Ayn Rand par Alain Laurent (Conférence du 4 octobre 2011)

A l’occasion de la sortie de la traduction par Sophie Bastide-Foltz aux Belles Lettres de « La Grève » d’Ayn Rand ainsi que d’une biographie intellectuelle de l’auteur par Alain Laurent, ce dernier nous livre quelques pistes de réflexion sur le parcours intellectuel de cet écrivain, romancière et philosophe.

Conférence donnée à l’Alliance Française le 4 octobre

En France parait ces jours-ci la traduction d’un best-seller aux États-Unis : « La Grève ». La plupart des journalistes n’ont jamais entendu parler de son auteur. Il nous faut donc du mieux que nous pouvons briser cet incompréhensible silence et cette biographie intellectuelle –qui n’est en rien une hagiographie- y contribuera je l’espère.

Cette conférence devrait me permettre de souligner tous les points litigieux auxquels se heurtent les lecteurs d’Ayn Rand. Personnellement, je suis « randien » mais en aucun cas « objectiviste ». Tout simplement parce qu’en tant que philosophe et surtout esprit libre, je ne peux adhérer à un système de pensée, aussi séduisant soit-il. Je peux y entrer pour en comprendre la substantifique moelle mais pas y adhérer.

Deux points essentiels qui posent problème chez Ayn Rand :

1/ Ayn Rand est-elle une Romancière ? Ou bien une Philosophe ? Ou bien les deux à la fois ?

2/ Est-ce vraiment le fait d’avoir défendu le capitalisme qui définit la pensée d’Ayn Rand ou bien plutôt le concept d’égoïsme qui sous-tend sa réflexion ? « La passionaria du dollar » a-t-on pu lire récemment. Qu’en est-il exactement ?

1/ Philosophe ou écrivain ?

Ayn Rand est présentée comme les deux : comme romancière et comme philosophe. On remarquera cependant qu’il n’existe pas de philosophe vraiment écrivain. Sartre a bien écrit quelques pièces ou romans mais on ne peut pas dire qu’il se caractérise vraiment comme un écrivain au sens strict du terme. Même chose pour Camus, qui sera plutôt considéré comme un écrivain mais pas vraiment comme un philosophe.

Ayn Rand est une romancière au sens strict et une romancière de premier plan. Elle a commencé sa carrière d’écrivain avec son livre « Nous les vivants » en 1936, puis c’est le succès de « La source vive » en 1943. Ce succès montre qu’elle avait l’écriture dans la peau. Dans son dernier roman, le plus synthétique d’une certaine manière, « La Grève », elle mélange de façon plus explicite le roman à la philosophie. Le terme de « roman philosophique » pourrait éventuellement s’appliquer à ce dernier roman, mais pas aux précédents dans lesquels la réflexion philosophique ne pèse absolument pas. La notion d’individualisme apparaît pourtant dans ces premiers romans mais elle n’oblitère pas du tout l’histoire. D’ailleurs, beaucoup de lecteurs ont lu Ayn Rand dans l’unique but de lire un bon roman. (Les lectrices du journal « Elle » à la sortie de « La source vive », décrivaient le livre comme une « folle histoire d’amour »).

En fait Ayn Rand s’est autoproclamée philosophe de façon très exagérée. Elle donne en effet une définition très obsolète de ce qu’elle entend par philosophie : selon elle, la philosophie serait une science totale, amenée à donner une réponse entière à tous les questionnements humains. Or la philosophie n’est absolument pas cela !

Un autre problème qui montre à quel point elle n’a pas l’esprit philosophique c’est le mauvais traitement qu’elle a donné à la plupart des grands philosophes –sauf Aristote. Elle a une bête noire en particulier, qui est Kant, dont sa méconnaissance est extraordinaire. De même elle critique un courant de pensée essentiel en philosophie, le Nominalisme sans en comprendre vraiment les concepts de base. En fait Ayn Rand n’a rien d’une philosophe de par son attitude non philosophique et aussi par le fait qu’elle ne prend pas le temps suffisant de créer de véritables concepts philosophiques. Elle n’a aucune patience intellectuelle, elle cherche à convaincre, avec des formules, avec son style –ce qui est le propre de l’écrivain. Elle ressemblerait en cela à Montaigne, dont l’influence énorme est reconnue par tous mais qui n’était pas au sens strict un philosophe.

Pourquoi alors en est-elle venue à se dire philosophe ?

Alors qu’elle achevait « La source vive », dans les années 40, elle va rencontrer l’écrivaine Paterson qui lui parle du Capitalisme, elle fait connaissance aussi de Ludwig von Mises et intègre sa réflexion sur une défense du capitalisme économique. Mais elle souhaite alors donner à cette défense des assises plus profondes, elle veut défendre le capitalisme d’un point de vue moral, intellectuel et pas seulement économique. Elle va s’appuyer sur Aristote (auquel elle se réfère explicitement dans « La Grève ») pour appuyer cette défense plus fondamentale. Il lui fallait quelque chose qui fonde objectivement le capitalisme et ça va être la notion d’individualisme. Le terme « égoïsme » est présent chez Ayn Rand dès 1935.

Dans l’Éthique à Nicomaque, les livres VIII et IX, il y a des références explicites à l’égoïsme présenté comme vertu. Mais Ayn Rand ne cite et ne citera jamais, curieusement, ce livre d’Aristote.

Dans le discours de John Galt (dans « La Grève »), elle fait l’éloge de l’égoïsme mais le terme de capitalisme n’apparaît absolument pas.

Ainsi, si elle n’est pas philosophe, qu’est-elle donc ? Elle serait plutôt de la veine des moralistes (à ne pas confondre avec des moralisateurs) comme La Rochefoucauld. Elle décrit les mœurs de la société de son époque, tout simplement.

2/ Défense du capitalisme ou plus fondamentalement de la « vertu » d’égoïsme ?

Dans la période faste entre 1960-1968, elle se produit dans tous les médias importants. Elle donne ainsi au Los Angeles en 1962 un article qui est une bonne synthèse de sa « philosophie » :

– La réalité existe en tant qu’absolu objectif et détaché de l’homme.

– La raison est le seul moyen de percer la réalité, la raison est aussi un guide d’action et de survie pour l’homme.

– L’homme est une fin pour lui-même et non un moyen pour les autres hommes.

– Le système politico-économique idéal est le capitalisme.

Un couple qui fait sens dans toute son œuvre : le couple égoïsme-altruisme. Elle fait la guerre à l’altruisme, support de l’étatisme,  en défendant un égoïsme vertueux. Elle explique : « Je ne suis pas primordialement une avocate du capitalisme mais de l’égoïsme et pas primordialement de l’égoïsme mais de la Raison. Si l’on reconnaît la suprématie de la Raison, tout le reste suivra (…) La raison est au fondement de toute mon œuvre. » Dans « La Grève, on trouve cette intéressante définition de l’égoïsme dans la bouche de John Galt : un véritable égoïste, au sens noble ou positif du terme, un homme qui s’accomplit vraiment est un homme qui est indépendant d’esprit. Dans « La vertu d’égoïsme » (1964), le mauvais égoïste se comporte comme un prédateur ; l’égoïste rationnel comme un homme vertueux qui peut s’accomplir dans ce qu’il est profondément, dans son essence même d’individu. Le bon égoïste est celui qui se fixe un but donné par sa raison, un but réalisable ou réaliste. Un monde idéal devrait donc être composé d’égoïstes rationnels qui se respectent les uns les autres.

On trouve deux philosophes qui ont développé ce concept de vertu de l’égoïsme : l’espagnol Savater et Rugien Owen

L’égoïsme vertueux a pour contraire l’altruisme vicieux.

3/ D’autres combats originaux, propres à Ayn Rand sont à pointer enfin au terme de cette présentation intellectuelle d’Ayn rand :

– Son combat pour la Raison (que l’on a évoqué ci-dessus)

– Son combat pour la vie au sens que lui donne John Galt dans « La Grève », dans sa devise : « Je jure, sur ma vie et l’amour que j’ai pour elle, de ne jamais vivre pour les autres, ni demander aux autres de vivre pour moi. »

En effet, pour Ayn Rand quelqu’un qui ne vit pas pour s’accomplir lui-même est le premier des prédateurs pour les autres.

– Son combat pour le bonheur : le fait de se réaliser soi-même est un gage de bonheur pour soi et aussi pour ceux qui nous entourent.

4/ Quelques thèmes récurrents chez Ayn Rand

A/ L’utilisation dans sa réflexion de l’idée de causalité (empruntée à Aristote) : un être humain est la propre cause de ses actions, il doit s’identifier à ses actes. Lorsqu’on parle pour un homme de « gagner sa vie », cette expression est à prendre au sens littéral. Un homme véritable est celui qui est capable de subvenir à ses besoins avant tout. Il coopérera ensuite avec les autres. Nous ne méritons que ce que nous avons gagné par nous-mêmes.

B/ La place de l’héroïsme dans ses livres. Ceci est vraiment à souligner car on ne peut pas dire qu’aujourd’hui les héros « héroïques » soient vraiment à l’honneur. Les héros aujourd’hui sont plutôt dans un cadre victimaire.

C/ Le tribalisme : pour Ayn Rand, l’état n’est pas le seul ennemi ; le groupe, le collectif, la tribu sont encore plus menaçants pour l’individu.

D/ La culpabilité : Ayn Rand, en prônant la vertu d’égoïsme, a fait la guerre contre le sacrificiel. La culpabilité imméritée est l’ennemi principal de cette romancière. C’est ce qu’explique John Galt, le héros de « La Grève » : le système étatique et prédateur ne tient que parce que les gens consentent volontairement à se laisser opprimer à cause d’une culpabilité qu’on leur a donnée. On est une victime sacrificielle et on est heureux de l’être.

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