Mises, La mentalité anticapitaliste (1956)

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Traduction : Hervé de Quengo

[Extrait] Il est assez habituel de comparer les entrepreneurs et les capitalistes de l’économie de marché aux aristocrates d’une société de statut. La base de cette comparaison réside dans les richesses relatives des deux groupes par rapport à la situation relativement délicate du reste de la population. Toutefois, en ayant recours à cette comparaison, on n’arrive pas à comprendre la différence fondamentale entre les riches aristocrates et les riches capitalistes ou « bourgeois ».

La richesse d’un aristocrate n’est pas un phénomène du marché ; elle n’a pas pour origine l’approvisionnement des consommateurs et ne peut pas être retirée ou même modifiée par une quelconque action de la part du public. Elle provient de la conquête, ou de la largesse d’un conquérant. Elle peut prendre fin en raison de la révocation du donneur ou par une éviction violente de la part d’un autre conquérant, ou elle peut encore être dissipée par la prodigalité. Le seigneur féodal n’est pas au service des consommateurs et il est protégé contre le mécontentement du peuple.

Les entrepreneurs et les capitalistes doivent leur richesse au peuple qui se fournit chez eux. Ils la perdent inévitablement dès que d’autres individus les supplantent en servant mieux, ou à meilleur marché, les consommateurs.

Le but de cet essai n’est pas de décrire les conditions historiques ayant conduit aux institutions de classe ou de statut, instaurant la subdivision des peuples en groupes héréditaires avec différents rangs, différents droits, différents titres ainsi que des privilèges ou des handicaps reconnus par la loi. La seule chose qui compte pour nous est le fait que la préservation de ces institutions féodales était incompatible avec le système capitaliste. Leur abolition et la mise en place du principe d’égalité devant la loi éliminèrent les barrières qui empêchaient l’humanité de jouir de tous les bénéfices que le système de la propriété privée des moyens de production et de l’entreprise privée rend possible.

Dans une société reposant sur le rang, le statut ou la caste, la place d’un individu dans la vie est fixée. Il naît dans une certaine situation et sa position dans la société est déterminée rigoureusement par les lois et les coutumes qui assignent à chaque membre de son rang des privilèges et des devoirs donnés, ou lui infligent des désavantages déterminés. Une chance ou une malchance extraordinaire peut dans certains rares cas élever un individu à un niveau supérieur ou le rabaisser à un rang inférieur. Mais, en règle générale, la situation des membres d’un ordre ou d’un rang donnés ne peut s’améliorer ou se dégrader que suite à un changement des conditions de tout le groupe. L’individu n’est pas en premier lieu le citoyen d’une nation ; il est le membre d’une condition, d’un état (Stand), et c’est uniquement en tant que tel qu’il est indirectement intégré au corps de sa nation. Lorsqu’il entre en contact avec un compatriote d’un autre rang, il ne ressent aucun lien de communauté. Il ne perçoit que le gouffre qui le sépare du statut de l’autre. La diversité se reflétait tout autant dans les usages linguistiques et vestimentaires. Dans l’ancien régime[1], les aristocrates européens parlaient de préférence français. Le tiers-état utilisait la langue vernaculaire, alors que les classes les plus basses de la population urbaine et les paysans s’accrochaient à des jargons, argots et dialectes locaux, souvent incompréhensibles aux gens instruits. Les divers rangs sociaux s’habillaient différemment. Personne ne pouvait se tromper sur le rang d’un étranger qu’il voyait quelque part. La critique principale faite au principe de l’égalité devant la loi par les panégyristes du bon vieux temps est qu’il a aboli les privilèges de rang et de dignité. Il a, disent-ils, « atomisé » la société, dissous ses divisions « organiques » en masses « amorphes ». Les « bien trop nombreux » sont désormais tout-puissants et leur matérialisme médiocre a remplacé les nobles critères des âges révolus. L’argent est roi. Des gens plutôt sans valeur jouissent des richesses et de l’abondance, alors que des gens méritants et de valeur partent les mains vides.

Cette critique suppose implicitement que dans l’ancien régime les aristocrates se distinguaient par leur vertu et qu’ils devaient leur rang et leurs revenus à leur supériorité morale et culturelle. Il n’est guère nécessaire de discréditer cette fable. Sans exprimer le moindre jugement de valeur, l’historien ne peut s’empêcher de souligner que la haute aristocratie des principaux pays européens descendait de soldats, de courtisans et de courtisanes qui, dans leurs batailles religieuses et constitutionnelles du XVIe et XVIIe siècles, s’étaient habilement mis du côté du parti sorti vainqueur dans leurs pays respectifs.

Alors que les ennemis conservateurs et « progressistes » du capitalisme sont en désaccord en ce qui concerne l’estimation des anciennes normes, ils sont pleinement d’accord pour condamner les normes de la société capitaliste. Selon eux, ce ne sont pas ceux qui méritent le plus de leurs semblables qui obtiennent la richesse et le prestige, mais des gens sans valeur. Les deux groupes prétendent chercher à substituer des méthodes de « répartition » plus justes à celles manifestement injustes ayant cours avec le capitalisme de laissez-faire.

Or, personne n’a jamais prétendu qu’avec le capitalisme sans entraves ceux qui réussissent le mieux sont ceux qui, du point de vue de normes de valeur éternelles, devraient avoir la préférence. La démocratie capitaliste du marché ne conduit pas à récompenser les gens selon leurs « véritables » mérites, leur valeur naturelle et leur distinction morale. Ce qui rend un homme plus ou moins prospère n’est pas l’évaluation de sa contribution à partir d’un principe « absolu » de justice, mais l’évaluation de la part de ses semblables, qui appliquent exclusivement la mesure de leurs besoins, désirs ou fins personnels. C’est précisément cela que signifie le système démocratique du marché. Les consommateurs sont tout-puissants — c’est-à-dire souverains. Ils veulent être satisfaits.

Des millions de gens aiment boire du Pinkapinka, boisson préparée par la compagnie mondiale Pinkapinka. Des millions apprécient les romans policiers, les films à suspense, les tabloïdes, les combats de taureaux, la boxe, le whisky, les cigarettes, le chewing-gum. Des millions votent pour des gouvernements désireux de s’armer et de faire la guerre. C’est pourquoi les entrepreneurs qui fournissent de la meilleure manière possible et au meilleur prix toutes les choses nécessaires à la satisfaction de ces désirs réussissent à être riches. Ce qui compte dans le cadre d’une économie de marché, ce ne sont pas des jugements de valeur théoriques, mais les évaluations que manifestent réellement les gens en achetant ou en n’achetant pas.

Au ronchon qui se plaint de l’injustice du système de marché, on ne peut donner qu’un conseil : Si vous voulez acquérir la richesse, essayez donc de satisfaire le public en lui offrant quelque chose à meilleur marché ou qu’il préfèrera. Essayez de remplacer le Pinkapinka en composant une autre boisson. L’égalité devant la loi vous donne le pouvoir de défier n’importe quel millionnaire. C’est — dans un marché non saboté par des restrictions imposées par le gouvernement — uniquement de votre faute si vous ne devancer pas le roi du chocolat, la star de cinéma ou le champion de boxe.

Mais si, aux richesses que vous pourriez peut-être obtenir en vous lançant dans le commerce des vêtements ou dans la boxe professionnelle, vous préférez la satisfaction que vous retirez de l’écriture de poésie ou de philosophie, vous êtes libres de le faire. Bien sûr, vous ne gagnerez alors pas autant d’argent que ceux qui se sont mis au service de la majorité. Telle est la loi de la démocratie économique du marché. Ceux qui satisfont les désirs d’un petit nombre de personnes récoltent moins de voix — de dollars — que ceux qui satisfont les souhaits du plus grand nombre. Pour ce qui est de gagner de l’argent, la star de cinéma devance le philosophe et le fabricant de Pinkapinka le compositeur de symphonies.

Il est important de comprendre que l’occasion d’entrer en concurrence pour obtenir les récompenses que la société a à offrir est une institution sociale. Elle ne peut éliminer ou soulager les handicaps innés que la nature a infligés à de nombreuses personnes. Elle ne peut rien changer au fait que beaucoup sont nés malades ou deviennent infirmes plus tard dans leur vie. L’équipement biologique d’un homme réduit de manière absolue le domaine dans lequel il peut servir. La classe de ceux qui sont capables de réfléchir par eux-mêmes est séparée par un gouffre infranchissable de la classe de ceux qui en sont incapables.


[1] En français dans le texte. NdT.

Table des matières

Introduction

I. La caractéristique sociale du capitalisme et les causes psychologiques de sa diabolisation

II. La philosophie sociale de l’homme ordinaire

III. La littérature dans un régime capitaliste

IV. Les objections non économiques au capitalisme

V. « Anticommunisme » contre capitalisme

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