Ephraïm Harpaz, Le Censeur Européen. Histoire d’un Joumal libéral et industrialiste

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Le Censeur commence à paraître en juin 1814, voit son septième volume confisqué en 1815, reparaît au début de 1817 comme recueil industrialiste en douze volumes, puis il est publié comme quotidien en juin 1819, après l’entérinement de la nouvelle loi sur la presse, qui était une législation somme toute libérale. Il disparaît un an après, à la suite de l’assassinat du duc de Berry, le 13 février 1820, et les lois draconiennes imposées par la droite, entre autres les lois contre la liberté de la presse.

1789 inaugure l’âge d’or pour la liberté d’expression et d’impression, que la Montagne va supprimer. Ce qui avait commencé par être une éclosion foudroyante de journaux et d’écrits de tout genre, selon l’expression de Charles Ledré, historien de la presse, subira des changements notables sous la Révolution et le Directoire. Napoléon, bien conscient de la part immense des journaux dans la formation de l’opinion, en supprimera bon nombre, annexant d’autres à son pouvoir, en France comme ailleurs dans les vastes territoires de son empire. C’étaient là les jours « fastes » de la censure.

La Charte semblait reprendre à son compte certaines acquisitions de la Révolution, mais la France avait affaire à une famille qui n’a rien oublié durant son long exil ni rien appris, ou du moins qui a peu soupçonné les vastes transformations politiques et sociales que le pays a subies depuis 89. Les tentatives de restreindre la liberté d’impression ont commencé dès l’installation de Louis XVIII sur le trône. Pour les Bourbons et leur entourage, il s’agissait de restaurer la royauté avec le plus de pouvoir monarchique possible, et pour la plupart des nobles rentrés en France de leurs pays d’émigration, il s’agissait de récupérer leurs biens et de regagner leurs positions sociales et politiques autant que cela pouvait se faire. Le heurt entre bourgeois, acquéreurs de biens nationaux et les privilégiés était inévitable, bien fatal, à brève ou à longue échéance. Les victoires de la bourgeoisie libérale aux élections partielles, notamment celle de Grégoire, en septembre 1819, inclinent le roi et Decazes, son favori, à chercher des appuis du côté des ultras. Cette dernière élection surtout a été le signal du ralliement véhément de la droite contre le choix d’un régicide qui n’avait pourtant voté que pour la réclusion à vie de Louis XVI. Bientôt, l’assassinat du duc de Berry sera l’occasion et le prétexte, pour la droite, de promulguer des lois contre les libertés individuelles et la liberté d’impression, de supprimer le jury, de multiplier les fortes condamnations et de grandes amendes. C’est la « belle époque » où la France ultra retrouve sa « Chambre introuvable », celle d’une droite extrême qui s’était distinguée par des actes de terrorisme féroce et par une série de répressions barbares contre des émeutes et des conspirations imaginaires, sous l’œil vigilant de l’occupant « allié ».

Villèle fait de son mieux durant son long règne comme président du Conseil, entre 1822 et le début de 1828, pour consolider le régime monarchique et la prépondérance aristocratique. Il est puissamment aidé par le comte d’Artois, devenu en 1824 Charles X, et le concours empressé d’une Eglise bien revigorée depuis le concordat de Napoléon et le retour des Bourbons. Une poignée de libéraux courageux maintient à la Chambre un débat passionné avec la majorité ultra, minorité renforcée cependant par des modérés et aussi, dès le renvoi de Chateaubriand au ministère des Affaires étrangères, en juin 1824, par le groupe des députés qui l’ont suivi. A examiner de près les annales de la Restauration, les combats de 1830 étaient à prévoir dès 1820. La presse a assumé la bataille des députés libéraux, malgré ses énormes difficultés, et a mené sans répit sa campagne contre un pouvoir voué très tôt à sa perte.

Charles Comte et Charles Dunoyer ont rempli honnêtement et courageusement leur métier de journalistes. Le Censeur, comme le définit Ratin, est le seul journal indépendant, à sa création, c’est-à-dire sans attaches intéressées au pouvoir, sans « subvention ». Les tâches essentielles des rédacteurs consistent à suivre les actes législatifs de la Chambre, les jugements des cours judiciaires, les persécutions des préfets et des forces de l’ordre, la question épineuse des biens nationaux, l’expansion continue de l’Eglise, la multiplication de ses séminaires, le retour en force des jésuites, la collaboration étroite des prêtres et des autorités civiles, toujours empressées à imposer aux ouailles les injonctions de l’Eglise. Le régime représentatif et les libertés individuelles les préoccupent toujours, cause de leur polémique violente avec les feuilles qui soutiennent le pouvoir. Le motif de la liberté de la presse revient souvent sous leur plume ainsi que la liberté des croyances, la tolérance et sans cesse les actes arbitraires émanant du pouvoir à tous ses échelons. L’identification du Censeur avec les idées libérales, en pleine formation et diffusion en ce temps-là, est entière et durera autant que ses recueils successifs.

Dunoyer reconnaîtra en 1827, dans sa notice sur l’industrialisme, la dette que lui et Comte avaient contractée à l’endroit de Benjamin Constant. Lorsqu’il fut clair en avril 1814 que Bernadotte avait perdu la partie, la vacance du trône de France, Constant quitta Liège et partit pour Paris. Là il va vite en besogne : deux nouvelles éditions, en avril et juillet, de son célèbre pamphlet De l’esprit de conquête ; en mai, pour gagner de vitesse la promulgation de la Charte, ses Réflexions sur les constitutions ; d’autres publications rapides pour prendre la défense de la liberté de la presse ; encore en février 1815, en plein accès de folie passionnelle, une brochure importante portant sur la Responsabilité des ministres. Sans reprendre ici la question de sa participation à l’œuvre de l’empire des Cent-jours, rappelons que l’acte additionnel et les Principes de politique qui le suivent de près, et qui lui servent de caution et de garanties morales, sont· d’inspiration hautement libérale. Travaux et entreprises journalistiques de Benjamin Constant se succèdent à un rythme endiablé depuis son retour à Paris, en septembre 1816, de son « exil volontaire » à Londres.

Certes, Benjamin Constant n’a pas inventé les idées libérales de toutes pièces. C’est un patrimoine précieux dont plusieurs éléments se sont constitués bien avant lui et tout autour de lui, il en a dégagé un système lumineux, aménagé tout un édifice dont les différentes parties tiennent les unes aux autres et s’éclairent mutuellement. Une culture hors pair lui a permis d’avoir une vue globale sur l’évolution de l’humanité, en marquer les points de rupture, et en retrouver les accords d’ordre moral qui assurent la continuité de la civilisation.

Ainsi la modernité se définit par son opposition à l’antiquité conquérante et esclavagiste. Ce qui marque son activité, c’est une propriété en plein essor, financière, commerçante, industrielle, même agricole -qui produit et se négocie -ou force intellectuelle qu’on peut trouver à tous les niveaux de la production et sur tous les plans de la vie en commun. C’est une activité qui associe patrons et travailleurs, et, traversant les frontières, rapproche pays et nations. Ceci éclaire la raison pour laquelle l’homme moderne n’est plus aussi tributaire de la cité que la vie de l’homme ancien.

En règle générale, les citoyens de la cité antique -et tous ne partagent pas la même qualité -participent activement à la vie publique, mais le collectif a son regard sur toutes les activités de ses membres. Les intérêts et les passions des citoyens modernes les éloignent de l’appareil de la cité ou de l’Etat. Ils y participent par procuration ou représentation. La cité moderne, pour vivre et faire vivre ses rouages, a besoin de la contribution des particuliers, en échange de l’ordre et de la sécurité qu’elle leur assure et des libertés individuelles qu’elle protège. Bien entendu, la civilisation moderne a ses envers, et très graves. Benjamin Constant les relèvera souvent. Mais en s’en prenant aux oligarques, il met en relief les conquêtes du progrès industrialiste. Ce sont donc les intérêts et les libertés individuels qui priment. Il s’agit d’un véritable renversement de termes : l’individu, ses activités et ses rapports avec l’autre et les autres demeurent au centre des préoccupations de la pensée moderne. Le pouvoir est par conséquent conçu de manière à répondre aux besoins des individus, avec des garanties que le jeu politique dynamique des poids et contrepoids peut assurer, ordre fondé sur un régime électif, censitaire, il est vrai, mais de plus en plus ouvert aux classes déshéritées par le progrès matériel de l’industrie et l’extension accélérée de l’instruction. Plus de droits divins ou populaires, mais une monarchie ou une république constitutionnelle, où l’exécutif est responsable devant les Chambres.

C’est dans ses traités politiques, et dans plusieurs centaines de ses articles et discours que Benjamin Constant a fourni les principes et les détails d’une structure politique souhaitable et du mécanisme qui devait la rendre viable. L’Esprit de conquête est demeuré un manifeste bien vivant contre toute dictature, qui par définition est anachronique, faisant appel aux instincts destructeurs de l’homme, à son esprit de servilité et d’imitation, à tout ce qui est bas, immoral, entièrement insensé. Bourgeois et nobles se sont précipités pour servir le Maître et remplir ses antichambres. Des filles de rois n’ont pas hésité à partager sa couche. C’est une leçon que les adversaires d’un pouvoir dément méditent toujours. Et ce sont les leçons politiques libérales de Benjamin Constant qui se sont imposées bien vite à la conscience éclairée de ses contemporains.

A partir de 1817, l’industrialisme devient l’emblème du Censeur, sa force motrice, l’idée directrice qui accapare tout le reste. La production devient le mot de passe, le cri de reconnaissance des deux derniers recueils du Censeur, incarnant les réalisations créatrices d’une bourgeoisie montante, de plus en plus sûre de sa force, jeune, dynamique, coriace. Le groupe de collaborateurs s’élargit, on y remarque le maître en France de l’économie politique, Jean-Baptiste Say ; Augustin Thierry étend sa collaboration, entame des sujets historiques et touche même à des thèmes littéraires et artistiques. Il amène au recueil son maître, Saint-Simon, toujours à l’affût de nouvelles idées et toujours aussi déconcertant, ainsi qu’un des frères Scheffer, son ami, qui écrit de temps en temps des articles politiques. Daunou est une recrue autrement importante, professeur au Collège de France et député, il publie dans le recueil une étude de premier ordre sur les garanties. Même le jeune Auguste Comte y fait quelques excursions prépositives, en attendant de remplacer Augustin Thierry comme secrétaire de Saint-Simon. Sans évoquer la participation active d’autres écrivains, après la transformation du recueil en quotidien, rappelons celle de Paul-Louis Courier, qui y verse son sel attique, souvent d’une ironie mordante, dans ses escarmouches inlassables contre un pouvoir prévaricateur.

Dunoyer est allé très loin dans son industrialisme totalisant, universel. Il [mira par le considérer comme la somme de toutes les vertus, de la justice comme de la liberté, de la morale comme de la science, sauf à limiter ses bienfaits à la race méritante des blancs et à restreindre l’usage des droits politiques à la minorité censitaire des bourgeois. Logiquement, il aurait dû adopter les positions des producteurs ou organisateurs saint-simoniens, mettre la production au centre de toutes les activités et préoccupations des humains, et la liberté parmi les choses révolues du passé. Il manque à ces bourgeois qui inscrivent même la religion parmi les instances de la production, un élan d’amour et de solidarité, du penchant pour la charité, la zedaka hébraïque, qui signifie en même temps la justice. Benjamin Constant désignait par les termes de dépassement et de sacrifice ces penchants altruistes. Le progrès ou la perfectibilité se définit par la conquête de la matière, mais celle-ci est subordonnée dans la perspective de Benjamin Constant à la spiritualité, à une sorte d’élévation d’âme. C’est bien la morale qui relie, dans la philosophie de Constant, le désir de liberté au sentiment religieux. Les industrialistes bourgeois vont escompter les révolutions de 1830 et 1848 à leur profit sans le moindre remords d’avoir trahi ceux qui les ont véritablement gagnées.

Dunoyer n’a pas eu tort de citer le nom de Montlosier comme un des inspirateurs de l’industrialisme, à côté de Benjamin Constant et de Jean-Baptiste Say. Il appartenait à Montlosier de rappeler l’apport des nobles à l’histoire de la monarchie et au développement du royaume de France, défendre leurs privilèges et justifier leurs prétentions. L’industrialisme est l’affaire des bourgeois, industrie, commerce, finances, propriétés mobiles, sciences et ouverture vers le monde sont leurs réalisations.

L’histoire n’est pas l’apanage exclusif de la noblesse. La véritable histoire est celle des conquis, des communes ou villes affranchies, puis des villes tout court, dues aux entreprises des bourgeois. Ce n’est guère un hasard si Augustin Thierry entame l’histoire de la conquête d’Angleterre et des communes de France, des Gaulois conquis par les tribus franques, et s’il distingue entre la nation conquise et les conquérants barbares. Contre les « preux chevaliers », il met sur piédestal Jacques Bonhomme, déroule son histoire et chante son épopée. L’histoire du Tiers Etat se nourrit de cette polémique ardente entre « conquérants » et « conquis ». Même un Royer-Collard et un Guizot parleront des deux nations à jamais irréconciliables. C’est ainsi qu’une polémique qui a agité des philosophes du dix-huitième siècle, sinon déjà en pleine époque des guerres de religion, connaît un grand essor sous la Restauration. Il faudrait un esprit pondéré comme celui de Benjamin Constant pour mettre un peu de modération dans ces belles envolées. Toujours est-il que l’industrialisme n’est pas étranger à la naissance et bientôt au développement des écoles d’histoire en France.

Les recueils du Censeur sont intéressants à plusieurs points de vue. Le lecteur qui suit leur histoire est en mesure de se faire une idée de l’évolution rapide de la presse à l’époque et des difficultés que les rédacteurs sont obligés de surmonter pour publier leurs journaux et les diffuser. La presse prend déjà ses formes, choisit ses rédacteurs, acquiert des correspondants, élargit et enrichit ses sources d’information. Des recueils comme ceux de Comte et Dunoyer ont la vie extrêmement difficile. C’est bien entendu le cas du Mercure de France renouvelé, de la Minerve et de la Renommée de Benjamin Constant. Même le Conservateur de Chateaubriand et le Journal des Débats des frères Bertin qui lui sont fidèles subissent souvent la défaveur du ministère selon les fluctuations de fortune du grand écrivain. Mais en tout état de cause, le lecteur a le grand privilège de suivre le jeu passionnant des idées selon leur formation et réformation, ainsi que leur aboutissement ultérieur. Il lui est surtout donné, muni de son expérience et de sa science, de connaître des tranches d’histoire du XIXe siècle du dedans, de l’intérieur, à travers les perspectives communes des rédacteurs et de leurs lecteurs. Intérieur et extérieur fusionnent ainsi chez l’observateur pour le rendre co-présent aux événements du passé, leur contemporain.

Éphraïm HARPAZ

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Table des matières :

Introduction
I. Histoire d’un journal libéral
II. Histoire d’un journal industrialiste
III. Histoire d’un journal quotidien
Index des noms cités
Index des lieux cités
Index des périodiques cités

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