utilitarians elude the key question of <who> decides that such ‘deals’ are ‘better’, or in other terms, how do <you> know that such balances are indeed better for the people. The obvious may not always be so obvious and therefore cannot be systematically prevailing.

On the example of the billionaires vs vaccines, the answer is especially easy. If the balance is so obviously in favour of the vaccine, if the case is so kind and hopeful for the poor, why don’t you sell it to those billionaires you would like to get funded from? Why don’t you promote your case to them and articulate how better-off they will be – their ego would surely be – once they have <willingly> given away a tiny slice of their fortune for such a wonderful cause?

In other words, nothing in the NAP impedes common-sensical generosity. But on the other hand, missing the point of the <who>-question like in this case is one of the worst defects of the utilitarians. Because they fail to see that there is no limit to how far such tax-for-a-good-reason cases can go. And you may easily end up with a monstrous state just because of such nice, generous deals. The fact that the NAP must be strictly applied with no exception is precisely because it is the one protection against such sneaky abuses.

3. All-or-Nothing Attitude Toward Risk – The NAP clearly implies that it’s wrong for me to shoot you in the head. But, to borrow an example from David Friedman, what if I merely run the risk of shooting you by putting one bullet in a six-shot revolver, spinning the cylinder, aiming it at your head, and squeezing the trigger? What if it is not one bullet but five? Of course, almost everything we do imposes some risk of harm on innocent persons. We run this risk when we drive on the highway (what if we suffer a heart attack, or become distracted), or when we fly airplanes over populated areas. Most of us think that some of these risks are justifiable, while others are not, and that the difference between them has something to do with the size and likelihood of the risked harm, the importance of the risky activity, and the availability and cost of less risky activities. But considerations like this carry zero weight in the NAP’s absolute prohibition on aggression. That principle seems compatible with only two possible rules: either all risks are permissible (because they are not really aggression until they actually result in a harm), or none are (because they are). And neither of these seems sensible.

Indeed, the NAP is completely orthogonal, independent to the concept of risk, like the author reminds. But whereas he claims without any proper argument – only a mere series of misanalyzed situations – that this would not “seem sensible”, it is precisely the opposite that holds.

There are four key reasons for the NAP to not be linked or conditioned by risk in any way. The first, which is reminded, is that a risk is not an aggression in itself. The potential of an action is not yet an action. Should a >potential< aggressor want to harm me, I >owe him< the >potential< of deciding at the last minute that he will eventually not act to harm me. And life is full of risks. Living in itself is nothing but the continuous mitigation of the risk that Death might make us pass away. What bigger potential aggression than death? And yet, we do not rule the world only to mitigate death away.

Second, risk is a personal matter, it is not absolute and objective. Two persons will assess the same risk quite differently depending on their personal life experience, taste, culture and perception, with no possible objective argument for dismissing one another’s assessment.

Thus the third point is to argue on how risk in general can be set any objective limit when it is subjective and nobody can with certainty assert why this or that threshold or limit might be undisputed.

And finally comes the ‘who’ question, that is, even if risk could be made objective in some very specific cases, who would be in charge of setting such a limit applicable to us all? Nobody but me. Nobody can be better positioned than my own self to impose whatever risk limit on myself. Well, in fact there is one and only one exception: the free market. Only the free market may and can, and it is actually what happens in a free society, where the insurance companies come to me with their services whereby they accept to transfer my risk to them for a fee.

But that is only possible by applying the NAP, which is thus fully compatible with the concept of risk.

4. No Prohibition of Fraud – Libertarians usually say that violence may legitimately be used to prevent either force or fraud. But according to NAP, the only legitimate use of force is to prevent or punish the initiatory use of physical violence by others. And fraud is not physical violence. If I tell you that the painting you want to buy is a genuine Renoir, and it’s not, I have not physically aggressed against you. But if you buy it, find out it’s a fake, and then send the police (or your protective agency) over to my house to get your money back, then you are aggressing against me. So not only does a prohibition on fraud not follow from the NAP, it is not even compatible with it, since the use of force to prohibit fraud itself constitutes the initiation of physical violence.

First, it is incorrect to claim that “Libertarians usually say that violence may legitimately be used to >prevent< either force or fraud”. Violence is only legitimate >in reaction< to violence, which is very different – after the fact as opposed to before the fact.

Talking of fraud also a reveals a misconception about NAP. Fraud is meaningless in a free society. Fraud implies that you cheat with the rules, and in general with the official rules, like when you fraud with taxes of with some regulation. But in a free society, there are no such things as taxes or regulations. The only ‘fraud’ can be versus the Natural Rights or some privately-defined rules that you contracted with. Fraud becomes meaningless in a private society.

The Renoir example is twice misled. First, it is not an example of fraud, but of deception. Second, when I find out the Renoir is a fake, I am entitled to call the police because you abused me on an implicit – or indeed explicit – contract and thus abused the property I gave you in return. When you claim that the picture is from Renoir, you commit yourself to delivering a genuine Renoir in exchange to whatever amount we agree about. Deception on the origin of the picture is an aggression to my former property I gave up as price for the canvas.

5. Parasitic on a Theory of Property – Even if the NAP is correct, it cannot serve as a fundamental principle of libertarian ethics, because its meaning and normative force are entirely parasitic on an underlying theory of property. Suppose A is walking across an empty field, when B jumps out of the bushes and clubs A on the head. It certainly looks like B is aggressing against A in this case. But on the libertarian view, whether this is so depends entirely on the relevant property rights – specifically, who owns the field. If it’s B’s field, and A was crossing it without B’s consent, then A was the one who was actually aggressing against B. Thus, “aggression,” on the libertarian view, doesn’t really mean physical violence at all. It means “violation of property rights.” But if this is true, then the NAP’s focus on “aggression” and “violence” is at best superfluous, and at worst misleading. It is the enforcement of property rights, not the prohibition of aggression, that is fundamental to libertarianism.

This really is a strange point. When he sums up with: ” It is the enforcement of property rights, not the prohibition of aggression, that is fundamental to libertarianism”, he demonstrates a double misconception again about the NAP.

The role of property rights are to set objective limits to each one’s freedom, nothing more, nothing less. Enforcing property rights is the legal mechanism selected by the ages to enforce freedom. On the other hand, the NAP is about setting the core principle making it clear when freedom is violated. My freedom is violated when my property rights – one of them at least – are being aggressed, violated.

So the logic works just well: the NAP is the root requirement, enforcing property rights is only the means to that respect. He has the logic up-side down.

6. What About the Children??? – It’s one thing to say that aggression against others is wrong. It’s quite another to say that it’s the only thing that’s wrong – or the only wrong that is properly subject to prevention or rectification by force. But taken to its consistent extreme, as Murray Rothbard took it, the NAP implies that there is nothing wrong with allowing your three year-old son to starve to death, so long as you do not forcibly prevent him from obtaining food on his own. Or, at least, it implies that it would be wrong for others to, say, trespass on your property in order to give the child you’re deliberately starving a piece of bread. This, I think, is a fairly devastating reductio of the view that positive duties may never be coercively enforced. That it was Rothbard himself who presented the reductio, without, apparently, realizing the absurdity into which he had walked, rather boggles the mind.

Where in hell has our author seen any such conclusion drawn by Rothbard? Once again, this is a mere poor reading of what the great libertarian truly meant.

In Ethics of Liberty, chapter 14, we find:
“We must therefore state that, even from birth, the parental ownership is not absolute but of a “trustee” or guardianship kind. In short, every baby as soon as it is born and is therefore no longer contained within his mother’s body possesses the right of self-ownership by virtue of being a separate entity and a potential adult. It must therefore be illegal and a violation of the child’s rights for a parent to aggress against his person by mutilating, torturing, murdering him, etc.”

This should make it clear that parents may not hurt their children unpunished.

Yet indeed, we also find a bit later in that same book:
“But the parent should have the legal right not to feed the child, i.e., to allow it to die. The law, therefore, may not properly compel the parent to feed a child or to keep it alive.”

This, I guess, is the sentence that was not well understood. Of course they should be allowed to judge that in certain circumstances, it is better for a child to die than to stay alive. Euthanasia for instance is an essential libertarian right.

To make it clear, right after, we find this caveat:
“Again, whether or not a parent has a moral rather than a legally enforceable obligation to keep his child alive is a completely separate question.”

In other words, parents are in general trustees of their children and should support them in their growing up. But they should also be entitled to leave their children to their destiny should the matter involve their own survival or health. Where again is the contradiction with the NAP?

Ron Paul continue la Révolution en créant un nouveau corps d’élite. Par Sam Rolley*

Traduit par Marc Lassort, Institut Coppet

L’ancien représentant Ron Paul est indiscutablement le principal promoteur de la liberté et du pur constitutionnalisme, pour avoir arpenté les couloirs du Congrès pendant les dernières décennies. Et bien que beaucoup de ses partisans ont été peinés de l’entendre annoncer sa retraite de la législature, le bastion de la liberté continue de construire un héritage qui a le potentiel de façonner la politique américaine pour les décennies à venir. → Read more

Démanteler l’État-Providence : pourquoi et comment. Par Nigel Ashford

Traduit par Marc Lassort, Institut Coppet

En tant qu’analyste politique, mon intérêt principal n’est pas d’expliquer pourquoi l’État-Providence doit être démantelé. Cela a été fait ailleurs. [1] Il est d’expliquer pourquoi le démantèlement de l’État-Providence s’est avéré très difficile en Grande-Bretagne, et de suggérer comment les libertariens doivent développer une stratégie pour surmonter les obstacles afin de détruire le dernier bastion du socialisme. → Read more

AYN RAND : EVERYWHERE, NOW !

Par Alain Laurent

Suite à la publication en septembre 2011 et aux Belles lettres de La Grève (traduction de Atlas Shrugged par Sophie Bastide-Foltz) et de la biographie Ayn Rand, la passion de l’égoïsme rationnel signée de votre serviteur, la formidable percée puis l’enracinement durable d’Ayn Rand dans le paysage intellectuel et éditorial français se confirment sans cesse davantage alors qu’elle y était totalement ignorée auparavant. Rien que ces dernières semaines, son nom a été mentionné à deux reprises, dès la première page puis en page 41, dans Les mystères de la gauche (Climats) du philosophe viscéralement antilibéral Jean-Claude Michéa ; un autre philosophe, Dominique Lecourt, y fait une allusion insistante à la fin d’ un article publié dans la livraison de printemps de la revue « Commentaire » ; une subtile recension de La Grève se glisse dans les pages de la « Revue française de socio-économie » de mars, tandis qu’un billet de « Bourse Hebdo » relie Rand à l’actualité brûlante.

Mais le plus spectaculaire et révélateur est certainement l’irruption d’Ayn Rand dans un domaine des plus inattendus : le polar. Ne voilà-t-il pas en effet que dans le plus récemment paru des volumes de l’excellente collection « Robert Pépin présente » (Calmann-Lévy), Fin de course (1) signé du bien connu C.J. Box, son nom surgit d’abord au bas de la page 235 au cours de ce dialogue:

-          « Pour ce qui est de Justin, c’est un grand admirateur de l’écrivain Ayn Rand. Vous la connaissez ?

-          J’ai lu Atlas Shrugged à l’université, répondit Joe. C’était assez bon jusqu’au dernier discours. Je n’ai jamais pu le finir à cause de ce laïus de quatre-vingt-dix pages.

-          Justin se disait objectiviste. Vous savez, l’apologie du capitalisme, l’opposition à l’État fort… Beaucoup de jeunes passent par là. »

Puis à nouveau presque à la fin, p.349 : « Je suis objectiviste, dit-elle. Vous savez, Ayn Rand… C’est la seule bonne chose que m’a donnée Justin », déclare Diane, un autre personnage-clé du récit.

Ce que vient faire Rand dans ce roman policier haletant aux allures de western, vous ne pourrez bien sûr vraiment le savoir qu’en vous plongeant dedans. Quelques indices vous mettront cependant sans trop tarder un peu sur la piste. L’intrigue met aux prises un garde-chasse, Joe, et non pas une… émule de Lady Chatterley mais deux frères jumeaux spoliés par une conjuration associant un grand propriétaire terrien cupide et l’appareil d’État. Mettant par-dessus tout leur indépendance et leur fierté (vertus randiennes s’il en est) et préférant la pauvreté à la soumission, ces deux rebelles se sont retranchés aux fins fonds des montagnes sauvages et désertes du Wyoming pour résister aux « agents de l’État » qu’ils exècrent. Et ils professent un credo aux accents typiquement libertariens : « Nos droits : la vie, la liberté, et la quête du bonheur, merde,  c’est l’État qui est censé les protéger ! Au lieu de ça, il nous a pris les deux derniers […] Tout ce qu’on veut, c’est qu’on nous fiche la paix » – (p. 329)…

Bonne lecture – sans garantie de happy end !

(1)   Titre original : Nowhere to Run (2010). Traduit de l’anglais par Aline Weill.